DURÉE. — TERMINAISONS
La durée de l’aliénation, nécessairement variable, dépend d'une foule de circonstances, et particulièrement de la forme même de l’affection mentale. Chacune des variétés de la folie présente, on le comprend, des nuances, des symptômes spéciaux qui, au point de vue de la durée, du pronostic, donnent lieu à des différences essentielles.
Guérison. — L’expérience apprend toutefois que, lorsque l’aliénation à son début est convenablement traitée, l’issue est le plus ordinairement favorable, et la guérison peut se faire en peu de temps. Quand, au contraire, le malade a été soumis à de nombreuses causes d'excitation, qu’il a été l’objet de mauvais traitements, de soins inintelligents, de grandes difficultés viennent alors s’opposer à sa guérison.
Sur un relevé considérable de cas d’aliénation, nous avons trouvé 64 guérisons pour 100 aliénés (non compris les individus atteints d'idiotie, de démence ou de paralysie), traités dans le premier mois de la maladie ; la proportion descend à 40 p. 100, quand la maladie a déjà duré plus de trois mois, et à 27 p. 100, quand elle existe depuis plus d’une année. Le Dr Jacobi, en Allemagne, a lui-même constaté qu'il était possible d’obtenir, dans les deux premiers mois de la maladie, 80 guérisons sur 100 cas d’aliénation vraie ; après deux ans, ajoute-t-il, les guérisons deviennent tout à fait exceptionnelles.
Certaines formes d’aliénation, la manie, le délire systématisé, la mélancolie, la stupidité, sont susceptibles de guérison. Quand celle-ci doit avoir lieu, elle arrive d’habitude lentement, graduellement. Au furet à mesure qu’elle se confirme, on observe des rémissions de plus en plus marquées; les intervalles lucides se prolongent davantage; la physionomie reprend une expression naturelle; le sommeil devient régulier ; la menstruation se rétablit chez les femmes; les sentiments de famille réapparaissent avec une nouvelle force ; le malade revient à ses habitudes antérieures ; il se rend compte d’une manière plus exacte de ses erreurs passées, des idées fixes qui le dominaient, des hallucinations dont il était le jouet ; il peut donner à cet égard toutes les explications désirables.
Rarement la guérison se manifeste d’une manière brusque et inattendue ; on doit craindre, en pareil cas, d’avoir affaire à une affection
(1) Marcé, op. cit., p. C52.
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intermittente, et il est alors prudent de prolonger l'observation du malade.
Phénomènes critiques. — La guérison se manifeste quelquefois à la suite de phénomènes que l’on désigne sous le nom de crises. Esquirol admettait même que la guérison n’était certaine que lorsqu’elle était survenue après quelque crise manifeste. Cette doctrine nous paraît trop absolue, nous croyons au contraire assez exceptionnels ces étals morbides qui jugent l’aliénation mentale. Mais, sous ce rapport, on n’en a pas moins observé des faits remarquables ; des atl’ections graves, une pneumonie, une pleurésie, une attaque violente de fièvre intermittente ont pu déterminer le retour de la raison.
L’expérience démontre, en effet, qu’une affection grave peut agir par une sorte de diversion, et provoquer la guérison d’une affection, moins grave. C'est là un fait d’observation clinique.
Au nombre des phénomènes critiques on a signalé le développement d'une grande quantité de furoncles à la surface du corps, le retour des règles, des sueurs abondantes, une entérite plus ou moins intense, etc. Enlin, la crise peut être de nature morale, et on a vu la guérison suivre de près une impression inattendue, une vive frayeur, par exemple.
Le principe de la doctrine des crises, vrai en lui-même, ne manquerait pas d’amener des résultats fâcheux, s’il était l’objet d'une interprétation trop rigoureuse et trop exclusive.
C’est ainsi qu’on a parlé fort à tort du mariage, de la grossesse, de l’accouchement, de l'avortement, dans certains cas d’aliénation. 11 résulte, en effet, des relevés statistiques et des observations du docteur Bouchet, que la grossesse, les suites de couches, la lactation, n’ont jamais produit une diminution dans le délire ; que toutes, au contraire, l’ont provoqué ou augmenté (1).
État chronique. — La forme aiguë de l’aliénation peut faire place, nous l’avons dit, à l’état chronique. Nous avons résumé plus haut les signes qui pouvaient faire reconnaître cette fâcheuse terminaison ; nous verrons aussi que la démence peut être la conséquence des maladies mentales les plus diverses ; elle est, on le sait, caractérisée par l'affaiblissement progressif des facultés intellectuelles et morales.
Transformations. — Nous aurons l’occasion de faire remarquer que les variétés de la folie viennent se fondre quelquefois l’une dansl'autre ; qu’elles peuvent se combiner entre elles, de manière à former, suivant l’expression d’Esquirol, des états complexes, des composés binaires, ternaires, etc. Ainsi l’on observe des manies avec mélange de mélancolie, de délire ambitieux, des démences qui présentent les caractères principaux de la manie, de la stupeur, etc. L’on observe
(1) Bouchet, Ann. méd. psych., 18i4, p. 355.
souvent aussi la transformation complète et plus ou moins brusque d’une forme dans une autre.
L'élément morbide se déplace, change de nature, se porte en quelque sorte d’un appareil fonctionnel sur un autre. Une dame, citée par Esquirol, restait lypémaniaque pendant une année ; l’année suivante elle devenait maniaque. Une jeune tille, traitée par nous à Stéphansfeld, a été atteinte pendant cinq à six mois de lypémanie religieuse; puis elle fut prise pendant un an de manie aiguë avec agitation et délire furieux ; cet état fut enfin suivi d’une guérison complète. « Un même malade, dit Guislain, peut passer pendant le cours de l’aliénation mentale par toutes les formes de la folie. »
Les transformations ne sont pas rares, surtout au début des affections mentales ; il est assez fréquent, nous le verrons plus tard, de voir la dépression morale, un état mélancolique plus ou moins accentué, précéder de quelque temps l'excitation maniaque.
Rechutes. — Les rechutes sont plus fréquentes pour l’aliénation mentale que pour d’autres maladies ; elles se produisent plus particulièrement dans le cas de prédisposition héréditaire. 11 résulte des relevés statistiques que nous avons pu faire à cet égard, que le chiffre des récidives a été d'un tiers environ pour 712 malades, traités à Stéphansfeld, et sortis guéris de cet établissement. On a remarqué que les femmes étaient plus sujettes aux récidives que les hommes.
En général, les accès d'aliénation par rechute deviennent d'autant plus graves et ont une durée d’autant plus grande, qu’ils sont renouvelés plus fréquemment et à des intervalles plus courts.
Pronostic. — Il nous reste encore, avant de terminer ces considérations générales, à dire quelques mots du pronostic. Il importe ici de mettre en ligne de compte des éléments variables, et d’en apprécier les caractères. On comprend qu’une semblable appréciation ne peut être convenablement faite que par un médecin déjà expérimenté.
Les signes qui doivent servir au pronostic se tirent d’abord delà forme même d’aliénation, ainsi la démence, les affections qui s’accompagnent de paralysie, l’idiotie, l’imbécillité, nesontpas susceptibles de guérison.
Le délire produit par des attaques épileptiques plus ou moins répétées se guérit rarement : il laisse presque toujours des traces lâcheuses sur la constitution morale et physique. La manie aiguë se guérit plus vite que la lypémanie ; celle-ci se termine aussi plus rapidement que la stupidité et le délire systématisé. Mais chacune de ces affections présente dans sa marche, dans sa physionomie, des caractères importants à apprécier. Après de fortes atteintes de manie aiguë, quelques malades conservent, par exemple, un léger degré de faiblesse intellectuelle.
(1) Guislain, Phrénopathies, t. II, p. TU.
Uago.net. — Maladies mentales.
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La folie peut être idiopathique, ou bien elle reconnaît quelquefois une cause organique éloignée ; on est alors en présence d’une folie sympathique; enfin elle peut avoir pour origine des lésions graves du cerveau ; on la désigne, dans ce cas, sous le nom de folie symptomatique.
Dans ces différentes circonstances, le pronostic varie : il est évident que le délire disparaîtra d’autant plus facilement qu’on aura pu supprimer la cause sous la dépendance de laquelle il se trouve. Nous reviendrons à l'occasion sur ces différences essentielles.
Guislain a exposé quelques indications intéressantes à ce sujet; nous ne pouvons mieux faire que de les résumer.
La marche de la maladie, dit-il, doit être prise en considération. Les auteurs s'accordent à penser qu'une invasion explosive est on ne peut plus favorable à la guérison, lorsque la maladie suit de près l’action de la cause.
Les symptômes peuvent se succéder avec une grande rapidité : en quelques jours la maladie atteint le summum de l’évolution ; une pareille situation n'est pas alarmante. Lorsque le début a été lent, on doit, à coup sûr, s’attendre à une marche chronique ; si le malade est épuisé ou avancé en âge, on peut craindre de voir la transformation de la maladie en démence.
La durée de la maladie est certes d’un poids considérable dans l’appréciation de la curabilité ou de l’incurabilité de l’aliénation. Après deux ans, les guérisons deviennent moins fréquentes: n’oublions pas toutefois qu’il est des aliénés qui ont pu guérir après un grand nombre d'années ; l’on ne doit pas à la légère affirmer l’incurabilité. Un pronostic semblable peut, dans quelques cas, être suivi des conséquences les plus fâcheuses.
Certaines complications viennent aggraver le pronostic; au nombre de ces complications se trouvent l’épilepsie, l’état fébrile, diverses affections organiques, l’incontinence d’urine, les selles involontaires. Ces derniers symptômes sont d'un pronostic assez fâcheux ; toutefois ils ne sont pas liés nécessairement à un état de paralysie.
Le pronostic varie surtout selon la cause du mal. En général les aliénations, liées à des causes morales, se guérissent bien plus vite que les aliénations, liées à des causes physiques. L’aliénation par ivrognerie seule se guérit facilement ; mais, nous l'avons dit, si cet état est suivi de récidives fréquentes, il faut désespérer de la guérison. Les aliénations qui succèdent à des excès sexuels sont ordinairement très graves et mènent facilement à la paralysie. L’aliénation que complique une affection organique du cœur est, en général, d’un augure défavorable ; la manie puerpérale se guérit le plus souvent assez vite, à moins que l’on ne constate une profonde altération des fonctions nutritives, etc.