AC1E6 DÉLIRANTS CARACTÉRISTIQUES, SUICIDE
à madame L.. .. Loin d’amener ce résultat, l’union conjugale fut l’occasion d’autres dérangements plus graves. Au bout de trois mois, madame L... fit une fausse couche, suivie de vives douleurs dans l’utérus. Deux ans plus tard, elle accoucha naturellement d’un enfant à terme, mais éprouva de violentes fatigues. Les douleurs de la région hypogastrique persistent ; l’enfant meurt à six mois, et cette porte a son retentissement sur le moral et le physique de la mère. Aux accidents ordinaires de l’hystérie viennent s’ajouter la gastralgie et l’hypochondrie.
Les médecins de Paris, MM. Chomel et Trousseau, diagnostiquent une rétroversion de l’utérus, et conseillent comme traitement général les bains de mer, et comme traitement local une ceinture hypogastrique et l’usage du pessaire. Après six mois de séjour sur les bords de l’Océan, madame L. . . rentre dans sa famille , considérablement soulagée ; la gas- ■ tralgie et l’hypochondrie avaient disparu, et l’utérus semblait revenir à sa position normale. Cependant, en juillet dernier, les douleurs hypogastriques reparaissent, concurremment avec une affection intestinale que nous supposons être une entéralgie. La malade retourne aux bains de mer ; mais cette fois les préoccupations hypochondriaques ne sont plus fugaces, elles constituent une véritable névrose : c’est, en un mot, la première phase d’une aliénation mentale qui se résumera plus tard dans les actes du délire extravagant propre aux malades hystériques et se signalera même par des tendances au suicide. Et, chose bizarre, ces funestes tendances éclatent et acquièrent leur summum d’intensité au moment où la santé revient à son état normal. En effet, de retour dans sa famille, madame L. .. voit disparaître ses tiraillements de matrice, de simples précautions lui suffisent désormais pour les prévenir. L’hystérie, la gastralgie, l’entéralgie, s’éclipsent; l’hypochondrie elle-même s’efface pour faire place à des phénomènes tout à fait inverses (1).
Madame L..., malade et souffrante, était hypochondriaque, avait des craintes exagérées sur une santé qu’elle croyait à tout jamais compromise; l’idée de la mort, en un mot, l’épouvantait, la terrifiait. Madame L..., guérie de ses souffrances physiques, au moment où elle devait retrouver le bonheur dans sa famille, passe sans transition aucune à l’état inverse. Un sombre égoïsme remplace les sentiments affectueux, le scepticisme succède à la piété ; la mort elle-même se dépouille de son
(1) Ce que l’on remarque pour l’hystérie est également applicable à l’épilepsie. Je connais beaucoup d’épileptiques dont les accès n’ont lieu qu’à l’époque où leur santé est le plus florissante. Quelques-uns de ces malades accusent, la veille même de leur attaque, un bien-être extraordinaire. L’expérience m’a appris à {ne teqir en garde contre des situations pareilles.
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690 TENDANCES HYPOCÏÏONDRIAQÜES. CARACTÈRE, TEMPÉRAMENT, aspect terrible pour sourire à l’imagination de la malade et pour devenir l’unique but de ses souhaits et de ses tendances. Je ne puis mieux faire, pour donner une idée complète de la variété des états délirants des hystériques, que de reproduire ici un spécimen d’une des nombreuses correspondances que cette malade entretenait avec son mari ; ce langage est un symptôme caractéristique de ce genre de folie :
« Mon ami, aujourd’hui dimanche, je suis allée à l’église : c’est encore » un sacrilège que j’ai commis ; depuis mon retour des bains, je les ai » comptés par mille, ainsi que les mensonges et les fausses promesses. » Écoute, voici ma vie. Depuis vingt-cinq ans, j’ai cru que j’étais bonne » fille, bonne épouse, bonne sœur. Eh bien! je n’étais rien de tout cela. » J’étais un monstre sorti de l’enfer, je n’étais qu’une hypocrite; je n’ai » jamais aimé personne que moi-même, je n’ai jamais eu de courage, je » n’ai jamais aimé le travail, et, pour combler la mesure, aujourd’hui je » tue mon père, ma mère, et toi, mon honorable époux, et mon frère est » aussi malade. Si un assassin, un voleur allait se mettre entre les mains » de la justice en comptant ses crimes, en disant qu’il mérite la mort, » on la lui donnerait. Eh bien ! ta femme mérite la mort, tu peux être » son juge; les lois humaines permettent de donner la mort à qui la » donne. Prends le chemin de fer ; à ton arrivée, j’aurai l’air guérie, nous » achèterons chez le pharmacien quelque chose qui me fasse mourir dans » mon lit; en sept ou huit jours, notre honneur sera sauvé. Tu peux me » croire quand je te dis que je mérite la mort ; je suis la créature la plus » ignoble qui existe sur la terre. Que ne m’as-tu laissée mourir, il y a une » quinzaine de jours? Vous serez tous bien débarrassés. Plus vous m’avez » fait de bien , plus je vous ai fait de mal; cependant j’ai une grâce à » vous demander ; si je mourais dans cette maison, je vous prie de me » faire enterrer près de ma petite fille. Pauvre enfant 1 je ne l’ai jamais » aimée; son père, son grand-père et sa grand’mère l’ont aimée, la » mère seule n’a pas eu de cœur pour son enfant. Je n’ai pas recueilli » son dernier soupir. Mon Dieu, quel malheur pour papa et pour » maman de m’avoir donné la vie , et quel malheur pour toi de » m’avoir demandée en mariage ! Oh I le ciel m’est témoin , si j’avais » connu la bassesse de mes sentiments, je n’aurais pas uni ma main » criminelle à celle d’un homme de cœur. Ne montre cette lettre à per- » sonne, elle tuerait mon père et ma mère. Il faut bien vite accourir, il » faut bien vite venir me chercher. Quand je serai morte, je te prie de » consoler mon père et ma mère. Mais ne te remarie pas. Si tu avais en- » core le malheur de rencontrer un Judas ! pauvre et noble cœur ! Je ne » suis pas folle, seulement accours vite que je meure avant papa. Tiens,