CHAPITRE PREMIER
Avant d’entrer plus avant dans l’étude de l’aliénation mentale et d’en examiner tour à tour les formes principales, il est nécessaire de rechercher l’ordre et la méthode que l’on devra suivre pour procéder à'cetle étude.
Moreau (de la Sarthe) a fait justement remarquer que les maladies mentales se présentent rarement dans un tel état de simplicité, qu’on puisse, dans la pratique habituelle, les rapporter à des espèces, à des types absolument distincts; il est bien plus fréquent de rencontrer des combinaisons et des mélanges (1).
Certes, il est difficile en médecine, et particulièrement en pathologie mentale, de créer une classification tellement parfaite qu’elle comprenne toutes les variétés, toutes les nuances.
Est-il possible, dit le Dr Lisle, dans l’état actuel de la science, de faire une bonne classification de la folie? Ce n’est pas, ajoute cet auteur, que nous manquions ni de théories ni de classifications; loin de là, chacun a voulu faire la sienne (2).
On a isolé, comme nous le verrons plus loin, chacune des facultés dont la réunion constitue l’individu intelligent, moral et jouissant de sa libre volonté, et après avoir examiné la perversion, le désordre que peut subir, sous l’inüuence de l’aliénation mentale, chacune de ces facultés, on a cherché à créer autant d’espèces de folie qu’on avait noté de désordres intellectuels et moraux : de là des divisions et des subdivisions à l’infini. Mais, comme le fait remarquer Bucknill, si on peut observer des cas exceptionnels où la folie se caractérise par un trouble prédominant de telle ou telle faculté, ou de tel ou tel groupe de facultés, il n’en est pas de même dans la généralité des
(1) Moreau, Encycl. méth., t. IX, p. 141.
(2) Lisle, Essais de classification méd., 1 861 .
PATHOLOGIE SPÉCIALE
cas : le plus souvent, ces troubles élémentaires sont loin d’être isolés, et l’on constate, au contraire, un ensemble symptomatologique dont les traits principaux ont de tout temps attiré l’attention des praticiens (1).
On a envisagé les maladies mentales suivant la cause organique dont elles pouvaient dépendre, et l’on a décrit une aliénation symptomatique, une aliénation sympathique et une aliénation idiopathique ou essentielle.
Ce n’est là, on le comprend, qu’un point de vue clinique absolument restreint et exclusif; mais ce n’est pas une classification proprement dite ; nous verrons d’ailleurs que les formes d’aliénation de cause réellement symptomatique ou sympathique constituent, après tout, une exception.
L’aliénation mentale est dite symptomatique lorsqu’elle est la conséquence directe, immédiate, de lésions du cerveau appréciables à nos moyens d’investigation ; telles sont, par exemple, les tumeurs qui se développent à l’intérieur du crâne, la périostose, l’exostose syphilitique, les différentes formes de méningite, de pachyméningite, d’encéphalite, etc. ; telles sont certaines difformités du crâne, qui gênent le développement normal du cerveau et, par suite, celui des facultés psychiques. Elle peut encore être considérée comme symptomatique, lorsqu’elle est la conséquence de certaines intoxications, de l’alcoolisme, par exemple.
Le dérangement des facultés peut survenir à la suite de troubles fonctionnels divers, d’une lésion ou de l’irritation d’un organe plus ou moins éloigné du cerveau, agissant alors par une sorte de retentissement sympathique, ou d’action réflexe. Ainsi, les affections des organes digestifs, certaines maladies vermineuses, les difficultés de la menstruation peuvent être autant de causes de folie sympathique.
On dit que l’aliénation mentale est idiopathique ou essentielle, lorsque la cause organique, en vertu de laquelle elle se produit, échappe à nos moyens d’investigation ; c’est ce qui arrive dans la grande généralité des cas, lorsque, par exemple, l'aliénation est la conséquence d'impressions morales, dans les cas de prédisposition héréditaire, etc.
Cette expression ne sert, au fond, qu'à déguiser notre ignorance sur la cause intime qui détermine les manifestations délirantes.
Cette division, utile lorsqu'il s’agit de rechercher dans l’appréciation des influences étiologiques une méthode de traitement, ne saurait plus convenir lorsqu’il y a lieu d'étudier les variétés si nombreuses que présente la folie.
En médecine pratique, l’on ne doit certainement pas négliger le
(1) Bucknill et Ilack Tuke, Psychological medicine.
point de vue étiologique ni l’anatomie pathologique ; mais ce qu'il faut étudier surtout, pour avoir une idée exacte et complète de la maladie, ce sontlessymptnmesqui caractérisent les formes principales.
Du reste, la difficulté que l’on rencontre lorsqu’il s’agit d’établir une classification à l’abri de tout reproche pour les maladies mentales, s’observe également pour la pathologie ordinaire. Des opinions divergentes se sont produites et de nombreuses classifications ont été proposées par les divers médecins. « En pathologie, dit le professeur Béhier, les groupes naturels sont ceux qui présentent, au point de vue de la symptomatologie comme à celui de la marche de la maladie, du pronostic, etc., des caractères semblables. »
Morel (l)a cherché à établir une classification qui reposait uniquement sur Yétiologie. La folie présenterait, d’après lui, des caractères distinctifs, suivant les causes qui l’auraient produite. C’est là une vue de l’esprit que l’expérience est loin de justifier. Il a divisé, sous ce rapport, les maladies mentales en six groupes principaux :
1. Aliénation héréditaire. — Comprenant : 1° la folie qui résulte d’un tempérament nerveux congénital ; 2° la folie morale, celle qui se caractérise par le désordre des actes plutôt que par le trouble de l’intelligence; 3° les faibles d’esprit, sujets à des impulsions morbides et portés à commettre des actes nuisibles.
2. Aliénation toxique. — Comprenant : 1° celle qui est causée par l’ingestion de substances toxiques, l’alcool, l’opium, etc.; 2° celle qui est déterminée par une alimentation insuffisante ou de mauvaise qualité ; 3° celle qui provient de miasmes marécageux, de la constitution géologique, etc., telle que le crétinisme.
3. Aliénation par transformation de certaines névroses. — Folie hystérique, épileptique, hypocondriaque.
4. Aliénation idiopathique. — Affaiblissement progressif des facultés, paralysie générale.