TROUBLES PSYCHO-MOTEURS
Chez les aliénés tout atteste la lésion profonde que subit la volonté ; nous avons vu quelle part il faut attribuer à la modification pathologique de la volonté dans la production des idées obsédantes. Lorsque l’on étudie les actes des aliénés, on est frappé de la diminution ou de l’exagération morbide de la volonté impulsive. Dans les délires mélancoliques, par exemple, on observe souvent une immobilité, une apathie absolues ; il semble que toute volonté soit abolie, que le mélancolique uniquement absorbé par ses idées de culpabilité, par la crainte des châtiments, soit incapable d’accomplir spontanément un acte quelconque. Puis, tout à coup, sous l’influence de l’angoisse devenue intolérable, ce même malade se dresse, se tord les bras, se
(1) Leuret, Fragm ., psych p. 392.
(2) Esquirol, Op. cit.
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précipite sur les personnes qui l’entourent, saisit et brise les objets qui se trouvent à sa portée, cherche à se précipiter par une fenêtre, etc.
( raptus mélancolique).
Il faut distinguer les actes et mouvements impulsifs proprement dits, et les impulsions pathologiques durables. Dans la première classe se rangent, par exemple, les actes de violence commis par les épileptiques; il s’agit là d'une simple décharge motrice inconsciente, ne laissant aucune trace dans les souvenirs du malade. Dans la seconde classe, nous trouvons les impulsions irrésistibles se reproduisant sans cesse sous la même forme, et cela pendant un temps plus ou moins long impulsions au suicide, à l’homicide, au vol, etc.).
L’impulsion est tantôt un phénomène qui semble indépendant de tout autre fait intellectuel, tantôt une conséquence manifeste des hallucinations et des conceptions délirantes.
Épilepsie. — Chez les épileptiques , l’excitation a la plus grande tendance à se transformer en un délire violent, impulsif, en quelque sorte vertigineux, sous l’influence duquel le malade peut se porter à des actes extrêmement redoutables. Ce qui caractérise cette espèce de manie impulsive, c’est que les individus ne conservent plus le souvenir du trouble dans lequel ils se sont trouvés et des actes auxquels ils ont été portés; cet égarement est le plus souvent momentané, de courte durée ; dans quelques cas exceptionnels il peut durer plusieurs jours.
La science renferme sous ce rapport les exemples les plus remarquables.
Un malade cité par J. Falret est pris pendant trois jours de plusieurs attaques, fout à coup il se lève de son lit , descend dans la cour où il rencontre le fils de son frère, âgé de dix ans, et la fille d’un de ses parents à laquelle il était attaché, âgée de onze ans. Le petit garçon lui demande s’il ne désirait pas manger, le malade ne répondit pas, mais les frappa; les enfants s’enfuirent. 11 les poursuivit, s’empara de la jeune fille, la renversa, et prenant une hachette qui se trouvaitpar terre, il lui fracturale crâne en plusieursendroits. Les voisins accoururent, et après une longue résistance, ils parvinrent à le dominer...
I rois jours après la raison lui revint; il n’avait conservé aucun souvenir de ce qui était arrivé.
Les impulsions violentes non motivées, qui surviennent à la suite des attaques d épilepsie, sont fréquentes ; on pourrait en citer un grand nombre d exemples, il n’y a pas lieu de s’arrêter à ce sujet. Ce qui est plus rare chez les épileptiques, c’est l impulsion persistante, non passagère, se manifestanj, en même temps que la conservation de la conscience et l’exercice normal des facultés intellectuelles. Il n’en existe dans la science que de rares exemples. Gall a rapporté qu’un paysan, âgé de vingt-sept ans, sujet à des attaques d’épilepsie, éprouvait
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depuis deux ans un penchant irrésistible au meurtre. Dès qu’il sentait l’approche de cet état, il demandait des chaînes, avertissait sa mère de se sauver; il était abattu pendant l’accès; il avait la conscience que le meurtre est un crime ; il se faisait délier après l’accès et se trouvait heureux de n’avoir pas tué (1).
Hystérie. — On retrouve, chez quelques hystériques , des faits à peu près semblables, mais sans la redoutable violence que l’on observe d’habitude chez les épileptiques.
On sait que l'hystérie imprime au caractère de celle qui en est atteinte une disposition particulière, que J. Falret a parfaitement fait ressortir. « Tout est contraste chez ces malades, a dit cet auteur ; elles passent sans transition du rire aux larmes, leur amour se transforme brusquement en haine. Leur sensibilité est des plus étranges; froides en face des grandes douleurs, elles sont bouleversées jusqu’au point d’éprouver des crises nerveuses sous l’influence de simples contrariétés. Mais un fait caractéristique chez elles, c’est l’esprit de duplicité et de mensonge. Ces malades sont de véritables comédiennes, elles n’ont pas de plus grand plaisir que de tromper et d’induire en erreur, de toutes les façons, les personnes avec lesquelles elles se trouvent en rapport. Elles exagèrent jusqu’à leurs mouvements convulsifs, elles affichent des sentiments qu’elles n’ont pas, elles inventent mille ruses, mille histoires mensongères. En un mot la vie des hystériques n’est qu’un perpétuel mensonge (2). »
Briquet nous a rapporté, à cet égard, les faits les plus étranges. Une dame très connue dans le grand monde s’arrêtait au milieu d’une conversation pour répéter plusieurs fois « petit cochon » et elle se servait quelquefois d’autres expressions plus grossières.
Landouzy fait connaître l’explication que donnent ces malades d’un langage si peu en harmonie avec leurs habitudes, à savoir que plus ces expressions leur paraissent grossières et révoltantes, et plus elles sont tourmentées de la crainte de les proférer. Cette préoccupation devient parfois si vive, qu’elles ne peuvent plus la dominer,
Les cris qui simulent l’aboiement, les hurlements des chiens, les miaulements des chats, les rugissements, le glapissement, le gloussement des poules, ceux qui expriment la surprise, la terreur, le désespoir, le rire inextinguible, etc., sont autant de phénomènes impulsifs que l’on rencontre habituellement chez les hystériques, et que l’on peut voir se propager avec une remarquable intensité. Ils ont, dit Briquet, la propriété de se communiquer, et si l’un d’eux se produit dans une maison où vivent en commun un certain nombre de femmes,
(1) Legrand du Saulle, Op. cit., p. 410.
('-) J- Falret, Ann. médico-psych., 1866, p. 407, et Études sur Les maladies mentales et nerveuses. Paris, 1889.
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il est à peu près certain que le spasme gagnera plusieurs d’entre elles par la voie de l'imitation.
L'intimidation, les moyens moraux constituent souvent le meilleur traitement, et parviennent le plus facilement à diminuer la fréquence et l'intensité de ces bizarres symptômes (1).
Grossesse. — La grossesse imprime, on le sait, sur l’organisme, une modification plus ou moins profonde qui peut avoir son retentissement sur le système nerveux. Lorsqu’il s’y joint un état de chloroanémie et une prédisposition héréditaire, il n’est pas rare alors devoir survenir chez quelques femmes enceintes des accidents névropathiques variables et une disposition morale particulière. À un premier degré on rencontre de simples bizarreries de caractère, une exagération de la sensibilité, des caprices inusités, mais le libre arbitre n'a pas disparu et la raison persiste tout entière. A un degré plus avancé ces symptômes sont plus accentués, les tendances instinctives sont plus prononcées et on peut voir se manifester des impulsions qui dominent la volonté des malades et les entraînent à des actes nuisibles, au vol, à l’incendie, etc.
Il existe des cas, dit le docteur Legrand du Saulle, où des impulsions irrésistibles apparaissent pendant la grossesse, et les auteurs qui en ont observé les ont rangées sous la dénomination de monomanies instinctives, impulsives.
Marc, par exemple, cite le fait d’une dame riche, appartenant à la classe élevée de la société qui, étant enceinte, déroba une volaille chez un rôtisseur; elle n’avait eu d'autre but que d’apaiser le vif appétit que l'odeur et la vue de ce mets avaient réveillé en elle.
Une autre femme enceinte, présentant une prédisposition héréditaire fâcheuse, avait de temps à autre des accès de trislesse et tombait dans une sorte d’idiotisme; elle était accusée d’avoir cherché à empoisonner son mari. Aucun motif ne l’avait forcé à commettre ce crime, elle en avouait tous les détails, déclarant qu’elle avait formé ce funeste projet sous l’influence d’une impulsion irrésistible. Le jury rendit un verdict d’acquittement (2).
État puerpéral. — On connaît la perversion des sentiments qui caractérise quelquefois la folie puerpérale proprement dite (3). Les impulsions homicides s'observent dans la manie comme dans la mélancolie des nouvelles accouchées.
Pendant l’acte même de l’accouchement, dit Griesinger, il survient parfois une grande agitation et des accès de manie. On a même vu des cas où chaque douleur était accompagnée de violents accès de fureur; ces manifestations délirantes sont le résultat de la douleur,
(I) Briquet, Traité de l'Hystérie, p. 321.
(?) Legrand du Saulle, Op. cit. p. 562.
(3) Voir Folie puerpérale, chap. Folies secondaires
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ilo la surexcitation très vive de tout le système nerveux, et aussi d’états congestifs évidents. Les accès se manifestent plus encore par une haine profonde de la mère pour son enfant, haine qui peut aller jusqu'au meurtre; ils sont essentiellement transitoires, ils ne durent que quelques heures, un jour, et méritent toute l’attention du médecin, surtout au point de vue médico-légal (lj.
Impulsions dans l’aliénation mentale. — Les impulsions irrésistibles motivées ou non, constituent un des phénomènes les plus communs des diverses formes d’aliénation ; on les observe principalement à la période prodromique de la folie. Elles peuvent se montrer, ainsi que nous en avons fait la remarque, comme une conséquence logique et directe des idées maladives et des hallucinations qui dominent l’individu, ou comme un symptôme isolé, indépendant des autres signes qui caractérisent le trouble mental.
J. Falret rapporte l'exemple de deux femmes atteintes de manie qui, contrairement à leur disposition normale, sont poussées au vol pendant toute la durée de leur agitation ; elles volent pour le plaisir de voler, sans besoin, sans utilité pour elles.
Pinel cite l’exemple d’un malheureux qui, pendant son accès maniaque, n’avait qu’un désir, celui d’égorger le surveillant de l'hospice, pour lequel il avait la plus sincère affection ; et il avouait que cet irrésistible penchant le réduisait au désespoir, au point de le portera attenter à sa vie.
Los impulsions au vol sont une des tendances caractéristiques de la paralysie générale, elles portent alors l’empreinte de l’affaiblissement intellectuel. Les vols commis par les paralytiques, dit le docteur Sauze, ont cela de particulier qu’en général ils sont sans importance. Les malades prennent au hasard, sans discernement, sans précaution, et pour satisfaire une tentaLion qui les saisit tout à coup.
Les déments volent également par une sorte de distraction, ils prennent les cuillers et les fourchettes des personnes chez lesquelles ils dînent, leur poche est le réceptacle des choses les plus disparates.
Les impulsions peuvent être aussi d'une nature beaucoup plus grave; chez quelques aliénés on les voit se manifester à la période prodromique de leur affection, et avant que le trouble mental soit nettement accusé. Un paralytique, par exemple, au début de sa maladie, est dominé par l’idée d’étrangler un enfant pour lequel il éprouve la plus vive affection, et, pour se soustraire à cette obsession, il ne trouve d’autre moyen que de se sauver loin de chez lui ; puis, quelques jours après, le délire ambitieux caractéristique de la paralysie se manifeste dans tout son développement, le malade est riche, il a des chevaux, des équipages, il va changer la forme du gouvernement, marier les prêtres, etc.
(1) Griesinger, Mal. ment., p. 242.
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Chez la plupart des aliénés, mais surtout dans la démence, comme chez les individus atteints de débilité mentale, les malades font preuve de l’imprévoyance la plus grande ; ils ne se rendent aucun compte de la moralité de leurs actes, et sont incapables de calculer les conséquences de leurs impulsions.