MÉLANCOLIE AVEC CONSCIENCE. — MÉLANCOLIE SANS DÉLIRE
Dans cette forme mélancolique, le début est marqué par une dépression, une tristesse sans motif, par un sentiment douloureux d’impuissance intellectuelle et physique.
Le malade ne peut plus se livrer à ses occupations habituelles : tout lui déplaît, lui répugne ; il refuse de sortir, s’enferme dans son appartement, reste couché parfois pendant des journées entières. Il a conscience de cet état anormal et cherche, mais vainement, à réagir contre la torpeur qui l'envahit, contre les craintes chimériques qui l’obsèdent. Souvent il explique sa situation d’esprit par un traumatisme moral récent, par une perte d’argent, un chagrin ; mais il avoue
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lui-même qu’il devrait mieux supporter cette contrariété ; il craint de devenir aliéné.
Sousl’influence de ces sentiments pénibles, il lui arrive fréquemment de concevoir des idées de suicide, qu’il combat tout d'abord, mais qui trop souvent s’imposent à lui; il peut avoir aussi des impulsions à l’homicide, contre lesquelles il se raidit de toute l’énergie qui lui reste encore. Mais le médecin doit toujours se souvenir que, sous son apparente bénignité, la mélancolie avec conscience est une affection redoutable par les impulsions homicides et suicides quelle comporte; il retiendra ce conseil donné par le Dr Schüle : « 11 ne faut jamais se fier à un mélancolique ».
La dépression mélancolique se manifeste le plus souvent sous la forme d'accès de durée assez courte, mais se reproduisant à intervalles plus ou moins longs. 11 est donc difficile d’espérer une guérison définitive.
§ 3. — MÉLANCOLIE NOSTALGIQUE (HEIMWEH).
La nostalgie, que l’on a appelée longtemps et que beaucoup de personnes appellent encore aujourd’hui « maladie du pays », est caractérisée par le besoin impérieux qu’éprouvent ceux qui en sont atteints de retourner dans leur pays, de revoir les lieux qu’ils ont habités dans leur enfance.
Lorsque ce besoin ne peut être satisfait, il en résulte un état de tristesse et d'ennui qui mine chaque jour l’existence.
La nostalgie (vo<rroç, retour; àXyoç, souffrance) n’est le plus souvent qu’une simple variété de la mélancolie; dans quelques cas, elle constitue un état véritable d’aliénation mentale.
Celte affection est rare, elle tient à des causes spéciales et n’a été observée que dans des conditions tout à fait exceptionnelles; nous ne devrons donc pas nous y arrêter longuement.
Pinel, Larrey, Bucknill en Angleterre, et plus récemment le DrBenoist de La Grandière (1) ont publié sur ce sujet des détails intéressants.
Étiologie. — De toutes les professions, l’état militaire est celle qui paraît disposer le plus à la nostalgie; cette affection peut même quelquefois avoir le caractère épidémique, ainsi qu’on a pu l’observer chez les conscrits d’un même département incorporés dans le même régiment. En temps de paix on la rencontre particulièrement dans les garnisons où les soldats sont livrés à eux-mêmes, car l’oisiveté est une des causes qui en favorise le plus le développement; les prisonniers de guerre fournissent surtout, sous ce rapport, de nombreuses victimes.
Dans l’espace de six ans, de 1820 à 1826, on n’aurait pas observé
(I) Benoist de La Grandière, Nostalyie, 1873. Dagonet. — Maladies mentales.
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moins de quatre-vingt-sept soldats dans l'armée française qui auraient succombé à la nostalgie. Les hommes jeunes et habitant la campagne sont plus sujets à cette affection que les hommes âgés et accoutumés à l’existence des villes. On remarque aussi que les habitants des montagnes, comme les Suisses et les Uighlanders, sont facilementatteints de langueur et de nostalgie lorsqu'ils quittent leur pays.
On a encore observé que les habitants des contrées froides, humides, étaient les plus prédisposés aux impressions morales qui donnent naissance à cette affection. Larrey a trouvé que les troupes levées chez les Hollandais et les Suisses lurent précisément celles qui, pendant la désastreuse campagne de Moscou, eurent le plus grand nombre de soldats victimes de cet état morbide du cerveau.
Symptômes. — Les facultés mentales sont les premières atteintes, chez les personnes qui souffrent de nostalgie. L'exaltation de l’imagination et les illusions sont les premiers signes qui apparaissent. L’idée du pays natal se présente à l’esprit des malades avec une vivacité extrême, et comme dans une sorte de mirage.
Cet état d’excitation cérébrale est accompagné, au début, de symptômes physiques correspondants. Le pouls s’accélère, les conjonctives sont rouges; il existe en même temps de la constipation, et un sentiment général d’oppression et de lassitude qui porte le malade à pousser de fréquents soupirs et à se coucher par terre. 11 est incapable de fixer son attention, sa conversation est à peu près incohérente.
A une période plus avancée, l’affaissement moral ne tarde pas à se manifester avec des caractères de plus en plus marqués, et à amener une influence correspondante sur les fonctions de l’organisme, et particulièrement la diminution des forces.
L'attitude réservée et taciturne du nostalgique fait un singulier contraste avec ses habitudes antérieures. Avec sa gaieté, le malade perd son énergie, il pleure facilement; les occupations auxquelles il se livrait autrefois avec plaisir n’excitent plus en lui que l’indifférence et le dégoût. Son idée fixe le poursuit et le domine constamment; le sentiment douloureux qui l’oppresse ne lui laisse aucun repos, les larmes sont impuissantes à l’apaiser; il tombe dans le découragement, et tout ce qu’il avait de vigueur s’éteint peu à peu ; il reste inerte dans son lit. Si on lui parle de son pays, si on lui fait entrevoir la possibilité d'un prompt retour dans ses foyers, on voit alors son visage pâlir et rougir alternativement, un éclair de joie mal comprimé brille dans ses yeux, des soupirs soulèvent sa poitrine, le cœur accélère ses mouvements, et si l’on pose alors le doigt sur le pouls, on le sent s’animer et bondir instantanément.
Ce trouble, que le malade ne peut maîtriser, est l’aveu ou plutôt l’explosion de la nostalgie vraie.
Malgré la méditation profonde et exclusive qui l’absorbe, ajoute
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Benoist, son intelligence est restée jusque-là intacte et sa raison, qui n’a pas fléchi, apprécie à sa juste valeur la situation pénible dans laquelle il se trouve et dont tous ses efforts ne peuvent le faire sortir.
Au fur et à mesure que les forces se dépriment, les mouvements deviennent lents, pénibles, incertains; l’anémie survient rapidement; le visage est pâle ; les yeux enfoncés dans leurs orbites sont ternes et inanimés; une expression de stupeur et d'hébétude se répand sur la figure; la peau devient sèche et terreuse, les muqueuses se décolorent, et toutes les sécrétions sont plus ou moins troublées. Le pouls est petit, souvent irrégulier, quelquefois plus lent qu’à l'état normal; les mouvements respiratoires sont insuffisants; l’appétit languit, se perd, et l’assimilation n’a lieu que d'une manière incomplète; le dépérissement qui en résulte ne tarde pas à faire de rapides progrès.
Si l’affection s’aggrave, la fièvre hectique que Larrey a désignée sous le nom de phthisie sèche des mélancoliques, la tuberculose, ne tarde pas à se manifester et les malades expirent dans le dernier degré du marasme. Quelquefois des idées de suicide se manifestent, mais cette complication est relativement rare.
On comprend que la nostalgie soit une cause prédisposante de lésions plus ou moins graves et qui deviennent à leur tour une complication.
Sous le nom de nostalgie aiguë, Larrey a particulièrement décrit une affection qui sévissait sur des soldats suisses appartenant à la garde royale, et qui était caractérisée par des accidents cérébraux plus ou moins aigus, et la paralysie partielle de quelques organes; mais quelques-uns des cas rapportés par ce médecin paraissent se rattacher à la méningite cérébro-spinale.
La nostalgie confirmée est toujours une affection grave ; si elle guérit sûrement par la satisfaction du délire qui en est le principe, elle peut devenir mortelle lorsqu'on ne peut la satisfaire en rendant à leur pays et à leur famille les malheureux quelle a frappés.
Si, comme nous l’avons dit plus haut, elle ne constitue pas uu état véritable d’aliénation mentale, elle y mène lentement. Quelques variétés de la lypémanie présentent, au point de vue de 1 affaissement moral et de l’anéantissement de la volonté, plus d un point de ressemblance avec la nostalgie; seulement cette dernière peut disparaître pour ainsi dire instantanément, avec la cause qui 1 a lait naître.
Si le retour au pays ne peut être réalisé, on comprend que tous les moyens d’ordre moral doivent être employés pour le soulagement du malade; il faut chercher à fortifier et à stimuler les fonctions organiques; il faut trouver à l’individu des occupations, du travail, et entretenir dans son esprit l'espoir de revoir bientôt sa famille et tout ce qui lui est cher.
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