DES DÉSORDRES DE LA DIGESTION CHEZ LES ALIÉNÉS
plus OU moins intenses, dont le caractère est d’exhaler une odeur épouvantable. Dans d’autres cas, ajoute cet excellent observateur, la gastrite semble déterminer la folie ; cette dernière affection acquiert un haut degré d’intensité et voile les symptômes de la première. Les nialades mangent, et bientôt les symptômes gastriques, soit qu’ils aient augmenté sous cette influence, soit que le délire ait simplement diminué, paraissent dans toute leur force.
» Dans d’autres cas encore, des gastrites sont déterminées par une diète de longue durée. Des affections de l’estomac en sont le résultat, soit que les sucs de cet organe, sécrétés en plus grande quantité et non neutralisés, agissent comme irritants, soit que le sang, en stagnant dans un organe constamment en repos, y détermine d’abord une congestion qui passe peu à peu à l’état d’inflarnmation . Mais il faut bien se garder de confondre ces cas avec ceux qui se présentent chez ces autres malades qui, devenant aliénés sous l’influence d’une gastrite, et les symptômes de cette dernière étant voilés par l’affection cérébrale, refusent de manger précisément parce que l’estomac est malade. » (Bouchet, Etudes pour sej'v.ir à l’histoire de l’influence de la folie^ dans Annales médicp-psychologiques, t. III, p. 18û^)
Les perturbations et anomalies dans les fonctions digestives chez les aliénés peuvent encore dépendre d’autres causes maladives organiques ; l“-de l’état du système .nerveux ganglionnaire, comme chez les hypochondriaques ; 2“ de l’état de congestion du cerveau ou de ses iriembranes, comme chez les paralysés généraux et les épileptiques ; la congestion, dans ces cas, peut amener le rejet des aliments, en dehors de toute prédisposition maladive de l’estomac; 3° de la complication d’autres affections intercurrentes, telles que la phthisie, les inflammations clmoniques de l’intestin, ses ulcérations. Ces dernières circonstances pathologiques amè^ nent des diarrhées incoercibles, et les aliénés ne tardent pas à mourir dans le dernier degré du marasme. On rencontre inévitablement, à l’autopsie, des ulcérations de la muqueuse intestinale, et parfois les malades succombent à une péritonite produite par la perforation de l’intestin.
Le rétablissement normal des fonctions digestives, quand il coïncide avec la diminution de la voracité, avec la disparition dès exacerbations maniaques et des préoccupations délirantes des malades, est un signe fevofable de retour à la raison. Le rétablissement de ces mêmes fonctions avec persistance de l’état de torpeur ou d’apathie, de délire chronique, d’affaiblissement de l’intelligence, est d’un pronostic funeste. « L’embonpoint, dit Esquirol, eit un signe d’jncurabilité quand l’état mental reste le même. »
Sécrétion salivaire. — Dans la phase de dépression, les sécrétions
de l’état des sécrétions salivaire, lacrymale, chez ces malades, UUi s’exécutent avec difficulté. La bouche est sèche, la salive peu abondante. Chez la plupart des aliénés dans la période d’agitation, la sécrétion salivaire est moins rare ; la sécrétion salivaire chez quelques déments et aliénés stupides se montre parfois sous la forme d’un véritable ptyalisme. La salive s’écoule incessamment de la bouche sur les vêtements. Chez quelques-uns, cette incommodité sordide tient à leur défaut d’intelligence, à leur paresse, à leur état de stupeur, à la paralysie des muscles de la déglutition (1).
« La sputation,. dit Esquirol, est un symptôme très remarquable chez les aliénés elle annonce souvent l’explosion de l’accès. Quelquefois. elle persiste pendant tout le temps de la maladie. Il est des aliénés qui font tous les efforts et tous les mouvements d’un homme qui a besoin de cracher, et cependant ils lie le peuvent pas ; ce besoin paraît tenir à un resserrement de la gorge ou à une constriction des glandes salivaires. La salivation abondante juge quelquefois la folie. Si les aliénés sont phthisiques, si les crachats se suppriment, le délire augmente, l’exaspération est plus grande; si les crachats sont peu abondants, il y a rémission de la folie. » {Esquirol, Terminaisons critiques de la folie, X. 1, p. 148.) Dans quelques cas, le ptyalisme a été signalé comme crise d’une maladie mentale. .Perfect, Roflinck, Pinel, Esquirol, en citent des cas. Eaillou a aussi remarqué ce phénomène chez les insensés : « Ptyalisant hypofihondriaci quibus cerebrum inflammatmn, quibus melancholia cerebralis est. » (Consil, XIII, lib. 2.) M. Fôville (Thèse, p. 17) parle d’une malade sujette à une démence intermittente qui a plusieurs fois guéri par un ptyalisme spontané. M. le docteur Thore rapporte un cas de stupidité portée au plus haut degré, dans lequel survint un ptyalisme très abondant suivi d’une guérison rapide. (Thore, Maladies incidentes des aliénés, Annales médicq~ psychologiques, 2>U%.)
Sécrétion lacrymale. — n L’émission des larmes offre aussi les mêmes caractères, dit Esquirol. Plusieurs aliénés font comme s’ils pleuraient ; ils ne répandent pas une larme; souvent les paroxysmes cessent par l’émission des larmes. » Ce médecin en cite un cas très remarquable chez une jeune femme qui, sous l’influence d’un violent chagrin, refusait obstinément la nourriture. Pendant huit jours la malade ne prit que quelques gorgées de bouillon et refusa de parler. Une personne d’un caractère doux
(1) C’est une chose remarquable, dit Fodéré dans son Traité du délire, que la salive devient pour les insensés une arme d’attaque ou dé mépris, comme elle l’est pour les enfants et pour les femmes indignées . On sait què la salive acquiert dans certaines affections, comme la rage, une qualité vénéneuse. L’erreur qui attribuait à la salive des aliénés une propriété de ce genre ne mérite aucune considération.
klxk DE LA SÉCRÉTION LACRYMALE COMME TERMINAISON CRlTigilE. et insinuant fut placée auprès de cette dame et l’invita à épancher son cœur. Après vingt-quatre heures d’une délicate et adroite persévérance, la malade prit les mains de sa nouvelle amie, versa un torrent de larmes, puis déroula tous les replis de sion cœur, indiqua la cause de son délire, les motifs qui lui faisaient prendre la résolution de ne plus manger, enfin les craintes qui la tourmentaient ; elle se décida à prendre quelques aliments. A partir de cet instant, la maladie marcha rapidement vers une terminaison favorable. J’ai vu, pour ma part, une crise de bonne nature inaugurée dans des conditions absolument identiques.
Les sécrétions lacrymales sont plus communes chez les paralysés généraux et chez les aliénés tombés en démence que chez ceux qui sont dans une période d’agitation ou dé dépression. Chez les agités, la rapidité et l’incohérence des sensations font qu’ils passent sans transition du rire aux larmes ; celles-ci se tarissent vite et ne sont pas toujours, il s’en faut, l’expression d’une véritable douleur morale. Elles n’indiquent pas , à plus forte raison, une terminaison critique de bonne nature.'
Ce n’est que lorsque la manifestation des larmes chez ces malades acquiert une certaine continuité, qu’elle promet une crise qui amène soit un état de dépression mélancolique, soit une amélioration générale. Et, réciproquement, les sécrétions lacrymales, lorsqu’elles deviennent plus abondantes chez des aliénés déprimés, signalent le passage à l’excitatidn, ou bien encore sont l’indice d’une crise favorable.
« Les aliénés mélancoliques, dit Guislain, se plaignent de ne pouvoir pleurer ; leurs yeux, disent-ils, sont secs comme leurs cœurs. Ils se font les reproches lès plus vifs sur leur insensibilité. Ils n’ont pas une larme à verser sur le sort malheureux de leurs parents et de leurs amis. Dans des cas exceptionnels, ces malades pleurent sans interruption, et alors leurs yeux deviennent des courants de larmes ; pendant des mois ces malheureux ne font que pleurer. La continuité de ce symptôme, lorsqu’il se prolonge d’une manière aussi insolite, est généralement une chose de mauvais augure. »
Pour que l’émission des larmes soit l’indice d’une terminaison critique, il n’est pas nécessaire qu’elle soit abondante ni qu’elle se prolonge indéfiniment. Cette dernière circonstance, au contraire, n’est pas généralement un signe de bonne augure. Une émotion forte, inattendue, peut provoquer, chez un aliéné plongé dans le dernier degré de la dépression, une crise lacrymale instantanée et qui s’arrête subitement ; mais l’effet a été produit, et l’amélioration s’inaugure. J’ai conduit un jour auprès de sa sœur agonisante une malade aliénée et déprimée jusqu’à la stupeur. Depuis son entrée à l’asile, cette femme n’avait donné aucune preuve de
SÉCRÉTION URINAIRE. — INDICATIONS SYMPTOMATIQUES. sensibilité; mais, à la vue du spectacle inattendu qui s’offrait à ses regax’ds, elle se précipita sur le corps déjà inanimé de sa sœur, s’écriant : « Ah! ma pauvre sœur! » Les larmes furent peu abondantes et se tarirent subitement; mais la crise était produite, et depuis ce temps cette -aliénée est devenue plus calme. Elle s’occupe, parle, mange avec moins de difficulté et tend à une complète guérison.
Sécrétion urinaire. — hidications sypiptomatiques déduites de V analyse de l’urine. — C’est une chose bien remarquable, dit M. Sandras, que l’altération dont ces fonctions sont susceptibles pendant l’état nerveux. Pour peu que cet état soit exagéré, il arrive presque toujours que les fonctions éprouvent une notable perturbation. Cette perturbation est double : ou bien la fonction d’excrétion est modifiée, ou bien la nature du liquide expulsé a changé, Am premier point de vue, le plus ordinaire est que le besoin d’uriner se fasse à chaque instant sentir avec une vivacité quelquefois excessive. Pour cela, il suffit d’une impatience vive, d’une activité qui inquiète, d’une crainte qui poursuit. Plus rarement l’excrétion est pour ainsi dire oubliée. Sous le second rapport, celui de la nature du liquide expulsé, le trouble, résultant de l’état nerveux est toujours, à peu de chose près, le même. Les urines sont nerYœuses, comme on dit, et l’on veut dési-r gner par là des urines abondantes, claires, aqueuses, presque entièrement dépourvues des principes ordinaires en dissolution dans ce liquide. On a lieu souxœnt d’être étonné, dans l’étude des maladies nerveuses, de la vivacité avec laquelle ce besoin se fait sentir, de la quantité considérable de liquide rejeté chaque fois, et de la fréquence avec laquelle ce besoin reYient; puis, à mesure que l’état nerveux s’amende, les urines reprennent leur aspect, leur odeur, leur consistance ordinaires, et c’est même un des bons signes sur lesquels doit se baser le pronostic. (Sandras, Des maladies nei'veuses générales, i.l, p. Z&.)
Esquirol avait aussi remarqué que l’urine, chez les mélancoliques, est rare, épaisse, bourbeuse ; mais cette circonstance s’observe surtout dans l’état aigu du mal, lorsqu’il y a complication par suite d’autres désordres de l’économie. Ce. que j’ai observé le plus ordinairement chez les malades dans la période de dépression, est la diminution de sécrétion urinaire. Ce liquide laisse aussi précipiter des sels de phosphate de chaux, et l’on sait que, dans certaines névralgies spinales, le même fait a été signalé. Toutefois, quand il s’agit chez les aliénés de l’état des fonctions physiologiques, il ne faut jamais manquer de faire la part de l’intervention des idées délirantes dans la manifestation de certains phénomènes.
Je veux bien admettre comme réelle l’histoire de cet aliéné qui ne voulait pas uriner, par la crainte d’inonder la terre , et qui ne se décida à
flhQ SÉCRÉTION URINAIRE. — INDICATIONS SYMPTOMATIQUES.
rendre son urine qu’après qu’on lui eut persuadé qu’il n’y avait que cé moyen d’éteindre un violent incendie qui venait d’éclater. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que les mélancoliques, absorbant peu de nourriture et de liquides, ont souvent encore de singulières manies : les uns mettent beaucoup de paresse à exécuter leurs besoins naturels. Les autres sont dominés par l’étrange idée que n’ayant plus ni estomac, ni intestins, ni organes internes, ils ne peuvent remplir leurs fonctions ordinaires. J’en ai vu mettre une distance incroyable entre l’accoriaplissement de leurs besoins, et ce n’était que grâce à des invitations incessantes qu’on les décidait à uriner. Dans quelques circonstances, j’ai dû employer la sonde pour vider des vessies qui avaient perdu toute contractilité, par suitè de la régurgitation du liquidé qu’elles contenaient. On conçoit facilement que, dans ces diverses situations, l’urine ait été trouvée épaisse , bourbeuse, d’une odeur pénétrante et surchargée de sels. Ces généralités m’engagent à citer quelques expériences qui ont été faites pour déduire de l’analyse des urines des indications symptomatiques. Par la même occasion, je reproduirai ce qui a été fait dans le même but pour l’analyse du sang. La science est encore peu avancée sous ce double rapport; mais des recherches de ce genre méritent d’être encouragées, et tout fait espérer que la direction plus médicale et plus physiologique donnée aujourd’hui à rétude des maladies nerveuses portera ses fruits,
MM. Sutherland et Rigby en Angleterre, et M. Michéa en France, se sont particulièrement occupés de l’analyse des urines chez lès aliénés, M. Michéa a spécialement expérimenté sur les urines des épileptiques et des hystériques, et il a rectifié quelques affirmations du docteur Regnoso à propos de la présence du sucre chez les sujets atteints de maladies diverses du système nerveux. M. Michéa a pareillement analysé l’urine, pendant toute la durée de la maladie, dans sept cas de delirium tremens. 11 l’a examinée enfin chaque jour, pendant plusieurs semaines, dans six cas de paralysie générale au troisième degré, dans cinq cas de manie, soit aiguë, soit chronique, et dans trois cas de délire partiel. Dans vingt-sept cas, comprenant aussi dés hystériques et des épileptiques, M. Michéa n’a pas découvert de sucre {Académie des sciences^ séance du 15 décembre 18.51). Dans leurs recherches, les médecins anglais ont examiné la couleur de Vurine^ ses caractères d’acidité et d'alcalinité, sès sédiments, sa matière épithéliale , sa pesanteur spécifique, la présence de l'albumine, l'excès d'urée, les différents sels qu’elle renferme habituellement, et les globules de pus qu’ on y rencontre dans des cas exceptionnels .
1“ Couleur de l'urine. — Les variétés de couleur que présente l’urine chez les aliénés en constituent sans contredit le caractère le plus saillant.
ANALYSE DE l’üRINE DANS DIVERSES VARIÉTÉS DE FOLIE. i47
La couleur rouge foncé ou d’un jaune orangé ou ambré, que l’on rencontre dans plus de la moitié des cas de manie et de mélancolie, et chez le quart à peine des déments, est un fait digne d’être noté. Chez ces derniers , l’urine est le plus souvent jaune verdâtre , jaune pâle ou opaline.
T Saveur. — Dans le plus grand nombre des cas de mélancolie, de manie et de folie, suite dé couches, quatre fois sur cinq environ, l’urine a été trouvée acide. Elle ne présentait ce caractère que chez les trois cinquièmes des déments ; encore suffisait-il, chez ces malades, de quelques heures d’exposition à l’air pour que leur urine devînt neutre et même alcaline.-
3° Sédiments.^ WA. Sutlierlandet Rigby ont rencontré des sédiments dans plus des quatre cinquièmes des cas de manie, et surtout de mélancolie, et chez la moitié seulement des malades en démence.
4" Matière épithéliale (mucus vésical?) — La mélancolie occupe encore ici le premier rang, puisqu’on a rencontré un excès de matière épithéliale chez les trois cinquièmes de cette variété de folie ; viennent ensuite la manie et la démence. Mais, chose remarquable, «t qui n’a été jusqu’ici signalée que dans l’urine des aliénés, cette matière est le plus souvent déeliirée ef morcelée.
5“ Pesanteur spécifique. — Elle est plus considérable dans la mélancolie que dans la manie, et dans cette dernière que dans la démence.
Albumine. — L’albumine n’a été trouvée que 7 fois sur 192 malades observés. Trois étaient mélancoliques, trois maniaques et un seul dément. C’est dans cette dernière variété de folie que la santé des malades diffère le moins de l’état normal. L’albuminurie se rencontre bien rarement chez les aliénés. C’est au moins ce que j’âi pu constater après des recherches dans ce sens que M. Rayer m’avait nngagé à faire.
7" De Vurée. — 11 y avait excès d’urée dans trois cas sur quatre de folie compliquée de stupeur {stupidité., variété de folie d’après M. Baillarger). A pârt cette exception apparente, qui n’en est pas une dans l’opinion de M. Baillarger, la mélancolie conserve ici comme toujours le premier rang ; viennent ensuite la folie et la manie puerpérales. U acide urique eiVurate d" ammoniaque ont été rencontrés dans la mélancolie, bien plus rarement dans la démence. C’est principalement chez les malades en démence que MM. Sutherland et Rigby ont pu découvrir au microscope des phosphates. Enfin, on a plus souvent observé des globules de muco‘pusà‘ms la manie que dans la mélancolie, et surtout dansla démence. [Analyses of the Urine of insane patients in St. Lulie's hospitaf 1844.)
Quel est le degré d’importance des résultats obtenus par MM. Suther-