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CHAPITRE IV

L'étude des causes de l'aliénation mentale présente des difficultés nombreuses, et, jusqu a un certain point, une obscurité qu’il n’est n’est pas toujours facile de faire disparaître. « Moins on connaît l’essence d'une maladie, dit Flemming (1), plus on lui assigne de causes. » 11 en <‘st ainsi pour l’aliénation. On a remonté la série des siècles; on a fouillé les souvenirs historiques et les traditions des temps les plus reculés pour enrichir, outre mesure et hors de propos, l’étiologie des maladies mentales.

On a recueilli minutieusement tout ce qui, dans des cas individuels, a pu ou a dû contribuer à leur développement. Ce qu’il importerait de connaître, c’est le rapport des éléments étiologiques avec le trouble de la fonction psychique, c’est la démonstration de leur connexion réciproque. Cette démonstration restera sans doute encore longtemps un problème difficile à résoudre. Pour l’aliénation, comme pour un grand nombre d’autres états pathologiques, il est à peu près impossible, dans l’état actuel de la science, de connaître la nature infime, et d’apprécier le mode d’action des différentes causes qui en ont favorisé le développement.

Essentiellement complexe dans son origine, comme dans ses manifestations, l’aliénation mentale peut être la conséquence des conditions les plus diverses et quelquefois les plus opposées. Tantôt simple névrose, on la voit survenir à la suite d’émotions vives, prolongées, ordinairement pénibles. Elle peut, dans d’autres cas, laisser des traces de son passage sur le cerveau, mais il n’en est pas moins difficile alors d’en préciser exactement le siège anatomique.

I/aliénation est quelquefois une affection purement symptomatique; elle est, dans ce cas, une conséquence directe d’altérations cérébrales, d hémorrhagies, de tumeurs, d’exostoses, d'une irritation des méninges, etc. ; toutes conditions matérielles, quelquefois diathésiques, qui peuvent donner lieu aux manifestations délirantes les plus diverses.

Dans d autrescas, elle constitue une affection purement sympathique.

(1) Flemming, Psychosen. Berlin, 1859.

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Le désordre des facultés se manifeste comme une conséquence naturelle du trouble môme qui est venu atteindre les autres fonctions de l’économie, et entraver le jeu régulier d’appareils organiques plus ou moins éloignés du système cérébral.

Cette relation sympathique, quoique la science ne puisse encore l'expliquer d’une manière satisfaisante, n’en existe pas moins; ellenous donne la raison de l’influence réciproque de nos organes sur l'intelligence, et de celle-ci sur l’organisme tout entier. Des individus deviennent tristes, inquiets, découragés, tombent même dans un état de profonde mélancolie, par le seul fait d’une simple congestion du i foie. Il a suffi d’une irritation intestinale, de la suppression d'un écoulement physiologique, pour déterminer une impressionnabilité morbide, et, consécutivement, un trouble particulier des facultés I intellectuelles.

Guislain, et plusieurs auteurs après lui, ont cherché à séparer les délires symptomatiques de ce que l’on appelle Y aliénation mentale ■ ! vraie essentielle (1). Cette distinction théoriquement importante, et qui doit être maintenue dans le cas où cela est possible, est, en pratique, à peu près impossible à conserver : une même forme d’aliénation mentale peut être produite par les causes les plus diverses, organiques ou morales; il importe en tout cas de connaître ces causes, lorsqu’il s’agit de fixer le pronostic et d'indiquer le traitement.

On comprend donc combien il est nécessaire d’étudier l’homme devenu aliéné, dans son ensemble, dans sa constitution morale, aussi bien que dans sa constitution physique, de scruter ses antécédents, et de peser toutes les circonstances qui le concernent. Après cette étude j seulement, il est possible de trouver les indications thérapeutiques qui doivent être suivies.

Nous devons insister sur ce fait important : c’est que le plus sout vent il n’existe pas une action unique, une seule et même cause pathogénique. Presque toujours les causes sont multiples; elles se f combinent entre elles pour arriver au développement du délire; et s'il est possible de les isoler, quand il s’agit de les étudier, il n’y a plus lieu de les envisager séparément chez l’individu devenu aliéné, et défaire abstraction de l'élément moral ou des conditions organiques qui se seraient montrées, comme phénomène précurseur ou concomitant de l’affection mentale.

Dans l’étude qui va suivre, nous jetterons un coup d’œil rapide sur les causes générales ; nous examinerons ensuite avec les détailsnécessaires les causes spéciales.

Les premières résultent, on le sait, d’une influence étrangère à la famille et à l’individu; les secondes, au contraire, dépendent d’in-

(1) Guislain, Leçons sur les phrénopathies, t. II, 131.

pathologie générale.

fluences essentiellement individuelles; celles-ci se subdivisent en causes héréditaires , en causes morales et en causes physiques .

§ 1er. — CAUSES GÉ.NÉItALES.

Civilisation. — Les auteurs sont à peu près unanimes pour placer la civilisation en tête des causes générales de la folie. L’aliénation mentale est bien réellement une maladie particulière aux peuples civilisés. Au rapport de Alex, de Humboldt, on ne rencontrerait pas de véritables aliénés parmi les nations nomades et à demi sauvages de l'Afrique et de l’Asie. Au Caire, d’après Spengler, on compterait seulement, sur une population de 300 000 âmes, 73 aliénés dans l’établissement de cette ville, et encore il en est qui appartiennent aux contrées avoisinantes. Moreau (de Tours) dit qu'il existe en Orient un nombre d’aliénés bien moins grand qu’en Europe; il n’en a pas rencontré un seul dans la Nubie.

Un missionnaire a transmis à Guislain quelques renseignements sur les aliénés de la Palestine ; les recherches qu’il a faites à ce sujet n'ont abouti qu’à lui faire découvrir deux aliénés à Alexandrie, et deux à Jérusalem. Alexandrie compte 30000 habitants. Jérusalem en compte 20000. Un autre missionnaire, le Père de Smet, a rencontré des idiots, mais peu d'aliénés proprement dits, parmi les peuplades sauvages de l’Amérique.

Le docteur Williams, qui a résidé en Chine pendant douze ans, a constaté que l’aliénation mentale y est une maladie très rare (1).

La civilisation est, en effet, liée aux progrès mêmes des sciences, de l’industrie; elle multiplie les besoins, elle tend à surexiter la sensibilité morale, à exalter les facultés intellectuelles, et à développer une impressionnabilité exagérée qu'on ne rencontre pas chez les peuples qui se distinguent par l'uniformité de leurs mœurs et l’invariabilité de leur constitution morale et politique.

Esquirol avait déjà fait la juste remarque que la civilisation multiplie les moyens de sentir, qu’elle fait vivre quelques individus trop et trop vite, et qu’elle imprime par conséquent, à l’activité cérébrale un développement excessif.

Agglomération de la population. — Les grands centres de population fournissent, toutes proportions gardées, un nombre d’aliénés plus considérable que les localités où la population est disséminée ; ainsi les villes en renferment, relativement, une proportion plus grande que les campagnes. L’influence de l’agglomération semble ne pas se borner aux grands centres de population : elle s’exerce en quelque sorte à distance, on la voit diminuer ou augmenter à mesure qu’on s’éloigne de l’agglomération.

(1) Guislain, Phrénopathies, t. 11, p. 9.

M. Delisle a particulièrement constaté ce fait pour le suicide , dont la fréquence augmente ou diminue à mesure qu’on se rapproche de Paris ou qu'on s’en éloigne. Cette même observation s’appliquerait à d'autres centres importants de population en France. Ainsi la ville de Strasbourg, dont la population est d’environ 70 000 âmes, présente la proportion de J aliéné sur 594 habitants ; cette proportion est seulement de 1 sur 702 pour le reste de l’arrondissement (i). Le l)1 Renan din a trouvé, pour la population totale du département de la Meurthe, un aliéné sur 1408 habitants; dans ce nombre, la ville de Nancy ligure pour la proportion de 1 aliéné sur 500 habitants (2 .

Idées régnantes. — Les idées régnantes d’une époque, d’une contrée, l’agitation politique, religieuse, non seulement favorisent le développement de l’aliénation, mais lui impriment encore un cachet particulier. Les croyances superstitieuses dominant dans certains pays, la surexcitation des passions qui en résulte, ont produit toutes ces folies épidémiques, qui ont régné à diverses époques.

Il y a peu d’années que l’on vit, sous l’influence des prédications des apôtres du méthodisme, surgir en Suède une véritable épidémie intellectuelle. Depuis longtemps les esprils avaient été fanatisés par des exercices d'une dévotion ardente. Une jeune Fille, exaltée par de fréquentes lectures de la Bible, tombe dans un état d’extase, et cet accident devient aussitôt le point de départ d’une épidémie qui se propage de proche en proche avec une incroyable rapidité (1833-1842) ; nous avons vu de nos jours ce phénomène se reproduire, à Morzines, commune de la Savoie.

Il n’est pas rare en Amérique, particulièrement à la suite de ces grandes réunions qui ont pour motif des pratiques et des exhortations religieuses, de voir éclater un grand nombre de folies présentant un caractère épidémique.

Enfin, pour montrer l’inflaence des idées régnantes sur le développement et sur la forme particulière du délire, on peut citer les exemples de lypémanie religieuse qui ont été observés à la naissance du christianisme; les folies érotiques et chevaleresques qu’on vit naiLre à l’époque des croisades; les cas si nombreux de démonomanie que multipliait la crédulité superstitieuse du moyen âge, etc.

Education. — Une éducation mauvaise, mal dirigée ou trop précoce, en développant les organes de l’intelligence à une période de la vie où le corps n’a pas encore pris son entier développement, peut être une cause générale, prédisposant d’une manière plus ou moins puissante à l’aliénation mentale. Les excès d’études, surtout la lecture de mauvais livres, d'ouvrages romanesques, viennent, à un âge peu avancé, surexciter certaines passions; elles les développent

(1) Dagonet, Statistique sur les aliénés du Bas-Rhin, Strasbourg, 1854.

(2) Renaudin, Notice administrative et médicale sur Maréville.

Dagonet. — Maladies mentales. 8

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

oulre mesure, exaltent l'imagination, et, en pervertissant le sens inoral, elles impriment à 1 intelligence une direction lâcheuse. De lâ ces excentricités, ces bizarreries qui conduisent tôt ou tard à une vie désordonnée cl à une des formes d aliénation.

Un autre vice de l’éducation, d’après Félix Voisin, un des plus capables de fausser l’entendement et de multiplier les conditions favorables au développement de l’aliénation, c’est de raisonner avec les enlants, de produire chez eux un développement prématuré, et par une illusion, malheureusement trop commune chez les parents, de croire qu’on peut créer à volonté des hommes supérieurs. « La nature, dit J. -J. Rousseau, veut que les enfants soient enfants avant d’être hommes; si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n’auront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. »

Guislain croit même devoir admettre, comme une vérité incontestable, l’influence que la découverte de l’imprimerie a exercée sur la fréquence des maladies mentales. « C’est, dit-il, par la lettre imprimée qu’on suscite chez les peuples des désirs et des colères, qu’on sème le mécontentement, qu’on verse dans le cœur le poison de l’envie et de la haine. »

Si une éducation molle et efféminée peut rendre, plus tard, l’homme incapable de résister aux orages dont la vie est traversée, et faire succomber sa raison sous le poids des préoccupations, des chagrins et des revers, un système contraire d’éducation est souvent suivi des résultats les plus aflligeants. « Nous croyons, avec Pinel, qu’une sévérité outrée, que des reproches pour les plus légères fautes, que des duretés exercées avec emportement, que les menaces, les coups, etc., exaspèrent les enfants, irritent la jeunesse, détruisent l’influence des parents, produisent des penchants pervers et même la folie, surtout si cette dureté est l’effet des caprices ou de l’immoralité des parents. Ce système de sévérité est moins à craindre aujourd’hui que celui de condescendance dont nous avons parlé plus haut, principalement dans lâchasse aisée et riche. » (Esquirol.)

Sexe. — La considération des sexes, comme cause prédisposante générale, fournit des résultats variables, suivant les différents pays. I) après 1 opinion d Esquirol, on trouve un plus grand nombre de femmes aliénées dans les pays où certains vices d’éducation donnent aux jeunes personnes une activité précoce.

>ur un chiffre de 1584 malades du département du Bas-Rhin, traitées à l’établissement de Stéphansfeld, de 1835 à 1858, nous avons trouve 81 \ hommes et / 70 femmes; en d’autres termes, les hommes ont offert la proportion de 51 p. 100 et les femmes de 49 p. 100.

' •■Ile proportion est a peu près celle qui a été admise dans la Statis-

I la

tique de la France (1). Or, dit l’auteur de cette Statistique , comme il existe plus de femmes que d'hommes dans la population de toute la France, on peut conclure avec une grande probabilité, que la folie est une maladie à laquelle l'homme est plus prédisposé que la femme.

Nous acceptons volontiers cette conclusion, toutefois avec cette réserve que l'homme présente surtout une prédisposition aux formes graves de la folie symptomatique, à la démence, à la paralysie générale, etc., qui ont leur raison d etre dans une lésion plus ou moins étendue de l’organe cérébral ; tandis que la femme offre une plus grande prédisposition aux formes dites essentielles de l’aliénation mentale, telles que la manie, la lypémanie, etc.

Ajoutons encore cette remarque que nous avons déjà faite : à savoir que dans les départements qui se font remarquer par d’importantes agglomérations de population, le département de la Seine, par exemple, on trouve pour l’aliénation une supériorité numérique du sexe féminin. Cette différence tient, en grande partie, aux conditions défavorables auxquelles sont exposées les femmes qui séjournent dans les grandes villes.

« D’une part, ainsi que le fait observer le docteur Renaudin (2), la substitution de la vie industrielle aux travaux agricoles vient exercer ses funestes effets ; de l’autre l’immoralité est plus fréquente dans les grandes villes. Aussi voit-on surgir chez les femmes un cortège protéiforme de maladies nerveuses qui, autrefois, étaient parfaitement in- I connues. L’aliénation devient chaque jour plus fréquente. Le mariage f est trop souvent un marché qui n’est pas à la portée de tout le monde ;

beaucoup d’hommes sont contraints, par calcul, à rester célibataires,

; et nous ne devons pas être étonnés si les causes de séduction se multiplient avec l’exagération industrielle. Aussi combien de situations ne voit-on pas se dénouer par la dépravation ou par la folie ? »

Age. — L’aliénation est une affection qui se développe spécialement à la période moyenne de la vie, à cette époque où l’homme est entré dans le plein et entier exercice de ses facultés, alors que commencent pour lui les soucis de toutes sortes, les luttes et les passions qui agitent l’existence.

L’aliénation mentale, à part les cas d’imbécillité et d’idiotie, est un fait exceptionnel avant l’âge de la puberté; on en rencontre seulement de rares exemples dans l’enfance. A partir de la puberté on observe, aux différentes périodes de la vie, les proportions suivantes que nous avons relevées sur un nombre considérable de malades, et qui sont à peu près celles constatées par la plupart des médecins aliénistes :

De 15 à 20 ans 7 sur 100 aliénés, ou 1 sur 14

De 20 à 30 — 21 — 1 — 5

(1) Statistique de la France. Strasbourg, 1857.

(2) Renaudin, Compte rendu de la Société de Nancy, 1858.

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