CAUSES SPÉCIALES
Hérédité. — La prédisposition héréditaire doit être placée en tète des causes spéciales, elle joue un rôle important dans la production des maladies mentales ; elle est, dit Trélat (2), une cause primordiale, la cause des causes. L'hérédité fixe l’aliénation dans les familles et la rend transmissible de génération en génération.
Les auteurs sont tous d’accord pour reconnaître l’importance de cette prédisposition dans le développement des affections mentales; leur opinion diffère toutefois quant à sa fréquence
Guislain pense que les maladies mentales sont héréditaires, à peu près dans le quart des familles dont les membres sont admis dans les établissements publics. Parchappe a rencontré cette cause dans le septième des cas, et John Webster, en Angleterre, chez le tiers des aliénés. Esquirol et Brierre de Boismont admettent qu’on trouve la prédisposition héréditaire chez la moitié des aliénés.
Cette divergence dans les opinions peut tenir à la manière dont les recherches ont été faites : c’est ainsi que l’hérédité est plus grande
1) Kraepelin, Psychiatrie, p. 48, 1889.
2) Trélat Ann. méd. psych.. 1 8ôG, p. 189.
dans la classe aisée de la société. Les statistiques des établissements privés doivent, par conséquent, accuser une différence notable avec celles qui ont été faites dans les établissements publics, dont la population se compose en grande majorité de malades indigents.
Dans les quarante-cinq statistiques que Legrand du Saulle, dit Christian (1) a eu la patience de rassembler, l'écart varie de 4 p. 100 à 85 p. 100, c’est-à-dire que si pour certains auteurs la cause de la folie est 85 fois sur 100 l’hérédité, pour d’autres elle ne saurait être invoquée que 4 fois sur 10O. Cette énorme divergence tient évidemment à la manière dont chacun s’est figuré l’hérédité. Ceux qui ne veulent admettre que l’hérédité directe , ceux qui exigent que le père ou la mère aient été atteints d’une maladie mentale similaire à celle de l’enfant, ceux-là nécessairement ne trouvent pas un chiffre bien élevé.
Aussi a-t-il fallu élargir le cadre : on a invoqué Yatavisme, puis Yhérédité indirecte (oncle, tante, cousin). Une fois sur cette pente il était difficile de s’arrêter et l’on devait arriver fatalement à l'hérédité transformée ; si bien qu’il suffisait de trouver, parmi les ascendants ou les collatéraux, à un degré quelconque, un nerveux, un névropathe pour qu’aussitôt on invoquât une influence héréditaire. « Existe-t-il, ajoute Christian, de par le monde une famille quelconque dans laquelle, en cherchant bien, on ne finisse par trouver un membre qui n’ait été ou nerveux, ou bizarre ou original? L’hérédité morbide (pas plus que l'hérédité physiologique) n’est pas d’ailleurs fatale. Ni le père, ni la mère ne transmettent nécessairement à leurs enfants la folie dont ils peuvent être atteints. »
« 11 existe, dit d’autre part le professeur Anton, toute une série de troubles pathologiques dans le développement du système nerveux central dont il faut tenir compte; un trouble quelconquepeut lui-mème déterminer des arrêts de développement d’autres régions. Ces maladies, dans beaucoup de statistiques, sont rangées à tort dans les affections héréditaires, pourtant elles ne sont ni héritées, ni nécessairement héritables. 11 est utile de limiter ce territoire de l’hérédité, de limiter aussi la crainte de voir toutes les maladies mentales se transmettre. Il y a lieu de jeter un coup d’œil critique sur la conception trop vaste de l'hérédité , d’examiner les détails et de rassembler tous les faits, pour mieux mettre en lumière cette hérédité.
» Le professeur Bail déclare qu’il n’y a qu’une seule cause des maladies mentales, l’hérédité. Ceci est même devenu une croyance populaire. Pourtant certains faits nous obligent à d’autres conclusions, etc. (2). »
Sur un relevé d’environ mille aliénés, traités à Stéphansfeld, chez lesquels la cause de la maladie a pu être exactement appréciée, nous
(1) Christian, Ann. méd. psych , 1886, p. 259.
(2) A.nton}Eroffnungsrede ( Wiener klin. Woch., 1891).
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avons trouvé un cinquième pour l'hérédité, avec une prédominance marquée du côté des femmes. Chez la moitié de nos malades, on a pu constater que la transmission héréditaire avait eu lieu directement, c'est-à-dire par le fait du père ou de la mère ; deux fois sur trois le côté maternel a prédominé. L’expérience nous semble justifier cette remarque déjà faite par Baillarger, que les cas les plus nombreux et les plus graves de transmission ont lieu par le fait de la mère.
Nous ajouterons que l’idiosyncrasie morale de la femme l’expose, plutôt que l’homme, aux formes essentielles de 1 aliénation, qui se transmettent plus facilement par la voie héréditaire, et que cette circonstance pourrait déjà rendre compte des cas d’hérédité plus fréquents observés chez les femmes. Guislain pense aussi que la prédisposition héréditaire provient plus souvent de la mère.
« En effet, ajoute-t-il, ainsi que cela a lieu chez l’animal, la forme matérielle de la mère se transmet aux enfants plus facilement que celle du père. »
Chomel fait également remarquer que la mère a une plus grande part que le père dans la constitution des enfants, et dans leur prédisposition à certaines maladies. A l’appui de cette opinion il ajoute que, dans le croisement des animaux, l’influence inégale des deux sexes se montre manifestement; le mulet issu de la jument et de l’âne est incomparablement plus grand et plus fort que celui qui provient d’un croisement inverse (1).
L’observation démontre que, dans un grand nombre de cas, il existe dans la même famille, chez des parents plus ou moins rapprochés, plusieurs exemples d’aliénation. C’est, ce qui explique d’une part pourquoi les localités où ces familles viennent s’établir, présentent un nombre proportionnel considérable de malades, tandis qu’il n’existe rien dans la constitution du pays qui puisse rendre compte d’une semblable fréquence. Cela peut nous faire comprendre, en partie ces épidémies de folie qu’on voit apparaître de temps à autre sous l'influence de certaines conditions de surexcitation générale, et qui indiquent avant tout le chiffre des prédispositions héréditaires que la contrée peut renfermer.
Il en est de même pour les cas de folie, dite contagieuse, qui ont pu laire croire que le contact des aliénés avait quelque chose de dangereux, et pouvait à lui seul déterminer la folie. C’est qu'en effet, il a Milli a quelques personnes éminemment prédisposées, d’assister au spectacle toujours pernicieux d’actes excentriques et extravagants, pour en recevoir une impression profonde qui a pu, à son tour, devenir le point de départ de troubles intellectuels.
Nous avons observé plusieurs exemples remarquables sous ce rap-
1) Chomel, Pathologie générale, p. 159.
port. Il y a quelques années, dans une commune du Haut-Rhin, quatre sœurs étaient successivement atteintes d’aliénation à peu d'intervalle l’une de l’autre; trois d’entre elles étaient amenées, le même jour, à Stéphansfeld. Dans une autre circonstance, deux autres sœurs ont dû être dirigées dans le même établissement : la maladie s’était déclarée chez l’une peu de jours après qu’elle avait donné l’hospitalité à une femme atteinte d’aliénation ; l’autre sœur n'avait pas tardé, elle aussi, à subir les effets de cette contagion.
Trélat cite (1) les faits les plus curieux de cette extension contagieuse de la folie. En moins d’un an, trois surveillantes devinrent aliénées à la Salpêtrière, dans le même service, et l’une après l’autre. Toutes trois avaient eu, ou avaient encore des aliénés dans leurs familles;
; deux d’entre elles avaient été atteintes précédemment d'accès de folie.
Il ne faut pas, dit ce savant, se laisser fasciner par l’apparence ,! extérieure des faits, on doit regarder de plus près et ne conclure qu’après avoir bien observé.
En tout cas, de pareils exemples ne peuvent être perdus; ils doivent conduire à des mesures de sage prophylaxie. La prudence la plus vulgaire prescrit d’éloigner des aliénés les personnes chez lesquelles || on remarque une susceptibilité spéciale, une imagination vive et moi, bile, une impressionnabilité anormale, en un mot, une prédisposition quelconque à l’aliénation.
Lois régissant l’hérédité. — L’influence héréditaire va s'affaiblissant à mesure qu’on s’éloigne de la transmission directe; mais, chose remarquable, la science renferme des exemples où l’on voit la prédisposition sauter une génération pour s’appesantir sur la génération suivante.
On a généralement admis, pour ce qui concerne l’hérédité, les lois suivantes :
L 'hérédité directe , celle qui s’observe le plus fréquemment, a lieu lorsque l'enfant hérite des dispositions morales du père ou de la mère, dans quelques cas, des deux à la fois. La prépondérance de l’un des ; deux auteurs se manifeste de deux manières : elle est tantôt directe , tantôt croisée. Dans le premier cas, c’est celle d’un sexe sur le sexe de même nom, alors le fils ressemble psychologiquement au père et la fille à la mère. Dans le second cas, l’hérédité va d’un sexe au sexe de nom contraire, du père à la lille, de la mère au fils. On a pu suivre cette dernière forme à travers plusieurs générations, et la voir passer du grand-père à la mère, de la mère au lils.
Entre autres exemples remarquables, dit Brierre de Boismont 2), celui de Gœthe doit être mentionné. 11 ressemblait physiquement à son père, psychologiquement à sa mère. Il eut de sa domeslique,
(1) Trélat, Annales médico-psychologiques, 1856.
(?) Brierre de Boismont, De l'hérédité [Ann. d’/iyg. 1875, p. 187-188).
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femme d'un esprit vulgaire, qu'il épousa, plusieurs enfants, dont un seul garçon ; ils moururent tous jeunes. Ce iils ressemblait à Gœthe par la forme du corps, mais il était borné comme sa mère, et Wieland l’appelait le fils de la servante.
L'hérédité en retour, ou atavisme, consiste dans la reproduction, chez les descendants, des dispositions physiques et morales de leurs ancêtres. passant du grand-père au petit-fils et de la grand’mère à la petitelille. Dans les cas d'hérédité en retour, ajoute l’auteur que nous citons, quand le petit-fils ressemble au grand-père, le petit-neveu au grandoncle et que les intermédiaires sont complètement dissemblables, la seule explication possible est que ces ressemblances ont été conservées à l’état latent, dans les générations intermédiaires, et que, par suite, l'hérédité, médiate en apparence, est immédiate en réalité.
L'hérédité est collatérale ou indirecte lorsqu’elle a lieu des enfants à leurs ascendants en ligne indirecte, du neveu à l’oncle ou grand oncle, de la mère à la tante. Cette variété, beaucoup moins fréquente, ne serait, suivant plusieurs auteurs, qu’une forme de l’atavisme. Suivant Griesinger, tandis qu’on observerait chez un tiers des aliénés une transmission héréditaire directe, cette proportion ne serait plus que du sixième pour l'hérédité indirecte.
Mais, commele fait observer M. Itibot (1), dans l'acte de la génération il y a deux sexes, par conséquent deux hérédités en lutte, première cause de diversité. 11 y a aussi des causes accidentelles, agissant au moment même de la génération, autre source de diversités, et de plus desinfluences externes ou internes, postérieures à la conception.
Quoiqu’il en soit, les auteurs reconnaissent généralement que, pour ce qui concerne l’aliénation mentale, les affections les plus diverses, qui, de près ou de loin, viennent atteindre le système nerveux des parents, peuvent devenir pour les enfants une cause de prédisposition héréditaire à la folie. Quelle que soit l’explication donnée, les faits sont là; il faut bien les admettre. Toutefois, plutôt que d’étendre sous ce rapport d’une manière en quelque sorte illimitée, le champ d’observations, il nous paraît nécessaire de le restreindre et d’établir d'utiles distinctions.
Morel lait remarquer (2) que les auteurs modernes, Griesinger, Moreau de Tours), Guislain et différents aliénistes, avaient insisté sur 1 importance qu’il y avait à faire entrer dans la statistique des affections héréditaires, non seulement l’aliénation des parents, mais les maladies nerveuses dont ils étaient atteints.
On a poussé de ce côté l’exagération jusqu'à indiquer, comme pou- \anl devenir une cause de prédisposition héréditaire pour l’aliénation, 1rs maladies diathésiques les plus dissemblables qui avaient pu
(1) Ribot, l'Hérédité psycologique, 1890.
(2) Morel, Traité des mal. ment., p. 115.
atteindre les parents, affections rhumatismale, goutteuse, diathèse | scrofuleuse, tuberculeuse, cachexie cancéreuse, etc. ; et, par une conclusion forcée, l’aliénation mentale n’était plus qu’une sorte d’expression diathésique pouvant être combattue par un traitement approprié, les eaux minérales, par exemple, suivant la spécificité même de la diathèse. Nous n’insisterons pas sur ces observations dont la valeur scientifique ne saurait être suffisamment justifiée. Comme le fait remarquer judicieusement le professeur Lasègue, si l’on élargissait indéfiniment ce cadre des affections qui pourraient être considérées comme ayant déterminé l'aliénation chez les enfants, on arriverait à n’avoir plus que des limites extrêmement vagues, et les données de l’observation ne sauraient avoir un caractère scientifique.
Sans doute certaines affections constitutionnelles, une syphilis mal soignée, des excès de toutes sortes, en venant affaiblir le système nerveux des parents, peuvent transmettre aux enfants une organisation morale et physique fâcheuse, et déterminer ces diverses dégénérescences, dont Morel nous a donné une savante description. Mais ces faits ne sont pas fréquents, et il est difficile de les faire entrer dans le cadre des causes héréditaires que nous voulons examiner. Le germe, a dit Hippocrate, prend sa source dans toutes les parties du corps; il jsera sain, si les parties dont il provient sont saines, il sera malade si elles-mêmes le sont : A sanis sana, a morbosis morbosa{ 1).
Habitudes alcooliques des parents. — Si nous jetons un coup d'œil rapide sur les conditions morbides qui peuvent, chez les parents, en dehors de l’aliénation mentale elle-même, devenir pour les enfants une cause de prédisposition héréditaire, nous placerons en première ligne les habitudes alcooliques. Morel en cite des exemples nombreux (1).
L’idiotie et l’imbécillité sont les dégénérescences habituellement observées ; on trouve ensuite, par ordre de fréquence, les formes diverses d’aliénation, qui se développent plus ou moins rapidement sous l’influence de certaines causes occasionnelles. On rencontre en troisième lieu, chez les enfants de pères adonnés à l’ivrognerie, des dispositions morales vicieuses, des instincts pervers que l’éducation est impuissante à corriger, enfin des tendances à commettre des excès de boisson.
Flemming (2) prétend que les enfants conçus pendant l’ivresse du père, quand même ce père ne serait pas un ivrogne, présentent une forte, prédisposition à l’aliénation mentale. Suivant cet auteur, l’enfant, né pendant un accès de folie delà mère, serait moins prédisposé à l’aliénation que celui qui a été conçu pendant l’ivresse du père. Les observait) Hippocrate, De la maladie sacrée, chap. m, Œuvres complètes, trad. Littré.
(2) Flemming, Psychosen. Berlin, 1S59.
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lions qu’il possède lui donnent à cet égard une conviction complète.
Demeaux (t conclut d’un certain nombre de faits qu il a observés, que l'état d'ivresse alcoolique chez l'homme, au moment de la conception, devient fréquemment une cause d épilepsie pour les enfants, et que la même cause peut produire une paralysie congénitale, l’aliénation mentale et l'idiotie.
Rien n’est plus commun, suivant M. Lancereaux, que de voir des (ils de parents ivrognes s'adonner, dès leur jeune âge, à des excès de boisson. Mais, comme le fait observer Magnus Huss, les mauvaises habitudes contractées dans ces circonstances peuvent être plutôt le résultat de l’exemple que de l'hérédité (2).
En résumé, il résulte de l’observation fournie par les différents auteurs, et nous avons pu également constater sous ce rapport des faits remarquables, que les excès alcooliques, chez les parents, donnent lieu pour les enfants aux prédispositions les plus graves; beaucoup de ces enfants sont atteints de convulsions et succombent dans les premières années de leur existence.
Il importe aussi de faire une distinction nécessaire : quelques individus peuvent, sous l'influence de causes diverses, contracter deshabitudesd’inlempérance seulement après plusieurs annéesde mariage, et après la naissance des enfants ; alors ce sont les mauvais exemples, une éducation vicieuse, qui peuvent seuls être invoqués pour rendre compte des dispositions regrettables que ces enfants viendraient à présenter.
L accroissement des maladies mentales et des crimes, provoqué par la transmission héréditaire de l'alcoolisme, constitue une menace etfrayante pour l’avenir : les trois quarts des aliénés ou des criminels sont des ivrognes et dans la moitié des cas se retrouvent les preuves irrécusables de l’alcoolisme des ascendants (3). Cette démonstration, appuyée sur les témoignages d’autorités médicales de l’Allemagne, de 1 Angleterre, de la France, de la Suisse et de la Belgique, met aujourd hui hors de doute la loi de l’hérédité alcoolique, formulée à la lin du siècle dernier, par Darwin.
b influence de l’alcoolisme de la mère est bien plus sûre et plus profonde, même si le père est absolument sain. L’alcoolisme de la lemme, rare autrefois, tend de jour en jour à devenir plus fréquent.
Épilepsie chez les parents. — L’épilepsie, l'hystérie des parents, ont été indiquées comme pouvant être, pour les enfants, une cause de prédisposition héréditaire. D’après Ach. Foville (4), les données statistiques, en ce qui concerne l’épilepsie considérée comme cause
I; Demeaux, Comptes rendus cle l’ Académie des sciences, 1er nov. I8G6.
Lancereaux, Üict. des sc. médic., art. Alcoolisme, p. G91.
> \aucleroy, Influence de I hérédité alcoolique sur la folie et la criminalité [Bulletin, de mid. ment, de Belgique, 1892, p. 219).
,i; toville, Annales de la Société médico-psychologique.
de prédisposition héréditaire à l’aliénation mentale, sont fort incomplètes ; les résultats fournis par les auteurs sont extrêmement variables et opposés. Tandis que certains auteurs admettent la proportion de 1 sur 4, dans le chiffre des enfants prédisposés à l’aliénation par le fait de leur naissance de parents épileptiques, d’autres médecins portent cette même proportion à 1 sur 26.
11 y a là évidemment une cause de confusion, et de nouvelles recherches doivent être faites à cet égard.
On doit aussi faire une remarque, c’est que beaucoup d’épileptiques ne se marient pas; cette triste maladie est par elle-même un empêchement au mariage ; on comprend toute la répugnance que peut éprouver un jeune homme, une jeune fille, à contracter une union dans des conditions qui peuvent entraîner pour l’avenir des conséquences si redoutables. En général, les épileptiques mariés ont pu dissimuler leur triste situation, ce qui est bien rare et bien difficile; ou bien ils ont été atteints de leur maladie après plusieurs années de mariage, à la suite de fortes émotions, de vives contrariétés, d’excès, ou pour toute autre cause ; mais dans ce cas les enfants sont le plus souvent venus au monde après l’explosion même de ces attaques. Les recherches statistiques qui pourraient être faites sur ce sujet doivent donc tenir compte de ces distinctions. Un point qu’il importe toutefois de constater, c’est la fréquence des décès en bas âge des enfants nés de parents épileptiques.
Hystérie des parents. — Des recherches importantes ont été faites au point de vue qui nous occupe particulièrement, par Briquet. Georget avait déjà fait, à cet égard, un grand nombre d’observations; et il avait émis la proposition que les femmes hystériques avaient presque toujours parmi leurs proches des hystériques, des épileptiques, des hypocondriaques, des aliénés, des sourds-muets ou des aveugles. C’était là, suivant ce savant médecin, la preuve d'une liaison entre l'hystérie et les diverses névroses cérébrales.
Briquet admet qu'une prédisposition héréditaire existe 25 fois sur 100 hystériques, et que dans presque tous les cas c’est l’affection hystérique de la mère qui a été la cause de la transmission de la prédisposition à l’hystérie. « De là, ajoute-t-il, résultecette conséquence que comme le père ne prend aucune part dans la transmission de l’hystérie, et comme l’intluence de la mère y est seule active, le croisement conseillé par Haller et par Burdach, pour prévenir la génération des malades héréditaires, serait absolument inefficace dans l’hystérie. »
Briquet a trouvé que 100 mères hystériques avaient transmis leur maladie à un peu plus de 50 filles; ce serait, suivant lui, l’une des maladies les plus transmissibles par voie d’hérédité (1).
(1) Briquet, Hystérie, p. 85.
pathologie générale.
En résumé, l’épilepsie comme l'hystérie n 'entrerait que pour une faible part dans le chiffre des causes qui viennent déterminer, chez les enfants, une prédisposition à la folie.
Nous ne poursuivrons pas davantage cette étude des influences morbides qui, en dehors de l'aliénation mentale elle-même, peuvent être une cause de prédisposition héréditaire.
Aliénation mentale des parents. — C’est surtout la folie des parents qui présente de ce côté une importance considérable; c’est elle qui doit être prise en sérieuse considération lorsqu’il s'agit de faire à cet égard, une appréciation rationnelle.
Nous ne reviendrons pas sur les données statistiques que nous avons présentées plus haut; nous nous bornerons à constater que les enfants, nés d'un père ou d’une mère aliénés, présenteraient une chance sur trois pour être, eux aussi, atteints d’aliénation ; le danger serait plus grand encore si la maladie provenait du fait de la mère, et, nous l'avons dit, elle pèserait plus particulièrement sur les filles.
Il y aurait encore une recherche importante à faire, ce serait d’examiner l’influence même de la forme mentale sur la prédisposition héréditaire.
Il n'est pas douteux que la folie-suicide ne soit une des affections qui se transmettent le plus facilement, même à plusieurs membres d'une même famille. Les auteurs citent sous ce rapport les exemples les plus frappants, nous avons pu nous-même en observer de remarquables, qu'il nous paraît inutile de reproduire ici.
La paralysie générale doit être, elle aussi, considérée comme une forme grave au point de vue de la transmission héréditaire. Marcé a vu un certain nombre de grossesses survenir dans des ménages où le mari paralytique avait été conservé chez lui, pendant plusieurs mois, avant d'être isolé dans un asile. Les 5/6 des enfants nés dans ces conditions sont chétifs, malingres et succombent en bas âge au milieu de convulsions. Il y a lieu, on le comprend, de distinguer les cas où les enfants sont nés de parents en état de paralysie générale au moment de la conception, de ceux oii la paralysie serait survenue beaucoup plus tard, et où l’affection reconnaîtrait des causes particulières telles que, par exemple, les excès de boisson.
Caractères généraux de l’hérédité. — D’après Esquirol, les enfants nés avant la folie des parents sont moins sujets à l'aliénation que ceux qui naissent après.
L hérédité peut être, à elle seule, une cause de développement de I aliénation, et l’on peut voir en pareil cas le délire faire explosion, sans qu il soit possible de le rattacher à aucune autre circonstance. Il semble alors que le germe de la maladie ait besoin de passer par une sorte d évolution, pour arriver à sa manifestation complète. L’on a vu des infortunés éviter avec l'attention la plus soutenue tout ce qui
pouvait contribuer à la production de la folie, et succomber pourtant, quand le terme fatal arrivait.
Quelquefois la folie héréditaire se manifeste, chez les enfants, à la même période de la vie que chez les parents, et, dans certains cas, elle affecte le même caractère et la même marche. Le plus ordinairement le délire fait explosion à la suite de diverses causes provocatrices, de nature physique ou morale. Certaines périodes de la vie exercent, dans ce cas, une influence pathogénique incontestable, par exemple, l’époque de la puberté et l'âge critique.
La prédisposition est parfois tellement marquée, qu’il a suffi d’affections organiques même légères, pour provoquer l’explosion d’attaques violentes d’aliénation, entièrement placées sous la dépendance de la maladie physique elle-même ; celle-ci guérie, l’excitation cérébrale ne tarde pas à disparaître entièrement. C’est ainsi qu'on peut observer des accès de folie à la suite de mouvements fébriles légers, de la plus insignifiante douleur, d’un abcès, d’un furoncle, etc. Ce sont des accidents névropathiques qui peuvent être rangés dans la classe des folies sympathiques ; mais il ne faut pas oublier que la cause première réside dans la prédisposition héréditaire.
Des impressions morales vives, subies par la mère lors de la gestation viennent, elles aussi, exercer une action pernicieuse sur le fœtus, et peuvent déterminer chez l’enfant une disposition nerveuse spéciale.
Cuislain admet même l’influence de la nourrice sur son nourrisson ; il pense que l'allaitement modifie le caractère et les tendances de l’enfant, et qu’il peut lui communiquer l’élément de la folie. 11 a eu, prétend-il, l’occasion d’observer plusieurs faits qui confirmeraient cette manière de voir.
Signes de la prédisposition héréditaire. — La prédisposition héréditaire vient, dans un grand nombre de circonstances, se révéler par des particularités qui donnent au caractère une physionomie spéciale.
Ainsi l’on peut remarquer dès l’enfance une impressionnabilité excessive, de l’irritabilité, des bizarreries de conduite, quelques excentricités, des tics nerveux, etc. L'enfant montre quelquefois une nature sauvage, peu sociable, il peut être d’une intelligence faible; il est quelquefois, au contraire, doué d’une intelligence précoce. Plus tard, vers l’âge de la puberté, on observe une sorte d’hypochondrie, un tempérament nerveux exagéré, d’où résultent des névroses de diverses sortes, des attaques d'hystérie, des mouvements choréiques; enfin une idiosyncrasie morale qui devient la source de chagrins incessants, et qui, dans la plupart des cas, vient troubler la tranquillité du foyer domestique. « En général, dit Moreau (de la Sarthe) c'est une disposition favorable au dérangement de la raison qu’une imagination vive, une curiosité inquiète et un penchant dominant pour les théories systématiques, et les abstractions qui ne sont pas contre-balancées
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par dos connaissances positives, on par une culture harmonieuse et régulière des facultés de l'entendement (1). »
On doit reconnaître que, dans l’état actuel de la science, malgré les recherches faites à ce sujet par différents auteurs, Morel, Griesinger, Moreau (de Tours), etc., il n’est pas toujours possible d’assigner à la prédisposition héréditaire des signes positifs et certains qui la fassent sûrement distinguer, et qui permettent par conséquent de lui opposer les moyens hygiéniques appropriés.
Pronostic tiré de l’hérédité. — La cause héréditaire n'est nullement un obstacle à la guérison des accès d’aliénation. Nous dirons même qu’elle n’ajoute pas, en général, un élément absolument fâcheux pour le pronostic qu’on doit tirer de l'affection mentale.
La guérison de l'accès de folie a lieu tout aussi facilement (souvent plus facilement) que dans d’autres circonstances; sans doute on pourra objecter que la guérison n’a rien de durable. La prédisposition persiste, en effet, et il suffit quelquefois de circonstances insignifiantes pour déterminer une rechuté. Les relevés statistiques des asiles d’aliénés démontrent que les réintégrations ont lieu surtout parmi les malades de cette catégorie. Mais il existe aussi des exemples assez nombreux de guérison prolongée, se maintenant même pendant tout le reste de l’existence.
Nous avons vu quelquefois le tempérament nerveux se transformer entièrement à la suite d’un accès d’aliénation, comme par une sorte de crise, et les anomalies du caractère, ont pu, dans quelques cas, disparaître plus ou moins complètement après la modification profonde que l’économie avait subie ; chez quelques individus, lorsque la guérison tend à se produire, l’embonpoint succède à une constitution sèche et nerveuse, et sous l’influence d’un tempérament plus favorable, les fonctions nerveuses s’accomplissent d’une manière plus régulière.