ALIÉNATION DANS LES XV'' ET XVP SIÈCLES
exercée par l’erreur et par les préjugés, et combien grande aussi était l’influence exercée sur l’imagination du peuple par le récit des faits extraordinaires dont la crédulité publique se nourrissait avec avidité.
Il était nécessaire que l’action salutaire du temps modifiât des opinions si fortement invétérées, et si l’on pouvait en douter un moment, il n’y aurait qu’à se reporter à ce qui se passe de nos jours. N’avons-nous pas été témoin d’une véritable épidémie intellectuelle qui nous a envahis du fond de l’Amérique, et qui a ranimé chez tant de personnes la croyance aux influences surnaturelles. La possession de nos tables et de nos meubles par les esprits infernaux n’est-elle pas la résurrection sous une autre forme moins dangereuse, heureusement, des croyances qui avaient cours au moyen âge?
Quoi qu’il en soit, nous maintenons la vérité de nos assertions à propos de l’influence heureuse exercée par l’esprit médical à dater du xv' et du XVI® siècle.
En citant avec honneur les ouvrages et les efforts de Zacchias et de Wier, nous serions injuste envers leurs prédécesseurs si nous n’exhumions pas leurs noms de l’oubli. Savonarole, Montanus, Mercurialis, PrOsper Alpin et autres sont sans doute des savants connus de ceux qui ne dédaignent pas les études historiques en médecine, mais on ignore généralement les services qu’ils rendirent à la science de l’aliénation mentale. Nous croyons devoir les rappeler ici, parce que ces savants furent des hommes profondément honnêtes et qu’il ressort de leurs écrits l’enseignement suivant : A toutes les époques de l’humanité les formes délirantes furent toujours en rapport avec les milieux sociaux où «e développait l’intelligence des individus ét avec les causes générales des maladies qui agissaient d’une manière funeste sur l’organisation humaine. Ceci seul nous prouve que l’aliénation mentale est une maladie de tous les lieux, de tous lès temps, de toutes les époques. On la retrouve dans la civilisation comme dans la barbarie ; elle ne diffère que par sa fréquence et puis encore par une de ses expressions symptomatiques, la natur'e du délire qui est toujours plus ou moins le reflet des idées qui prédominent dans une société déterminée ; mais, encore une-fois, ce n’est pas là, ainsi que nous le prouverons ultérieurement, ce qui constitue l’essènce de la maladie, sa nature intime.
En 1462, vivait un savant médecin qui, dans son livre Praclica majo^ rum, résume tout ce que les anciens ont dit de mieux au point de vue physiologique et nosologique. C’est une réminiscence qui nous reporte avec plaisir vers cette époque que nous avons quittée avec regret. L’auteur
RETOUR AUX IDÉES MÉDICALES ANCIENNES. kl
y décrit, sous les noms d'insania canina, et lupina, des folies propres à son époque. Des auteurs, et des plus considérables, pour ne citer que Fernel et Ambroise Paré, partageaient, il faut bien le dire, la plupart des croyances absurdes qui régnaient en ces temps. On y croyait que le diable apprend aux démonolâtres à se transformer en bêtes, et la lycanthropie, très répandue, confirmait les idées absurdes qu’on se faisait à propos des loups-garous. .
Fernel, dit M. Calmeil, admet l’action des esprits malins sur le corps de l’hoftime ; il croit que les adorateurs du démon peuvent, à l’aide d’imprécations , d’enchantements , d’invocations, de talismans , attirer les esprits déchus dans le corps de leur ennemi, et que ces démons y causent des accidents graves,
« Les démons, dit Ambroise Paré, se forment tout subit en ce qu’il leur plaist ; souvent on les void se transformer en serpents, crapaus, chatshuans, corbeaux, boucs, asnes, chiens, chats, loups, taureaux ; ils se transmuent en hommes et aussi en anges de lumière; ils hurlent la nuit et font bruit comme s’ils estôient enchaisnez.... Ils remuent bancs, tables,
bercent les enfants, feuillettent les livres comptent l'argent, jettent la
vaisselle par terre..., y) - '
On croirait, dit avec raison M. Calmeil, qu’il ne devait pas être facile au commun des médecins de se soustraire à de semblables autorités (1), et nous avions raison de dire qu’il fallait savoir gré à des médecins placés' à un rang secondaire de faire revivre les saines doctrines des anciens.
C’est à ce titre que nous citerons Montanus , Mercurialis et Prosper Alpin. Le premier, qui naquit en 1489, mérita d’être appelé un second Galien, et nous donne dans ses Consilia medica d’utiles renseignements sur les conditions physiologiques propres aux mélancoliques.
Mercurialis (1533) attribue aux pt^ogrès du luxe les dispositions de plus en plus grandes à l’hypochondrie, et Prosper Alpin (1553), le père de la sémiotique, comme l’appelle Heinroth, réduit à leur juste valeur maladive la plupart des faits extraordinaires que l’on citait comme l’œuvre du démon. Dans son livre De medicina Ægyptiorum, il ne voit que des mélancoliques dans ces fanatiques que les Orientaux vénéraient comme des saints, et qui, sales, décharnés, semblables à des momies, erraient dans les solitudes et fréquentaient le séjour des morts.
Ce que nous avons dit de cette époque suffit pour nous faire voir que les enseignements transmis par les anciens ne s’étaient pas complètement perdus. INous recommençons à trouver chez les médecins du xv® et
(1) Calmeil, ouw. ciU, p. 179.
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du xvr siècle des descriptions des maladies mentales, et nous avons la preuve qui si beaucoup de ces malades ont été confondus avec les possédés, sorciers et maléficiers, et traités comme tels, il en est' encore qui recevaient les soins de notre art. Un aveu de Sylvius de le Boë nous arrive même à travers les âges comme un espoir d’un avenir meilleur ; « Quiconque, dit Sylvius en 1620, ne sait traiter les maladies de l’esprit n’est pas médecin. J’ai eu à soigner un grand nombre d’affections de cette nature, j’en ai guéri beaucoup, et bien plus assurément par des impressions morales et le secours du raisonnement qu’à l’aide des médicaments. »
C’est donc avec raison que M. Littré affirme que dans ces siècles préparatoires, tandis que la société religieuse et la société politique se fondaient avec la condition d’incorporer les barbares, l’héritage scientifique se transmettait, et que les sciences, comme un feu précieux gardé sous la cendre, s’alimentaient sans éclat, il est vrai, mais sans risque de s’éteindre, prêtes, dès que les circonstances- deviendraient favorables^ à donner flamme et chaleur.
Ces circonstances surgirent dans le xvii' et le xvm* siècle, et l’avénement d’hommes tels que Bacon, Descartes, Pascal, Leibniz, Newton, Locke, Malebranche, etc., nous indique assez que les sciences médicales ne pouvaient rester en arrière, et que nous trouverons parmi les médecins de cette époque de précieux documents qui nous permettront de bien préciser l’état actuel de la science en aliénation et de faire entrevoir son avenir.