‹ Traité des maladies mentalesChapitre 15 sur 306 · THÉORIES HÜMORALES.--^ INFLUENCE DE LA BILE · texte numérisé non relu

THÉORIES HÜMORALES.--^ INFLUENCE DE LA BILE

rite est que le cerveau est l’origine de cette affection comme de toutes les autres très grandes maladies : de quelle façon et par quelle cause ? Je vais l’expliquer clairement. Le cerveau est double bhez l’homme comme chez les autres animaux ; le milieu en est cloisonné par une membrane mince; Aussi la souffrance ne se fait^^elle jamais sentir dans le même point de la tête, mais elle est tantôt d’un côtéj tantôt de l’autre, et quelquefois aussi partout (1). »

Après cet exposé si clair du rôle de l’organe dans la üàaniléstation des aêtes délirântSj vient l’explication , et celle-ci malheureusement ne repose sur autre chose que sur cette théorie humorale remise en honneur par les médecins du xvii® et du xvm® siècle, et en dehors de laquelle ceux-ci , bien plus exagérés peut-être SoUs ce rapport que ne l’ont été les anciens, ne pouvaient comprendre ni la mélancolie^ ni le traitement de cette affection;

Tous ces phénomènes extraordinaires, èhCore une fois, ont donc bien leür siège dans le cerveau, èt quand nous les éprouvons, c'est <qm ÎMtern'ést pûs smik Et quelles sont les conditions dans lesquelles se trouve le Cerveau (juaïid ses fonctions né peuvent plus s’exercer d’une façon normale? « G’est quand il est trop chaud ou trop froid, OU trop humide OU trop sec, ou quand il a éprouvé quelque autre lésion à laquelle il n’est pas habitué.;., l’altération du cerveau se fait par la pituite m par la bile. Voici les signes distinctifs : les fous par l’effet de la pituite sont paisibles et ne crient ni iie s’agitent ■ les fous par l’effet de la bile sont criards, malfaisants, toujours en mout^ement, toujours occupés à faire quelque mal , etC;, etc. (2). »

Il est inutile, je pense, de multiplier lês Citations de Ce genre ; car, à l’exception de Soranus et de ceux qui Croyaient avec lui que toutes lès ma^ ladies tiennent à un défaut ou à un excès de forces, et que lês indications Se bornent à relever ou à diminuer les propriétés vitales, nous voyons les

(1) Hippocrate, ibid. — Il est Juste de dire qu’un disciplé dë Pÿthàg'ôfè, PhÜblaüs, dans son ouvrage Ilsft eoos&ç, plaçait déjà le siège dë l’intelligence dans lë cerveau et celui des sentiments dans le cœur. Quant aux opinions sur le rôle important attribué à la bile, elles avaient cours avant Hippocrate, ét l’école de Pythagore comptait parmi les prôpagâtèürs de cêttê opinion ütt certain Anàxâgôrâg dé Clazôniêné. L’ètymologie sëule dë la ï&éiàftéëliè , psÀàtvâi nôüâ indiqué assez, quoique dë rioS Jours nôüS n’aCCëptions plus l’explication de là màladiè par cëttè ëâüsê, à qUèl point cëpé'ndânt l’ànCiënne théorie domine encore dans la désignation des mots;

(2) Hippocrate, ouvr. cil^ — On peut, pour plus de détails, consulter le traité de cet auteur. Sur la nature de l’homme^ où il s’étend longuement sur la distinction qu’il faut établir éhtré les qüatrè iiümèürS principaies dë fhomaiê, lé sang , h pituite, la bile jaune et la bile noire.

k ALIÉNATION DANS L’aNTIQDITÉ. — ARÉTÉE.— SORANUS.

principaux médecins de l’antiquité rester fidèles aux conséquences des doctrines humorales. Ils nous étonnent souvent par l’exposition méthodique des faits d’observation, et puis ensuite ils sont invinciblement entraînés à chercher la solution des phénomènes les moins faciles à interpréter dans cette fausse théorie de la bile qui produit des accidents de nature différente selon qu’elle est appelée aux parties supérieures ou inférieures.

Un des plus illustres médecins de l’antiquité, Arétée de Cappadoce, est pareillement entraîné à ces explications puériles ; mais quand on pénètre plus intimement dans la pensée de ces profonds observateurs, on est justement surpris d’y trouver, au point de vue de l’appréciation des causes, les idées qui dominent aujourd’hui même la pathogénie des troubles de l’esprit, idées auxquelles nous nous rattachons de toutes nos forces. « Quelques malades qui semblaient guéris, dit Arétée, sont retombés dans leur état morbide par une erreur de régime, un accès de colère provoqué par quoi que ce fût, ou toute autre action vive. Les hommes les plus sujets à la manie sont les gens les plus naturellement irritables, violents, adonnés à la joie, d’un esprit facile à la plaisanterie et aux choses puériles, ou ceux que leur position applique beaucoup aux affaires. La mélancolie atteint, au contraire, le plus souvent les hommes qui paraissent pesants, tristes, qui apprennent difficilement et mettent promptement en oubli ce qu’ils ont appris. .. . C’est à l’âge où il y a le plus de sang et de chaleur que l’homme est le plus exposé à la manie, au moment de la puberté, dans la jeunesse et la virilité. Les excès de tablé, l’ivresse, l’abus des plaisirs vénériens, ou les désirs trop longtemps prolongés qu’ils peuvent exciter, sont des causes fréquentes de cette maladie. Il en est de même de toute suppression d’une fonction habituelle, telle que sueur ou hémorrhagie périodique, de celle des règles chez les femmes, ou de la difficulté qu’elles peuvent avoir à s’établir chez les jeunes filles auxquelles il ne manque plus que cette condition de nubilité (1). »

Cette énumération si lucide et si vraie des causes n’est pas exposée avec moins de vérité par Cælius Aurelianus, le traducteur de Soranus. Après avoir discuté les opinions des ‘différents auteurs qui Font précédé, touchant la manie , Soranus dit ; « que cette affection , fréquente chez les jeunes gens et au milieu de la vie, est rare dans la vieillesse, et surtout dans l’enfance ; que si son invasion est tantôt subite, tantôt lente, dé-

(1) Recherches historiques sur la folie, par M. le docteur Ulysse Trélat. Paris, 1839,

interprétation des causes. — IDÉES SUR l’hérédité. 5

terminée par des causes ignorées ou connues, parmi lesquelles se font souvent remarquer les excès de table, l’ivresse répétée, les veilles prolongées, l’amour, la colère, les chagrins, la crainte, la superstition , les blessures à la tête, l’action immodérée des sens et de l’intelligence dans un intérêt de gloire ou de fortune, le long usage de substances médicamenteuses, principalement de celles qui excitent les organes générateurs, la suppression brusque des hémorrhoïdes, des ulcères variqueux et de l’écoulement périodique chez la femme. »

Telles sont bien les principales causes de l’aliénation mentale que les modernes ont cru devoir diviser en causes physiques et en causes morales. On se tromperait toutefois, si l’on pensait que c’est dans cette énumération très succincte que se restreignent les connaissances étiologiques des anciens sur les causes des maladies mentales. Ils ne séparaient pas, on le sait, l’étude, de l’aliénation mentale de celle des autres maladies, ils n’en faisaient pas une branche distincte, une spécialité, et la manière large et philosophique dont ils interprétaient l’action des causes dans les maladies en général, nous fait assez entrevoir que leur tact médical ne se trouvait pas en défaut quand il s’agissait de rattacher la grande variété des délires à leurs véritables causes, et d’en déduire les principes d’une saine médication. Ceci nous est assez prouvé par le soin extrême avec lequel ils étudiaient l’influence du régime et celle des variations atmosphériques, par la scrupuleuse attention qu’ils prêtaient, non-seulement à tous les changements qui se passent dans l’organisme lorsque l’individu a conscience de lui, mais à ces autres modifications bien plus difficiles à apprécier quand il s’agit du sommeil et des rêves, ainsi que des indications qu’il est possible d’en déduire. Enfin, la preuve affirmative par excellence se démontre encore par les admirables préceptes d’hygiène physique et morale que l’on trouve dans la collection de leurs œuvres.

Quant à la cause principale qui doit jouer un si grand rôle dans nos études ultérieures, l’hérédité, on ne s’étonnera pas si les anciens n’en ont pas tiré tout le parti possible, puisque aujourd’hui même cette immense question n’en est, pour ainsi dire , qu’à la première phase de son évolution. Il serait néanmoins souverainement injuste de soutenir que les anciens ne tenaient aucun compte de l’hérédité dans l’étude étiologique des maladies. Hippocrate dit positivement, à propos d’épilepsie: « Quant à la maladie dont il s’agit ici (l’épilepsie), elle ne me paraît pas plus divine que le reste, mais elle a la nature quant les autres maladies et la cause dont chacune dérive. Cela (la nature et la cause) est le divin d’où provient tout le reste. Elle, est curable, et elle ne Test pas moins que les autres affections, pourvu qu’un long temps ne Tait point enracinée de

() ALIÉNATION DANS L’aNTIQUITÉ.-^ PYTHAGORE.-- GALIEN,

manière à la rendre plus forte que les remèdes administrés. Elle mît comme les autres maladies par hérédité. Si, en effet, d’un phlegmatique naît un phlegmatique, d’un bilieux un bilieux, d’un phthisique un phthk sique, d’un individu à rate malade un individu à rate malade , où est l’obstacle que la maladie dont le père ou la mère sont affectés, n’affecte aussi un des enfants (i)? »

Pûurrionsrrnous douter, encore une fois, que les anciens, soit qu%n étudie leur thérapeutique, au point de vue médical, soit qu’on l’apprécie au point de vue pédagogique, ne tenaient pas un compte rigoureux des influences héréditaires, lorsque antérieurement à Hippocrate déjà, un des disciples de Pythagore, Timop de Loeres, prête à son maître le langage suivant ; a Nos dispositions à la vertu et au vice, comme à la santé et à la maladie, viennent plutôt de nos parents et des principes dont nous sommes composés que de nous-mêmes (2). »

Ainsi, la manière dont les anciens comprenaient les causes de la folie et le rôle du cerveau dans la production des phénomènes délirants trouve son explication dans ces témoignages historiques ; mais ces preuves ne seraient pas complètes si nous ne fixions ici l’attention sur les idées de Galien. La théorie désaffections cérébrales idiopathiques et sympathiques, en dehors de laquelle nous ne croyons pas quHl soit possible d’établir une classification fi’uctueuse des maladies mentales, est exposée dans Galien d’une façon si claire, que tout nous fait un devoir de la repro^ duire (3),

« Il faut, dit Galien, distinguer les signes propres que les anciens ap= pelaient primaires des signes sympathiques ou seeondaires. Les affections intenses du cerveau déterminent fréquemment le vomissement. Sans doute, lorsque dans l’ivresse, la pensée se trouble, personne ne dira que le cerveau est sous le poids d’un travail primaire, bien qu’on ne puisse prouver qu’il n’est alors Ip siège d’aucune affection ; car pour que ses fonctions soient dérangées, il faut bien que l’appareil qui y préside le soit lui-même. Lorsque dans une pleurésie ou une pneumonie, il survient du délire, personne ne dira qu’il dépend d’un état morbide de la plèvre' ou du poumon : tous les médecins s’accordent à dire qu’alors cette partie dans laquelle réside la faculté de penser est affectée par sympa^^ thie ; tous, au contraire, reconnaissent que dans la léthargie et dans la frénésie, cet organe n’est pas pris par consensus, mais par affectation

(1) Hippocrate, De la saerép, puvr. çjté,

(2) Dacier, Doctrine des anciens philosophes. '

(3) Nous empruntons textuellement à l’ouvrage de M. Trélat cette traduction des doctrines de Galien.

SIGNES PRIMAIRES ET SIGNES SECONDAIRES, d’ APRÈS GALIEN. 7

première. Il est delà plus haute importance de bien distinguer les alfec-r tions primitives de celles par consensus; car il convient avant tout de savoir où appliquer les remèdes. Le cerveau étant lésé par sympathie, si le siège de l’affection primitive est guéri avant que l’organe de la pensée ait eu le temps de subir une modification particulière, il n’y reste bientôt rien. Mais si au contraire, à la suite de quelque consensus, cette modification devient permanente, les moyens curatifs doivent alors être dirigés à la fois sur le foyer primitif et sur le foyer secondaire, Lorsqu’un homme, après avoir veillé et déliré pendant son agcès de fièvre, dort et raisonne bien an déelin de l’accès, on peut penser que le cerveau n’est le siège d’aucun travail spécial. Une affection doit paraître d’autant plus propre à l’organe qui en est le foyer, qu’elle est plqs permanente. Si à l’occasion d’Ùne ffuyion de poitrine, il survient un délire constant, pensez que la tête est devenue le siège dune affection tellement propre, qulelle peut swçivreù Iq gufrison de la maladie de poitrine. Cette recherche du lieu principalement malade est d’une grande importance pour tous les organes, mais surfout pour les affections du eerveaU; H ne peut être d’une aussi grande utilité de savoir si cet appareil lufr-, même, ou bien ses membranes sont affectées, car, dans Tun comme l’autre cas, les mêmes moyens doivent être mis en usage et dirigés vers le même lieu,

y?: Il convient cependant d’accorder une grande attention à la nature de l’affeetion- Le délire est un accident de l’organe sous la dépendance duquel est la pensée. U en est de même du coma et de 1 assoupissement, qui ne reconnaissent assurément pas la même cause. Mais ces accidents peuvent se succéder ou alterner par relation de voisinage ou de communauté d’aetion des organes (i), Lbanue alfectmn a ses signes propres qui se puisent dans les fonctions mimes du lieu malade et les modifications qu’elles éprouvent. C’est sur l’estimation de cbacun de ces signes que S'établit le jugement du médecin. La nature des cracfiats est un signe précieux pour les affections des poumons, de la gorge, des organes respiratoires : les affections du cerveau et de ses membranes se décèlent avec toutes leurs variétés par le genre de lésion des fonctions

cérébrales, le. sommefi, les veilles, les rêves, les convulsions, les trem-? blements, une douleur de tête, une surdité subite,

» Il y a grande contestation entre les philosophes pour savoir si la faculté de penser n’est que lésidente en nous, et pour ainsi dire comme

(1) « Cum desipientiæ comaadjxinetutn. fuev-U eaguepçrebriJmmqh hab,erg fteniouslrpiif, seeuriar- nestra erit eogmüo, videWurque, qffectio. major- »

ALIÉNATION DANS l’aNTIQÜITÉ. — GALIEN, ETC.

dans un domicile momentané, ou si le principe de cette faculté est une portion matérielle du corps. S’il est difficile de juger cette question, au moins est-il permis de dire par expérience que lorsque le trépan est mis en usage, et que l’on comprime le cerveau, le patient perd à l’instant tout sentiment et tout mouvement. Si une inflammation se développe dans cet organe, on voit parfois survenir ces mêmes accidents, et constamment la lésion de la pensée. Le délire peut suivre une brûlure à la tête. Des coups à cette même partie peuvent amener le carus ou l’assoupissement. Tout violent travail morbide dans le voisinage du cerveau peut causer du trouble dans l’exercice de la pensée. 11 faudrait d’abord savoir en quelle partie de cet organe est le siège de l’intelligence. Si l’on connaissait bien l’état physiologique du cerveau, on trouverait souvent dans son état pathologique et le lieu malade et le genre de maladie; quant à nous, nous pensons qu’il est à la fois le foyer des mouvements volontaires, de l’intelligence, du sentiment et de la mémoire (1). »

Tel est l’exposé de la doctrine de Galien sur le rôle du cerveau dans la production de la folie. Nous préférons laisser le lecteur à ses impressions personnelles plutôt que d’anticiper sur ce que nous avons à dire nous-même à propos des théories régnantes en aliénation mentale, et de la manière de les interpréter. Toutefois nous devons laisser entrevoir que c’est sur la grande division des affections cérébrales idiopathiques et sympathiques que se trouvent appuyés les éléments de notre propre classification. Nous devons encore faire ressortir l’importance de cette incontestable vérité émise par Galien ; « Si, à l’occasion d’une fluxion de poitrine (et ajoutons de toute autre maladie), il survient un délire constant, pensez que la tête est devenue le siège d’une affection tellement propre, qu’elle peut survivre à la guérison de la maladie de poitrine. » Tel est en effet le phénomène capital qui domine dans l’étude des transformations morbides dont le cerveau semble devenir le siège exclusif dans la folie chronique (2),

(1) Galien, In Prorrhet. comment., traduction de M. Trélat.

(2) Dans ses Recherches historiques sur la folie, M. le docteur Trélat émet les réflexions les plus judicieuses à propos des idées de Galien : « Si l’on goûte , dit M. Trélat, une douce satisfaction à trouver dans ses écrits tant de choses positives, on éprouve aussi un sentiment pénible en y voyant des explications hasardées qui forment un contraste choquant avec le reste. On est étonné que, toujours dans la bonne voie et sur le point de trouver la vérité tout entière, il se prive lui-même des moyens d’y arriver. C’est ainsi qu’après avoir dit que chaque organe a ses fonctions, que toute fonction étant altérée , il faut en rechercher la cause dans le lieu qui l’exécute, qu’on ne peut placer la cause immédiate des désordres de la pensée ailleurs que dans la tête, que le sang est appelé en grande quantité vers toute partie souffrante et

SIGNES PRIMAIRES ET SIGNES SECONDAIRES, D’aPRÈS GALIEN. 9

Ainsi, les causes occasionnelles qui ont agi d’une manière si funeste sur les fonctions cérébrales peuvent disparaître, l’harmonie dans les organes primitivement troublés se rétablir, et néanmoins le délire persister, et la maladie tendre à perdre le caractère d’une affection cérébrale idiopathique. C’est là un phénomène dont nous aurons à produire de nombreux exemples, et qui nous prouve que c’est en définitive dans le cerveau que viennent se centraliser les impressions générales de l’organisme. C’est encore dans le cerveau que s’opère cette transformation mystérieuse qui se manifeste par le délire de la folie et qui fait que cet organe peut devenir le siège à' une affection tellement propre^ quelle survit à la guérison d’une maladie qui a été le point de départ des troubles primitifs de l’encéphale.

Tout ce que nous venons de dire démontre suffisamment que les idées des anciens sur les causes et la localisation de la folie méritent d’être citées, et que nous aurions tort de nous retrancher exclusivement dans la science moderne sans tenir aucun compte de la manière dont les fondateurs de la médecine interprétaient les phénomènes si variés qui font le sujet de ce livre. Nous allons nous convaincre que leurs idées sur la marche delà folie, sur ses formes diverses et sur son traitement, sont également dignes de notre attention. J’ajouterai même que ces recherches rétrospectives sont une initiation utile à la manière de comprendre les affections qui nous occupent.

§ 11. — Marche de la folie. Foriues. Classification.

Deux formes de folie, moins séparées peut-être par leurs phénomènes initiaux que par les manifestations différentes que l’on observe dans leur marche, deux formes de folie, dis-je, avaient particulièrement fixé l’attention des anciens : la mélancolie et la manie.

A l’une se rapportent ces phénomènes de l’ordre physique et de l’ordre moral caractérisés par la dépression et l’abattement des forces, par la concentration douloureuse de l’esprit sur un point déterminé (animi angor in una cogitatione defixus atque inhœrens), par l’absence de fureur et de fièvre (absque furore et febre) (1),

A l’autre appartiennent ces manifestations tumultueuses, incohérentes, qui, depuis la simple expression de rires et d’une gaieté inusitée, peuvent arriver jusqu’à l’exaltation la plus complète de toutes les forces nerveuses :

conséquemment vers le cerveau quand il est malade ; il recherche dans les idées d’humorisme qui l’avaient précédé les explications de ces phénomènes, et leur communique une vie nouvelle au moment où elles semblaient devoir mourir en face de son esprit critique. » (Trélat, Rech. hist. sur la folie, p. 48.)

(1) Aretæus , lib. I, De causis et signis morh. dicüur, cap. v.

10 ALIÉNATION DANS l’ ANTIQUITÉ. —AHÉTÉE ET CÆLIÜS.

c’ost la manip. L’absence de fièvre distingue également la manie de la frénésie, dont le siège, d’après Cælius Aurelianus, est tantôt à la base du cerveau, tantôt dans ses membranes, ou dans l'épaisseur même de cet organe, et il définit ainsi cette maladie : trouble aigu des facultés mteUeetuelles avec fièvre ardente, pouls petit et fréquent, earphdogie et crocidisme {\).

Nous allons revenir dans un instant sur la signification de la fièvre dans les maladies cérébrales, et sur le diagnostic différentiel de la manie et de la frénésie; reprenons, en attendant, les caractères distinctifs de la manie et de la mélancolie, et voyons comment les anciens comprenaient la marche, la terminaison et les transformations diverses de ces deux types fondamentaux dontl’un consistait, ainsi que nous l'avons vu, dans la dépression, et l'autre dans l’exaltation des forces nerveuses,

« La mélancolie, dit Arétée, ne trouble pas tout à coup les facultés intellectuelles; les malades sont tristes, consternés; leurs digestions deviennent pénibles, ils ont des flatuosités, des éructations fétides exhalant une odeur de poisson. Parfois de sombres accès de fureur succèdent à leurs chagrins. . . Les angoisses de leur esprit sont fixées et inhérentes sur une même pensée... Ils sont sans fièvre. Dans la manie, les malades sont tantôt livrés à la violence et tantôt à la joie. Les mélancoliques, au contraire, sont communément adonnés à la tristesse et au chagrip.. . Les maniaques sont presque constarnment délirants, conimettant ou voulant commettre des actes hardis, quelquefois atroces. Les mélancoliques ont ply,sie\irs formes de délire. Ils craignent qu’gn ne veuille leur donner du poison, pubien, pris|de haine pour les hpnTnieg, ils fuient dans la solitude QU s’adonnent superstitieusenient auv pratiques religieuses, pu prenueut la lumière et la vie en horreur^ Leurs seps et Ipur esprit acquièrent parfois un redoublement de finesse et de pénétration : fis deviennent spupepnneux et d’une babileté extrême à voir partout des dispositions nuisibles. Si parfois ils éprouvent quelque relâche à de pareilles angQisse§, ils se livrent à vue hilarité immodérée,, à dq yéritQplM ew|3S?te»?en(s de joie qui les jettent bientôt dans la fureur,,.

» La uiélancpiie, dit toujours Arétée, çommenee souvent gucune cause connue.,. Les malades deviennent inquiets, tristes, abattus, tombent dans la torpeur, entrent facilement en çplère, cessent de dormir ou se réveillent fréquemment en sursaut : ils tremblent au moindre bruit, ou sont continuellement saisis de terréur, si l’affectiop fait des progrès ; ils

(1) Cælius Aurelianus, De ac«Us, lib. I, cap. iil; et ailleurs, d’après les Rec'tierçhes historiques de M. Trélat, lib. I, cap. ii.

DESCmPTieN DE LA I^ÉLANCOLIE. — MARCHE.— FORMES. 11

sont changeants, inquiets pour les moindres choses, avares, dissimulés ou tout à coup prodigues, pleins de franchise ou de libéralité, non par vertu, mais pai- mobilité d’esprit, . . Toutes ces modifications ne se ren= contrent pas che? le même homme, mais se présentent dans une ^andé généralité avec des nuances particulières (1).

» A une époque plus avancée, ils se plaignent de mille futilités et désirent la mort,... 11 n’est pas rare de voir leur sensibilité et leur intelligence tomber dans un tel état de dégradation, que plongés dans une ignorance absolue, s’oubliant eux^mêmes, Us passent le reste, de leur existence coni'me des hêtes brutes. L’habitude de leur corps perd toute sa dignité humaine ; leur peau se couvre insensUilement d’une couleur sale, mélaurr gée d’une teinte de. noir et de vert, Malgré une très grande capacité pour les aliments, ils sont exténués par l’agitation de leurs veilles et l’absence d’un sommeil réparateur. Leur ventre est aride, ne laisse rien échapper que des matières sèches, rondes, colorées par une bile foncée, mais sans mélange parfait; l’urine est rare et Acre; les malades ont des éructations d’une mauvaise odeur. .. Les battements artériels sont petits, misérables, fréquents, et du reste en rapport avec les nuances particulières deraffection. Dans cette sorte de maladie, la tête fmt. être affeMê^ pfiïïkUMenient ou par. consensus... L’êge, le genre d’existence peuvent déterminer nne grande disposition à cette affection (2), »

Tels sont, d’après Arétée, les caractères principaux de l’état mélancolique, et la description suivante que nous empruntons à G?eiius Aurelianus nous servira dê transition pour arriver à la forme maladive connue sous le nom de manie.

ç< Les mélauooliques, ditCælius Aurelianus,. sont irascibles, tristes, ont toute l’babitude extérieure cbagrine, Les causes les plus fréquentes de cette maladie ont été exprirnées parmi celles de k manie : ce sont rin= tempérance, l’abus des médicaments, les chagrins, la frayeur. Elle atteint principalement les hommes, et communément ceux de l’âge moyen i !§§ prodromes de cette affection sont les mêmes que ceux de la manie. Mais quand la maladie est déclarée, il survient de l’anxiété, du dégoût pour toute société, un penchant continuel pour la solitude et le silence; pluS tard un attachement extrême pour la vie, tantôt le désir de la mort qu onê

(1) Ges changements dans le caractère dê§ ÎCdiVîâas dorit parle Aré|gie dpiyent, Jg plus prdinairenient, être regardés, comme faisant partie des phénomènes ipitiapx que l’on repeontre invariablement au début de toute aliénation mentale. Ce n’est que dans des circonstances extraordinaires, dans certains cas de préexistence d’états névropathiques, que peuvent éclater des accès subits d’aliénation.

(2) Trélat, ouvr. cit., p. 8, 9 et suiv.

12 ALIÉNATION DANS l’ANTIQIJITÉ. — ARÉTÉE.— THÉMISON.

défiance continuelle, la crainte de pièges imaginaires, des pleurs, des gémissements, et tout à coup de la joiè, surtout après le repas, qui ne manque pas de provoquer du gonflement. Ces malades éprouvent du froid dans les articulations, une légère sueur, des pincements à l’estomac et une douleur qui s’étend jusque entre les épaules, de la pesanteur à la tête. Leur teint est d’un vert noirâtre ou livide ; ils ont de l’amaigrissement, de la faiblesse, des éructations brûlantes d’une fétidité détestable, des douleurs intestinales. Quelques-uns ont des vomissements de bile ou de matière noirâtre, quelquefois des déjections alvines de même nature.

«Plusieurs auteurs, entre autres les sectateurs de Tiiémison, n’ontregardé cette maladie que comme une modification de la manie, mais elle en diffère en ce que dans l’une V estomac est principalement affecté, dans l’autre la tête. Sa marche est lente, elle doit être rangée parmi les maladies chroniques (1). »

L’idée de considérer la mélancolie comme une modification de la manie n’est pas particulière aux sectateurs de Thémison , et Ârétée dit positivement : La mélancolie ■parait être le commencement et une simple modification de la manie.

Cette préoccupation des anciens concernant les transformations qu’ils observaient dans le mode d’évolution de la mélancolie nous dévoile tout un ordre de faits on ne peut plus importants, et dont nous aurons nousmême à tirer ultérieurement un grand parti pour nous aider à établir les bases d’une classification plus large et plus en rapport avec les besoins de la science moderne. Elle nous apprend d’avance que si la mélancolie (dépression), la manie (exaltation), peuvent à la rigueur former les éléments d’une classification , ce n’est qu’à la condition de ne pas regarder ces états maladifs comme des états permanents. Ils ne sont que les symptômes d’une affection ^nerveuse éminemment transformable, et nous offrant dans chacune de ses transformations des phénomènes pathologiques spéciaux qui répondent à des troubles organiques spéciaux , et qui provoquent autant d’indications curatives particulières.

Arétée avait déjà dit : « les mélancoliques ont plusieurs formes de délire. » Il en est, en effet, qui ont des tendances irrésistibles au suicide, que l’on n’observe pas chez d’autres qui redoutent la mort. Le caractère d’avoir l’esprit fixé sur la même pensée n’est pas non plus inhérent à tous ; ils se livrent parfois à une hilarité immodérée, à de véritables emportements de joie qui les jettent dans la fureur. Entre la simple mélancolie avec redoublement de finesse et de pénétration pour l’esprit et les

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