DÉLIRE DES SENTIMENTS. — DÉLIRE DES ACTES
dents nerveux qui s’y rattachent, termine par ces mots : « Il arrive » quelquefois que ces malades tombent dans là mélancolie, deviennent )) fous, sont attaqués de l’ictère noire, d’hydropisie, de tympanite, de » phthisie pulmonaire, de à' apoplexie, n [Gazette hebdomadaire,
25 février 1859.)
Nous en sommes arrivés au point où le symptôme délire, considéré comme élément de diagnostic dans la folie, prend une importance extrême. Si l’on voulait toujours arriver au diagnostic de l’aliénation en pesant exclusivement la valeur des idées émises par les individus, on risquerait grandement de se tromper. Je ne Veux pas fausser la situation en prétendant, avec un célèbre aliéniste, qu’il n’est pas d’idées si folles dans nos asiles, de théories délirantes si absurdes, qui n’aient pareillement cours dans le monde extérieur. Mais s’il est vrai de dire que chaque variété d’aliénation a son langage délirant spécial, il peut arriver que ce langage fasse défaut. Chez l’aliéné concentré en lui-même, soupçonneux, vindicatif, subjugué par une hallucination, chez celui qui exagère toutes ses sensations, ce langage peut être masqué, défiguré; il ne sera pas toujours l’expression réelle des phénomènes pathologiques. Il existe d’autres aliénés, ceux qui se rattachent à la folie héréditaire surtout, chez lesquels, le langage délirant se traduit surtout au dehors par des sentiments et par des actes dépravés plutôt que par des paroles insensées, incohérentes. Bien mieux, si l’on ne s’en tenait qu’à une observation superficielle, on pourrait croire que l’intelligence de ces sortes de malades est parfaitement saine.
Il résulte de ces considérations que le délire doit être étudié à un double point de vue. En lui-même d’abord, comme manifestation de certaines idées insensées, comme expression d’un langage propre aux aliénés dans telle forme de folie plutôt que dans telle autre. Et puis ensuite, à côté de V incohérence, de Vinsanité des idées, il faut examiner la lésion, le trouble, la perversion des sentiments, ou, pour nous servir d’un terme qui me paraît bien résumer la situation, le délire des actes.
liésion, perversion des sentiments , délire des actes. — Dans SOn
Traité éf aliénation mentale, Pinel se pose cette question: «La manie peut-elle exister sans une lésion de l’entendement? » Voici en quels termes cet illustre médecin aborde un des problèmes les plus considérables peut-être de la pathologie mentale : « On peut, dit Pinel, avoir une juste admiration pour les écrits de Locke, et convenir cependant que les notions qu’il donne sur la manie sont très incomplètes, lorsqu’il la regarde comme inséparable du délire. » Je pensais moi-même comme cet auteur lorsque je repris à Bicêtre mes recherches sur cette maladie.
EXEMPLES d’actes DÉLIRANTS. — FOLIE MORALE. ZiOl
et je ne fus pas peu surpris de voir plusieurs aliénés qui n’offraient à meme époque aucune lésion de V entendement^ et qui étaient dominés par une sorte de fureur, comme si les facultés affectives seules avaient été lésées.
A l’appui de cette assertion, Pinel cite trois exemples. Dans l’un il s’agit d’une sorte d’emportement maniaque sans délire, qui s’est révélé dans l’âge le plus tendre par le caractère le plus indomptable, par les caprices les plus fantasques, et par une propension invincible aux rixes. Cet enfant, devenu adulte et possesseur d’un grand domaine, le régit avéc un sens droit, remplit les autres devoirs de la société, et se fait meme connaître par des actes de bienfaisance envers les infortunés. Des blessures, des procès, des amendes pécuniaires, avaient été le seul fruit de son malheureux penchant aux rixes ; mais un fait notoire met un terme à ses actes de violence. Il s’emporte un Jour contre une femme qui lui dit des invectives, et il la précipite dans un puits. L’instruction du procès se poursuit devant les tribunaux, et sur la déposition d’une foule de témoins qui rappellent ses écarts emportés, il est condamné à une réclusion dans l’hospice de Bicêtre. {Traité médico-philosophique, p. 157.)
Depuis Pinel, l’attention des médecins aliénistes a été souvent appelée sur l’observation de cet étrange phénomène qui nous révèle un fait en apparence contradictoire, celui A'une intelligence saine ne pouvant plus réprimer les écarts désordonnés des sentiments et des penchants. « Il est des malades, dit Georget, qui ne déraisonnent pas du tout, et chez lesquels on n’observe qu’une perversion plus ou moins profonde des sentiments et des affections, sans agitation marquée ni fureurs, ou bien un état habituel d’agitation, de colère, d’emportement et quelquefois même de fureur, mais sam lésion du jugement, sans déraison. Si vous causez à ces différents malades de ce qui est étranger à la partie morbide de leur état mental en général, vous ne trouverez pas de différence entre eux et toute autre personne. »
C’est là un état mental que M. le docteur Prichard a particulièrement décrit sous le nom de folie morale, moral insanity. Les désordres résultant en général de la folie ne s’étendent pas seulement à l’exercice des facultés intellectuelles, dit ce médecin, ils comprennent encore la sphère des affections morales, des sentiments, des penchants. Le caractère moral est plus souvent affecté que l’intelligence^ et c’est toujours dans la sphère des sentiments que le mal débute. C’est là que doivent être recherchés les phénomènes dé la folie morale. Il faut étudier les lésions dans les changements brusques et les perversions arrivées dans les habitudes de l’individu, dans sa conduite, dans l’exercice enfin de ces facultés qui
402 penchants au suicide (folie suicide de quelques auteurs). sont particulièrement sous l’empire de la puissance active et morale de l’intelligence [active and moral power ofmind).
Je ne parle ici de la perversion des sentiments que pour compléter ce que j’ai à dire sur le délire considéré comme symptôme intellectuel. Les individus affectés de cet état désigné sous le nom ^'aliénation ou folie morale appartiennent en grande partie à l’une des principales variétés de la folie héréditaire. C’est dans la pathologie spéciale que je traiterai ce sujet avec le développement qu’il comporte.
Examinons maintenant les phénomènes dans lesquels l’état de trouble, de désordre des facultés intellectuelles et affectives, la folie en un mot, se révèle plutôt par le délire des actes que par le délire des idées. Ces actes, qui ont eu le privilège de former autant d’entités pathologiques pour quelques médecins, sont le suicide, V homicide, l'incendie, \e vol,t les perversions des instincts génésiques , les tendances irrésistibles à la boisson.
Suicide [suicidium ; melancholia anglica de Sauvages). — Le meurtre de soi-même, dit avec raison Esquirol, a lieu dans des circonstances si opposées, il est déterminé par des motifs si divers, qu’on ne peut le confondre sous une même dénomination. 11 faut de toute nécessité, si l’on veut dégager l’acte suicide de ses véritables éléments pathogéniques, examiner les circonstances variées dans lesquelles il se produit.
1“ L’élément passionnel est, comme nous l’avons vu dans l’étiologie, une des situations où le suicide se commet parfois avec une instantanéité effrayante. La perte delà fortune et de l’honneur, le désespoir amoureux, fournissent aux journaux quotidiens les relations de suicides dont la curiosité publique se nourrit avec une dangereuse activité. Je n’ai plus à examiner ici le suicide au point de vue historique, ni à parler de ses rap» ports avec les préjugés, politiques, religieux et autres. J’ai démontré dans la partie étiologique que, dans la plupart de ces circonstances, le suicide ne peut être considéré comme un symptôme d’aliénation.
2" Il est des formes d’aliénation où la tendance suicide se montre avec fréquence et semble faire partie de l’élément constitutif de la maladie; ce sont les différentes variétés de l’hypochondrie, les folies héréditaires, et certaines situations maladives intellectuelles, avec intercurrence d’exaltation et de délire aigu.
« Les maniaques se tuent, dit Esquirol, et la réflexion n’est pour rien dans cet acté ; ils se précipitent ordinairement, ce qui prouve qu’ils obéissent à une impulsion aveugle par l’emploi du moyen le plus facile, le plus à la portée de tout le monde. Les maniaques vivent d’illusions, saisissent mal les rapports, sont poursuivis souvent par des terreurs paniques; ils
LE SUICIDE CONSIDÉRÉ COMME SYMPTÔME D*ÜNE MALADIE PRINCIPALE. Û03 sont le jouet de leurs sensations ou hallucinations^ qui les trompent sans cesse. L’un, croyant ouvrir la porte de son appartement, ouvre la croisée, et se précipite, ayant voulu descendre par l’escalier ; l’autre, calculant mal les distances, se croit de plain-pied avec le sol et se jette par la fenêtre.... Enfin, faut-il l’avouer? il en est qui se sont tués en faisant des effoi’ts pou?' se dégager des moyens maladroitement employés pour les contenir, ou pour s’échapper des lieux dans lesquels on les tenait renfermés. Les fébricitants, dans leur délire, se tuent à la manière des maniaques, » (Esquirol, Du suicide, t. I, p. 541.)
3“ Les hallucinations commandent le suicide à une fouie de malheureux dans la période d’exaltation de leurs idées religieuses. Ils croient faire un acte agréable à Dieu, un acte expiatoire qui délivrera leur famille des maux qui les menacent ; j’en ai cité un exemple remarquable dans l’étude des hallucinations de l’ouïe. Certains hypochondriaques appuient leur détermination sur uii système délirant des plus justifiés en apparence, des plus difficiles à combattre par les armes delà raison et de la logique. Quelques-uns espèrent aussi, par ce moyen, échapper aux peines infamantes, dont leur délire leur offre incessamment la perspective désespérante. Dans ces dernières circonstances, le suicide peut se compliquer d’homicide ; j’en citerai des observations à propos deX homicide, considéré comme symptôme.
4» Certaines époques de la vie, époques critiques, ainsi que nous l’avons vu à l’article Déoeloppement de la puberté, de la grossesse, de la menstruation, etc. , font naître cette espèce de tædium vitœ qui est la période d’incubation du suicide. Il est des affections du tube digestif et de la peau dans lesquelles il se développe de singulières tendances au suidde. La pellagre, affection endémique dans la haute Italie et dans quelques contrées du midi de la France, nous en offre un exemple. Plusieurs de ces malheureux terminent leur existence par l’immersion plutôt que par tout autre moyen. Au reste, la connaissance intime des tempéraments nerveux, hypochondriaque, hystérique, épileptique et autres, nous révélera les rapports intimes qui existent entre le trouble des fonctions digestives et les troubles de la pensée. J’en ai déjà cité des exemples à propos de l’in^ fluence exercée par le système nerveux de la vie ganglionnaire sur les actes intdlectuels et affectifs (1). C’est là un fait que les spiritualistes les plus
(1) M: Alibert, d’après ce que rappcfrte Esquirol, a donné des soins à une dame qui, pendant la digestion, ne poutait se défendre contre le besoin de se détruire. Il fallait alors la surveiller de très près. Je pense que les situations dé ce genre sont moins simples que ne semble Uindiqüer la relation trop succincte qu’en font les auteurs., C’est totljours dans les situations mentales les plus simples en apparence que j’ai déeouvèrt le plus
Zl04 PENCHANl'S AU, SUICIDE (FOLIE SUICIDE DE QUELQUES AUTEURS).
excessifs n’ont pu nier, et que M. Maine de Biran appelle avec une heureuse justesse d’expression, La correspondance sympathique entre les organes internes et le cerveau.
5” De toutes les variétés d’aliénation dans lesquelles la tendance au suicide se montre comme un symptôme de la maladie principale, il n’en est point où cette funeste tendance adopte une forme plus dangereuse, plus désespérante que dans la folie héréditaire. Ce n’est pas à dire que dans les vésanies dues à la cause héréditaire, les malades, avec tendance au suicide, descendent invariablement de parents qui se soient suicidés; néanmoins on a de nombreux exemples de suicides qui ont amené l’extinction de beaucoup de fa milles.. Le sieur P..., propriétaire, laisse sept enfants, avec une fortune de deux millions ; ses enfants restent à Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune paternelle; quelques-uns même l’augmentent; aucun n’éprouve de malheur, tous jouissent d’une bonne santé, d’une honorable existence, de la considération générale tous, les sept frères, dans l’intervalle de trente à quarante ans, se sont suicidés. Gall, qui rapporte ce fait, a connu une famille dont la grand’mère, la mère et la sœur se sont suicidées ; la fille de cette dernière a été sur le point de se précipiter, et le fils s’est pendu. Le nombre des faits de ce genre est prodigieux (1).
Je ne m’étendrai pas davantage en ce moment sur le suicide. Il importe que les médecins sachent que ce symptôme est des plus importants en aliénation, tant au point de vue du diagnostic que du pronostic. Le
d’éléments de complexité. Je me défie constamment des malades aliénés qui me paraissent trop raisonnables , et chez lesquels les parents ne signalent qu’une impulsion étrange, un désir anormal, une idée fixe, comme on dit vulgairement. Quelquefois, il est vrai, le phénomène est transitoire. Esquirol raconte qu’il a donné des soins à plusieurs femmes qui, pendant leur grossesse, étaient tourmentées du désir de se détruire. « Il est fréquent aussi, dit ce grand observateur, de voir des femmes qui, pendant l’écoulement menstruel, désirent avidement se détruire, font des tentatives pour cela, et n’y pensent plus dès que les menstrues ont paru ou cessé de couler. «•
(1) L’importance de la question du, suicide, dans ses rapports avec l’aliénation, la jurisprudence, l’histoire philosophique des institutions religieuses et politiques des peuples, de leurs mœurs, de leurs préjugés, a fait naître un grand nombre de monographies. Dans ces derniers temps, MM. Lisle, Brierrè de Boismont, Cazauvieilh ont produit sur ce même sujet des ouvrages dignes d’être consultés : Du suicide, de l’aliénation mentale et des crimes contre les personnes, comparés dans leurs rapports réciproques, par Cazauvieilh. Paris, 1840. — Du suicide, statistique, médecine, histoire, législation, par M. Lisle. Paris, 1856. — Traité du suicide considéré dans ses rapports avec la philosophie, la théologie, la me'decme, par le docteur Bertrand. Paris, 1857.
Enfin, je mentionnerai l’ouvrage de M. Falret : De Vhypochondrie et du suicide. Cet excellent travail, qui date de 1822, a . été justement cité nombre de fois, et a inspiré plusieurs auteurs qui se sont occupés de la même question.
PENCHANTS A L’hOMICIDE. — MONOMANIE HOMICIDE d’esQUIROL. Z*05 suicide peut être un acte instantané, irréfléchi comme dans la période d’exaltation du délire, ou se propager par l’influence contagieuse de l’exemple. Dans d’autres circonstances, c’est delà part des [malades un acte raisonné, prémédité, réfléchi, pour la perpétration duquel ils emploieront les ruses les mieux ourdies, et parviendront à déjouer la surveillance la plus active. Que de malheurs et de regrets un médecin sage, expérimenté et prudent, peut, dans des circonstances de ce genre, épargner aux familles ! Plus rarement le suicide est simulé ; mais dans tous les cas l’attention des médecins devra être éveillée sur les rapports .de ce symptôme avec la variété d’aliénation dans laquelle il se produit. Je ne suis jamais appelé à donner des soins à des malades hypochondriaques, sans m’informer s’il y a eu chez eux des tendances au suicide. D’ailleurs, ces sortes d’aliénés senties premiers à vous mettre sur la voie de leur funeste penchant. Il en est qui font des efforts désespérés pour lutter contre le désir de la mort volontaire ; il en est d’autres qui en arrivent finalement au point d’exaltation qui leur fait considérer le suicide comme le souverain bien, comme la cessation des tourments qu’ils endurent (1).
Homicide. — Les réflexions que j’ai faites à propos du suicide peuvent également s’appliquer à Y homicide qui est aussi un symptôme de certaines variétés d’aliénation se produisant plus souvent dans telle forme de vésanie que dans telle autre ; c’est ce que nous apprend l’observation des faits. Esquirol a dit : « Dans certains cas, le monomaniaque homicide ne présente aucune altération appréciable de l’intelligence ou des affections. Il est entraîné par un instinct aveugle^ par quelque chose d'indéfinissable qui le pousse à tuer. » (Esquirol, Monomanie homicide, t. II, p. 193.)
L’appréciation de cet illustre médecin, si souvent invoquée dans les affaires criminelles, trouverait sa place plus naturelle dans.» la médecine légale des aliénés, et j’aurai à l’examiner alors dans toutes ses conséquences. Néanmoins, en parlant de Vacte homicide comme symptôme d’aliénation, je ne puis m’empêcher de faire ressortir les conditions pathologiques spéciales dans lesquelles cet acte se produit, ainsi que les motifs qui poussent lès aliénés à tuer.
Nous ne pouvons nous contenter, lorsque l’explication nous manque, d’alléguer l’influence d’wn instinct aveugle, de quelque chose d'indéfinissable. D’ailleurs, la médecine légale, le diagnostic, le pronostic et le traitement sont également intéressés à examiner le phénomène dans sa
(I) Voyez ce que j’ai dit à propos du suicide dans l’étiologie : Panthéisme, myslicisnie, leur action sur le développement de la folie et du suicide, p. 85 ; la calenture, encéphalite des marins, p. 95; influences de l’âge, suicide chez les enfants, p. 102 ; nostalgie, imitation, influences contagieuses, p. 240 et suivantes.
Zl06 RAPPORT DE L’hOMICIDE AVEC SES CAUSES MALADIVES,
nature intime. Pour en comprendre la perpétration, il faut connaître les motifs qui dirigent le malade, et se rendre compte de sa situation pathologique. On trouve sous ce rapport, dans Esquirol, les renseignements les plus précieux. Get excellent observateur a soin d’indiquer sous quelles influences maladives l’homicide a lieu dans la généralité des cas;
' 1“ L’hallucination porte les aliénés au meurtre, et j’en ai produit des exemples. « Un jeune homme, dit de son côté Esquirol, qui depuis six mois, après un accès de manie aiguë, n’avait dit un mot, ni exécuté un mouvement volontaire, saisit une bouteille pleine et la jeta à la tête d’un domestique. Il resta immobile et silencieux, et guérit après quelques mois. Je lui demandai alors pourquoi il avait jeté cette bouteille ; « Parce » que, me répondit-il, j’entendis une voix qui me dit : Si tu tues guelr » quun, tu seras sauvé. Je n’avais pas tué l’homme que je voulais atteindre, » moi! sort ne devait pas changer; je restai silencieux, immobile. Au » reste, la même voix me répétait sans cesse depuis six mois : Si tu bouges, » tu es mort. » Cette menace, ajoute Esquirol, était la cause de l’immobilité de ce malade, qui, guéri de ce premier accès, est mort dix-neuf ans après, dans une crise de manie aiguë. »
2“ Les aliénés tuent par vengeance, par ressentiment. 11 n’est pas de médecin d’asile dont les jours n’aient été en danger pour une cause ou pour une autre, et des malheurs trop nombreux attristent, sous ce rapport, les annales de la science. Il n’en est aucun qui n’ait eu à supporter d’injustes appréciations de quelque aliéné au délire prédominant des persécutions. Ges malades sont prompts à accuser ceux qui les soignent de les détenir arbitrairement. En général, les aliénés, ceux surtout qui sont sujets à des hallucinations, ceux encore chez lesquels l’aliénation n’étouffe pas la mobilité de la passion, se trompent facilement sur les qualités des personnes. « Mes jours, dit Esquirol, ont quelquefois été mis en danger à la Salpétrière par une jeune fille maniaque et nymphomane.... Cette malade me prenait pour un homme qu’elle avait aimé.»
Les plus dangereux de tous les aliénés, sous le rapport des tendances au meurtre, sont les malades à prédominance du délire des persécutions, 'Ceux dont l’esprit est troublé par des hallucinations ayant trait à l’exercice du sentiment religieux, à l’interprétation fausse qu’ils font des croyances de l’ordre révélé. Les épileptiques sont sujets à des emportements furieux. Chez ces derniers malades, l’impulsion au meurtre peut être instantanée, terrible en ses conséquences ; ordinairement elle se manifeste après des accès répétés d’épilepsie. Les épileptiques ne conservent parfois aucun souvenir des meurtres qu’ils ont commis. Des exemples confirmatifs de la tendance au meurtre dans telle ou telle catégorie d’aliénation seront
INSTINCT AVEUGLE d’ HOMICIDE. — INTERPRÉTATION DU FAIT, 407 donnés dans la description de la folie épileptique. Un mot encore sur l’homicide considéré comme symptôme d’aliénation.
J’ai tenu à prouver que les cas dans lesquels l’aliéné est entraîné par un instinct aveugle, par quelque chose d'indéfinissable qui le porte à tuer^ doivent être bien rares. Les faits de ce genre reposent sur l’observation incomplète des phénomènes pathologiques et l’ignorance des motifs qui décident les aliénés. Les meurtres commis par les individus jouissant de leur raison s’expliquent par la passion, la vengeance, la cupidité ou par d’autres raisons. En dehors de quelques individualités monstrueuses connues par, l’histoire ou qui ont figuré dans les fastes judiciaires, je ne sache pas qu’il ait existé des individus versant le sang pour le seul plaisir, pour le seul besoin de le répandre. Les, faits de ce genre qu’on a cités auraient eu besoin d’être mieux observés. La même circonspection et la même méthode nous sont inaposées dans l’interprétation symptomatique à donner aux meurtres commis par les aliénés. Je ne pense pas qu’il en existe aucun dont les actes homicides ne puissent, dans l’immense majorité des cas, être rapportés à un élément maladif, parfaitement appréciable au moyen de l’observation, on bien à un motif qui s’appuie sur un délire prédominant.... Or, le délire lui-même est le symptôme ou l’expression d’un état maladif. La théorie de la monomanie homicide dont on a étrangement abusé et qui a plus d’une fois compromis Jhs intérêts des véritables aliénés, cette théorie, dis-je, n’avait pas besoin de i’étayer sur le fait d’wn instinct aveugle^ de quelque chose' d’indéfinissable qui porte à tuer. Esquirol lui-même a soin de spécifier les circonstances pathologie ques dans lesquelles se développe la tendance homicide des aliénés. Aux raisons que j’ai déjà exposées, je jçins les suivantes que j’emprunte intentionnellement à Esquirol. « Il est des individus, dit cet auteur, qui, résolus à terminer leur existence, commettent un meurtre, espérant par là qu’on leur donnera la mort, qu’ils. n’osent se donner par divers motifs : les uns parce que le courage leur manque , lès autres pour avoir le temps de se réconcilier avec Dieu, avant que de subir le châtiment de la justice (1). Enfin, il en est qui tuent pour se trouver dans une autre vie
(I) Les annales de la médecine légale des aliénés contiennent plusieurs faits de ce genre, et l’on peut citer comme un spécimen de cette espèce de délire l’histoire de Jobard, qui, le IS septembre 1 851 , à Lyon, pendant une représentation théâtrale, tua une jeune femme enceinte qu’il ne connaissait pas. L’histoire médico-légale dé cet individu, faite par le docteur Arthaud, nous représente un aliéné de la plus dangereuse espèce. Outre des tendances héréditaires incontestables, il existait chez lui un état névropathique des plus prononcés, dû à des excès vénériens, à des habitudes onanistiques effrénées remontant à la première enfance.
UOS TENDANCES INCENDIAIRES (PYROMANIE DE MARC).
avec les objets de leurs affections. Une femme, bien décidée à se noyer, emporte avec elle son enfant, se précipite dans la rivière, le tenant embrassé (1). Une dame, se croyant poursuivie par la police, fait d’innombrables efforts de suicide, afin d’éviter une mort ignominieuse. Plusieurs fois elle essaye de tuer son mari qu’elle adore ; elle cache des couteaux pour accomplir ses desseins. Une fois, elle essaye d’écraser la tête de son mari avec une grosse pierre qu’elle avait furtivement montée dans son appartement. » (Esquirol, Monomanie homicide, p. 803.)
Tels sont les exemples rapportés par Esquirol, sans autre détail; mais si je les rapproche de faits analogues que j’ai observés, je reste convaincu que ces malades appartenaient aux diverses variétés de l’hypochondrie, de l’hystérie, de la folie héréditaire, et peut-être aussi de l’épilepsie. On sait déjà à combien d’impressions douloureuses sont sujets les aliénés de ces diverses catégories. Je suis entré dans de nombreux détails pour faire ressortir la facilité avec laquelle ces sortes de malades passent de l’interprétation délirante des faits à la perpétration d’actes de même nature. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit, pas plus que sur les actes homicides des aliénés dus à l’imitation et aux influences contagieuses. (Étiologie : imitation, eic,. , p. 2àl.)
Incendie {pyromanie de Marc; de -reOp, feu, et itmiy., manie). — Considérée comme symptôme de maladie mentale, la perpétration de l’incendie a pareillement lieu dans telle variété d’aliénation plutôt que dans telle autre. Dans les nombreuses expertises médico-légales que l’autorité judiciaire m’a confiées, j’ai constaté que les actes incendiaires des aliénés se commettaient dans les conditions pathologiques suivantes :
1" La grossesse, la menstruation, la puberté difficile chez les jeunes filles ont produit, des incendiaires.
2° J’ai eu occasion de signaler la même tendance dans la folie héréditaire, chez des enfants que j’ai placés dans la catégorie des fohes instinctives: Il s’agit, dans ces cas, de véritables dégénérés dans l’espèce humaine, qui, par leur organisation défectueuse, sont instinctivement poussés au mal, et qui cèdent avec une facilité effrayante à l’entraînement de l’imitation.
3“ J’ai vu l’acte incendiaire se produire dans les conditions délirantes que fait aux jeunes filles la névrose hystérique.
Enfin, j’ai eu à signaler l’incendie chez de jeunes imbéciles qui,
(1) La ville de Rouen ne perdra de longtemps le souvenir d’une malheureuse jeune femme qui a accompli un suicide de ce genre avec son mari et ses trois enfants en bas âge. Je ne veux pas inférer de là que tous les cas de ce genre doivent être attribués à l’aliénation mentale.
TENDANCES Aü VOL {KLEPTOMANIE DE MARC). 409
maltraités par leurs parents ou par leurs maîtres, ont cédé à un désir de vengeance.
D’un autre côté, il est bon de remarquer que l’incendie peut se commettre dans les mêmes circonstances pathologiques où nous avons vu se produire le suicide et l’homicide, c’est-à-dire dans la période d’exaltation d’un état maniaque et sans aucune idée systématique préexistante. Les annales judiciaires relatent aussi des exemples d’incendie commis par des fanatiques de l’ordre religieux ou politique. Ce sont, la plupart du temps, des hypochondriaques qui, dans la période de transformation de leur délire, se croient appelés à de grandes destinées, s’attribuent des rôles spéciaux, et se font les justiciers de la colère divine. Si l’orgueil de faire passer à la postérité un nom inconnu, ainsi que je le disais dans mes Études cliniques, arma Érostrate du flambeau qui bi'ûla le temple de Diane à Éphèse, n’est-ce pas une autre espèce d’orgueil qui poussa Jonathan Martin à incendier la cathédrale d’York? D’ailleurs, cet homme, d’une intelligence faible, comme le sont la plupart des fanatiques religieux, ayant au plus haut degré le tempérament hypochondriaque de ces derniers, se crut appelé k purifier la maison du Seigneur des indignes ministres qui, d’après ses interprétations délirantes, s' éloignaient de la pureté traditionnelle de V Evangile [i) .
Vol {kleptomanie de Marc; de xXcttto, je vole, et de fiavta, manie). — « Combien de malades, dit Pinel (en parlant des changements qui ont lieu dans le caractère moral des aliénés), au retour de leurs accès, ne peuvent s’empêcher de voler et de faii*e des tours de filouterie, tandis que dans leurs moments lucides on les cite comme des modèles de probité austère. » Ces paroles de l’illustre aliéniste indiquent suffisamment que la tendance au vol doit être rangée parmi les symptômes de l’aliénation , au même titre que les tendances au suicide, à Y homicide et à Yincendie. Il est un fait que l’observation confirme, c’est celui de la propension à peu près universelle qui existe chez lès aliénés déments et chroniques à dérober et à cacher les objets de leurs vols . Ce fait se remarque sur une vaste échelle dans nos asiles, où, malgré la surveillance la plus sévère, on trouve journellement dans les vêtements et les lits des aliénés des collections disparates d’objets qu’ils ont soustraits aux autres ma-
(1) Dans un récent voyage que j’ai fait à York, j’ai été confirmé dans le jugement que m’avait toujours inspiré la relation du procès de Jonathan Martin. C’était un aliéné qui puisa les motifs de ses actes, non-seulement dans les éléments de sa névrose hypochondriaque, mais dans les conditions maladives qui créaient chez lui les influences héréditaires. C’est au moins ce que m’ont affirmé des personnes honorables qui ont connu ce fanatique ainsi que sa famille.
410 DD VOL DANS SES RAPPORTS AVEC SES CADSES MALADIVES, lades. C’est sans préméditation, sans idée systématique préconçue, que la plupart de ces aliénés se livrent à une propension qui est l’indice de la démence. Ils n’en conservent le plus souvent aucun souvenir; ils promettent de ne plus récidiver et recommencent de plus belle.
La jurisprudence a admis avec raison des circonstances atténuantes en faveur des femmes qui ont commis des vols dans certaines situations critiques, telles que la menstruation et la grossesse. On a reconnu l’influence de certaines sécrétions et excrétions, telles que celles du lait, des menstrues, des hémorrhoïdes. On a eu égard aussi, dit le docteur Marc, Rux perturbations nerveuses que peut déterminer la fausse grossesse.
La méthode qui nous a servi de guide dans l’étude des rapports qui existent entre les troubles intellectuels, les perversions des sentiments et les causes génératrices de ces états pathologiques trouvera encore ici son application. En effet, soit qu’il s’agisse du diagnostic d’une maladie mentale, soit qu’il faille apprécier la criminalité d’un acte, nous ne pouvons rester dans une indécision qui compromette le sort d’un aliéné ou les intérêts sacrés de la justice. La science est assez avancée aujourd’hui pour faire la part de ce qui, dans la généralité des cas, doit être attribué au crime ou à la folie.
Pour ce qui regarde la tendance au vol, je l’ai observée non-seulement dans la grossesse et dans d’autres situations critiques ; mais j’ai eu occasion de m’appuyer sur ce phénomène symptomatique pour disculper devant la justice des femmes hystériques, et surtout des paralysés généraux. C’est dans la phase initiale de cette dernière et terrible affection que la tendance au vol surgit avec une intensité singulière. Dans cette situation, et ceci est un élément précieux de diagnostic, on remarque que les malades achètent des choses inutiles et dont le prix dépasse de beaucoup leurs moyens pécuniaires. Ils sont libéraux, prodigues, même avant de délirer dans le sens de richesses imaginaires qu’ils prétendent posséder. A cêttè époque de leur mal, on les surprend souvent en flagrant délit de vol, dérobantdes choses disparates, de peu de valeur, et ne cherchant point à se cacher. J’ai pu faire admettre la non-responsabilité d’un malade de eette catégorie qui avait volé dans une église jusqu’aux ornements et objets les plus insignifiants du culte, et qui ne présentait d’autre symptôme maladif qu’un état congestionnaire marqué, un grand contentement de lui-même et l’expression d’un rire niais. Ce malade ne délirait en quoi que cé soit. Il y avait seulement chez lui un grand affaiblissement intellectuel,, et il restait dans l’indifférence la plus complète sur le sort que lui réservait la justice. Ce n’est que trois ou quatre mois après son acquittement qu’un excès de manie aiguë, avec manifestation de délire
INTERPRÉTATION MÉDICO-LÉGALE DU PHÉNOMÈNE. hH
de grandeurs, tremblement de la langue et autres symptômes de paralysie progressive, justifia mon pronostic.
. J’ai pareillement plaidé devant les assises la cause d’une jeune fille de la campagne, appartenant à une famille aisée, et chez laquelle la tendance au vol était portée à son summum d’intensité. Elle s’appropriait tout ce qui lui tombait sous la main et volait en plein jour. On trouva chez cette aliénée une énorme collection d’objets de toutes sortes qu’elle nia avoir dérobés. La raison apparente de cette fille ne prévenait guère en faveur fie la non-responsabilité de ses actes; mais je fus assez heureux pour faire comprendre la situation et démontrer que cette malade était dans une période avancée de transformation d’une névrose hystérique, et qu’une démence imminente était à craindre. En effet, l’observation attentive de la malade m’avait révélé les faits les plus compromettants comme pronostic. Lorsqu’elle se croyait seule, elle se livrait aux actes les plus extravagants ; elle allumait des bougies en plein jour, perçait avec des épingles des cœurs de cire en prononçant des paroles magiques et eii chantant des choses érotiques. Elle adjurait un homme haut placé et très âgé, qui ne lui avait rien promis, de réaliser un prétendu mariage convenu entre eux.
Ces faits ainsi observés, et il me serait facile d’en rapporter un grand nombre, peuvent être ramenés à leur interprétation véritable. Il n’en est pas de même de ceux qui sont cités dans le monde, que l’on rencontre même dans des ouvrages médico-légaux. Ces faits ne sont présentés que sous le côté étrange de la situation, je veux parler de la position sociale, fies mœurs, de l’éducation de ceux qui se livrent d’une manière chronique à la perpétration du vol. On est étonné, dans ce cas, que l’acte ait pu être commis, et sa valeur pathologique nous échappe. Le phénomène est généralement mal observé, et lorsqu’on le rapproche du vol commis par des collectionneurs effrénés d’antiquités, de livres rares et d’autres choses précieuses, la confusion est à son comble. Il est très difficile alors fie faire la part de ce qui revient à l’entraînement irréfléchi de la folie, de la passion, à certaines bizarreries de caractère ou à la préméditation du crime. Je me contenterai de citer quelques faits rapportés par Marc.
« 1“ Un employé du gouvernement, à Vienne, avait la singulière habitude de ne voler que des ustensiles de ménage; il loua deux chambres pour les y déposer ; il ne les vendait point et n’en faisait aucun usage.
» 2“ On sait que Victor-Amédée, roi de Sardaigne, prenait partout des objets de peu d’importance.
» 3" La femme du célèbre Gaubius avait un si fort penchant à dérober, que lorsqu’elle achetait, elle cherchait toujours à dérober quelque chose.