‹ Traité des maladies mentalesChapitre 193 sur 306 · DEUXIÈME CLASSE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CLASSE

Délire des sentiments et des actes avec conservation apparente des facultés intellectuelles ; folie ou manie instinctive de quelques auteurs. Manie raisonnante de Pinel. Polie morale. Moral insanity des Anglais. Manifestation d’actes dangereux compris sous les dénominations de monomanies homicide et suicide , de monomanie du vol [kleptomanie) , du feu (pyromanie) , de monomanie d’ivresse [dipsomanie) ; perversion du sens géhésiaque. Première variété de dégénérescences intellectuelles physiques et morales dans l’espèce humaine.

Telles sont les désignations pathologiques diverses qui ont été appliquées aux individus d’une même variété maladive, et que nos études actuelles vont rattacher à leur origine. Ce sont les représentants les plus vrais, les plus naturels, si je puis m’exprimer ainsi, des transmissions héréditaires de mauvaise nature. J’espère que je ferai partager aux médecins mes propres convictions relativement à la manière de classer les nombreuses individualités maladives appartenant à cette variété, et qui, à première vue, semblent offrir des différences radicales. Il n’en est pas cependant ainsi, et les convictions qui m’animent me permettent aujourd’hui d’établir un classement dans un sujet aussi : difficile ; elles sont le résultat d’études longues, consciencieuses et dirigées depuis plus de quinze années vers le but difficile de bien déterminer les caractères de l’ordre intellectuel physique et moral, au moyen desquels on peut reconnaître les aliénés dont l’état mental se relie à l’élément héréditaire.

Je ne me suis, pas contenté d’étudier dans le milieu pathologique, si riche cependant de nos asiles (1), les différentes transformations que subissent les malades appartenant à l’élément héréditaire avant de nous présenter ces états typiques spéciaux, etle plus'souvent irrémédiables; qui

(1) Dans nos asiles, il nous arrive de voir les derniers descendants d’une famille qui s’éteint par suite de transmissions héréditaires de mauvaise nature, et dont les ascendants ont déjà été traités, soit dans le même milieu, soit dans un autre destiné à la guérison des maladies mentales. Bien mieux, nous possédons parfois les parents et les enfants, et les couples réunis de frères et de soeurs, de cousins germains ou individus unis par les liens d’une intime parenté, nous permettent d’étudier sous toutes leurs formes les transmissions héréditaires chez les dèscehdants. Ces transformations se révèlent non-seulement par les phénomènes pathologiques propres au système nerveux, mais encore par le type maladif qui appartient aux individus héréditairement frappés dans la libre manifestation de leurs facultés intellectuelles et affectives. Le type, résume les caractères pathologiques de l’ordre intellectuel physique et moral qui appartiennent à telle ou telle variété maladive. Sa manifestation est triple : physique, intellectuelle et morale. — Physiqué : elle se révèle par la forme de la tête, l’expression de la face, les différents arrêts de développement des organes, etc., — Intellectuelle: elle se traduit par l’état borné des facultés, etc. — Morale: elle se manifeste par des anomalies des facultés instinctives, par la prédominance de certains instincts dangereux, etc.

UAPPORÏS DE CES ABERRATIONS MENTALES AVEC l’rÉBÉÜITÉ. 541 vont faire le sujet de nos recherches. J’ai souvent été m’éclairer jusque dans le milieu de la famille ou de la localité où s’était produit tel ou tel état anorhaal qui paraissait se rattacher pour moi à des influences sociales de mauvaise nature qui sévissent souvent sur des populations entières. Cette manière d’interpréter les faits pathologiques a nécessairement agrandi le cadre de ces études, et je riè peux leur donner ici la même extension (1). Je, m’en tiens aux faits maladifs que l’on a l’habitude de ranger dans l’aliénation proprement dite.

Hérédité progressive; dispositions instinctives pour le mal; transformations; réalisation de types maladifs constituant des variétés maladives fixes et le plus souvent irrémédiables. — Telle est la formule générale de certaines manifestations maladives héréditaires qui me parait caractériser la classe qui va nous occuper ; c’est en même temps le lien qui l’unit à celle qui précède. Dans mon E$mi de classificatiort des maladies jwmtefe (chap. VIII, p.' 259 et suiv.), j’ai déjà donné le résumé des caractères maladifs propres à cette classe. Je disais : « Dans le cours de leur existencé, la folie se signalé bien plus chez eux par le délire des actes que par le délire des paroles. Ils se distinguent par leurs excentricités, par rincohérence, l’irrégularité et souvent même par la profonde immoralité de leurs actions. Certaines qualités intelléctuelles remarquables ne rachètent pas chez eux l’impossibilité de diriger simultanément leurs facultés vers un but sage et utile. Leurs créations sont rares et le plus ordinairement ils ne parviennent pas à féconder leurs inventions. Ce sont des génies partiels, et malgré certaines manifestations brillantes, ils sont frappés de stérilité intellectuelle, et parfois même de stérilité physique. »

Toutefois, avant d’entrer plus intimement dans l’exposé des faits d’hérédité progressive, il importe de faire voir la manière dont procède la nature dans l’évolution héréditaire de certains phénomènes anormaux de l’ordre moral. J’ai déjà fait une exposition pareille à propos de l’interprétation qu’il faut donner aux anomalies de l’ordre intellectuel désignées sous le nom d'idées fixes, excentricités. En agissant ainsi pour ce qui regarde la variété qui nous occupe, nous ne laisserons par derrière nous aucun fait capable d’embarrasser notre marche, et nous trouverons moyen, malgré les difficultés inhérentes à de semblables recherches, de rapporter à leur véritable origine les phénomènes les plus anormaux en'

(1) C’est précisément i’étude de ces faits de transmission héréditaire maladive et de leurs transformations diverses qui m’a donné l’idée d’un traité spécial sur les Dégéncrescences de l'ordre inlellecluel, physique et moral dans l’espèce humaine. Quoique formant une étude spéciale, il est facile de voir le lien intime qui unit ces recherches à l’histoire de l’aliénation mentale.

5 'ri DÉPllAY AXIONS DU SENS MORAL SANS LÉSION APPARENTE

apparence, de les coordonner et de démontrer leur encliaînemcnt et leur dépendance réciproques.

I^a transmission héréditaire, ainsi que je l’ai démontré, peut ètreeie rayée dans sa marche progressive en raison de diflerentes circonstances, L’heureuse modiücation apportée dans le sang par iin mariage qui exclut de la part d’un des conjoints l’élément de la consanguinité ou de tout autre principe héréditaire de mauvaise nature, n’est pas une des causes les moins importantes de la régénération, de l’espèce, Dans ces cas, l’évalution héréditaire peut être arrêtée dans son développement et s’effacer à la longue. L’hérédité saute quelquefois, il est vrai, une ou même deuxgéné^ rations pour reprendre sous une forme ou sous une autre ses droits à l’évolution progressive des phénomènes maladifs. ;

Quoi qu’il en soit, l’observation intime des faits m’a dérnontré que l’éliniination des phénomènes d’hérédité maladive ne se fait jamais d’une manière subite. Il y a progression dans le sens du bien comme dans le sens du mal, et c’est le plus ordinairement dans des situations semblables qu’il n’est pas rare de rencontrer certaines anomalies de l’ordre moral qu’il est bon de signaler, si l’on veut avoir une juste notion de toutes les variétés de folies héréditaires, si l’on veut rattacher ensemble tous les anneaux de cette chaîne représentée par une série de phénomènes patho^ logiques qui se commandent et s’engendrent successivement.

Or, c’est chez les individus dans l’ascendance desquels il existe des faits d’aliénation confirmée qu’il n’est pas rare, il s’en faut, d’observer des anomalies de ce genre qui se révèlent par une disposition instinct tive au mal revêtant la forme des autres affections nerveuses, c’est^à-clire existant à l’état de rémittence et se manifestant d’une manière intermittente ou périodique.

J’ai cité les aveux de certains individus névropathiques appartenante la première classe des folies héréditaires, qui disaient ne t>ouvoir s’empê^^ cher de faire périodiquement quelques exéen trichés, ou qui se plaignaient d’être obsédés à des époques périodiques, par des idée$ fixes, bizarres, ridicules, atroces quelquefois, et qui, dans tous les cas, leur faisaient craindre de devenir fqus. Le môme phénomène se rencontre ici dans l’ordre moral- C’est une manifestation de tendances insolites de mauvaise nature qui incitent ces individus prédisposés à faix’e des excès vénériens ou alcooliques, à commettre des actes bizarres et parfois même entachés d’extravagance. Ils oiit un besoin instinctif de tourmenter tous ceux qui vivent dans leur dépendance, de ne pouvoir se fixer longtemps aux mêmes choses ; ils sont dévorés par une activité fébrile suivie souvent de grande dépression ; ils n’ont , en un mot , aucune suite dans leurs projets.

DES FACULTÉS INTELLECTUELLES. — INFLUENCE DE l’iIÉUÉDITÉ. 5/i3

aucune coordination dans les actes de la vie, aucun esprit de conduite dans l’accomplissenieut des devoirs de la famille ou de la société.

Ici encore vous n’observez aucune, compromission, bien saillante au moins, des facultés intellectuelles. Les hommes dont je parle remplissent parfois de hautes et importantes fonctions sociales , mais ils sont soumis, ainsi que je le disais, à d’étranges périodicités dans l’évolution de leurs facultés affectives. J’en ai vu me faire la triste, confidence qu’ils ne pouvaient vivre sans avoir un but de haine qu’ils cherchaientà assouvir tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Ceci leur était d’autant plus facile que la position administrative de quelques-uns leur donnait le moyen de tourmenter , impitoyablement leurs subordonnés. L’élément de la périodicité qui fait la base de leur tempérament maladif déjoue souvent les appréciations que l’on pourrait hiire de leur état protéiforme, Misanthropes, atrabilaires et méchants au jugement des uns, ils apparaissent à d’autres pleins de bonhomie et de mansuétude. Mais, aux yeux du véritable observateur, ils puisent dans la nature de leurs dispositions héréditaires, dans leur tempérament atrabilaire, hypochondriaque, l’as-, tuce, l’esprit incarné de mensonge, d’orgueil et de vanité, de susceptibi- . lité indescriptible, de défiance perpétuelle à l’égard de leur prochain et, de lâche délation qui fait le fond de leur caractère.

Pour ce qui regarde même l’état des facultés intellectuelles chez les individus de cette catégorie, on se tromperait grandement si l’on voulait établir un contraste perpétuel entre leurs mauvaises dispositions instinctives et l’exercice normal des facultés intellectuelles. J’ai remarqué,; il est vrai, chez beaucoup d’êtres névropathisés de cette espèce, de singulières aptitudes intellectuelles, une élocution des plus faciles, une fécondité très grande d’écrivain, et quelquefois aussi des dispositions pour les arts et pour les sciences. Mais si l’on a le courage de scruter les productions littéraires, artistiques ou scientifiques de ces hommes, on pe tarde pas à s’apercevoir que leur fécondité est dépassée par la fausseté dé leur esprit, parle peu de solidité de leur jugement et par leur disposition perpétuelle au paradoxe. Au point de vue de la morale, on cite de quelques-uns des pro-^ ductions d’un dévergondage monstrueux qui, âla grande honte de l’esprit humain, ont trouvé des admirateurs pour les lire et des adeptes pour réaliser dans la pratique les idées les plus instinctivement immorales (Ij.

Enfin, je ferai pour les êtres maladifs de cette catégorie la même ré-

(I) Chacun peut faire, dans le cerclé des faits observés qui lui sont propres, les applicar tions individuelles que ces dernières réflexions pepvent suggérer. Si je voulais entrer dans le détail de tous ces faits anormaux, remonter au point de départ plus où moins maladif de leur évolution, je serais entraîné trop loin. J’arriverais bientôt à ces limites délicates

sUk MÔLE DE CERTAINES NÉVROSES DANS CES ÉTATS INSOLITES, serve que pour les individus excentriques et à idées tixes dont j’ai parlé dans ma première classe des folies héréditaires. Je ne veux pas prétendre que l’immoralité instinctive soit toujours le résultat de transmissions de mauvaise nature. Dans quelques cas, certaines névroses, l’hypoclioudrie, par exemple, dans d’autrçs des habitudes vicieuses et devenues plus tard insurmontables, des passions effrénées et auxquelles dans le principe les individus se sont laissé entraîner volontairement, peuvent devenir le point de départ delà situation que je décris. On entrevoit immédiatement les difficultés qui, au point de vue de la responsabilité des actes humains, peuvent surgir dans la médecine légale des aliénés. Quoi qu’il en soit, ces faits, qui appartiennent essentiellement à la pathologie du système nerveux, renferment déjà un premier enseignement ; il nous apprennent à envisager avec beaucoup d’indulgence la perversité et les mauvais instincts de quelques hommes. L’observation des phénomènes' pathologiques, au point de vue de leur origine, nous apprend en effet que l’hérédité joue un rôle important dans les anomalies et les perversions des sentiments. Je ne mets pas un instant en doute que les lois qui règlent la pénalité chez tous les peuples civilisés ne soient destinées un jour à subir des modifications dont l’honneur reviendra aux médecins qui auront appris à mieux faire connaître les nombreuses modifications que l’hérédité imprime à l’organisation.

Après avoir étudié la disposition instinctive pour le mal, examinons maintenant comment s’opèrent les transformations de cet état primitif, et comment se réalisent les types maladifs qui constituent les variétés dégénérées fixes et le plus souvent irrémédiables. Je vais procéder par une

qui servent de démarcation au crime dans sa laideur extrême et à ces étranges anomalies des sentiments, à ces perversions abominables de certains instincts tels qiie les historiens en citent des exeniples dans la décadence des empires, et tels qu’on en voit malheureusement encore au sein de nos grandes capitales. Je réserve cette étude pour la médecine légale, et ne citerai en passant que le fameux marquis de S. ..., qui mourut à Charenton où il fût enfermé par un ordre impérial, et qui fut plutôt une monstruosité dans le genre de celles dont je parle qu’un véritable criminel.

J’ajouterai encore que les dispositions instinctivement mauvaises d’une foule d’individus ont' fourni aux historiens, aux littérateurs, aux philosophes humoristes, et même aux dramaturges, l’occasion de dépeindre la nature humaine sous son aspect le plus triste. N’est-ce pas à des natures de cette sorte.que fait allusion M. de Ballanche, lorsque dans sa Palingénésie sociale il dit : « Sans doute les hommes qui nous paraissent les plus parfaits ont des imperfections que nous n’apercevons pas, et souvent même des génies sublimes qui ont charmé et délecté les hommes sont tombés dans les plus déplorables égarements. Souvent le flambeau de la science a brillé dans les mains d’un impie, et celui dont la vie privée éîaitun outrage à la vertu, à la morale, plus d’une fois alluma dans les âmes le feu céleste de la morale et de la vertu. »

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