‹ Traité des maladies mentalesChapitre 28 sur 306 · ALIÉNATION MENTALE DANS LE MOYEN AGE THÉORIES · texte numérisé non relu

ALIÉNATION MENTALE DANS LE MOYEN AGE THÉORIES

Ceci nous explique pourquoi clans l’antiquité et dans le moyen âge, où l’esprit fut essentiellement subtil et chercheur, il y eut si peu de travaux systématiques et suivis sur un des phénomènes les plus frappants qu’il soit donné à l’homme d’observer. Cependant dès la renaissance nous voyons la science de l’aliénation, sinon se constituer, du moins commencer quelques vagues essais.

A quelle cause attribuer ce phénomène historique? A la même cause qui explique aussi la naissance des autres sciences. La philosophie antique, qui était un obstacle à la création de ces sciences, s’était usée dans son contact avec le dogme chrétien, etune philosophie nouvel!* avait apparu renfermant les principes essentiels qui la constituent aujourd’hui. Il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas seulement la folie qui était attribuée dans l’antiquité et dans le moyen âge àMes influences supérieures; la philosophie ancienne était de sa nature dualiste, c’est-à-dire qu’elle admettait bien un être supérieur parlait, mais incapable d’agir au dehors de lui et de créer ou de gouverner l’univers, lequel dès lors vivait indépendant de lui d’une existence éternelle comme la sienne. Or, ce dualisme métaphysique a les plus graves conséquences dans l’ordre des sciences physiques, et il est on ne peut plu s contraire à l’esprit scientifique moderne, qui cherche à rendre compte des phénomènes soumis à son observation par une, loi générale et unique.

En effet, si le monde n’est pas gouverné par Dieu, il faut donc admettre entre Dieu et le monde un intermédiaire, source, pour le monde de toute vie, de tout mouvement, de toute régularité. Cet intermédiaire, qui a été admis généralement dans l’antiquité, représente dans Aristote le premier ciel, qu’il appelle le moteur mobile, l’opposant par là même à l’être absolu, à Dieu, qu’il appelle le moteur immobile. Les astres, dans Aristote, sont donc le principe de la génération et de la corruption des êtres sublunaires, ainsi que de leurs diverses transformations.

Ce rôle que le Lycée attribue aux astres, l’Académie l’attribuait aux idées pures, toutes les fois que cette dernière école échappait au panthéisme et qu’elle ne faisait pas de ces idées la substance même de Dieu. Les Alexandrins, qui formaient l’école néoplatonicienne, restèrent encore dans la même doctrine, tout en la modifiant dans sa forme extérieure. Les idées de Platon, dans leurs théories qui aimaient à revêtir la forme mystique, orientale, se personnifièrent et devinrent ces séries de démons qui jouent dans leurs poétiques conceptions un rôle à la fois si vaste et si extraordinaire. Ces démons, source de toute vie pour l’univers, qui ne recevaient pas l’action divine, étaient pour ces philosophes l’unique providence. Ils étaient considérés, dans l’école néoplatonicienne, comme

LNTERPRÉTATION DU PUÉNOMÈNE FOÎ.IE.

dignes de tous nos hommages et de toutes nos adorations. Aussi cette école essaya-t-elle de ressusciter le paganisme en déclarant aux chrétiens qu’ils avaient le plus grand tort, au point de vue religieux, de ne pas adorer les divinités de l’Olympe. Ces divinités n’étaient pas Dieu lui-même dans sa splendeur immobile, dans sa vie solitaire, que l’extase seule pouvait atteindre ; mais à la puissance divine les philosophes substituaient les démons^ les forces intelligentes dont la volonté gouvernait le monde. Ces êtres y possédaient un souverain pouvoir; ils en avaient la direction suprême : à eux , par conséquent, tout honneur était dû , pour eux tout culte était légitime.

Telle était la théorie alexandrine, et cette théorie se transmit aux chrétiens ainsi que toutes les théories antiques, mais ceux-ci furent obligés de la modifier largement. Les dieux de l’Olympe, dans les Pères, ne sont pas la providence détachée en quelque manière de la puissance divine ; au contraire, ce sont des forces hostiles à cette providence, ce sont les démons, dans le sens défavorable que les notions chrétiennes donnent à ce mot. Il résultait déjà de cette première modification une différence énorme entre la manière dont les anciens considéraient l’aliénation mentale et les idées des chrétiens sur ce même sujet. Chez les anciens, je parle de l’époque antérieure à l’ère médicale, les fous étaient des inspirés.... Heureux qui leur ressemblait ! Dans le moyen âge, ce sont des possédés. Une influence fatale pèse sur leur tête, et il faut donc chercher les moyens de les en délivrer.

A côté de la doctrine vulgaire qui rapportait la folie à l’action démoniaque, existait une doctrine plus particulièrement philosophique et péripatéticienne, qui l’expliquait par l’influence des astres. Ces deux doctrines, du reste, et surtout la dernière, un instant très accréditée dans le monde éclairé, furent combattues très vivement, non-seulement par l’esprit du christianisme qui leur était contraire, mais par les docteurs du XV® et du xvr siècle. Gerson et ses disciples, reprenant, au nom de l’oithodoxie menacée, les doctrines des Pères, attaquèrent comme antichrétiens ces systèmes qui attribuaient aux astres aussi bien qu’aux démons une influence presque divine (1).

Quoi qu’il en soit, cet exposé historique des motifs qui dominaient les croyances à une certaine époque suffit pour faire comprendre comment il s’est fait que, pendant des siècles, il n’y eut que de vagues aperçus

(1) Ces docteurs allèrent plus loin encore : ils déclarèrent que la théorie des astres, bien loin de pouvoir expliquer les actes sublunaires, était peut-être très inexacte, et ce scepticisme à l’endroit du système de Ptolémée ne fut pas une des moindres causes de l’avénement de Copernio.

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