ÉTIOLOGIE. — CAUSES MORALES SPÉCIFIQUES
§ VI. — Causes morales spécifiques. Emotions fortes , crainte , terreur. Attentat à la pudeur. Impression reçue dans le jeune âge. Passage subit d’un genre de vie à un autre. Imitation. Influence contagieuse.
Dans la description des causes physiques de l’aliénation mentale, j’ai rattaché une sorte d’action spécifique à certaines causes qui, ainsi que les diverses intoxications, modifient d’une manière immuable le tempérament des individus, et déterminent des lésions prévues dans le système nerveux et des désordres spéciaux dans ses fonctions. Sans vouloir forcer les analogies, je me suis demandé si, dans la catégorie des causes morales, il n’existait point pareillement des influences tellement actives, qu’il fût possible d’y rattacher l’instantanéité de certains effets produits sur l’organisme. Sans doute, dans la manifestation delà folie subite produite dans des occurrences pareilles, il faudra toujours tenir compte des dispositions nerveuses préexistantes, de la nature du tempérament individuel, ainsi que de certains états physiologiques. Pinel avait déjà remarqué que les affections vives et inattendues produisaient aussi quelquefois sur de jeunes personnes du sexe un état d’idiotisme, surtout lorsqu’elles arrivent à l’époque de l’écoulement périodique et qu’il en résulte une suppression brusque ; mais il n’en est pas moins vrai de dire qu’il existe parfois entre telle ou telle causé, et telle ou telle perturbation nerveuse, une relation intime qui a le caractère de la spécificité. J’ai déjà donné un exemple frappant de suspension subite de la vie intellectuelle chez une jeune femme qui apprend que son mari est déporté; les exemples suivants ne peuvent que confirmer l’action subite et désastreuse de certaines causes morales, et nous initier d’une manière plus intime à l’étiologie des affections nerveuses.
Émotion , terreur. — « Certaines personnes douées d’wne sensibilité extrême, dit Pinel, peuvent recevoir une commotion si profonde, par une affection vive et brusque, que toutes les fonctions morales en sont comme suspendues et oblitérées. Une joie excessive (1), comme une forte frayeur,
• (1) Je n’ai pas signalé la joie excessive parmi les causes de la folie, parce que les passions gaies sont rarement la cause de cette maladie, et que les exemples cités manquent de leur interprétation réelle. « Il est singulier, dit Esquirol, que l’excès de la joie qui tue n’ôte point la raison, tandis que la peine et le chagrin en provoquent si souvent la perte. Quelques auteurs cependant pensent que les passions gaies ont causé la folie. Mead assure que de nouveaux enrichis devinrent fous en Angleterre. Mais ne tombèrentils pas dans cette maladie parce qu’ils quittèrent leurs anciennes habitudes, parce qu’ils vécurent dans l’oisiveté, parce qu’ils se livrèrent à tous les écarts de régime, parce que les nouvelles richesses étant le fruit des spoliations et des intrigues, inspiraient de l'in-
INFLUENCE DE L’eMOTION, DE LA TERREUR SUR LES FACULTÉS. 233 peut produire ce phénomène si extraordinaire. Un artilleur, l’an deuxième de la république, propose au Comité de salut public le projet d’un canon de nouvelle invention, dont les effets doivent être terribles ; on en ordonne pour un certain jour l’essai à Meudon, et Robespierre écrit à son inventeur une lettre si encourageante, que celui-ci reste comme immobile à cette lecture, et qu’il est bientôt envoyé à Bicêtre dans un état complet d’idiotisme. A la même époque, deux jeunes réquisitionnaires partent pour l’armée, et dans une action sanglante l’un d’entre eux est tué d’un coup de feu à côté de son frère, l’autre reste immobile et comme une statue à ce spectacle. Quelques jours après, on le fait ramener dans cet état à la maison paternelle ; son arrivée fait la même impression sur un troisième fils de la même famille. La nouvelle de la mort d’un de ses frères et l’aliénation de l’autre le jettent dans une telle consternation et dans une telle stupeur, que rien ne réalisait mieux cette immobilité glacée d’effroi qu’ont peinte tant de peintres anciens et modernes. J’ai eu longtemps sous mes yeux, dit Pinel, ces deux frères infortunés dans les infirmeries de Bicêtre, et ce qui était encore plus déchirant, j’ai vu le père venir pleurer sur ces tristes restes de son ancienne famille (1). »
J’ai cité dans mes Études cliniques (2) plusieurs exemples d’individus devenus fous de terreur. J’ai donné successivement mes soins à deux frères dont l’un, témoin de l’incendie de sa fabrique, est tombé subitement dans une morne stupeur à laquelle sudfcéda une violente exaltation maniaque. L’autre, juré dans une affaire où le peuple ameuté envahit le sanctuaire de la justice, fut à son tour frappé d’une telle frayeur, que l’oppression mélancolique qui l’envahit, se termina ultérieurement de la manière la plus déplorable.
Un artilleur, exposé pendant les journées de juin au feu le plus terrible, et resté seul de tous ses camarades sur la pièce qu’il servait, tomba immédiatement dans une profonde stupeur, et fut longtemps retenu à l’asile par un état consécutif de manie avec fureur. Un incendie effroyable déter-
quiétude à ceux qui n’avaient pas l’habitude d’en jouir? En recherchant avec soin les causes de quelques folies qiie l’on attribuait à la Joie, je me suis assuré qu’on s’était trompé. Un ministre apprend à son parent une nomination à une place importante ; celui-ci, frappé comme d’un coup de massue à l’épigastre, tombe tout à coup dans une lypémanie bypochondriaque. La joie n’était pour rien dans cette maladie, comme tout le monde le croyait, mais bien le désespoir de quitter une maîtresse. Un jeune homme gagne à la loterie ; quelques jours après, il est frappé de folie. On répand que la joie lui a tourné la tête ; ce n’était pas la joie, mais la crainte d’être volé et de perdre son trésor.» (Esquirol, ouvr. cit., t. l, p. 59.)
(1) Pinel, ouvr. cit., p. 184, § Sorte d’idiot'sme produite par des affections vives et inattendues, — (2) Tome T, p. 295.
ÉTIOLOGIE.— attentat A LA PUDEUR.
mina, chez plusieurs habitants d’un village entièrement détruit par cet accident, des crises de désespoir auxquelles succédèrent des états mélancoliques avec tendance au suicide.
Attentat à la pudeur. — Dans d’autres circonstances , l’émotion douloureuse, pénible, terrifiante, atteint le système nerveux par le côté le plus impressionnable de la sensibilité morale de la femme. Je veux parler des attentats à la pudeur. J’ai sous les yeux deux cas de mélancolie avec alternance de stupeur et d’agitation maniaque, et dus, l’un et l’autre, à cette même cause. Une des jeunes victimes a guéri; l’autre, fille d’un père aliéné et suicide, est encore à l’asile. Sa folie a pris un caractère périodique, et comme tous les malades à type héréditaire, elle ne nous offre que bien peu de chances de guérison.
, On remarquera le caractère particulier des folies dues à la crainte et à la terreur. L’oppression mélancolique, la stupeur, l’agitation maniaque, forment les trois périodes d’un état pathologique qui peut parcourir longtemps le même cercle et avoir une terminaison fatale. La manière dont J’envisageais ce sujet dans mes Études cliniques me paraît encore aujourd’hui résumer le véritable état physiologique et pathologique de la question. « Sous l’influence d’une affection organique du cœur, nops avons vu se produire de véritables accès maniaques ; mais en dehors des conditions maladives de l’organisme, la crainte et la colère agissent souvent de la manière la plus funeste sur les conditions générales de la santé. Des terreurs excessives ont plus d’une fois plongé les individus dans un véritable état de stupeur, d’où ils ne sont sortis que pour passer par toutes les péripéties d’un accès maniaque. La crainte poussée dans ses dernières limites, comme dit le docteur Feuchtersleben, donne naissance à des congestions sanguines, à des convulsions ; on a vu alors se produire Y épilepsie, la catalepsie, le tétanos et Y apoplexie. La crainte, d’après Zimmermann, amène des affections diarrhéiques et dysentériques ; elle aide, dans tous les cas, à l’absorption des miasmes contagieux, détruit l’action salutaire des crises et aggrave toutes les maladies. Le tremor et le palpitatio cor dis qui nous sont signalés dans les livres des anciens médecins, nous prouvent qu’ils ne séparaient pas, autant qu’on l’afait dans ces derniers temps, l’étude des émotions morales de celle des perturbations qu’elles suscitent dans l’organisme. La teinte ictérique, par exemple, qui accompagne certaines affections morales dépressives, était soigneusement examinée dans ses origines, et les éléments thérapeutiques puisaient dans l’étude des causes morales des indications on ne, peut plus précieuses, y) [Études cliniques, t. D^, p. 295.)
Impressions reçues dans le jeune âge. — Les impressions reçues