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ARTICLE II SIGNES PHYSIQUES

Troubles de la sensibilité. — Ils se divisent en deux classes, l’une correspondant à la sensibilité spéciale, l’autre à la sensibilité générale.

L’exagération et la diminution de la sensibilité, l'hyperesthésie et l'anesthésie s’observent dans les différents territoires sensibles. Du côté de la peau, on rencontre plus fréquemment l’anesthésie, qui frappe à la fois la sensibilité tactile (stupeur, retard des sensations) (‘l la sensibilité à la température et à la douleur. Il est fréquent de constater une insensibilité plus ou moins complète chez de nombreux malades dans le cas de contusions, de plaies, de fractures, d’opérations chirurgicales ; on a même pu voir une absence totale de douleurs, pendant l’accouchement, chez des femmes atteintes de manie chronique. Peut-être cette espèce d’insensibilité, cette absence de l’élément douleur est-elle une condition favorable à la cicatrisation des plaies, qui se fait en général assez rapidement.

Quelques aliénés sont insensibles au froid, à la chaleur; ils peuvent fixer pendant des heures entières la lumière du soleil sans en être nullement incommodés. Ce phénomène peut aussi s’expliquer par l'accoutumance que donne la répétition de certains actes.

Il est aussi, sous ce rapport, une distinction importante à faire. Quelques aliénés, des lypémaniaques, des extatiques paraissent absolument insensibles et ne réagissent sous l'influence d'aucune espèce de stimulants. Ces malades sont seulement placés sous l’action d’un état nerveux qui les prive de toute spontanéité. Ils sentent la douleur, mais il leur est impossible de révéler, par aucune manifestation extérieure, les souilrances qu'ils endurent. Cette apparente insensibilité peut même tenir à des idées fixes particulières : ainsi certains mélancoliques croient devoir supporter avec résignation les épreuves qui leur sont infligées.

Les idiots, dit Esquirol, sont quelquefois de la plus grande insensibilité physique, quoique jouissant de leurs sens. On a vu de ces malheureux se mordre, se déchirer, s’épiler. Une idiote qui, avec ses doigts et ses ongles, avait percé sa joue, finit par la déchirer jusqu à la commissure des lèvres sans paraître souffrir; une autre accouche sans se douter de ce qui arrive.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

Ces infortunés, lorsqu’ils sont malades ne se plaignent point; ils restent couchés, roulés sur eux-mêmes, sans témoigner la moindre souffrance, sans qu’on puisse deviner les causes et le siège du mal. Ils succombent sans qu’on ait pu les secourir(l).

L’hyperesthésie cutanée se rencontre dans les folies toxiques, dans la manie, dans certains délires systématisés; on voit alors le moindre contact produire une réaction énergique, violente même, et tout à fait inattendue. Dans certains cas, les impressions les plus insignifiantes, douloureusement ressenties par le malade, sont interprétées d’une façon délirante, et attribuées à de graves sévices de la part de l'entourage.

La sensibilité électrique est généralement diminuée. Le Dr Séglas a signalé l’augmentation de la résistance électrique comme un symptôme constant dans la mélancolie et particulièrement dans les formes de mélancolie avec stupeur. La sensibilité à l’aimant est le plus souvent augmentée, comme dans les névropathies. Du côté des sens spéciaux, notons l’exagération, et beaucoup plus souvent la diminution des sensations gustatives, et les perversions du goût, si fréquentes chez les mélancoliques; mêmes troubles de l’olfaction. M. Aug. Voisin (2) a montré que l'hémianosmie marquait souvent la période initiale de la paralysie générale.

La vue et l’ouïe sont le siège de phénomènes analogues; la sensibilité auditive et optique est exagérée au plus haut degré dans la manie aiguë ; là, toutes les impressions venues du dehors sont ressenties douloureusement, et déterminent des réactions violentes ; d’où résulte la nécessité de l’isolement de ces malades dans une chambre tout à fait calme et assez obscure. La méthode de Polli permet seulement la lumière colorée, et de préférence la lumière bleue ; des cellules construites conformément à ce principe ont été installées dans différents asiles, en particulier dans ceux de la Seine. D’après notre expérience, la condition réellement favorable et qu’il faut rechercher, c’est une demi-obscurité dans la pièce où l’on doit maintenir le malade atteint de manie aiguë. Dans les formes dépressives, ces deux modes de sensibilité sont diminués.

Troubles de la motilité. — Les signes tirés du mouvement sont nombreux et importants chez les aliénés. Le mouvemenl, qui est la manifestation extérieure la plus apparente de l’exercice de la volonté, indique très bien, chez eux, comment et de quelle manière la volonté est lésée.

Les mouvements, chez les maniaques, sont ordinairement sans ordre et sans but; ces malades éprouvent un irrésistible besoin de s’agiter, de courir, de sauter; cette incessante mobilité peut aller

(1) Esquirol, t. II, p. 338.

(2) Aug. Voisin, Traité de la paralysie générale. Paris, 1879.

Dagonet. — Maladies mentales. 1

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

jusqu’à l’agitation la plus extraordinaire. Les gestes et les actes trahissent le désordre profond de l’état psychique : les cris, les rires et les sanglots, les chants et les injures s’entremêlent; les muscles de la face, ceux de la bouche surtout, sont agités souvent de tressaillements convulsifs.

Les mouvements du lypémaniaque, tout au contraire, sont d’une remarquable lenteur par suite de la difficulté qu’il éprouve à réunir ses idées, à manifester sa volonté, et aussi par l’effet des angoisses et des terreurs qui l’étreignent et l’immobilisent.

Nous verrons que la démence et la paralysie générale à un degré avancé présentent, entre autres symptômes, l'affaiblissement progressif de la motilité, la gène de certains mouvements, de ceux par exemple qui accomplissent les actes de précision. A mesure que les troubles de la motilité viennent à s’aggraver, chez les paralytiques, on voit la déglutition devenir plus difficile ; et les malades finissent, faute de pouvoir avaler, par mourir littéralement de faim, ou meurent tout à coup, suffoqués par l'introduction dans le larynx d’un morceau de viande ou de pain.

La contraction permanente des muscles s’observe particulièrement aux extrémités inférieures; elle est souvent une conséquence de la position vicieuse que prennent quelques aliénés, faute de soins intelligents, et de l’habitudequ’ilsconservent de rester accroupis, soit dans leur lit, soit par terre. Cette difformité s’observe particulièrement chez les malades atteints de stupeur.

La contraction des muscles de la région antérieure du cou empêche les malades de relever la tête; dans quelques cas elle a pu déterminer l’ulcération de la région antérieure de la poitrine, par suite de la pression exercée par le menton sur le sternum.

On observe de l’atrophie musculaire dans les démences secondaires, dans les cas de stupeur de longue durée, dans la paralysie générale.

Troubles de la motilité de l’iris. — L’attention des observateurs s'est portée, depuis quelques années, sur les anomalies qu’on remarque assez fréquemment du côté de la pupille.

La contraction de la pupille est due à l’action du nerf oculo-moteur commun; la dilatation s’exerce, au contraire, au moyen de filets fournis par le grand sympathique. Si l’on détruit l'influence de la troisième paire, la pupille sera nécessairement dilatée; elle se contractera, au contraire, si, la troisième paire restant intacte, on paralyse l’inlluence du grand sympathique.

Des considérations physiologiques de Budge, il résulte que, des deux antagonistes de l’iris, le nerf oculo-moteur développe plus de force nerveuse, et peut être mis en activité par une excitation beaucoup moins forte que le nerf sympathique qui anime le muscle dilatateur de l’iris.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

« Il existe dans la moelle, dit Poincaré (1), une région qui intervient dans l’innervation vaso-motrice de la tête et du cou, par l’intermédiaire du sympathique, région étendue de la sixième cervicale à la cinquième dorsale. Cette même région intervient dans les mouvements de l’iris, et par conséquent dans le dosage de la lumière qui vient frapper la rétine, puisque tel est le but principal de ce diaphragme. Il y dans l’iris des fibres circulaires qui obéissent au nerf moteur oculaire commun, et par suite au cerveau; qui resserrent la pupille lorsqu’on excite ce nerf, et qui la laissent se dilater lorsque le nerf est détruit ou comprimé. Il y a en outre des fibres radiées qui obéissent à des fibres ciliaires émanant du sympathique cervical, et qui ont pour office de dilater activement la pupille. Aussi, quand on coupe le sympathique, cet orifice se resserre, parce qu’on paralyse les fibres radiées ou dilatatrices, et qu’on détruit l’antagonisme des fibres circulaires ou resserrantes. Mais quand on électrise le sympathique, il se dilate d'une manière active, parce qu’on exagère l’action des fibres radiées. C’est pour son action sur les fibres rayonnées, comme pour son action vasomotrice, que Budge et Waller ont donné à cette région de la moelle le nom de cilio-spinale. »

Les fibres du sympathique, qui déterminent la dilatation de la pupille, ont leur centre dans la moelle allongée, d’après Salkowski. Delà elles descendent dans la moelle cervicale et Cl. Bernard a montré qu elles passaient par les deux premiers nerfs dorsaux, par les rami communicantes, pour aller au sympathique cervical ; elles entourent ensuite l'artère carotide, vont au ganglion de Casser et à l’œil.

La contraction exagérée des pupilles semble prouver une irritation cérébrale, ou bien la paralysie du nerf sympathique. On observe le myosis dans le tabes dorsalis , et dans les cas de lésion de la moelle épinière, de la région sous-cervicale, par exemple (2).

La dilatation se manifeste dans des circonstances opposées, quand par exemple il existe une irritation du nerf sympathique, ou enfin, et ' cela parait être le cas chez les aliénés, quand le nerf oculo-moteur a perdu son action. On observe la dilatation des pupilles dans la colère, la frayeur, dans l’épilepsie, etc. Aussitôt après la mort, la pupille devient beaucoup plus étroite que pendant la vie; puis, à mesure que les nerfs perdent leur irritabilité, la pupille ne tarde pas à prendre une dilatation exagérée. Ce dernier effet, dont la durée est variable, parait se rattacher à l’irritabilité elle-même, plus longtemps persistante, du nerf sympathique.

Les troubles de la motilité de l’iris et l’inégalité pupillaire s’observent aussi bien chez les personnes qui jouissent de leur raison que

(1) Poinraré, Leçons sur la physiologie du système nerveux. Paris, 1873-1874.

(2) On peut trouver, sur ce sujet, des considérations très intéressantes dans: Allgetn. Zeitschr. f. Psychia.tr . , 1853, p. 544.

PATHOLOGIE GÉNÉRALE-

chez les aliénés, et dépendent, nous % enons de le voir, de circonstances pathologiques variables. Cependant, pour 1 aliénation mentale, 1 observation a fait reconnaître quelques particularités intéressantes à signaler. Ce symptôme peut se rencontrer dans toutes les formes de la folie et ne doit pas être considéré comme un signe absolument défavorable ; cependant on le constate beaucoup plus fréquemment dans les cas chroniques.

La dilatation a été observée dans la manie, elle peut alterner avec la contraction exagérée des pupilles, dans quelques formes aiguës eL dans la mélancolie.

La dilatation inégale des pupilles et l’immobilité des pupilles se rencontre surtout dans les formes chroniques de 1 aliénation mentale, dans celles qui tendent à se compliquer de paralysie, et particulièrement dans la paralysie générale; cette dilatation inégale est portée quelquefois à un degré considérable.

Moreau a constaté que l’orifice pupillaire gauche est plus souvent dilaté que le droit; il a trouvé la proportion de vingt-quatre fois à droite sur trente-quatre à gauche.

Le rétrécissement exagéré des pupilles dans la manie serait, suivant Griesinger, un symptôme grave qui annoncerait généralement le passage à la démence paralytique.

Nous n’insisterons pas davantage sur les troubles de la vue, que l'on peut encore rencontrer chez les aliénés, et les données fournies par l’ophthalmoscopie. 11 nous suffit d’indiquer que ces troubles s’observent surtout avec des signes particuliers dans l’alcoolisme, et spécialement dans les accès d’alcoolisme aigu. Ils sont rares, et ne se présentent qu’à titre de complication dans les autres formes d’aliénation mentale.

Digestion. — Les troubles de la digestion se présentent fréquemment dans l’aliénation mentale, particulièrement à la période de développement de cette affection. D’après Flemming, les troubles digestifs sont alors tellement fréquents, que les cas dans lesquels on ne les rencontrerait pas, devraient être regardés comme de véritables exceptions. 11 est nécessaire, dans le traitement de l’aliénation, de prendre en grande considération les anomalies qui se produisent de ce côté, et de diriger ses efforts en vue de rétablir l’activité normale de cette fonction importante.

Lorsque 1 aliénation mentale revêt un caractère périodique, lorsqu’elle se montre sous forme d’accès intermittents, presque toujours on observe, comme signe prodromique, un embarras gastrique qui vient annoncera l’avance le retour du trouble mental.

Pinel, frappé de cette particularité, qui se remarque surtout dans la manie périodique, avait émis l’opinion que le siège fondamental de la maladie doit être presque toujours recherché dans la région de l’es-

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

tomac, et que les accès de folie s’irradient, de ce point central, comme par une sorte de rayonnement.

Tant que l'affection est à sa période aiguë, on observe une altération plus ou moins considérable de la nutrition ; les individus peuventètre d’une grande voracité, et, malgré cela, ils restent dans un étatd’exces- | sive maigreur. Ajoutons qu’il existe ordinairement une constipation difficile à combattre. Quand, au contraire, l’alfection tend à la guéri- • son, on voit la maigreur faire place peu à peu à un embonpoint plus ou moins prononcé. Lorsque l’obésité vient à se manifester, et que l’état mental ne présente aucune amélioration, c’est presque toujours alors, ainsi que l’a fait remarquer Esquirol, un signe de fâcheux augure.

Quelques aliénés, sous l'influence des idées fixes qui les dominent, des craintes d’empoisonnement auxquelles ils sont en proie, repous- •; sent avec obstination les aliments qui leur sont offerts. Ce refus de manger, en même temps qu’il les affaiblit, donne à leur délire une intensité nouvelle ; il faut donc les soustraire aux conséquences funestes de leur obstination, et les forcer, autant qne possible, à se nourrir, si l’on ne veut pas voir leur santé gravement compromise. Dans tous les cas, il faut tenir grand compte de l’état des organes digestifs.

Sécrétions. — Les sécrétions cutanées sont le plus souvent diminuées; chez un’ grand nombre de lypémaniaques, la peau prend une teinte spéciale, de couleur terreuse; elle devient terne, sèche, de couleur bistre ; quelques malades exhalent même une odeur particulière qu'on a comparée aux émanations qui s’échappent du corps de certaines personnes au moment de l'agonie. Il faut en chercher surtout la cause dans la malpropreté des aliénés, et aussi dans la fétidité fréquente de l’haleine.

Sécrétion urinaire. — Des recherches patientes ont été faites en vue de reconnaître les anomalies que peut présenter la sécrétion urinaire, dans les différentes formes de l’aliénation mentale.

Dans les formes dépressives, d’une façon générale, et en particulier dans les mélancolies, on constate une diminution de la diurèse et un abaissement du chiffre de l'urée et des chlorures; il y a augmentation de l’urée, des chlorures et des phosphates dans la paralysie générale ! et dans la manie. On a noté également l’acétonurie dans la paralysie générale.

Sécrétion salivaire. — Dans la mélancolie, cette sécrétion est diminuée, comme celle de l’urine, comme celle de la sueur ; la bouche est sèche: il n’est cependant pas rare d’observer, chez des mélancoliques, une véritable sialorrhée : la salive s’écoule sans cesse de la bouche entr’ouverte, mouillant abondamment les vêtements, l’oreiller du malade. Dans la manie aiguë, la salivation est toujours abondante, les malades crachent continuellement autour d’eux (ptyalisme).

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

Menstruation. — La suppression des règles, qu'elle soit cause ou effet de l'aliénation mentale, se rencontre très fréquemment chez les femmes aliénées, surtout à la période de développement de la maladie.

Un signe favorable qui vient faire présager une guérison prochaine, c'est le retour de la menstruation après une interruption plus ou moins prolongée. Ici se présente une question : celle de savoir si c’est au rétablissement même de cette fonction qu’est due la diminution de l’irritation cérébrale, ou si, au contraire, c’est à l’amélioration survenue dans l’état mental qu'il faut attribuer le retour de la menstruation.

Sans aucun doute, l’exercice régulier de cette importante fonction a des rapports tellement intimes avec les centres nerveux, qu’on peut aflirmer qu’il n’est pas une femme qui n’éprouve des accidents névropathiques, lorsque les règles viennent à se supprimer. Mais on ne doit pas moins reconnaître que, chez les aliénées, les médicaments les plus actifs restent sous ce rapport presque toujours sans résultat, et que la menstruation se montre rarement avant qu’il se soit passé un temps variable, nécessaire à la diminution de l'excitation cérébrale; nous reviendrons plus tard sur ce sujet.

Ce qu’il importe de signaler, dès à présent, c’est qu’une médication trop énergique doit être bannie en pareille circonstance, et qu’il est souvent préférable de se borner alors à l'emploi de préparations toniques ferrugineuses.

Circulation, pouls. — Le pouls est soumis chez les aliénés à des variations très nombreuses, non seulement suivant le moment où on l'observe, mais encore suivant la forme, la nature de la maladie, et suivant les idées et les émotions accidentellement prédominantes.

D’après Jacoby, un pouls fréquent, précipité, ne peut être donné comme un signe caractéristique de la manie ; car, dit-il, si chez quelques individus, il est fort et précipité dans la période d’accroissement de quelques accès, il n’en est plus ainsi dans d’autres accès arrivés chez le même individu ; chez d’autres, enfin, il est plus fort dans la rémission que dans l’exacerbation.

Malgré ces variations, si difficiles à ramener à un prototype, Jacobi attachait une grande importance aux recherches sur la circulation ; il pensait que, pour chaque cas isolé, l’étude de l’état du pouls a une grande signification.

Leuret et Mitivié ont établi l’ordre suivant, eu égard à la fréquence du pouls : hallucinations, manie, monomanie, démence.

Le docteur Carie (1) croitavoirreconnu que le pouls est plus fréquent dans 1 aliénation aiguë que dans l’aliénation chronique, et que la loi générale, d après laquelle la fréquence du pouls diminue en raison de l'âge, n’existe pas chez les aliénés.

(1) Carie, Gaz. méd., 1842.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

Le docteur Lisle a étudié la fréquence du pouls chez les aliénés paralytiques (1), et il a noté : 1° que dans la paralysie commençante le pouls est un peu plus fréquent que dans l’état normal; 2° qu’il augmente de fréquence quand la diarrhée s'ajoute aux autres symptômes; 3° enfin, qu’il diminue de fréquence dans la dernière période.

Les battements du cœur peuvent être énergiques, tumultueux, ils dépendent alors, non d une lésion organique, mais de l'état nerveux lui-même ; ils augmentent ou diminuent suivant l’exacerbation même de cet état. Les affections du cœur ne sont pas, du reste, absolument rares chez les aliénés : elles se présentent chez eux, suivant Guislain, dans le vingtième environ des cas.

On s’est demandé si 1 esang, dans les différentes formes d’aliénation, éprouvait une modification particulière. Deux médecins allemands Hitorf et Erlenmeyer, ont fait à ce sujet des recherches spéciales. Il ne nous paraît pas qu’ils soient arrivés à des résultats concluants.

D'après ces auteurs le sang offrirait, dans la manie, une diminution dans le chiffre des globules et une augmentation de la sérosité, tandis que le docteur Michea a constaté, au contraire, que, dans la moitié des cas de manie aiguë ou chronique, les principaux éléments du sang restent dans leur proportion normale. On peut dire, d’une manière générale, que les affections chroniques, la démence, par exemple, s'accompagnent d'une diminution du nombre des globules.

On observe certains états anémiques, dans la paralysie générale, caractérisés par une diminution du nombre des globules et de l’hémoglobine, et de même chez un grand nombre de femmes, surtoutà la période aiguë de la manie, un état de chloro-anémie. L'hématose semble aussi profondément entravée dans quelques formes de mélancolie et surtout celles qui se compliquent d’une sorte d’immobilité et de stupeur ; les mouvements respiratoires sont incomplets et notablement affaiblis.

Température. — La folie, a dit Esquirol, est une affection sans fièvre. Il existe cependant, dans certains cas, de l’élévation de température; dans la manie aiguë il y a une excitation physique et intellectuelle considérable, et la majorité des auteurs ont considéré la paralysie générale comme une inflammation chronique du cerveau et des méninges. Meyer a cherché en 1858 à établir le caractère fébrile de cette affection, comme Mickle(2)l’a fait plus tard. On note au contraire un abaissement thermique (jusqu’à 35° C.) dans les états mélancoliques. Enfin, des recherches récentes ont montré qu'il pouvait se produire des différences de température entre l’une et l’autre moitié du corps, particulièrement chez les maniaques agités.

Physionomie. — Guislain a désigné, sous le nom de masque de

(1) Lisle, Gaz. méd. 1838.

(2) Mickle, Journal of mental science , 1872.

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

l’aliénation , cet ensemble de phénomènes qui donne à la physionomie du malade une expression significative, et qui varie naturellement suivant l’espèce même d’aliénation. Les photographies d aliénés, que nous publions dans cet ouvrage, font parfaitement reconnaître ces différentes expressions.

L’élude de la physionomie n’est pas, dit Esquirol, un objet de futile curiosité, elle sert à démêler le caractère des idées et des

Fig. 2. — Expression de la physionomie pendant la maladie ; délire maniaque ; agitation à peu près constante, incohérence absolue ; gâtisme.

impulsions qui prédominent, elle met sur la voie du diagnostic delà maladie elle-même.

En effet, nous remarquerons chez les maniaques (fig. 2) le teint coloré, la physionomie animée, les yeux brillants et vifs, souvent hagards, les traits mobiles et les muscles de la face agités de mouvements spasmodiques.

Chez le mélancolique, au contraire, les traits sont contractés, les yeux ternes, enfoncés dans les orbites, donnent à la physionomie un cachet particulier. Ils révèlent la souffrance morale, la méfiance, la tristesse, l’inquiétude, et souvent le découragement.

Dans la stupeur, le regard est fixe, immobile, comme étonné. La ligure exprime une sorte d’hébétude.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

Chez le dément les traits sont relâchés, et la face bouffie dénote une expression d’insignifiance en rapport avec l’affaiblissement intellectuel.

Lorsque la convalescence tend à se reproduire, on voit bientôt une sorte de bien-être se peindre sur la physionomie ; le regard n’a plus rien d’étrange, la figure reprend de la fraîcheur et un teint plus naturel (fig. 3). C’est là un signe précieux qui annonce une guérison prochaine.

Langage. — Les troubles du langage décèlent, dans bien des cas, le

Fig. 3. — La même malade, après sa guérison. (Collection du Dr .Malfilàtre.)

degré et le caractère même du trouble mental. Chez le maniaque, nous l’avons dit, les mots, les phrases s’échappent sans ordre et sans suite, quelquefois avec une extraordinaire rapidité. Les déments, chez lesquels les idées deviennent de plus en plus rares et restreintes, répètent pendant plusieurs heures les mèmesphrases.

Chez les idiots, la parole est certainement le signe le plus en rapport avec leur capacité intellectuelle : elle indique chez eux le caractère et le degré de l’arrêt de développement intellectuel dont ils sont atteints.

Ainsi à un plus faible degré, l’idiot n’a qu’un vocabulaire restreint, ses phrases sont plus ou moins courtes. A un degré plus avancé, ce sont des mots incomplets, des monosyllabes qu'il articule ; enfin, à un dernier degré, il n'y a plus ni phrases, ni mots, ni monosyllabes, ce ne sont que des cris absolument inintelligibles.

loi)

pathologie générale.

Quelques aliénés conservent un mutisme obstiné, qui n'a parfois d’autre raison que les craintes imaginaires, les idées fixes, les hallucinations qui les dominent. Un malade, par exemple, est forcé, par suite de moyens d’intimidation employés, de rompre le silence opiniâtre qu’il garde depuis plusieurs semaines ; lorsqu’onlui demande une explication à ce >u jet, il répond que la manifestation de ses opinions lui ayant attiré des persécutions, il s’était décidé, dans l’intérêt de sa propre sécurité, à garder le silence.

Dans cette sorte de mutisme, dit Guislain, l’expression des yeux est souvent pleine d’intelligence, et les malades peuvent écrire des lettres sensées et qui ne font nullement soupçonner leur état de folie. Le mutisme doit être considéré, dans le plus grand nombre des cas, comme un caprice maladif.

Cependant, dans l'affection qu’on a désignée sous le nom de stupidité, il tient souvent il l’état d’inertie dans lequel se trouvent lesfonctions mentales.

Signalons enfin l'aphasie, due presque toujours à un processus de ramollissement encéphalique, et qui peut venir compliquer une psychose déjà existante, de même qu’un aphasique peut devenir aliéné.

Écriture. — il en est de même de l’écriture ; elle offre chez les aliénés des particularités intéressantes à connaître et des différences très tranchées suivant les genres de folie.

Dans la manie, l’écriture est presque toujours hâtive, courant de haut en bas, très difficile à lire, illisible même, et offrant des lacunes de lettres, de mots, de sens.

Quelquefois les écrits sont remplis de paraphes, de ratures, ce qui se remarque surtout dans l’excitation maniaque qui précède beaucoup de folies.

Dans les délires systématisés, les écrits sont souvent remplis de lettres majuscules, de signes mystérieux, au commencement, au milieu, à la tin des mots ; ceux-ci sont très fréquemment soulignés. C'est une

idée, un passage.

La démence et laparalvsie générale se reconnaissentau tremblement de l’écriture, à l'inégalité des signes, à l’oubli des mots, des lettres, à la répétition fatigante de la même expression, â l’incohérence des idées, etc.

Mais si le caractère des lettres des aliénés peut fournir desdocuments utiles sur leur maladie, il ne faut pas oublier qu’ils sont également capables d écrire des lettres pleines de sens, spirituelles, exprimant les meilleurs sentiments, dans le cours même de leur maladie, et qui font un singulier contraste avec leur état mental (1).

et

l \ oy. Maroc, De la valeur des écrits des aliénés au point de vue de la séméiologie de la médecine légale (Ann. d’hyg. 1864, 2° série, t. XXI, p. 379, avec 2 pi.) : —

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.

Troubles trophiques. — Signalons la fréquence chez les aliénés des troubles trophiques de la peau, la pigmentation, la mélanodermie, les altérations des dents, etc.

La fragilité des os et l’ostéomalacie ontété observées assez souvent,

| et nous avons parlé déjà des altérations musculaires. D’autres troubles plus importants sont les eschares et les hématomes de l’oreille : nous insisterons particulièrement sur ces derniers.

Othématome ou tumeur sanguine de l’oreille. — Une des affections les plus singulières et que l’on observe spécialement chez les aliénés est la tumeur sanguine de l’oreille, désignée encore sous le nom d 'hématome auriculaire. Ferrus a, l’un des premiers, appelé l’attention à ce sujet (1) ; depuis, d’autres observateurs en ont . fait l’objet de leurs études. Cette tumeur consiste dans un épanchement de sang qui se produit lentement d'ordinaire, et qui a lieu non sous la peau, comme le fait remarquer A. Foville (2), mais sous le périchondre détaché du cartilage. Elle a son siège à la face externe du pavillon de l'oreille, dans la fosse naviculaire ; elle s’étend de là dans toute l’oreille, le lobule excepté. Elle présente une coloration bleuâtre ; elle est molle, fluctuante et plus ou moins volumineuse. De la grosseur d'une fève au début, elle va peu à peu en s’agrandissant, jusqu'à atteindre le volume d'un gros œuf de pigeon. Elle est ordinairement i indolente et ne s’accompagne que rarement d’inflammation. Arrivée à son plus haut degré, elle reste stationnaire huit, quinze jours et plus, puis le sang épanché dans la cavité finit par se résorber.

Si l’on ouvre cette tumeur pendant sa période de développement, il ! s'en écoule un sang liquide et noirâtre : au bout de quelques jours, la poche se remplit de nouveau, en dépit des moyens employés pour empêcher cette transsudation.

Lorsque le liquide vient à se résorber, le gonflement diminue, tandis que la peau qui double le cartilage se rétracte et s’épaissit; il en résulte une déformation remarquable de la partie de l’oreille qui en est le siège. Le périchondre ainsi détaché, dit Ach. Foville, revient sur lui-mème et entraîne, dans son retrait, les autres portions du pavillon, ce qui explique les déformations consécutives à ce genre de tumeurs, le ratatinement qui ne s’observe qu’à la partie supérieure du pavillon de l’oreille et jamais au lobule. Voici comment l’auteur que nous venons de citer explique l’épaississement consécutif du pavillon de l’oreille.

Le périchondre, périoste du cartilage, est chargé de sécréter le car-

Brierre de Boismont, Union médicale , IG février 1864, p. 289; — Tardieu, Étude médico-légale sur la folie. Paris, 1872, avec 15 fac-similés d’écriture d’aliénés; — Séglas, Le langage des aliénés.

(1) Ferrus, Gazette des hôpitaux, 1838.

(2) Foville, Hématome du pavillon de l’oreille (Ann. méd.-psych., juill. 1859).

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

tilage, comme le périoste sécrète l'os. Séparé du cartilage, il devra évidemment continuer son travail de sécrétion normale et produire une couche cartilagineuse de nouvelle formation, ce qui rend compte de l’épaississement du cartilage, lequel se produit, soit sous forme d'une couche unie, soit sous celle d'ilots indépendants, plus ou moins éloignés les uns des autres.

L’anatomie pathologique de l’hématome auriculaire a, en effet, démontré que la tumeur consistait dans une poche produite par le décollement de la peau doublée du périchondre ; ce décollement n’a lieu que sur la partie concave du cartilage. Les parois postérieures et antérieures de la cavité hémorrhagique sont formées par un tissu membraneux, qui ne présente au microscope aucune trace d’organisation, et qui résulte d’une couche de sang déposé à la surface ; entre ces deux fausses membranes, on trouve un cartilage de nouvelle formation qui, au microscope, présente les mêmes caractères que le fibrocartilage de l’oreille. L)e là cet épaississement qui produit la déformation de l’oreille chez tous les malades atteints de cette affection (1). Pour le Dr Vallon (2) l’épanchement sanguin serait d’abord intrapérichondrique pour devenir ensuite sous-cutané.

Les causes qui favorisent le développement de cette tumeur sont encore assez obscures. Leidesdorff (3), Gudden, etc. (4), pensent que l'hématome auriculaire est le résultat de violences extérieures, telles que froissements, écrasement de l’oreille, et que dans tous les cas le traumatisme joue le rôle de cause occasionnelle.

Cette opinion trop absolue n’est pas acceptée par tous les médecins; elle nous paraît souvent en contradiction avec l’observation des faits.

Brown-Séquard (5) fait justement remarquer que, dans des maisons où les aliénés sont soignés avec la plus grande sollicitude, on a pu voir 1 hématome croître progressivement sans qu’il y ait eu un traumatisme appréciable. De plus, il existe des observations prouvant que des individus atteints d’affections cérébrales et non aliénés ont présenté des hématomes. Nous ajouterons que le développement même et la marche lentement progressive de cette affection ne peuvent s'accorder avec l’opinion qui la ferait dépendre d’un épanchement sanguin qui se manifesterait brusquement dans la paroi de l'oreille. Il faut admettre de toute nécessité une cause plus générale.

Suivant Brown-Séquard, l’expérimentation sur les animaux prouve que les hémorrhagies de l’oreille peuvent être le résultat de lésions nerveuses, de la section de racines nerveuses, de l’hémisection de la

(O Leubuschcr et Fischer, Allgm. Zeitschr. f. Psych.

[1) Vallon, Journal Y Encéphale, 1881.

:>) Leidesdorff, Pat h. et Thér. des maladies psych., 1860.

(4) Gudden, Allgm. Zeitsch. f. Psych. XV11« vol.

(o) Brown-Séquard, Comptes rendus et Mémoires de la Société de biologie, séance du 7 oct. 1871.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE-

moelle ou seulement la piqûre de la moelle ou du cerveau en avant des tubercules quadrijumeaux.

Yung et Leubuscher reconnaissent, comme cause principale du développement de cette maladie, l'hyperhémie passive de l’oreille, avec paralysie des nerfs vasculaires de l'oreille et de la tète. Ach. Foville pense, également qu’elle résulte d’un trouble général de la circulation céphalique; qu’elle tient à une stase sanguine qui s’étend des capillaires du cerveau à ceux de l’oreille.

Ces tumeurs, quoique de beaucoup plus fréquentes chez les aliénés, ont été observées dans quelques autres circonstances, avec des altérations des parois vasculaires ou du milieu sanguin. Carville a vu, chez une femme hémophilique, un hématome double de l’oreille qui était survenu en dehors de tout traumatisme (1). Yung a fait la même observation chez un homme dont l'oreille avait été gelée.

Il n’en est pas moins vrai qu’il existe chez les lutteurs de profession des othématomes traumatiques, comme beaucoup d’auteurs et Jarjavav en ont rapporté des exemples; mais chez les aliénés il faut admettre qu’il s’agit de troubles vaso-moteurs et trophiques. Les traumatismes les plus légers, une simple pression suffisent, dans ce cas, à produire l’othématome.

Chez les aliénés, l’hématome auriculaire, plus fréquent chez les hommes, se montre surtout dans les cas chroniques et incurables de l'aliénation mentale, dans la démence, la stupeur tendant à la démence, la paralysie générale, etc. Il est par conséquent un symptôme de fâcheux augure. Cependant il peut se manifester dans quelques formes de folie aiguë, susceptibles de guérison. Nous l’avons observé, entre autres, chez une jeune fille atteinte de manie aiguë, et qui s’est parfaitement rétablie.

Le traitement est simplement palliatif. On doit se bornera quelques onctions de vaseline ou à desapplications de compresses imbibées d’extrait de Saturne; il faut dans tous les cas protéger la tumeur sanguine et éviter toute violence extérieure. L’épanchement se résorbe de luimême après un certain temps d’évolution de la maladie; l’incision de la tumeur ne doit être pratiquée que dans des circonstances exceptionnelles, car presque toujours elle est suivie d'inflammation douloureuse, quelquefois même de nécrose des cartilages.

(I) Cité par Bouchard, Thèse d’agrégation.

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