ÛO ALIÉNATION MENTALE DANS LE MOYEN AGE (THÉORIES
lutins, des follets, des vampires, des visions fantastiques, des esprits incubes et succubes, a pris naissance dans le cerveau de certains hallucinés ; les hallucinations n’ont donc pas contribué pour peu à peupler le monde de prodiges..,. Sentir et juger de la sorte, c’est déjà faire preuve d’un commencement de déraison (1). »
Or, nous le demandons : si dans l’état actuel de la science, il est parfois si difficile de préciser la signification maladive des actes de certains hallucinés, combien cette appréciation devait-elle être plus difficile encore à une époque où le délire des malades ne reflétait que l’expression des croyances générales, où leurs propres aveux établissaient la solidarité de leurs actes avec celles des puissances infernales. Ces actes, ils ne les niaient pas, et si les uns s’en accusaient et demandaient avec instance aide et protection à l’Église, la mère commune des fidèles, d’autres assumaient une responsabilité énorme en défiant leurs juges et en se posant, comme cela se voit pour les hallucinés de nos jours, en contradicteurs systématiques de tous ceux qui cherchent à les convaincre de folie, » Les démonolâtres se vantaient presque tous, dit M. Calmeil, d’avoir entendu des animaux qui leur conseillaient des crimes abominables. Baluze parle de femmes détestables, qu’il dit fascinées par les séductions du démon, qui s’en vont la nuit, emportées en l’air sur des animaux, célébrer on ne sait quels mystères, dans la compagnie de Diane et d’Hérodiate. Les aliénés atteints de démonomanie croyaient aller aux fêtes de Satan, montés sur un bouc, sur une poule noire, sur les épaules d’un homme velu, ou bien à cheval sur un nuage. Les enfants mêmes décrivaient toutes les sensations de ce singulier transport. Des hallucinés ont assuré que certaines nuits, les danses du sabbat étaient purement aériennes, et que le gazon n’était pas foulé là où cependant tant de personnes avaient pris leurs joyeux ébats. »
Dans la description de la folie hystérique, nous verrons la multiplicité des sensations maladives qui obsèdent ces malheureuses; comment donc s’étonner si dans les grandes réunions de femmes, dans les couvents surtout, les états névropathiques avec conceptions délirantes se propageaient d’une façon épidémique. Les spasmes, les convulsions, les suffocations, les pleurs et les rires involontaires, l’insensibilité partielle ou générale de la peau, les manifestations brusques, sont, on le sait, les phénomènes les plus ordinaires qui accompagnent l’hystérie. lisent déjà par euxmêmes un caractère significatif; mais que dire de cette névrose quand
(1) Calmeil, De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire. ?a.Tis, i8i^, liv. I, p. 6,
LA FOLIE CONFONDUE AVEC LA POSSESSION DÉMONIAQUE. ki
■ elle a subi cette transformation étrange qui rend l’intelligence complice involontaire de toutes les fausses sensations perçues par le cerveau ? Alors il n’y a plus de limites dans les manifestations des actes délirants. Ils se produisent parfois avec une instantanéité effrayante, et ni la moralité antérieure des individus, ni la sainteté du milieu dans lequel ils vivaient, n’étaient à une certaine époque, pas plus qu’elles ne le seraient aujourd’hui avec l’influence des mêmes idées, capables de conjurer la nature du délire. Les succubes et les incubes jouaient un rôle d’autant plus actif, que l’imagination des malades puisait naturellement son principal aliment dans le flot des croyances générales et dans ce qu’ils croyaient eux-mêmes sincèrement être la vérité avant de tomber malades.
Si certaines aliénées hystériques en étaient à gémir de leur position et à implorer bien sincèrement l’appui et le pardon de l’Église, il en était d’autres dont l’obstination maladive ne voulait pas récuser la fascination • de leurs sens. Il n’était prières, exhortations, menaces d’aucune sorte qui pouvaient les empêcher de nier des relations immondes avec les esprits infernaux que leur pensée avait matérialisés ; c’est ce que nous appi’end l’histoire des névropathies épidémiques de cette époque, soit que l’on examine ces faits chez les femmes vouées au cloître, soit qu’on les observe chez celles qui vivaient dans le monde. « C’étaient des hallucinations de la vue, du toucher, des organes de la génération, qui faisaient dire aux femmes que l’on cohabitait avec elles en présence de leurs époux; c’étaient des hallucinations visuelles, les écarts d’une imagination malade, qui faisaient croire aux maris que leurs femmes avaient forfait à l’honneur sous leurs yeux, sans qu’ils se puissent bouger pour venger leurs affronts.... (1).
En présence de faits qui se répétaient en tous lieux d’une manière effrayante, en l’absence de tout élément scientifique capable de rectifier l’opinion de leurs juges, il advint aux aliénés ce qui devait naturellement leur arriver. L’action répressive de la loi sévit de toutes parts contre de prétendus maléficiers, sorciers et possédés, et cela avec une activité qui ne se démentit pas dans le cours des xv% xvr et xvii® siècles (2).
(1) Calmeil, ouvr. cit., 1. 1, p. 431.
(2) Pour avoir une idée complète de cette singulière époque historique, le lecteur devra, de toute nécessité, consulter les ouvrages spéciaux sur la matière, et particulièrement le livre si important de M. le docteur Calmeil. Nous aurons nous-même à, revenir sur ce sujet à propos des délires par exaltation religieuse ou par déviation de ce sentiment de son véritable but. Mais nous devons dire d’avance que l’imagination puise les éléments de ses écarts bien plus dans l’esprit d’erreur, d’ignorance et de mensonge, dans l’absence de tout sentiment religieux, que dans la pratique réelle et légitime de ce sen-
k2 ALIÉNATION DANS LES XV" ET XVI“ SIÈCLES.
Hâtons-nous maintenant de le dire, et cela à la plus grande gloire de notre art, les premiers efforts pour réagir contre un pareil état de choses partirent encore de la médecine, efforts d’abord bien timides et bien insignifiants, mais qui doivent trouver grâce devant nous, quand on songe dans quelle atmosphère d’erreurs vivaient ces médecins, et quelles concessions ils étaient obligés de faire aux préjugés de leur époque, tant au point de vue de la croyance au surnaturalisme qu’à celui de la vogue dont ont joui longtemps l’alchimie et l’astrologie judiciaire.
§ IIX, — Opinions des médecins (XV® et XVI« siècle). Retour progressif aux idées médicales des anciens.
C’est d’abord Agrippa de Nettesheim, né à Cologne en là 86, qui fait un livre célèbre intitulé ; De vanitate scientiarum, et qui, d’après Heinroth (1), peut être considéré comme le prédécesseur de Mesmer. Si l’on peut, dit cet auteur, ranger le magnétisme parmi les moyens psychiques de guérison, il est évident que Mesmer a puisé dans le livre d’Agrippa, De occulta philosophia,' \?i théorie de l’action à distance (actfo distans), qui, d’après, le médecin de Cologne, peut agir à plusieurs milles sur l’organisme humain.
Le titre seul de l’ouvrage de J. -B. Porta (1592), De humana physiognomonia : Quomodo animi proprietates naturalibus remediis compesci passant, indique Ain retour aux idées hippocratiques, retour bien vite étouffé cependant par les théories émises dans son livre De magia. Il est incontestable, cependant, que la manière dont il comprend la sympathie et Yantipathie prépare la voie aux recherches ultérieures sur le magnétisme, Au reste, dans son ouvrage intitulé Tractatus de morbis (Bruxelles, 1577), Van Helmont ne fait aucune différence entre la force magnétique et la force sympathique [vis magnetica et sympathica) elles sont identiques. Van Helmont ne peut, il est vrai, se débarrasser des idées de son époque, touchant les sorciers, les incantations, les influences démoniaques. Tout nous indique même quhl a été, lui aussi, soumis à d’étranges fascinations, puisqu’il lui fut donné de voir son âme, -ou du moins l’image de son kmQ[imago mentis) semblable à un cristal limpide. Toutefois nous devons lui savoir gré de ses recherches sur l’origine et la nature des troubles de l’âme [demens idea) et sur l’emploi du bain de sur^
timent si nécessaire au bonheur de Thomme et au maintien de la société. Les exemples ne nous manqueront pas pour la confirmation de cette thèse, et notre propre siècle nous en fournira de frappants.
(1) Heinroth, Lehrbuch der StOrungen des Seelenlebens. Leipzig, 1818.