‹ Traité des maladies mentalesChapitre 164 sur 306 · PHÉNOMÈNES MALADIFS DE LA PÉRIODE PRODROMIQUE · texte numérisé non relu

PHÉNOMÈNES MALADIFS DE LA PÉRIODE PRODROMIQUE

violentes ; ils se disent capables de tout, s’ils ne se retenaient. Il en est peu qui, dans cette période, n’aient pas eu l’idée du suicide.

Et, quand bien même le sentiment de la douleur qui les oppressé ne se manifeste pas d’une manière aussi caractérisée, l’observateur ne négligera pas l’ensemble des symptômes qui indiquent une lésion plus profonde du système nerveux. On peut dire, d’une manière générale, qu’il y a exagération dans les fonctions des appareils sensitifs . Les malades seplaignent de bruits dans les oreilles, ils entendent dés sons de cloches, des sifflements insupportables; cé n’est pas encore l’hallucinution, c’est la disposition à éprouver ce phénomène. D’un autre côté, les yeux projettentym éclat plus vif et plus animé ; les muscles de la face sont crispés, convulsés, ce qui donne à la figure une expression grimaçante. Un besoin irrésistible de locomotion s’est emparé de ces malheureux; ils ne peuvent rester en place; ils vont et viennent sans but déterminé, et ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas. Ils ont tous les caractères d’une fièvre d’accès, et s’il n’y a pas toujours perturbation notable de là circulation, ainsi que Je l’ai déjà fait observer, il existe invariablement des alternatives de froid et de chaud, d’impressionnabilité douloureuse et d’insensibilité apparente, d’activité anormale et d’apathie extrême. L’exubérance d’activité est surtout remarquable chez les candidats à la pavalysie générale.

Les anonialies dans les fonctions intellectuelles et affectives ne Sont ni moins importantes, ni moins nombreuses. Si l’on excepte les individus destinés à devenir paralysés généraux, et qui se distinguent par un grand contentement d’eux-mêmes, signal ayant-courèur du délire ultérieur des grandeurs qui les possédera, ainsi que par un redoublement d’activité intellectuelle et physique, la généralité est plutôt disposée à exagérer les sentiments de crainte et d’anxiété. Rien de plus commun chez les aliénés que les pressentiments dé mauvaise nature qui font le propre de leur situation pathologique. Ils disent que leurs idées s’en vont, qu’ils ne peuvent plus les coordonner, qu’ils ne guériront jamais, qu’ils sont destinés à mourir ; ils se plaignent de perdre la mémoire, et il arrive que la concentration exclusive de leur pensée sur le mal qui les domine tend de plus en plus à les détacher de la réalité des choses de la vie et à développer chez eux le sentiment de l’instinct égoïstique. On se fait difficilement une idée des innombrables exigences de ces malades, de ceux surtout chez qui prédomine l’élément hypochondriaque et qui sont destinés à tomber dans le délire des persécutions.

Ils accaparent à leur profit les soins, l’attention, le dévouement de toutes les personnes qui les entourent. Ils répètent sous mille formes diverses le récit de leurs maux réels ou imaginaires. La futilité de leurs appréciations

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maladives est extrême, ils les confient à leurs parents à leurs amis, à leurs médecins aussi bien qu’aux personnes indifférentes, et même à des inconnus. Ils ne craignent pas d’en fatiguer leurs propres enfants, tant ils sont peu soucieux de laisser des impressions de mauvaise nature dans des cerveaux aussi tendres. Remarquez encore que ce ne sont plus les véritables intérêts de leur situation qui les frappent et fixent leur attention, c’est le côté faux, erroné et souvent irréalisable des choses de la vie qui a le privilège d’occuper leur esprit affaibli. Ils s’irritent sans motif et pour la moindre contrariété. Ils pleurent et se livrent à des plaintes amères, accusant leurs meilleurs amis, leurs parents, leurs propres enfants. Lorsque ces malades passent de l’indifférence à la haine, et que leurs confidences ont cessé; lorsqu’à la crainte qu’ils avaient de rester seuls, à leur pusillanimité, à leurs terreurs, succède la tendance à s’isoler, à parler à part eux, sans prêter attention à leur entourage, à combiner et à exécuter des choses en désaccord complet avec leur manière de penser et de vivre habituelle, à montrer un certain contentement et une satisfaction qui font contraste avec leur pusillanimité antérieure, alors la situation est grave, car l’accès de folie est imminent. Il suffit de la moindre cause intercurrente pour que l’ombre de raison qui subsiste encore au milieu de cette situation névropathique douloureuse et pénible disparaisse, et qu’un état nouveau lui succède. C’est la f ériode. d^’imamn que nous n’avons aucun intérêt de distinguer de celle que quelques pathologistes ont désignée sous le nom

période d’état.

Période d’invfislon, élémentis de diagnostic. — Beaucoup de choses ont été dites sur , cette période d’invasion et sur la difficulté de faire la démarcation radicale entre la période prodromique et l’aliénation confirmée. Sans doute il peut arriver que, dans cette dernière période, de longues phases de rémission viennent amener les mêmes incertitudes et la même sécurité que nous avons vues se produire dans la période prodromique ; mais l’observateur attentif se tiendra en garde contre de pareilles méprises. Il sait, par l’expérience qu’il a acquise des choses de la folie, que chaque variété de cette affection imprime aux actes et aux idées de l’individu un caractère particulier en rapport avec la nature du mal. Il ne confondra pas, dans l’intérêt du diagnostic et du pronostic, des faits qui doivent rester séparés comme éléments d’observation.

Si dans, les folies à type héréditaire, il est permis de voir une filiation entre le délire des idées et des actes chez les malades et leurs dispositions intellectuelles et morales antérieures, il n’en est pas de même dans les autres variétés où des produits pathologiques nouveaux amènent pareillement des phénomènes nouveaux, où les idées maladives de l’individu

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et ses actes délirants sont en rapport avec la nature du mal et les troubles qu’il a suscités dans l’organisme (1). En effet, j’ai eu de nombreuses occasions de proclamer les relations intimes, nécessaires, qui existentd’une part entre la nature de la cause et la forme de l’aliénation, et de l’autre entre le genre de folie et les idées ainsi que les actes de l’individu. Ces idées et ces actes, encore une fois, ne peuvent avoir d’autres caractères que ceux que leur imprime la maladie ; ils sont stéréotypés ; ils ont des caractères tellement significatifs, que tous les aliénés appartenant à la même catégorie de folie se ressemblent par la communauté des idées délirantes, des actes de même nature et des troubles spéciaux du système nerveux.

Au point où nous en sommes arrivés, peut-être serait-il prématuré de poser le diagnostic de toutes les variétés de folie, la pathologie spéciale ne nous ayant pas encore appris quels en sont les caractères propres. Mais nous en savons assez pour distinguer la folie de toute autre perturbation bu maladie de l’organisme. Nous pouvons déjà affirmer que lorsque les idées et les actes d’un individu sont en désaccord complet avec sa manière de penser et d’agir antérieure, il est frappé d’aliénation.

Sans doute, ce diagnostic serait trop absolu si, n’examinant que la nature spéciale des idées et des actes, nous les séparions des phénomènes pathologiques qui, chez l’individu regardé comme aliéné, ont marché de front avec les manifestations délirantes des facultés intellectuelles et affectives. En agir autrement, serait nier la distinction radicale qui doit

(1) L’importance que, dans l’intérêt de la classification, j’attache à cette proposition, m’engage a donner quelques mots d’explication, pour ne laisser planer aucun doute dans l’esprit. La folie héréditaire n’est pas, plus qqe lès autres, soustraite à cette loi pathologique qui établit un rapport nécessaire entre la nature de la cause nt la forme de l’aliénation. Dans aucune autre forme, au contraire, ce rapport n’est aussi intime. Ce qui démontre bien noieux encore çette intimité, est ce que j’avance de la filiation qui existe entre les actes des aliénés par hérédité et leurs dispositions intellectuelles et morales antérieures. En effet, dans la plupart des cas, et bien avant que la folie proprement dite soit déclarée, les actes des individus appartenant à cette catégorie sont empreints d’un cachet d’excentricité maladive qui n’échappe à personne. Dans les autres formes, au contraire, une cause toute nouvelle, et qui n’a aucun rapport à’ antériorité avec le tempérament du malade, est un produit nouveau qui amène des phénomènes nouveaux. C’est ce que nous voyons dans les suites de. couches, dans l’épilepsie, dans l’alcoolisme, dans toutes les causes, en un mot, qui font naître la folie. Tout ce que je veux dire, c’est que dans les cas de ce genre, les dispositions intellectuelles et morales antérieures de l’individu ne font rien à la marche de l’affection. Elle suit son développement fatal et naturel, imprimant aux idées et aux actes des malades un cachet spécial, qui fait que tous les aliénés appartenant à la mênie variété de foUe se reconnaissent à des signes certains. Rien ne peut enlever à ces mêmes causes le caractère particulier de leur action qui tend à créer une forme d’aliénation qu’il n’est pas possible de confondre avec une autre forme.

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être établie entre l’homme qui se trompe et l’insensé qui délire, entre le

criminel et l’aliéné irresponsable.

Aussi, pour éviter toute confusion, ai-je eu soin dans ce qui précède de faire ressortir le parallélisme constant qui existe entre l’idée délirante et la maladie qui l’engendre. J’ai cherché les preuves de ce fait sur lequel repose le diagnostic tout entier de l’aliénation dans l’étude de l’habitude extérieure, de l’attitude et de la physionomie de haliéné. J’ai fait la part des symptômes fournis par la forme de la tête et par les organes de la locomotion. Les différentes manifestations maladives de la sensibilité, les troubles des sens, hallucinations, illusions, les symptômes fournis par les fonctions affectives et intellectuelles, intérieures ou assimilatrices, nous ont déjà mis sur la voie des phénomènes à l’aide desquels il est possible de diagnostiquer la folie. Enfin, l’examen intime de la période prodromique nous met actuellement en mesure de dégager de plus en plus le phénomène pathologique de toutes les circonstances qui pourraient l’obscurcir et fausser le diagnostic.

Existe-t-il, au point de vue médical et philosophique, un spectacle plus saisissant que celui du malheureux qui lutte en vain contre le mal qui l’obsède et qui assiste en spectateur désespéré à la perte de sa propre raison? Nous avons Suivi pas à pas cette série de phénomènes pathologiques qui s’engendrent, se commandent, et ne deviennent fatalement irrésistibles que lorsque rien n’a été fait pour en interrompre le cours ; car il est bon de signaler en passant combien l’intervention médicale peut être utile et puissante à une phase déterminée de cette période prodromique. Nous allons, dans l’intérêt de nos études, poursuivre cet enchaîne- ' ment fatal de phénomènes jusque dans la périodé où il n’est plus possible de conserver de doute sur la confirmation delà maladie (Ij. En effet, aux

(1) Pour se faire une idée complète des phénomènes qui ont lieu dans cette période, il faut se rappeler ce que j’ai dit sur les troubles de la sensibilité chez les aliénés (§ v, p. 306 etsuiv.. Troubles de la sensibilité ; considérations générales sur la douleur physique et morale ; hyperesthésie et anesthésie chez les aliénés ; que faut-il entendre par anesthésie? de.]. '

Ou consultera avec fruit l’excellent mémoire de M. le docteur Moreau (de Tours) sur les prodromes de la folie, mémoire lu à l’Académie de médecine, et qui a donné lieu à des discussions si intéressantes sur la nature de la folie. M. Moreau, qui a si Justement donné une grande importance aux phénomènes de la période prodromique, fait observer que ces phénomènes ayant souvent une durée très éphémère, il ne reste plus des troubles suscités dans l’organisme, à l’origine du mal, que ceux qui donnent, en quelque sorte, plus de relief à la maladie, c’est-à-dire les troubles intellectuels. Ces derniers restant seuls en vue et absorbant toute l’attention, c’est sur eux naturellement que l’on se fondera pour juger la nature du mal, et l’on est ainsi, dit M. Moreau, facilement conduit à l’erreur.

Ce savant médecin appelle l’attention des observateurs sur les phénomènes patholo-

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interprétations maladives ont succédé de véritables illusions de l’intelligence ; l’hallucination domine l’état intellectuel de l’aliéné. Il n’en est plus à lutter contre des impulsions de mauvaise nature, il cède à l’entraînement de la maladie. 11 commet des actes en désaccord complet avec sa vie antérieure. Il émet des idées et des appréciations qui ne sont pas seulement en opposition avec la raison générale, mais avec sa propre manière de voir et de sentir à l’état sain... Enfin, les conditions physiologiques de son être ont subi un changement radical; il est décidément aliéné, et nous avons déjà assisté, dans l’histoire de la symptomatologie de la folie, à l’évolution des phénomènes qui caractérisent cette situation, tant au point de vue des troubles physiologiques qu’au point de vue des désordres intellectuels et 'moraux.

Le diagnostic repose tout entier sur l’examen de ces diverses perturbations et sur la comparaison de l’état présent du malade avec son état antérieur. Lors donc que la folie est confirmée, elle a une marche, un développement et une terminaison qui sont propres à la maladie et dont les phases diverses peuvent être décrites malgré les innombrables anomalies que nous présentent les tempéraments individuels.

Il appartient à la pathologie générale, tout en tenant compte de ces anomalies et de cès différences, de signaler les phénomènes qui se -rencontrent dans toutes les variétés de la folie, et qui assignent à cette maladie sa place bien marquée dans le cadre nosologique des autres affections de l’organisme. Les deux symptômes les plus importants de la situation,, et autour desquels gravitent tous les phénomènes secondaires de la folie,, se résument dans les états pathologiques connus et, décrits de toute antiquité soüs les noms de Mélancolie et Manie.

Mélancolie {melünchoUa, de psXaç, noir, et de jfoX»!, bile; lypémanie d’Esquirol, de Xutrri, tristesse, et gavl»; période de dépression). — Je n’ai pas à examiner et à étudier la mélancolie, pas plus que la manie, comme des formes particulières de la folie (1). La classification que j’ai adoptée me donne la latitude de rattacher à ces deux états pathologiques un sens

giques suivants de là période prodromique, et qui sont en effet d’une grande importance au point de vue du diagnostic : 1“ accidents nerveux à forme congestive; 2“ sensations anormales se portant de la périphérie vers les centres nerveux; 3“ accidents nerveux que les malades comparent à des secousses électriques ; 4” simple excitation, sorte de surexcitation nerveuse, vague, indéfinie, sans caractère bien déterminé ; 5“ congestions cérébrales, ainsique cela se voit surtout dans la période prodromique delà plus insidieuse de toutes les variétés de la folie, la paralysie progressive. (Voyez, pour plus de détails, Annales médico-psychologiques, t. XVI, p. 174.)

(1) Ce n’est pas sans de graves motifs que, sous le rapport de la classification, je me suis séparé de la marnère de voir d’Esquirol et de la plupart des maîtres de notre spécia-

470 PÉRIODE DÉ Développement.— mélancolie (dépression). exclusivement symptomatique. La dépression et l’exaltation sont des situations maladives que l’on observe dans les différentes variétés de folie. Je les comparerai volontiers aux deux stades principaux de la fièvre, dont le premier est marqué, comme on le sait, par Un refroidissement général avec bâillements, pandiculations, tremblement, contraction de la peau, petitesse, fréquence, inégalité du pouls, pâleur, et dont le second se signale parla chaleur avec expansion, épanouissement et teinte rosée de la peau, par l’agitation, l’anxiété, la soif fréquente et les variations du pouls, tant au point de vue de sa fréquence que de sa qualité.

La dénomination de délire sans fièvre-, appliquée à la folie, ne m’a jamais paru être une définition exacte de la maladie. Que l’on veuille seulement se rappeler ce que j’ai dit des conditions pathologiques dans lesquelles on observe les phénomènes d’anesthésie et d’hyperesthésie chez les aliénés (§ vi, p. 31 4), et l’on restera convaincu du rôle physiologique dévolu à la douleur dans la période initiale de la maladie. Ge sentiment se traduit, ainsi què nous l’avons vu, non-seulement par l’inquiétude, l’anxiété, l’agitation du malade, mais par un véritable mouvement fébrile, inséparable de ce même élément douleur qui n’est plus localisé dans telle ou telle partie, mais qui envahit l’organisme entier. C’est la sensation que les malades définissent d’une manière si énergique, quand ils disent qü’îYs souffrent de partout.

C’est dans cette même situation què la pensée des aliénés se concentrant de plus en plus sur le sujet des maux réels ou imaginaires qui les menacent, amène un état qui peut, jusqu’à un certain point, se comparer au premier stade de la fièvre dans les maladies ordinaires. Il en diffère cepen^ dant par plusieurs côtés. Premièrement, par là durée [spûtium longim recipièns, comme disaièni les anciens), et ensuite par l’ensemble des perturbations de Fordrè physiologique et intellectuel que l’on observe dans cette période chez les aliénés ; « Ils ont, ditEsquirol, le teint jaunâtre ; les pommettes parfois colorées, là peau brune, noirâtre, aride, écailleuse, tandis que le nez est d’uh rouge foncé. La physionomie est fixe et immo^ bile, mais les muscles de la face sont dans un état de tension convulsive et expriment la tristesse, la crainte où la terreur. Les yeux sont fixes, baissés vers la terre ou tendus au loin ; le regard est obliquej inquiet et soupçonneux. Si lés mains he sont pas desséchées, brunes, terreuses, elles sont gonflées, violacées. » (Esquirol, Symptômes de la lypémanie, t. I, p. 407.) Les perturbations dans la sphère des fonctions intellectuelles

lité. Je ne puis en ce moment rappeler tous ces motifs. Leur Justification se déduira de l’idéè plus claire et plus nette que le lècteür pourra se faire de là folie et dè tous les phénomènes qüi s’y rattachent, après avoir lu èet ouvràgre.

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