‹ Traité des maladies mentalesChapitre 32 sur 306 · RETOUR AUX IDÉES MÉDICALES ANCIENNES · texte numérisé non relu

RETOUR AUX IDÉES MÉDICALES ANCIENNES

prise, quoiqu’il fût souvent dirigé dans un sens irrationnel, pour ne pas dire même barbare. Ses remarques sur l’emploi de l’aconit et sur ses effets physiologiques méritent pareillement d’être prises en sérieuse considération.

L’influence que Van Helmont aurait pu exercer, s’il n’avait pas eu à combattre un adversaire aussi redoutable, un aussi grand perturbateur des saines notions médicales que Paracelse, cette influence, dis-je, aurait été plus profitable à la science que celle de Jacob^Sylvius et des autres médecins de cette époque, qui semblèrent renchérir encore sur le système humorique des anciens. « Tous les auteurs du temps se font en effet remarquer, dit M. Trélat, par le mélange de toutes les suppositions de l’humorisme avec celles de la chimiatrie. On ne trouve partout que fermentations, distillations, effervescences de toutes les humeurs. »

Signalons en passant deux hommes de ce siècle qui rendirent d’incontestables services à la médecine mentale considérée surtout au point de vue de la question médico-légale ; ce furent Paul Zacchias et Wier, dit Piscinarius, né en’ 1515. Le premier doit être considéré, dit Heinroth, comme le fondateur de la médecine légale des aliénés. Son livre, intitulé Quœstiones medico-legales (Romæ, 1621)' est un recueil on ne peut plus intéressant, non-seulement des questions afférentes à l’aliénation, mais il peut être consulté avec fruit pour tout ce qui a trait à la médecine légale en général. Il est impossible d’avoir fait revivre avec plus de vérité l’esprit des anciens observateurs pour ce qui regarde les caractères essentiels de l’aliénation, et son chapitre de la simulation de la folie paraît avoir été écrit à notre époque. Ce livre est le plus beau monument qui ait été élevé dans ces temps pour ramener les esprits à des idées plus saines touchant les influences surnaturelles ; il est la critique la plus sévère de toutes les cruautés exercées à l’égard des mélancoliques.

Nous en dirons autant de Wier à propos de son ouvrage : De prœstigiis dœmonum et de lamiis, dans lequel il cherche à démontrer que ceux qu’ôn accusait de sortilège étaient des personnes à qui la mélancolie avait troublé le cerveau. Cet ouvrage renferme de remarquables observations qui ont été utilisées par Th. Arnold dans son travail : Observations on Insanity

Je sais qu’on peut accuser ces deux illustres médecins de céder dans beaucoup trop de circonstances encore aux erreurs et aux préjugés de leur temps, mais il ne faut pas oublier l’influence sociale du milieu dans lequel ils vivaient. Sachons-leur gré d’avoir, à leurs risques et périls, levé l’étendard de la réaction contre les préjugés si puissants qui régnaient dans le xv® et le xvi® siècle, et tirons au moins de ces études rétrospec-

lik ALIÉNATION DANS f.ES XV*^ ET XVr SIÈCLES.

tives renseignement encourageant, qu’à toutes les époques les médecins se sont montrés les dignes précurseurs des idées nouvelles qui ont pour but d’éclairer les esprits et d’assurer le bonheur de l’humanité.

Wier et Paul Zacchias sont séparés presque par un siècle de distance, le premier étant né en 1515 et le second en 1.58à. 11 est incontestable que la réaction qu’ils cherchèrent à opérer, en portant la question de la folie sur le terrain de la médecine légale, avait été préparée dans leur esprit non-seulement par les études qu’ils tirent des médecins de l’antiquité et de ceux qui les précédèrent, mais par un mouvement plus général peutêtre qu’on ne le pense, et qui portait les bons esprits de cette époque à ne pas se rendre complice des erreurs générales.

Ajoutons encore que les supplices exercés contre les malheureux hallucinés du pays de Vaud, de l’Artois et d’une foule de provinces en Europe, étaient bien de nature à frapper d’horreur ceux dont la raison se refusait à admettre toutes les atrocités imputées aux aliénés, et dont ceux-ci, vu la nature de leur délire, étaient, ainsi que nous l’avons vu, les premiers à s’accuser.

Le martyr de Jeanne d’Arc, qui eut lieu en là31, impressionna douloureusement le peuple, qui était sympathique à cette héroïne. Il n’était pas assez versé dans les questions théologiques pour savoir en quoi la conduite de cette jeune fille, qui fut à la fois une sibylle et un héros, d’après l’expression de M. de Fallanche, pouvait être entachée d’hérésie. Quant aux autres accusations que des juges iniques firent peser sur elle à propos de sorcellerie, il ne s’en préoccupait pas davantage. Le phénomène hallucinatoire était très commun à cette époque, et les voix de Jeanne ne l’avaient jamais mise en rapport qu’avec des saintes que tout le monde vénérait. Livré à ses propres instincts , le peuple ne regardait pas la Pucelle comme une sorcière; il Fhonorait comme une sainte, et delà l’opinion que les « Anglais avaient eu la générosité d’attendre que quelque grand coupable pût monter à sa place sûr l’échafaud, afin de laisser au moins une apparente satisfaction à la justice d’un grand peuple (1). »

Mais, en l’absence chez les masses d’un raisonnement capable de leur faire distinguer le vrai du faux, le naturel du surnaturel, il était quelques bons esprits qui devançaient leur époque et qui avaient le courage de proclamer leur opinion. En l’an là53, au moment où la chrétienté était terrifiée par tout ce que l’on racontait des scènes d’anthropophagie auxquelles se seraient livrés dans le pays de Vaud, dans l’Artois, la Picardie, sur les bords du Rhin, de prétendus sectateurs de la sorcellerie,

(1) Calmeil, ouvr. I, p. 135.

KETOÜR aux idées MÉDICAUES ANCIENNES. Û5

qui u’étaient que des hallucinés, un docteur de la Sorbonne osa s’élever contre l’opinion générale et flétrir la cruauté des supplices auxquels étaient condamnés ces malheureux.

Édelin ou Édeline, docteur en Sorbonne, eut le courage d’enseigner dans le Poitou que le culte des esprits inferriaux auxquels une foule d’individus croyaient devoir déférer n’était qu’un culte imaginaire, qu’il y avait de la cruauté à faire périr tant de gens que les illusions des sens et du sommeil entretenaient dans une funeste erreur de jugement.

Le moment n’était pas éloigné, dit M. Calmeil, où cet homme courageux, dont l’éloquence avait réduit au silence les plus intrépides théologiens, et ralenti pendant un instant l’effusion du sang, serait lui-même sommé de comparaître devant un tribunal et obligé de s’expliquer sur le fond de ses croyances. Il fallait que la terreur inspirée par les juges fût bien grande, ou que la pression de l’opinion générale s’exerçât d’une manière bien puissante sur les esprits les plus fortement trempés, pour que la raison d’Édelin succombât dans ce moment solennel. « Quoi qu’il en soit, le jour où l’on s’empara de sa personne, ajoute M. Calmeil, le docteur n’était plus en état de discuter ni même d’apprécier la portée de ses paroles. Les interrogatoires qui se lisent encore sur des registres conservés à Poitiers ne laissent aucun doute sur l’état d’aliénation de ses facultés intellectuelles au moment de son procès. En effet, il reconnut alors qu’il s’était engagé de bonne heure à rendre un culte au diable ; qu’il avait été transporté par un démon à certaines cérémonies impies, présidées par Satan qui le visitait sous la forme d’un bélier noir ; qu’il n’avait fait qu’obéir à ce nouveau maître en prêchant du haut de la chaire que la sorcellerie n’est qu’une invention chimérique, et qu’enfin il avait poussé l’immoralité jusqu’à prostituer son corps à un incube. Cet étrange langage dans la bouche d’un prédicateur qui avait commencé à saper avec tant de vigueur les croyances régnantes ne peut être attribué qu’à un dérangement du cerveau; le sorbonnien ne fut pas condamné à perdre la vie, mais son sort n’en fut pas moins cruel, puisque ses jours durent s’écouler au fond d’un cachot froid et humide autant que malsain (1). »

Si l’on voulait arguer maintenant du peu d’influence qu’exercèrent les médecins de cette époque, en citant la continuité des persécutions dont les aliénés ne cessèrent d’être victimes pendant le cours des xvi' et xvir siècles, ce serait, à mon sens, une manière bien fausse de considérer la question. Quiconque étudiera un peu sérieusement la situation pourra se convaincre à quel point les esprits devaient subir la fascination

(1) Calmeil, ouvr. cil., n I, p. "146.

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