CHAPITRE PREMIER
HISTORIQUE
L’aliénation mentale a été observée à toutes les époques; les traditions les plus anciennes, l’histoire, nous en donnent la preuve. Nous voulons exposer ici, brièvement, les phases diverses par lesquelles a passé la science des maladies mentales, depuis ses confuses origines jusqu’à la période actuelle.
L’histoire de la folie est, on le comprend, celle des croyances superstitieuses des premières civilisations, puis celle des doctrines etdes systèmes philosophiques qui se sont succédé. Le médecin est d’abord un prêtre : le traitement consiste en prières, en cérémonies religieuses, en exorcismes.
La folie dans l’antiquité. — Les Égyptiens avaient élevé un temple à Isis, puissante pour guérir : la maladie est un effet de la colère des dieux, dont il faut adoucir le courroux, acheter le pardon.
Dans l’ancienne Grèce, les chefs renommés pour leur sagesse et leur bravoure passaient pour être les fds des dieux, et ils avaient le pouvoir de guérir les maladies, ils savaient apaiser les divinités irritées, et cette science, ils la transmettaient à leurs descendants.
Le berger Mélampe guérit les tilles de Prœtus, roi d’Argos, frappées de folie par Junon dont elles avaient insulté la statue. Hésiode raconte que leur peau se couvrit d’une lèpre, qu’elles se crurent transformées en vaches, et poussaient des mugissements. Les femmes d’Argos,
(1) Sprengel, Hist. de la médecine, traduit par Jourdan, t. V, p. 94.
Dagoiset. — Maladies mentales.
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atteintes tour à tour d'une folie semblable, les suivaient dans les bois ; Mélampe les en délivra au moyen de l’ellébore et de puritications religieuses.
Nous retrouvons plus tard d’autres exemples de folie épidémique; de nos jours même on en peut observer. Telle a été la curieuse affection (possession démoniaque) que l’on a vue éclater il y a quelques années dans un village de la Ilaute-Savoie, à Morzine, et dont le I)r Constant nous a laissé une intéressante relation.
Les Hébreux connaissaient l'épilepsie, dont les accès étaient expliqués par la possession démoniaque. Salomon pratiquait l’exorcisme, et chassait par ses conjurations les esprits impurs qui avaient pris possession du corps des malades.
Les philosophes qui vivaient aux iv° et ve siècles avant .lésus- Christ, Pythagore, Anaxagore, Démocrite, etc., arrachèrent peu à peu aux mains des prêtres les notions médicales que la tradition avait conservées, et qui constituèrent dès lors une branche de la médecine ; mais celle-ci fut bientôt confondue avec la philosophie, la physique, la métaphysique, et elle ne tarda pas à devenir elle-même un mélange bizarre, à peu près inintelligible.
Ainsi Pythagore admettait que le principe de la vie résidait dans la chaleur; l’âme des animaux était à ses yeux une émanation de l’âme générale du monde qui avait son siège dans l'éther, l'air. 11 reconnaissait deux parties dans l’âme, l’âme raisonnable, ®psvsç, placée dans le cerveau, l’autre non raisonnable, ôùgoç, placée dans le cœur.
Empédocle, l’un des plus illustres représentants de l’école pythagoricienne, enseignait que tout était animé dans la nature qui était remplie de divinités; que, par conséquent, l’âme de l’homme était identique à celle des dieux et même à celle des végétaux, puisqu’elles émanent toutes indistinctement de l’âme générale du monde.
Anaxagore serait, d’après Aristote, l’un des premiers qui soutint le dogme de l’immortalité de l’âme ; celle-ci, comme celle des animaux, comme celle des végétaux, n’était pour lui qu’une émanation de l’âme générale de l’univers; la mort consistait dans la séparation du corps et de l’âme.
Avec Démocrite apparaît la doctrine des atomes; ils peuplent l’univers, sont doués de forces particulières et animés d’un mouvement continuel ; 1 âme répandue dans tout le corps est chargée de chasser ou de retenir les particules atomiques, qui se rendent d’elles-mêmes, en vertu de la force d’assimilation, vers les organes dont les éléments correspondent aux leurs.
Le don de prophétiser est dû à des atomes de nature divine, doués d intelligence et probablement émanés d’autres âmes ou de démons, dont les uns sont bons et les autres mauvais.
Pendant le sommeil, les organes des sens sont inactifs et leur com-
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munication avec l’àme du monde semble alors être interrompue;;! l’instant du réveil celle-ci pénètre de nouveau les organes, qui, mis dès lors en contact avec l’àme de l’univers, recouvrent leurs facultés.
Avec Hippocrate, 400 avant Jésus-Christ, apparaît enlin le premier corps de doctrine médicale. Cet illustre génie, privé des ressources que les sciences modernes ont créées, n’en a pas moins coordonné un ensemble de vérités et de déductions fondées sur l’observation exacte.
Il existe toutefois, dans les œuvres hippocratiques (1), des principes qui ne reposent que sur des hypothèses gratuites, qui n’ont aucun rapport avec l’observation des faits, et qui ne sont d’ailleurs qu’une reproduction des idées émises par les anciens philosophes ; tels la croyance aux jours critiques, aux effets des nombres, particulièrement du nombre septénaire; enfin Hippocrate attribuait à un pouvoir occulte, divin, l'origine de toutes les maladies (2).
L’aliénation mentale reconnaissait pour lui trois causes principales : la bile, la pituite et le souffle ou les esprits. Il faisait constituer le traitement uniquement dans la purgation.
Les philosophes qui suivent Hippocrate, quittent la route tracée par le médecin de Cos ; ils laissent de côté l’observation, qui est en médecine la base la plus solide, et se livrent à la dialectique et aux spéculations les frivoles. On entasse les unes sur les autres les discussions les plus subtiles et les hypothèses les plus déraisonnables.
Platon admettait, comme Pythagore et ses disciples, deux âmes distinctes ayant chacune un siège différent. L’une, l’âme raisonnable, était placée dans la tête ; l’autre, l’âme sensible, d’où dérivaient les passions, avait pour siège le cœur. L’air ambiant contenait un principe subtil, l'éther, qui se rendait par des voies particulières jusqu’au cœur pour lui communiquer le mouvement.
Pour trouver quelques notions exactes sur l’aliénation mentale, il faut arriver au commencement du christianisme, et se transporter à Rome.
Celse, qui vivait sous le règne de Tibère, étudie assez longuement l’aliénation (3). Il établit trois genres de délire, insania : l’un aigu, accompagné de fièvre ; une seconde espèce caractérisée par de la tristesse; enfin une troisième espèce qui a pour symptômes les vains fantômes qui assiègent l’esprit du malade, c'est-à-dire les hallucinations et le délire de l’intelligence. On voit déjà, dans cette distinction, les éléments d’une observation pratique.
Il donne des conseils sur les moyens à employer pour rectifier les
(1) Hippocrate, CE uvres complètes, trad. Littré. Paris, 1839-1861.
(2) Dict. des sciences mêd. en GO vol., t. X, p. 110.
(3) Celse, De remedica, cur. P. Fouquier et F. S. Ratier. Paris, 1823.
fausses croyances des aliénés et sur l’emploi alternatif de la bienveillance et de la sévérité. 11 recommande, en outre, les exercices du corps, comme l'un des moyens les plus efficaces pour combattre les maladies de l’âme.
Arétée, de Cappadoce, vers la fin du ier siècle de notre ère, est l'un des auteurs anciens qui se sont occupés d’une manière plus directe des différentes parties de la médecine mentale. 11 donne de la manie une description assez exacte ; il fait des remarques sur la disposition de cette maladie aux rechutes, sur l’excitation cérébrale qui la constitue et l’exaltation qu’elle imprime dans quelques circonstances aux facultés intellectuelles. Il distingue I hypochondrie de la mélancolie. Il décrit une variété de délire qu’on observait à cette époque, et qui était analogue à la folie des flagellants. Ces malades, dont parle Arétée, se fustigeaient avec violence dans le dessein de se rendre agréables aux dieux; le son de la flûte avait surtout le privilège de les rendre à la raison.
Cælius Aurelianus, qui naquit peu de temps avant Galien, résume les caractères qui distinguent le délire placé sous la dépendance de la fièvre de celui qui caractérise la folie; il expose d'une manière remarquable les principaux symptômes de la manie; il fait connaître quelques-uns des signes physiques que l’on peut remarquer dans les diverses espèces d’aliénation ; enfin il donne quelques indications sur l’emploi du traitement moral.
La description de l’aliénation par Arétée, le traitement de cette maladie formulé par Cælius Aurelianus sont, bien certainement, le dernier mot de l’ancienne médecine sur les affections mentales.
Galien (150 ap. J.-C.) (1), recherche dans l’humorisme la cause prochaine de la manie. 11 distingue plusieurs espèces de mélancolies : une mélancolie nerveuse dépendant des maladies du cerveau, une autre occasionnée par le mauvais état des viscères du basventre, etc. Le transport de la pituite dans la substance cérébrale détermine la mélancolie ; quand c’est la bile noire qui abonde dans la tète, elle donne lieu à la fureur, au délire maniaque. 11 considère du reste le cerveau comme étant à la fois le foyer des mouvements volontaires, de l'intelligence, du sentiment et de la mémoire.
La science rétrograde, dès ce moment, et la médecine ne trouve bientôt plus qu'une longue période d’ignorance et de barbarie.
« Pendant seize siècles, dit Pinel, Galien exerce un empire absolu, une sorte de culte superstitieux sur presque tous les hommes qui se sont occupés de médecine en Europe, en Asie, en Afrique. »
Mais, au lieu de continuer ses travaux anatomiques sur le système nerveux, ses successeurs s'attachent de préférence à ses vues théori-
(I) Galien, Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales, trad. par Daremberg. Paris, 185 J- 1859.
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ques et négligent les faits pratiques contenus dans ses livres; et l'on vit pendant tout ce temps ce code systématique, dans lequel était enfermée la science des maladies, régner sans conteste, sans que personne osât s’élever contre les doctrines du médecin de Pergame.
Après Galien, ce ne sont plus que discussions humoristiques, hypothèses absurdes sur les ferments, l'àcreté des humeurs, le bouillonnement des esprits, la bile noire, la bile jaune, etc.
La médecine arabe, telle qu'elle fut cultivée après Mahomet (622 de l’ère chrétienne) ne fut, elle aussi, qu’un mélange de vaines théories et d’une polypharmacie des plus empiriques. Les Arabes, sans admettre les idées superstitieuses qui régnaient déjà dans l’Occident, s’abandonnèrent à d’autres croyances non moins absurdes et plus en rapport avec leur goût pour le merveilleux. La médecine, jointe à l’astrologie, à la croyance aux amulettes, aux talismans, devint chez eux la source des idées les plus singulières. Possesseurs de remèdes aromatiques et actifs des Indes, ils s’occupèrent de les préparer sous les formes les plus nombreuses et les plus bizarres. Ils ont été quelquefois de bons observateurs; on leur doit la description de la variole dont les ravages désolèrent plusieurs contrées, de la rougeole, de l’éléphantiasis, du zona ; mais ils se sont peu occupés de médecine mentale. Cependant ils ont décrit 1 hypochondrie sous le nom de mirachia , ils ont aussi parlé d’une sorte de mélancolie. Abenzoar cite l’exemple d’une femme atteinte de mélancolie qui avait l’idee fixe qu’elle était morte.
La folie au moyen âge. — C’est surtout pendant le moyen âge qu’on voit surgir les doctrines les plus étranges, les plus contraires à l’esprit d’observation, et qui ont eu pour conséquences un effrayant développement de folies religieuses.
« La croyance aux démons, dit Flemming, domine pendant plusieurs siècles toutes les imaginations; les couvents qui couvrirent l’Europe entière contribuèrent à la propager, et les moines, qui prêchaient la crainte du diable, y croyaient réellement eux-mèmes, et le craignaient plus que les autres. On comprend, dès lors, comment l’observation des maladies mentales, non seulement fut séparée de la médecine, mais soustraite aux méditations des savants. Il n’y avait rien de commun entre le corps et l’âme malade.
» 11 ne s’agissait plus de remède à appliquer, mais de purifications, de macérations, d’exorcismes. C'est pourquoi les médecins du moyen âge ne font aucune mention, dans leurs écrits, des maladies mentales, ou du moins n’en parlent que d’une manière superficielle (1). »
C’est à cette époque aussi que se développent, avec la plus grande
(1) C. Fr. Flemming, Pathologie und Thérapie der Psychosen. Berlin, 1859.
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intensité, les épidémies intellectuelles et convulsives dont Calmeil nous a retracé l’histoire (1).
Vers la fin du xivc siècle, on voit déjà régner une épidémie de démonolàtrie qui s’étend particulièrement dans la Haute-Allemagne. Dans le pays que baigne le Rhin, de Mayence à Cologne, quarante et une femmes, convaincues d’être possédées du démon, furent condamnées au supplice du feu.
Dans le seul district de Côme, en Lombardie, où le diable régnait en maître, on fit périr, sur les bûchers préparés par les soins des frères de Saint-Dominique, plus de mille personnes, presque toutes femmes, qui avouaient hautement avoir un commerce charnel avec le diable (2). Dans le Languedoc, en 1577, près de 100 démonolâtres sont condamnés par le sénat de Toulouse à être brûlés vifs (3). On voit, au commencement du xviic siècle, cette folie épidémique se répandre dans vingtsept paroisses de notre pays qui forment aujourd’hui le département des Basses-Pyrénées. Les prisons se remplissent, les bûchers s’allument, et ces malheureux malades, roués de coups, livrés aux plus horribles supplices, ne sentent même pas la douleur à laquelle ils succombent; ils affirment encore, au milieu des tortures, savourer des jouissances inexprimables que la présence et le contact du diable peuvent seuls leur procurer.
Quelques couvents sont envahis par cette hystéro-démonopathie, particulièrement le couvent des ursulines de Loudun ; rien de plus curieux que la relation des singulières convulsions observées chez ces sortes de malades. On les voyait marcher pliées en deux, la tète appuyée contre les talons ; elles restaient des jours entiers immobiles et affectant les poses les plus extraordinaires; en même temps, elles faisaient entendre des cris, des hurlements qui n’avaient rien d’humain et qui les faisaient comparer à des bêtes féroces.
On comprend tout ce que pouvait avoir de pernicieux un spectacle pareil sur l'esprit de personnes nerveuses, impressionnables, dominées par les mêmes croyances superstitieuses, et surtout lorsque ces personnes étaient placées dans des conditions identiques d’existence, assujetties aux mêmes pratiques religieuses, aux mêmes règles de la vie claustrale. On sait que c’est en effet, dans de semblables circonstances, que l’on observe l’influence puissante de Limitation et la transmission d’une personne à d'autres, comme par une sorte de contagion, des mêmes accidents nerveux hystériformes. 11 existe là un fait d observation dont l’explication peut nous échapper, mais qui n est pas moins incontestable : c’est 1 influence de certaines person-
(1) Calmeil, De la folie considérée sous le point de vue pathologique , philosojohique, historique et judiciaire. Paris, I Si.'» .
(2) Calmeil, Ibid., t. Ier, p. 21!).
(3) Calmeil, Ibid., t. 1er, p. 28C.
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nés les unes sur les autres pour produire, à un moment donné, des effets identiques d’éréthisme nerveux et d’excitation cérébrale.
Comme le remarque d'ailleurs le Dr Lagardelle (1), les idées théologiques de l’époque dominaient alors la plupart des sciences naturelles. Les interprétations religieuses et surnaturelles venaient remplacer l'observation scientifique, même lorsqu'il ne s’agissait que de questions purement pathologiques.
Les philosophes, les théologues et les médecins des xvc et xvic siècles sont tous unanimes dans leur croyance à la sorcellerie ; Bodin, Boquet, Ambroise Paré (2), Fernel, entraînés par les idées du siècle, admettent sans contrôle toutes les interprétations surnaturelles dans les questions de pathologie cérébrale ; et ce n’est qu’à la Renaissance que les esprits, mieux éclairés, commencent à douter de ces principes qu’on avait érigés en vérités de premier ordre.
La folie au XVIe et au XVIIe siècle. — A la fin du xvi° siècle, les jurisconsultes Alciat, Montaigne, Leloyet, etc., osent enfin affirmer que la démonolàtrie est une maladie qui n’a rien de divin ou de diabolique.
Au xvne siècle, l’esprit humain semble se régénérer sous le souffle puissant des idées nouvelles, et surtout sous l'influence des conceptions admirables et des brillantes découvertes des Bacon, des Descartes, des Leibnitz, etc.
Les idées philosophiques produisent bientôt d’immenses résultats et impriment aux sciences médicales, en particulier, un élan considérable. La pathologie mentale commence enfin elle-même à s’asseoir sur des bases plus solides (3).
Traitement des aliénés aux différentes époques. — On doit se demander quel a été, à ces diverses époques, le sort réservé aux individus atteints d’aliénation mentale; quels soins leur ont été donnés ; si des mesures parliculières ont été prises à leur égard. Nous ne possédons sous ce rapport que des données tout à fait incertaines.
Si l’on consulte les anciens auteurs, on peut croire qu’il a dû exister, même dans les temps les plus reculés, des endroits où ont été réunis les aliénés. M. le docteur Bonnet fait remarquer, avec raison, qu'il y a lieu de penser, d’après les détails fournis par Soranus et son fervent disciple Cælius, qu'il y avait au ier siècle de notre ère des endroits où les fous étaient réunis; ces auteurs n’auraient pu décrire pareillement la maladie, et laisser des préceptes aussi pratiques, si l’expérience n’était venue à leur aide (4).
Les idées les plus erronées et souvent les plus superstitieuses, nous
(1) Lagardelle, Folie ambitieuse, 1870.
(2) A. Paré, Œuvres complètes, édit. Malgaigne. Paris, 1840.
(3) Lagardelle, op. cit.
(4) Bonnet, Revue rétrosp. [Ann. méd. psych., 1863, p. 25).
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l'avons vu, avaient cours sur la folie; l’aliéné était considéré tantôt comme un objet de vénération, tantôt comme un objet de répulsion; il devait naturellement subir les conséquences funestes de ces fausses croyances. Jusqu’au commencement de notre siècle, lorsqu'il devenait une cause de trouble pour la société, on ne savait que le jeter dans des cachots infects.
L’opinion que la folie venait des dieux était, ainsi que le remarque Esquirol, populaire dans les temps anciens. Aux deux extrémités de l’Égypte il y avait des temples dédiés à Saturne, où les monomaniaques se rendaient en foule, et où des prêtres secondaient la guérison de ces malades. « Jamais peut-être, dit Pinel, on n’a déployé dans ce but, ù un plus haut degré, toutes les ressources industrieuses des arts, les objets de pompe et de magnificence, les plaisirs des sens, l’ascendant puissant et les prestiges du culte (1). »
« Avec le christianisme, ajoute Esquirol, le délire des fous changea de caractère; ils ne se montraient plus couronnés de fleurs, se disant inspirés des dieux; ils devinrent plus malheureux. Frappés de terreur, ils s’enfonçaient dans les lieux solitaires, errant sur les tombeaux, et criant qu'ils étaient au pouvoir du démon. On ne les regardait plus comme les favoris des dieux, on les traita comme des victimes de la puissance des esprits malfaisants. Il y eut des lieux consacrés au culte qui acquirent une grande célébrité pour la guérison des possédés. Telle est la singulière colonie établie de temps immémorial à Gheel, en Belgique, où l’on se rendait, même encore dans les derniers temps, pour obtenir la guérison des insensés par l’intercession de la sain le Nymphéa. »
En 1:207 ou 1209, fut fondé, à Paris, le couvent pour la rédemption des captifs. Saint Mathurin, patron de ce couvent, jouissait longtemps avant cette époque d’une grande renommée pour la guérison de ces malades.
Le docteur Ilaldat a publié un mémoire sur la guérison des aliénés opérée de tout temps par les curés de la paroisse de Bonnet, village des Vosges. De tout temps aussi on a conduit, dans l’église de Castel- Sarrazin, petite ville du Haut-Languedoc, des fous pour y être exorcisés et guéris par les desservants de cette église. Autrefois, à Besançon, la (ête du Saint-Suaire était célèbre par le concours nombreux d aliénés, sous le titre de monomaniaques, qu’on amenait de très loin pour être guéris, dans 1 idée que le démon ne pouvait manquer d’être chassé du corps des possédés par cette cérémonie religieuse.
Les documents qui précèdent ne nous font pas savoir, dit Esquirol, si les fous étaient enfermés; ils ne nous apprennent pas comment ces malheureux étaient logés, servis et traités. Ce n’est qu’en Orient qu’on découvre la première notion sur la séquestration des aliénés.
(I) Esquirol, Des maladies mentales. Paris, 1838, t. II, p. 433.
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D'après Léon l'Africain, qui donne la nomenclature des divers hôpitaux existant dans la ville de Fez, pendant le viic siècle, il y avait, dans cette ville, un quartier spécial pour les fous, qui étaient enchaînés. Il ne reste d'autres traces, à cet égard, ni dans les temps antiques ni dans les temps modernes, et ce n’est que vers le commencement du xvu° siècle qu’on s’occupe de ces infortunés d’une manière particulière. En 1657, on comptait dans les Petites-Maisons de Paris quarante-quatre fous déclarés incurables, retenus dans autant de cellules. Un arrêt du parlement de Paris, du 7 septembre 1660, ordonne que l'Hôpital Général serait pourvu d’un lieu pour renfermer les fous et les folles.
« Dans beaucoup de provinces, les aliénés étaient placés dans des maisons religieuses, souvent confondus avec des libertins et des mauvais sujets ; plusieurs congrégations religieuses tenaient de véritables pensionnats de fous, etc. (1). »
Les administrations hospitalières étaient alors uniquement composées de personnes attachées aux congrégations religieuses ; ce n’est que plus tard, au fur et à mesure que l’administration gouvernementale se développe, qu’on voit l’administration hospitalière faire elle-même des progrès. Ainsi, en 1606, le gouvernement central pose dans une ordonnance, certains principes pour remédier à divers abus qui s’étaient établis dans les corporations religieuses.
L’Angleterre, d'après Krafft-Ebing, serait le premier pays où l’on ait essayé le traitement des aliénés dans des asiles spéciaux. L'asile de Saint-Lukes fut créé à Londres vers le milieu du xvme siècle et le succès de cet établissement décida les quakers à fonder pour leurs coreligionnaires une maison de retraite à York.
Les établissements consacrés au traitement des aliénés sont, en définitive, des institutions qui datent des temps modernes ; jusque-là les aliénés avaient été, comme nous l’avons dit, séquestrés dans des infirmeries, confondus avec toutes espèces d’individus, souvent des malfaiteurs et des libertins incarcérés pour diverses raisons ; quelques-uns se trouvaient recueillis dans des corporations religieuses ; le plus grand nombre, livrés à eux-mêmes, erraient dans les villes et les campagnes, exposés à toutes les causes préjudiciables à leur santé, qui venaient abréger leur existence.
Cet état de choses si regrettable ne devait pas tarder à se modifier sous 1'intluence des découvertes et des progrès scientifiques qui se produisirent au xvme siècle. L’étude des maladies mentales devait recevoir, elle aussi, une impulsion nouvelle et plus rationnelle.
Lorry, en 1765 (2), s’attache surtout à rapporter des faits rares et curieux, mais il confond dans une même description l’hystérie, l’bypo-
(1) Esquirol,t. II, p. 432 et suiv.
(2) Lorry, De melancholia et morbis melancholicis. Paris, 17G5.
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chondrie et la mélancolie. Tout un volume est consacré au traitement de ces maladies.
Vers la même époque, Cullen vient imprimer aux travaux sur l’aliénation une direction plus rationnelle. Ses recherches tendent à découvrir la cause prochaine de la folie, il l’attribue à une inégalité d’excitation dans les différentes parties du cerveau.
La folie au temps de Pinel et d’Esquirol. — C’est à Pinel, médecin de Bicètre, et à son illustre disciple Esquirol, que la science de l’aliénation mentale est redevable de l’impulsion considérable et des progrès remarquables qu'elle a réalisés depuis le commencement de ce siècle.
Pinel n’a point recherché la cause intime du délire dans l’aliénation ;
11 se borne à dire que ce délire a un caractère essentiellement nerveux; il s'est appliqué à résumer les symptômes caractéristiques de la folie et les causes qui peuvent contribuer à son développement : mais ce qui entourera son nom d’une gloire impérissable, ce sont les principes du traitement des aliénés, qu’il s’empresse de proclamer et d’appliquer. Depuis quinze cents ans, les malheureux, atteints d’aliénation, étaient enchaînés dans de sombres et humides cachots, exposés à la brutalité des gardiens chargés de leur surveillance. Grâce à ses efforts énergiques les chaînes tombent, et les malades ne tardent pas à reprendre leurs droits à l’humanité et à tirer le plus grand profit des soins qui leur sont donnés. Pinel, en proscrivant les violences et les mauvais traitements mis jusqu’alors en usage, pose en même temps en principe l’influence incontestable du traitement moral.
Broussais voulut, en 1828, appliquer sa doctrine de l’irritation à 1 examen de la folie (1). 11 combattit Pinel avec ardeur, et tous ceux qui ne voyaient dans cette maladie qu’un état nerveux. Pour cet esprit éminent et systématique, le délire résultait, chez les aliénés, d’un état inflammatoire plus ou moins aigu de l’organe cérébral. Cette théorie devait avoir pour conséquence fâcheuse l’abus des émissions sanguines.
Pinel et Esquirol peuvent être considérés comme les créateurs de la science mentale dans les temps modernes. Leurs doctrines régnent sans conteste depuis le commencement de ce siècle et, comme le fait remarquer J. Falret (2), elles ont servi de guide à trois générations uniquement occupées à en perfectionner les détails sans chercher à ébranler les hases sur lesquelles elles reposent.
La classification de Pinel comprenant la manie, la mélancolie et la démence, étaient des formes universellement admises; Esquirol y ajoute la monomanie, caractérisée par un délire partiel, limité ; elle est devenue depuis l’une de ses créations les plus contestées; il décrit les
(1) Broussais, De l’irritation de la folie, 2e édition. Paris, 1829.
G’ J- falret, Congrès international, 1891, et Études cliniques sur les maladies mentales et nerveuses. Paris, 1889.
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symptômes généraux de la folie, sépare les hallucinations des illusions qui sont dues à une interprétation absolument erronée d'une perception réelle. Son livre, écrit avec une clarté et un esprit d’observation remarquables, a imprimé à l’étude des maladies mentales l'impulsion la plus heureuse.
Époque contemporaine. — C’est alors qu’on voit surgir, tant en France qu’à l’étranger, une pléiade de médecins qui se distinguent par leurs recherches sur l’aliénation mentale : des progrès importants ne tardent pas à se produire.
La paralysie générale est créée par Esquirol, Bayle, Délayé et Calmeil (1822à 1820); elle n’est plus considérée comme une complication de certaines formes d’aliénation mentale étudiées par Esquirol sous les noms de monomanie , de démence aiguë ; elle devient une espèce nosologique à part, ayant ses caractères, son évolution, son pronostic, sa lésion anatomique, rattachée par Bayle à une méningite chronique, par Délayé et Calmeil à une phlegmasie chronique du cerveau et désignée par ces auteurs sous le nom de périencéphalite chronique.
La création de la paralysie générale constitue, selon J. Falret, la découverte la plus importante du siècle dans la médecine mentale.
B.-A. Morel crée plus tard, en 18G0,une nouvelle classification des maladies mentales(l). « Il croit, dit .1. Colard, avoir trouvé dans l’étiologie la vraie caractéristique des espèces nosologiques. La détermination du groupe des héréditaires est peut-être son plus beau titre de gloire. Il a démontré que certaines conditions d’hérédité produisent des dégénérescences (2) caractérisées par différents stigmates dans l’ordre physique et moral. Ces dégénérescences imprimeraient à la folie qui se développe aisément sur ce terrain, descaraclères et une évolution propres ». Cette classification étiologique, adoptée par quelques médecins, a été le point de départ de modifications importantes dans la médecine mentale.
Lasègue vient vers la même époque créer un type caractéristique, le délire des persécutions, signalant une catégorie d’aliénés, comprise jusqu’alors dans le groupe des mélancolies et des monomanies d'Esquirol. A ce type, il assigne comme signes principaux les troubles de la sensibilité générale, les hallucinations de l’ouïe et les idées fixes de persécution, nettement systématisées.
La figure de Baillarger domine au milieu de ces médecins iliustres ; non seulement il enrichit la science par des découvertes importantes, mais il fait pendant plus de vingt ans à la Salpêtrière un cours des maladies mentales, suivi par de nombreux auditeurs avides de s’ins-
(1) Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de T espèce humaine , Paris, 18,r>7, et Traité des maladies mentales. Paris, 1860.
(2) J. Cotard, art. Folie, in Dictionn. encyclop. de méd., p. 301, et Études sur les maladies cérébrales et mentales. Paris, 1891.
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truire dans une branche de la médecine que l’enseignement officiel semblait ignorer. Il est enfin le fondateur de la Société et des Annales médico-psychologiques. Ses recherches sur l’aliénation mentale sont nombreuses; on lui doil des études sur la structure de la couche corticale des circonvolutions cérébrales, sur la mélancolie avec stupeur, sur la folie circulaire, les hallucinations et les causes qui les produisent, l'influence sur leur production de l’état intermédiaire à la veille et au sommeil, d’importants travaux sur la paralysie générale, sur le crétinisme, etc.
« Ses écrits, dit le Dr Bouchereau (1), son enseignement marquent une époque brillante dans l’histoire de l'aliénation mentale ; il a été un des maîtres qui ont le plus honoré la psychiatrie ; ses idées jouissaient à l’étranger d’une autorité incontestable. »
Le même mouvement se produisait en Allemagne. L’excellent travail de Lasègue nous a fait connaître les idées principales qui régnèrent à cette époque et qui devinrent le point de départ des deux écoles allemandes dont nous parlerons plus loin. Heinroth, un des meilleurs élèves de Pinel, a été le représentant le plus distingué de l’école psychologique allemande. Il s’écarte des classifications adoptées par Pinel et Esquirol ; le principe fondamental qu’il admet repose sur la forme que présente le trouble psychique, l'exaltation, la dépression ou l’état mixte, de là les hypersthénies, les asthénies, les hyper-asthénies et suivant que l’âme, l’esprit ou la volonté sont atteintes, les Gcmüt/i, Geistes , Willens-Stôrungen (2).
Jacoby, le vigoureux partisan de l’école somatique allemande, dans son ardeur à chercher des lésions chez les aliénés, devint, on peut le dire, le fondateur de la folie sympathique. Il cherche, en effet, des lésions extracéphaliques pour justifier l’explosion de la folie, qui devient ainsi une simple manifestation des maladies organiques ; ses doctrines, dit le professeur Bail (3), représentées par le traité classique de Griesinger, sont généralement adoptées en Allemagne.
L’ouvrage de Griesinger eut un retentissement considérable ; la première édition parut en 1843, la seconde en 1861. 11 fut traduit en français par le D1 * 3' Doumic en 1864 et annoté par Baillarger. Il résume toutes les données scientifiques qui avaient cours en Allemagne. L’auteur est spiritualiste, mais sa psychologie repose essentiellement sur 1 observation clinique; son livre est une œuvre de science profonde et de haute philosophie.
Il divise en trois groupes les troubles qu'il appelle troubles élémentaires des maladies mentales. 11 les examine suivant qu’ils atteignent les trois facultés primordiales, l’intelligence, la sensibilité et la volonté,
(1) Bouchereau, Notice nécrologique sur M. Baillarger.
(?) I'archappe, Dict. des sc. méd., t. III, p. 29.
(3) Bail, Leçons sur les maladies mentales, p. 20.
HISTORIQUE
facultés principales d’où dérivent les manifestations de l’ordre moral et intellectuel. Mais, après avoir étudié à part ces troubles élémentaires considérés en eux-mêmes, il admet les groupes symptomatologiques par lesquels s’exprime d’habitude l’aliénation mentale et qui en constituent dès lors des types caractéristiques. 11 donne une description remarquable des formes particulières admises par les auteurs — la mélancolie, l’hypochondrie, la manie, la monomanie, la démence, la paralysie générale, etc.
Nous retrouvons en Belgique un des médecins les plus distingués, qui ont également exercé au commencement et au milieu de ce siècle une très grande influence et dont Brierre de Boismont a résumé dans une intéressante étude la vie et les écrits (1).
Guislain fut, comme Pinel, un réformateur ; le traitement des aliénés belges en était resté aux errements d’autrefois, ces malheureux ne trouvaient dans la plupart des établissements où ils étaient enfermés que cachots, chaînes et tourments : nulle part ne leur étaient prodigués les soins médicaux. Les difficultés à cette époque étaient grandes, car les corporations puissantes qui avaient les aliénés sous leur garde, convaincues qu’elles étaient immuables, ne voulaient ni changer leurs habitudes ni se soumettre à une surveillance légale.
Ces obstacles, dit Brierre de Boismont, n’eurent aucune influence sur Guislain ; grâce à ses efforts, le sort des aliénés est considérablement amélioré; il introduit parmi eux le régime de la loi et il élève dans sa ville natale un asile, qui porte son nom.
Ce médecin éminent présentait de remarquables aptitudes comme professeur ; son enseignement solide, marqué d’un cachet propre, sa parole facile, colorée, persuasive, captivaient au plus haut point l’attention de son auditoire. Il publie enfin un Traité sur l'aliénation mentale dans lequel il déploie ses rares qualités d’observateur. Il avait formé pour désigner les maladies mentales le mot phrénopathies, et caractérisait ainsi les espèces d’aliénation : mélancolie phrénalgie , manie hyperphrénie, extase phrénoplexie, délire idéophrénie, démence aphrénie.
Ces types élémentaires, en se combinant entre eux, donnaient les formes composées, binaires, ternaires, quaternaires; les polyphrénopathies, les polymélancolies, qui pouvaient à leur tour se subdiviser à l’infini. Cette classification était compliquée, difficile à comprendre pour l’étude des variétés, mais Guislain s’était attaché à l'indiquer plutôt qu’à la suivre.
Nous avons rapidement passé en revue les hommes qui ont le plus puissamment contribué aux progrès de la science des maladies mentales ; nous retrouverons dans le cours de cet ouvrage beaucoup d’autres auteurs qui ont publié sur l’aliénation mentale d’importantes études.
(1) Brierre de Boismont, Joseph Guislain. Paris, 1867.