‹ Traité des maladies mentalesChapitre 43 sur 115 · S 3. — MÉLANCOLIE AVEC EXCITATION. — MELANCHOLIA AGIT ATA · texte numérisé non relu

S 3. — MÉLANCOLIE AVEC EXCITATION. — MELANCHOLIA AGIT ATA

Les mélancoliques peuvent présenter une excitation considérable et

(1) Voir Sentiment de la personnalité, p. 85, 8G et 87.

(2) J. Dagonet, Iiullet.de méd. ment, de Belgique , 1891, p. 200.

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parfois furieuse; elle est précédée d'une période d’inquiétude inexpliquée, avec insomnie persistante. Parfois cette agitation est momentanée, mais souvent elle domine tout le délire, et persiste pendant toute la durée de l’affection mentale. Ces malades gémissent, pleurent, crient, se plaignent douloureusement et sans trêve; ils souffrent d’une angoisse extrême, accompagnée d’une sensation très pénible partant de la région précordiale. Cette angoisse ressemble tout d’abord à un vertige intellectuel, et le malade ne peut la définir; mais plus tard, il la rattache à ses idées de culpabilité, et l’explique par la crainte d'une catastrophe, d’un châtiment céleste, etc. Le pouls est précipité, la respiration rapide et superficielle; l’insomnie est constante; les alimenta sont très souvent repoussés; l’amaigrissement est rapide et en peu de temps ces malades arrivent à ressembler à des squelettes.

Cette forme ressemble beaucoup à un accès maniaque; elle s’en distingue par le petit nombre d’idées émises par le mélancolique, toujours préoccupé exclusivement de sa douleur et de ses motifs de crainte et par la persistance du sentiment douloureux. Les impulsions à l'homicide et au suicide sont très fréquentes.

La mélancolie avec excitation s'observe souvent chez des individus atteints de lésions cardiaques. Elle se termine par la guérison après diminution progressive des symptômes, ou après des alternatives de périodes tranquilles et d'agitation; ou bien par le passage à la mélancolie chronique, se compliquantdanscertains cas d'idées de grandeur.

§ G. — MÉLANCOLIE AVEC STl’PEUR ( Melancolia attonita ; Iûilatonie ).

(Voy. chapitre Stupidité.)

§ 7. — MÉLANCOLIE HYPOCHONDRIAQUE.

On a désigné sous le nom d ' hypochondrie deux maladies parfaitement distinctes, l’une l’état hypochondriaque, état nerveux de Sandras, hypochondrie simple , dans lequel persiste l'intégrité des facultés intellectuelles; l’autre constituant une véritable forme d’aliénation mentale avec ses hallucinations, ses idées fausses, ses interprétations délirantes et que Marcé a décrite (1) sous le nom de monomanie hypochondriaque .

Sans doute il est difficile, dans quelques cas, de distinguer la limite qui sépare ces deux affections; mais cette difficulté, qui doit être l’objet d’une appréciation particulière, ne doit pas, par cela même, devenir une cause de confusion.

Nous nous occuperons seulement de la forme d’aliénation, à laquellenous conserverons le nom de mélancolie hypochondriaque.

L'hypochondrie doit être alors considérée comme une variété de mélancolie ; elle a pour caractère principal une préoccupation exagéréeet incessante de l’individu au sujet de sa santé.

(1) Marcé, op. cit., p. 371.

PATHOLOGIE SPÉCIALE

Celte affection, d’après Michéa, est une des nombreuses espèces de la monomanie triste ou de la lypémanie ; elle consiste dans une méditation exagérée sur un mal physique, en d'autres termes, dans la terreur extrême d’être affecté de maladies qu’on juge dangereuses, incurables, susceptibles de conduire au tombeau. C’est une disposition particulière, qui ramène constamment les individus à s’occuper de leur santé, à chercher à lire au fond d'eux-mêmes ce qui s'y passe pendant les opérations de la vie matérielle. Cette préoccupation constante de soi-même finit par procurer à l’individu des sensations qu’il n'éprouve pas, et par lui faire croire qu’il est réellement ce qu’il redoute d'être.

Ces malades font le désespoir des médecins, qu’ils poursuivent sans cesse pour avoir l’explication de leur maladie, et la fortune des charlatans dont ils sollicitent les remèdes.

Symptômes. — L’invasion de l’hypochondrie est ordinairement lente, graduée; elle présente des signes précurseurs qui se caractérisent de plus en plus. Le malade se montre irritable, il s’isole ; le travail lui devient difficile ; il ne prend plus aucun goût aux plaisirs, aux distractions qui l’attiraient. Il est inquiet, préoccupé, et commence à éprouver des craintes à propos de sa santé; il inspecte minutieusement ses organes ; il examine attentivement ses déjections ; il observe scrupuleusement toutes les règles de l’hygiène ; il recherche avidement les livres de médecine, et éprouve le plus vif désir de converser avec des médecins ; puis les symptômes se formulent d'une manière plus nette.

Au point de vue physique, nous trouvons les caractères suivants : la figure est jaunâtre ; les conjonctives sont ordinairement injectées; le regard est sombre, farouche, inquiet, interrogateur; le malade cherche àlire sur la physionomie du médecin l'impression que lui cause le récit de ses souffrances. 11 est sujet à des bourdonnements, à des tintements d’oreilles ; la tête est chaude ; les extrémités souvent refroidies. Le sommeil est troublé, interrompu par des cauchemars.

Il existe une sensibilité anormale, une hyperesthésie plutôt apparente que réelle ; le malade ne peut supporter ni le froid ni le chaud ; le moindre contact, la douleur la plus insignifiante lui cause une surexcitation extraordinaire ; cependant il souffre volontiers et avec courage toute opération qui peut avoir pour but de l’affranchir de ses continuelles inquiétudes. Il est nonchalant, comme engourdi.

L’appétit est conservé ; souvent même les hypochondriaques mangent avec voracité ; mais la digestion est paresseuse, et donne lieu à une recrudescence des sensations morbides. Le malade devient plus sombre après les repas ; il est sujet au météorisme et à des flatuosités qui renouvellent ses angoisses et provoquent des accès de suffocation

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et des battements de cœur; on peut alors remarquer une voussure et une sensibilité anormale de l’épigastre.

La miction est ordinairement fréquente et peu abondante; l'urine est claire et limpide, son poids spécifique est constamment diminué; ces anomalies paraissent être moins prononcées le matin que le soir et dans la journée.

Au point de vue moral, on observe des symptômes caractéristiques; le malade éprouve des inquiétudes continuelles au sujet de sa santé; son attention est toujours concentrée sur les mêmes idées, et toutes ses facultés sont tendues vers le même objet, c’est-à-dire la recherche de la nature de sa maladie. Rien ne peut lui enlever la conviction qu'il est atteint d’une affection grave qu’il qualifie d’extraordinaire; ces idées absorbent toute son attention et le rendent profondément égoïste.

Il prétend éprouver un nombre infini de sensations pénibles qui ont pour siège les parties du corps les plus différentes et souvent les plus inattendues. Ses idées sont très mobiles, et ses actes présentent une sorte d'indécision et même de contradiction. Il semble prêta suivre les conseils qu'on lui donne, et les rejette l'instant d’après. Les hypochondriaques viennent eux-mêmes réclamer un traitement spécial dans une maison d’aliénés, et à peine sont-ils installés, à peine a-t-on donné satisfaction à leur désir le plus ardent, qu’ils veulent de suite changer le traitement qu’eux-mèmes avaient demandé avec instance et quitter une maison où tout leur devient presque aussitôt à charge. Ils sont sujets à des illusions et à des hallucinations de diverses sortes qui, toutes, se rapportent à la nature même de leurs conceptions délirantes. Toujours à la recherche d’une médication particulière, tantôt ils suivent un régime trop stimulant, tantôt trop débilitant ; ils font un emploi intempestif de médicaments, et, par les absurdes moyens auxquels ils ont recours, ils sont eux-mêmes, quelquefois, la cause du trouble qu’ils éprouvent dans les fonctions de la digestion, de la circulation, de la respiration, etc. Nous devons ajouter qu’ils présentent des idées de suicide, mais qu'il leur arrive rarement de les mettre à exécution.

« Quand l’hypochondrie se développe chez un neurasthénique ou un héréditaire, dit Schüle, on voit se produire dans ces intelligences inquiètes et tourmentées une foule d’idées obsédantes avec ou sans délire du toucher; on observe en même temps des vertiges intellectuels, de l'agoraphobie. »

Degrés, périodes. — Dubois (d’Amiens) (1) admet trois périodes ou pour mieux dire trois degrés de la maladie.

A un premier degré les malades sont tourmentés par la crainte d'être atteints de certaines affections graves; ils se palpent, s exami-

(1) Frédéric Dubois, Histoire philosophique de l'hypochondrie et de l hystérie.

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nent; ils lisent avidement des livres de médecine ; ils ont des anxiétés morales et font un emploi intempestif des médicaments.

On trouve, à une seconde période, le développement de troubles nerveux variés; du côté des voies digestives: dysphagie, gastralgie, entéralgie, constipation, etc. ; pour les organes de la respiration et de la circulation : palpitations, dyspnée, battement des artères, etc.; pour les organes des sens : bourdonnements, détonations, éblouissements, etc. ; enfin on rencontre d’autres sensations générales : inertie, accablement, faiblesse, sueurs, douleurs vagues, entrave subite à l'exercice des fonctions intellectuelles, etc.

A une troisième période, à un degré avancé de l’afTection,on observe l’inflammation chronique et la dégénérescence de divers organes; des lésions organiques variables ayant surtout pour siège les voies digestives; de là des symptômes nombreux et graves, en rapport avec la nature de l'affection.

Variétés. — Brachet admettait plusieurs variétés d’hypochondrie : dans l’hypochondrie gastrique , on rencontre des symptômes de dysphagie, de gastralgie, les malades ont des aigreurs, des ardeurs plus ou moins vives; ils éprouvent une tension de la région de l’estomac, etc.

L’hypochondrie est dite cérébrale lorsque les accidents prédominent du côté du cerveau. Les malades sont d’une irritabilité, d'une susceptibilité extraordinaires ; tout leur cause un agacement nerveux ; iis se bouchent les oreilles, se ferment les yeux ; ils restent immobiles, cherchent à se soustraire au bruit, à la lumière ; ils sont tourmentés par une céphalalgie plus ou moins intense ; ils se plaignent que leur cerveau est gelé, liquéfié, réduit en bouillie, etc. Ils ont peur de la mort, et, par une contradiction étrange, ils l’invoquent souvent comme seul moyen d’en finir avec leurs éternelles douleurs.

L’hypochondrie est cutanée lorsque les fonctions de la peau sont troublées, et qu’il existe de ce côté des sensations anormales; elle est spinale lorsque la moelle épinière semble principalement souffrir.

Elle parait avoir quelquefois envahi tout le système ganglionnaire; elle donne lieu alors à des symptômes particuliers, tels que des battements dans diverses parties du corps, particulièrement à l’épigastre, palpitations du cœur, arrêt momentané des pulsations; le battement épigastrique est quelquefois si fort que l’on pourrait croire à un anévrysme siégeant sur l’une des branches du tronc cœliaque. Sécrétions difficiles, particulièrem ent de la salive, de la bile, du mucus intestinal ; développement de gaz ; anomalies de la nutrition, etc.

Pronostic. — L’hypochondrie est toujours une affection grave, de longue durée, et, lorsqu’elle vient à guérir, elle laisse ordinairement une disposition fâcheuse aux récidives.

Les idées délirantes peuvent se mêler à des idées de persécution et former un délire systématisé à évolution chronique (une Verrücktheit

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suivant l’expression des auteurs allemands) ou produire des périodes de stupeur, etc.

On comprend que le pronostic varie suivant la nature même des circonstances qui auront favorisé ou accompagné le développement de cette maladie; ainsi elle peut tenir à une disposition rhumatismale, goutteuse, et elle empire quand ces dispositions pathologiques s’aggravent elles-mêmes.

Lorsqu’elle tient à des pertes séminales chez les jeunes gens, à des habitudes d’onanisme, elle peut disparaître assez facilement, après que ces causes particulières ont elles-mêmes cessé.

Elle coïncide souvent avec un délabrement visible de la santé physique, qui persiste malgré les moyens mis en pratique et l’emploi des médicaments réparateurs.

ttarement les hypochondriaques atteignent un âge avancé; ils sont rapidement enlevés par diverses maladies intercurrentes ; en effet, une bronchite, un catarrhe, une simple congestion des poumons, une affection gastrique revêtent bientôt, chez eux, un véritable caractère de gravité.

« Après la guérison de l’hypochondrie, dit Brachet, les rechutes sont assez fréquentes. Elles seront d’autant plus faciles que la maladie aura duré plus longtemps, et qu’elle aura laissé le moral et le système nerveux central dans un plus haut degré de susceptibilité. Alors les moindres impressions seront senties vivement, les plus légères émotions, les inquiétudes insignifiantes agiront avec force sur l’imagination et feront toujours craindre une récidive (i). »

Causes. — La cause la plus puissante réside dans une disposition héréditaire; c’est une constitution nerveuse, une sorte de diathèse originelle transmise par les parents.

Les circonstances déterminantes les plus ordinaires sont l’onanisme, l’abus des plaisirs vénériens, des écarts de régime, des pertes séminales, des chagrins divers, surtout des espérances déçues, des travaux intellectuels prolongés ; on a dit que l'abus de la bonne chère tendait au même résultat. L’hypochondrie paraît être plus fréquente dans les grandes villes que dans les campagnes, par la raison sans doute que dans les premières l’éducation est plus efféminée, que la vie y est plus sédentaire et plus désœuvrée. On l’observe plus rarement chez la femme que chez l’homme; enfin, elle peut survenir sympathiquement à la suite d’affections organiques diverses. Les affections du foie, les affections rhumatismales, les maladies des voies digestives, celles du cœur, paraissent y prédisposer d’une manière spéciale. Les éruptions cutanées, la syphilis, doivent être également mises au nombre des causes déterminantes.

(1) Brachet, Traité de l’hypochondrie, p. 460. Paris, 1844.

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Nature de l’affection. — Brachet divise en trois grandes catégories les diverses opinions émises par les auteurs sur le siège et la nature de l'hypochondrie. Dans une première classe figurent les médecins qui ont placé le siège de l’hypochondrie dans les humeurs ; dans une deuxième, ceux qui font placé dans les viscères abdominaux; dans une troisième, ceux qui le fixent dans le système nerveux.

Pour les humoristes, l’affection tenait à la viscosité du sang de la veine porte, aux vapeurs fuligineuses de l’estomac, aux émanations d’une bile noire et épaisse, etc. Pour les solidistes, c’était une irritation de l’épigastre qui transmettait au cerveau une sorte d’aura perturbatrice ; c’étaient des affections organiques de l’estomac, avec réaction sympathique sur le cerveau.

Comparetti, en 1780 (1), explique l’hypochondrie par différentes affections morbides des nerfs et des ganglions nerveux qui se trouvent dans toutes les parties du corps. Il a trouvé, dans un cas unique, les nerfs et les plexus abdominaux, et notamment le ganglion semilunaire, très petits, comme desséchés, plus durs et plus pâles que dans l’état normal; tandis que Barbier (d’Amiens) les a trouvés au contraire enflammés, rouges et volumineux. Joseph Frank a émis une opinion analogue à celle de Comparetti, mais il n’a produit aucun fait néci’opsique à l’appui.

« Les auteurs contemporains s’accordent presque tous à placer le siège de l’hyponchondrie dans le système nerveux ; mais dans le système nerveux, dit Cerise, il y a les fonctions de nutrition , les fonctions sensitives et les fonctions intellectuelles. On s’accorde bien, à 1a. vérité, à reconnaître qu’en général ces trois classes de fonctions sont lésées, mais quelle est celle qui l’est nécessairement et primitivement ? Ce qui, selon les uns, caractérise l’hypochondrie, ce sont les perversions de la sensibilité, donc c’est une névropathie, une affection des nerfs du sentiment, des nerfs ganglionnaires, disent les pathologistes, qui se préoccupent plus ou moins des troubles viscéraux, et, partant, de ceux du système nerveux de la vie de nutrition. Ce qui, selon les autres, caractérise cette maladie, c’est une préoccupation triste, exclusive, presque délirante et relative à la santé, alors même que cette dernière est florissante ; donc c’est une cérébropalhie , disaient Georget l’organiciste, et après lui Falret, Belhomme et Gérard (de Morteau) ; donc c’est une maladie d’esprit, dit Dubois (d’Amiens) le psychiste. Pour Brachet, l'hypochondrie ne gît point exclusivement dans le cerveau, ni dans le système nerveux cérébral, ni dans le système nerveux ganglionnaire, mais à la fois dans ces trois ordres d’organes ou de systèmes ; tous les trois sont compromis en même temps et chacun y joue un rôle si important que, s’il venait à s’en abstenir, la

(1) Comparetti, Occursus medici de vaga agvitudine infirmitatis nervorum. Venetiis, 1780.

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maladie cesserait d'être de l'hypochondrie ; mais, dans cette association trinitaire, l'un de ces appareils peut se montrer plus en évidence que les autres, et paraître concentrer sur lui l'ensemble des phénomènes. »

Cerise se borne à dire que c’est une variété d’hystéricisme, ce que l’on peut appeler névropathie protéiforme , ce que Sydenham appelait Y atonie nerveuse.

Aujourd’hui encore on rapproche l’hypochondrie de certaines névroses, de l’hystérie, de la neurasthénie : d'autres auteurs la fontrentrer dans la dégénérescence mentale; l’hypochondriaque présente en effet des traits de perversion morale, ses idées ont un caractère obsédant, mais toutes ces expressions ne donnent pas davantage l’explication de la nature et du siège des phénomènes morbides.

Les lettres écrites par les hypochoudriaques sont caractéristiques; elles sont remarquables par les détails minutieux et la complaisance qu’apportent ces malades dans la description des moindres incidents qui se rapportent à leur santé.

Nous citerons, comme exemple, le fragment suivant d'une longue lettre écrite par un hypochondriaque :

« En passant à Strasbourg, je consultai le docteur Bach, qui ne reconnut chez moi qu’un estomac délabré par le jeûne, le travail et une mauvaise nourriture. Une fois revenu chez mon père, et après quelques jours de repos, un appétit, un insatiable appétit ne tarda pas à se déclarer. J’éprouvais à chaque instant le besoin de manger; néanmoins je réglai mes repas à quatre par jour, je fis de plus un choix d’aliments toniques et très nourrissants : des consommés, des viandes rôties, du chocolat, tels sont ceux dont je fis le principal usage. J’y joignais du bon vin vieux de Bordeaux ou de Bourgogne et un exercice proportionné à mes forces; néanmoins mes forces ne revenaient pas. La digestion se faisait cependant avec une grande célérité, sans la plus légère pesanteur à l'estomac, mais elle se faisait sans prolit pour ce dernier organe et pour toute l’économie, puisque les fèces étaient limpides, sans consistance ni affinité. Elles étaient du reste toujours très abondantes. Il faut noter de plus que, quelque astringents ou échauffants que fussent les boissons ou les aliments dont je faisais usage, je ne pouvais jamais, contrairement à ma prédisposition habituelle, être resserré ou demeurer seulement deux jours sans selle, ce qui prouve qu’il s’est opéré dans mon tube digestif une bien grande et désavantageuse modification. Voyant au bout de cinq mois que mon régime était sans effet, je le quittai pour satisfaire, sans restriction aucune, toutes les exigences de l’eslomac qui devenaient de jour en jour plus impérieuses. Je ne fis plus alors qu’un repas, un petit repas qui durait depuis le lever jusqu’à l'heure de mon coucher, se prolongeant parfois fort avant dans la nuit; je pouvais ainsi manger nuit et jour sans le moindre renvoi et le plus léger embarras d’estomac, qui semblait toujours vide. Ce dernier organe était réellement devenu le mouvement perpétuel, tant recherché par les philosophes. Les aliments filaient dans ce sac qu fis ne

semblaient qu’effleurer, et, semblable aux Danaides, j’étais comme condamné à remplir un vase percé. Au bout de six mois, nouvelle consultation, etc. »

« Je suis atteint depuis un grand nombre d’années, dit un autre hypochondriaque, d'unegrande inflammation d’intestins. J'ai eu il y a douze ans une affection syphilitique ; je n’ai pas de force dans les jambes et suis complètement dérangé dans les fonctions érectives ; ma position est excessivement grave; j’ai l’intérieur brûlé, le feu dans le corps; les aliments que je prends me montent à la tête et me surexcitent, j’ai les os cariés; depuis deux ans que je suis en traitement j’ai employé tous les remèdes qu’un homme intelligent puisse prendre, etc... »

Un autre malade, atteint d’hypochondrie avec idées de suicide, nous fait également une interminable description des souffrances qu’il ressent depuis un grand nombre d’années; nous rapporterons seulement l’extrait suivant de la lettre qu’il nous adresse à ce sujet:

« J’eus de nouveau recours, dit-il, à la médecine, et commençai une vie continuelle de traitement et de remèdes de tous genres. Potions et pilules, camphre, brome, phosphore à l’intérieur, lupuline, ergot de seigle, je ne sais quoi enfin; toutes choses qui, pour la plupart, quadruplaient le mal. Ajoutez à cela la mauvaise nourriture, l’ennui atroce, le désespoir et la désolation, tout, jusqu’à la fureur et les idées de suicide. Je ressentais toutes les misères d’un affaiblissement général. Je suis dans un affaiblissement complet. Ce qui me gêne le plus, ce sont les battements du pouls qui réveillent mes idées de suicide. Que de fois je me suis mis le canon d’un fusil sur la tempe ou sur la poitrine ; mon cœur battait bien fort dans ces affreux moments, toujours une ombre d’espérance m’empêchait de consommer mon action. Aujourd’hui cette ombre n’existe plus et je maudis les hommes qui m’ont nourri de chimères pareilles. Si l'on m’avait dit que j’avais une maladie incurable, depuis longtemps je n'aurais plus de souffrances physiques et morales à supporter. Si je vivais plus longtemps avec une pareille maladie, je deviendrais véritablement fou, ou bien je crois qu’elle me conduirait à l’idiotisme ou à l’hébétement. J’ai donc juré, et je le jure encore par tous les serments, je désire me tuer le plus honorablement possible... »

Ce malheureux hypochondriaque, obsédé de l’idée qu’il est atteint de maladies incurables, jouit d’ailleurs d’une santé physique qui ne laisse rien à désirer; il a commis les tentatives de suicide les plus graves.

Moreau (de la Sarthe) cite l’exemple d’un hypochondriaque qui avait fini pardonner toute sa confiance aux « jugeurs d’eaux » ; il s’élait procuré leurs traités les plus populaires et observait lui-même ses urines avec la plus scrupuleuse attention. Pour éviter toute négligence, il avait fait établir dans sa garde-robe douze à quinze vases de nuit numérotés ; et lorsque son médecin venait lui rendre visite, il devait, sous peine de provoquer une attaque de nerfs, examiner, d’après ces numéros, les urines rendues en

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différentes heures ou dans différentes circonstances, notées dans une espèce de journal avec beaucoup d’exactitude. Cet homme, comme tous les hypochondriaques, était souvent tourmenté de distensions gazeuses, d'irritations et de palpitations dans différentes parties du corps, de fausses perceptions, de spasmes, de vertiges, etc. Il était d'ailleurs encore jeune ; il avait de la force, de l'embonpoint, donnait bien et mangeait avec appétit. Dans l’espèce de biographie très volumineuse qu’il avait remise à son médecin, pour l’instruire de tous les détails de son tempérament et de sa constitution physique, ce pauvre malade était remonté, comme Trislram Shandy, jusqu’à l’époque de la conception.

Traitement. — Le traitement de la mélancolie hypochondriaque doit être à la fois moral et pharmaceutique. 11 y a lieu de prendre en grande considération, d’une part la dépression morale et l’impressionnabilité exagérée que présentent les malades; d’autre part les anomalies et les troubles organiques qui paraissent être la cause des sensations douloureuses, et qui sont une véritable complication de la maladie.

Le premier soin du médecin est de chercher à s’assurer la confiance du malade ; il doit l’écouter avec bienveillance et ne pas traiter d'imaginaires les souffrances fort réelles qu’il endure ; cette confiance acquise, le médecin doit user de son autorité, avec prudence, mais aussi avec fermeté, pour lutter contre la direction vicieuse des idées de l’hypochondriaque; son langage doil être grave et empreint de franchise sans réticences et surtout sans contradictions.

Ces malades sont souvent des artistes, des hommes de lettres, des savants dont les excès d'étude et le libre champ donné à l’imagination viennent épuiser l’organisme ; on doit, dans ce cas, régler les occupations, les alterner avec d’autres, obtenir que le malade prenne du repos et des distractions ; il ne doit jamais se mettre à travailler après le repas ni prolonger son travail trop avant dans la nuit.

On doit chercher à lui inspirer quelqu’une de ces passions qui viennent faire une puissante diversion sur son moral; tels sont les sentiments de philanthropie et d’une noble ambition; cette méthode de substitution des passions était connue des anciens, qui ont su en tirer de grands avantages. L’exercice en plein air, quelques travaux manuels, l’équitation, la chasse, les voyages devront être recommandés. Il importe aussi de prescrire la plus grande modération dans les plaisirs de l’amour.

Les bains seront toujours une partie essentielle du traitement, à moins que le malade ne puisse pas les supporter; on les fera prendre tièdes, ou chauds, ou frais, selon les dispositions de l’individu; ils agiront d’autant mieux qu'on les prolongera davantage ; il est bon de pratiquer de temps en temps des lotions froides sur la tète.

Il existe, chez la plupart des hypochondriaques, une certaine paresse

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des intestins, quelquefois une constipation opiniâtre qui doit être soigneusement combattue : les purgatifs salins répétés tous les jours à petite dose, l’aloès, etc,, suffiront dans la plupart des cas pour faire disparaître ce symptôme.

La rhubarbe, les extraits amers de gentiane, de houblon, activent les fonctions affaiblies de la digestion, et empêchent les flatuosités et la production des gaz intestinaux qui viennent encore assombrir la disposition morale du malade.

Une nourriture variée, de facile digestion, devra être prescrite : le malade évitera soigneusement les boissons trop excitantes.

Les affusions froides sur la colonne vertébrale, des frictions révulsives, rendent d'utiles services dans le cas de douleur spinale; rarement on doit employer une médication opiacée trop active, alors même qu’il s’agirait de combattre l'insomnie. Nous bornerons à ces indications les considérations que nous croyons devoir émettre à propos du traitement; nous renvoyons aux nombreux traités qui ont été écrits sur ce sujet le lecteur désireux de faire de cette curieuse névrose une étude plus approfondie.

Nous ne pouvons terminer toutefois sans rapporter ici une sage réflexion de Brachet : « Quelle que soit l'habileté avec laquelle le médecin dirige le traitement, qu’il ne compte pas réussir toujours. 11 a affaire à la maladie la plus rebelle, et aux malades les plus capricieux et les plus injustes, qui, au lieu de reconnaissance, le payeront de la plus noire ingratitude en le quittant, et en le blâmanlamèrement ; mais que leur infidélité ne l’afflige point ; il est, comme dit Lentilis, débarrassé d’un grand poids, lorsqu’il est délivré d’un malade morose, sans patience, sans idée arrêtée et qui murmure même du bien qu’on lui fait (1). »

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