‹ Traité des maladies mentalesChapitre 195 sur 306 · SYMPTÔMES MALADIFS DANS LA PREMIÈRE ENFANCE · texte numérisé non relu

SYMPTÔMES MALADIFS DANS LA PREMIÈRE ENFANCE

tuiles intellectuelles pour certaines choses, tandis qu’en règle générale,

ils soiit lents, paresseux; rétifs et indisciplinés.

A peine sorti du collège, où il avait fait d’assez médiocres études et où il s’était seulement signalé par une grande paresse, une indolence inouïe, la disposition à s’isoler et à émettre des jugements faux et des appréciations erronées ou mensongères, le jeune Aimé se livra de bonne heure à tout le dévergondage de ses passions. Une grande fortune, une indépendance absolue, lui permirent malheureusement de satisfaire ses mauvaises tendances. Il se prit à voyager, ou plutôt à se déplacer d’un endroit dans un autre, sans autre mobile que de satisfaire la soif inquiète de vagabondage qui s’empare si souvent des malades de cette catégorie.

On l’avait depuis assez longtemps perdu de vue, lorsque ses concitoyens assistèrent avec la plus grande surprise à son entrée triomphante dans sa ville natale. Aimé P . . était en habit de général, orné de déco¬

rations de son choix et traîné dans une voiture à quatre chevaux. Ici commence là série des folies don-qüichottiennes de notre malade, et j’en épargnerai la fastidieuse nomenclature au lecteur. C’est à Paris, c’ëst en Allemagne, qu’il put commettre impunément ses plus nombreuses excentricités. L’autorité dut s’emparer de sa personne alors qü’un jour, assistant au théâtre, il força le public à quitter la place en le menaçant de faire fèü des pistolets qu’il tenait à chaque main. Au lieu de hOüs arrêter à cës faits qui se produisaient chez lui d’uiié manière périodique, ët qui sont à peu près les mêmes chez tous les aliénés de cette oatégoriè, il importe bien plus d’insister sur lë caractère général de ces actes et d’étudier leur relation avec les différentes compromissions des facultés intellectuelles et avec les troubles des fonctions organiques chez ces sortes de malades.

La nature des actes délirants des aliénés de celte catégorie est évidemment eh rapport avec la disposition particulière et la prédOmihànee de leurs idées maladives; Car, bien qu’on ait pu dire qu’ff^ i'âisonn'ëHt (puisqu’on les a appelés înawmgm raisonnants)-, il n’ên est pas moins vrai d’affirmer que le système de leurs idées délirantes spéciales est assez complexe. Lés uns ont des idées d’ambition ét d’orgueil-, et sé croient appelés à de grandes destinées : ce sont des systématisateurs intrépides qüi hè reculent devant aucune conséquence absurde pour faire prévaloir leur folie; Lés autres sont poussés par leurs tendances mauvaises à ràccoiîi-=plissement des actes les plus extravagants ou les plus monstrueux iinonal insanity). Ceux-ci réagissent fortement, ët contre les affections de famille, et contre les devoirs sociaux, en raison de prétendus dénis de justice qui ne sont que l’excuse de leurs haines maladives {délirants par persémtiàn).

EXCENÏBICITÉ, ÜÉSOKDRE DES ACTES. - DÉLIRE DES GRANDEURS. â^l7

Ils cherchent à se venger de leurs parents, de leurs amis, du monde entier, en affichant une conduite immorale^ en compromettant perpétuellement les intérêts de ceux qui leur sont chers par des excentricités qui devraient les couvrir de honte. On les voit parcourir les rues et les lieux publics dans une mise sale, déguenillée; ils laissent croître leur barbe et cherchent à attirer sur eux l’attention publique par des actes ridicules ou inconvenants. Ceux-là appliquent des facultés intellectuelles brillantes, mais toujours entachées d’irrégularité et d’incohérence, à la solution des grandes questions sociales, à la production d’œuvres littéraires dont l’étendue et le plan dépassent presque toujours cé qu’il est possible aux forces humaines de réaliser. Ces œuvres, ainsi que je l’ai dit, ne blessent que trop souvent la morale et le sentiment public. La forme ainsi que le fond indiquent des rêveurs, des utopistes, des esprits faux qui, dans les conceptions , fruits de leur intelligence et de leur imagination , apportent la même excentricité, le même dévergondage que dans leurs actes.

On s’étonne parfois que nous fassions ressortir avec autant d’instance la lésion des facultés affectives chez ces malades, et l’on ne manque pas d’en signaler qui étaient bons, serviables, affectueux. Mais il ressort de l’observation médico-psychologique dé ces hommes, qu’il est impossible de surprendre chez eux, je ne dis pas un bon sentiment, car, en raison de l’esprit de contradiction qui domine leurs actes, ils sont parfois susceptibles de manifestations sentimentales passagères et même excessives, mais un ensemble d’actes qui puisse donner à supposer que, d’une part, leur délire ne soit concentré que sur un point ; que, de l’autre, la bonté, la sympathie, rimmanité, prise dans soi! acceptidn la pltis élevée, fassent partie intégrante de leur être. « Je liais tous les hommes, » me disait un de ces misanthropes atrabilaires , dont le père était mort bypochondriaque, après avoir été poursuivi toute sa vie par des idées de suicide, <:< je me hais moi-même, et il y a longtemps que je me serais tué, si je ne « croyais pas faire plaisir par là à mes parents et à mes héritiers. »

Pour en revenir à notre malade, le besoin excessif de faire parler de lui, l’orgueil poussé jusque dans ses dernières limités maladives, lui fit adopter de bonne heure un système qui tendait à se faire passer pour un descendant des ducs de Lorraine, pour un homme qui avait joué un grand rôle soüs Louis XVI, et qui avait eu les faveurs des plus grandes dames de la cour de Louis XV. Le besoin incessant d’occuper le public de leur personne est si violent chez ces sortes d’aliénés, qu’ils finissent par s’identifier dans les rôles qu’ils se donnent, et par regarder comme véritables et réelles les conceptions les plus extravagantes de l’esprit de mensonge

5^l8 DES LÉSIONS DE LA SENSIBILITÉ, DE l’ INTELLIGENCE,

qui les caractérise. C’est ce qui arrivait à notre malade, qui se mettait dans d’étranges fureurs lorsqu’on lui démontrait matliématiquement que les faits dont il se prétendait l’acteur où le héros constituaient chez lui une existence qui faisait remonter à plus de cent cinquante ans l’époque de sa naissance (1).

Dans les différents rapports médicaux que, sur l’injonction de l’autorité judiciaire, j’eus à faire à pi’opos de cet aliéné qui adressait de fréquentes demandes de sortie de l’asile et de levée de son interdiction, je dus faire ressortir que, contrairement à l’opinion émise par quelques mar gistrats, notre aliéné délirait aussi bien dans la sphère de sa sensibilité, de son intelligence, de sa volonté, que dans celle des actes excentriques et dangereux qui seuls avaient le privilège de préoccuper l’attention publique. Je crus qu’il était important d’insister sur ce que la dénomination de malade convenait parfaitement à cet aliéné, dont les exacerbations étaient toujours en rapport avec un dérangement et un trouble caractérisé des fonctions organiques. Les réflexions dans lesquelles je vais’ entrer doivent s’étendre à tous les aliénés de cette catégorie ; elles nous apprendront à les reconnaître, car la folie héréditaire imprime à tous ceux qui en sont atteints le même cachet maladif

Sensibilité. — La Sensibilité de M. Aimé P . , disais-je, est exagérée

dans certaines circonstances et singulièrement troublée et pervertie dans d’autres. Sous l’influence de la musique, d’un sermon qu’il entend à la

(I) J’ai connu, dans mon séjour à Venise, un pharmacien dont la conversation était variée, agréable, et qui ne présentait d’autre anomalie intellectuelle que de se donner des rôles dans des faits qui s’étaient passés à une époque éloignée.' Il avait assisté au siège de Port-Mahon; il avait connu Catinat, Luxembourg, Condé et les principaux généraux du temps de Louis HIV. Il ne délirait pas èn apparence sur d’cCutrès points, et remplissait parfaitement ses fonctions de pharmacien. Les habitués de son officine s’amusaient de ses excentricités. C’était un homme débonnaire, sans malice, quelque peu simple d’esprit, et auquel on pouvait faire accroire tout ce que Ton voulait. On connaît les excentricités du comte de Saint-Germain, et l’influence qu’il exerça, non pas seulement sur un domestique ignorant qu’il avait endoctriné dans le même sens de suppositions mensongères, mais sur des esprits distingués de son époque. Je cite ces faits plutôt dans l’intérêt du diagnostic et du pronostic des folies héréditaires que comme historiettes amusantes. Dans la famille du pharmacien dont je parle, il y avait eu, à ce que l’on m’a affirmé, des excentriques et des originaux. J’ai pu, dans une circonslance, porter un pronostic défavorable sur l’état mental d’un jeune homme chez lequel, outre certaines anomalies dans les sentiments, prédominait une tendance inouïe à bâtir des histoires invraisemblables. Il appartenait à une famille d'aliénés, et un an après que j’eus été consulté pour lui, il eut une explosion subite d’un délire violent; l’accès dura fort peu de temps, mais l’existence ultérieure de ce jeune homme fut une suite de rechutes. Elle se termina de bonne heure par une dém.erice irrémédiable.

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