MÉLANCOLIE RELIGIEUSE
La mélancolie religieuse est caractérisée principalement par des idées fixes et des hallucinations de nature religieuse, et qui peuvent varier à l’infini selon les dogmes que le malade professe. Les auteurs allemands la décrivent habituellement avec les délires systématisés.
« Le sentiment religieux si universel et si consolant, dit Calmeil, qui porte l’homme, quelle que soit la place que la Providence lui ait assignée ici-bas, à fléchir le genou, à s’incliner pour offrir à l’Être suprême un tribut d’amour et de vénération, est sujet à plus d'un genre de perversion. L’on peut voir la piété dégénérer en rage forcenée, toujours prête à s’exhaler en imprécations et en blasphèmes contre le créateur. L’exaltation des penchants les plus honteux, le désespoir, le dégoût de la vie, le penchant au suicide viennent souvent compliquer l’aliénation du sentiment religieux; enfin, les infortunés atteints
(1) Brachet, loc. cil., p. 735.
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de ce pénible délire sont poursuivis par les idées fixes les plus désespérantes, et effrayés par les hallucinations les plus capables d’entretenir la terreur dans l’âme (1). »
Cette mélancolie revêt presque constamment une forme anxieuse ; seulement les angoisses qui tourmentent les malades s’expriment par des idées fixes de nature religieuse. Ce sont des frayeurs qui partent d’une conscience timorée, des scrupules qui n'ont pas leur raison d’être, et des craintes de damnation.
Ces aliénés se reprochent leurs actes, leurs paroles, même leurs moindres pensées, se lamentent continuellement et se croient indignes de la miséricorde divine. Ils s’accusent de crimes qu’ils n’ont jamais commis ; ils disent avoir commis des vols, des assassinats, des viols, et presque toujours ces accusations font un singulier contraste avec l’honorabilité parfaite de leur existence passée.
Ils prétendent être la cause de tout le mal qui se fait en ce monde; ils se croient l’objet de la répulsion générale; leur existence est un fléau public; ils méritent le dernier des supplices.
A un degré plus élevé de leur affection, on voit les malades gémir sans cesse, se lamenter, pousser quelquefois d’horribles cris; ils redoutent à chaque instant les tortures de l’enfer.
Les illusions et les hallucinations sont, on le comprend, inséparables d’une semblable forme d’aliénation; dans tout ce qui les environne, ces aliénés voient des indices accusateurs de leurs fautes imaginaires, ils entendent des voix menaçantes qui renouvellent leurs incessantes terreurs.
La mélancolie religieuse s’accompagne, ordinairement, d’une perversion profonde de la sensibilité morale, perversion qui pousse les malades à des actes homicides et suicides; c’est dans celte affection que l’on a observé les exemples de mutilation les plus inconcevables.
11 n’est pas rare de voir ces malheureux se livrer à des actes nuisibles, dangereux contre ceux qui les entourent, et plus souvent à des actes de mutilation contre eux-mêmes ; ils savent tromper avec une ruse extraordinaire la vigilance des gardiens chargés de les surveiller.
« Non seulement, dit Wachsmuth, ces malades se torturent, se coupent le cou, avalent des couteaux, des clous pour se faire du mal, mais ils cherchent à se livrer à des actions violentes et nuisibles contre les personnes et les choses ; à faire le mal ; à commettre des crimes, pour justifier, en quelque sorte, les bizarres accusations qu’ils formulent contre eux-mêmes; pour s’humilier, s’abaisser à leurs propres yeux et aux yeux des autres, en un mot pour être non seulement véritablement coupables, mais encore pour le paraître ; et ils choisissent pour les
(1) Calmeil, De la folie , considérée sous le point de vue putholoqique, philosophique, historique et judiciaire, t. I, p. 57. Paris, 1845.
Dagonet. — Maladies mentales. ~ 1
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victimes de leurs méfaits les personnes mêmes auxquelles ils portaient le plus d’affection.
« Plus une action est infâme et plus ils s’y sentent portés avec une sorte d’irrésistible volupté (1) ».
Les lypémaniaques religieux sont sujets à des accès paroxystiques qui se manifestent, tantôt sous la forme d’une excitation plus ou moins intense, tantôt sous la forme d’extase et d’un véritable état cataleptiforme. Dans cette dernière situation les malades ne paraissent plus avoir le sentiment d’eux-mêmes, ils restent dans une immobilité complète, et ils deviennent insensibles non seulement aux excitants moraux, mais encore à la douleur physique. Nous verrons plus loin les aberrations de la sensibilité générale caractériser l’une des variétés les plus remarquables de la mélancolie religieuse, que nous décrirons sous le nom de démonomanie et de lycanthropie.
En résumé, la mélancolie religieuse renferme une classe de malades extrêmement dangereux pour eux-mêmes, comme pour les personnes qui les entourent; les causes qui la déterminent sont celles qui donnent lieu à la mélancolie typique ; on n’en doit pas moins reconnaître que certaines influences spéciales peuvent en activer puissammentle développement : une éducation propre à faire naître des idées superstitieuses, l’exagération des pratiques religieuses imprudemment entretenues ou développées, sont autant de circonstances qui peuvent exercer sur l’esprit une action fâcheuse, et contribuer au développement de la maladie.
Démonomanie. — La démonomanie, démonolâtrie , forme, nous l'avons dit, une des variétés les plus curieuses de la mélancolie religieuse; elle est devenue à notre époque une affection tout à fait exceptionnelle. Elle consiste dans des hallucinations particulières et la croyance à la possession du démon. Longtemps on a rapporté cette affection à une cause surnaturelle ; de nos jours encore, un certain nombre de personnes croient à la réalité de la possession des infortunés qui sont atteints de cette triste maladie, et ont recours à des pratiques d’exorcisme.
La démonomanie, d’après Wachsmuth, appartient presque exclusivement au moyen âge ; de même que les vertus superstitieuses attribuées au magnétisme, à l’électricité, les apparitions des esprits, les tables tournantes et les esprits frappeurs appartiennent aux curiosités physiques de notre époque, de même enfin que les métamorphoses appartiennent à l’antiquité.
Chez les démonomanes, les affections sont perverties à un haut degré ; ils prennent en haine toutes les personnes de leur famille, ils se portent facilement à des actes de fureur ; des idées de meurtre,
11) Wachsmuth, op. cit., p. 08.
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d'incendie, de suicide les dominent presque constamment . Chez les femmes, tout sentiment de pudeur est éteint.
Leurs illusions et leurs hallucinations sont plus bizarres les unes que les autres. Le diable se présente à leur vue sous la forme d’un chien, d'un chat, d’un crapaud. 11 pénètre dans leur corps et parle par leur bouche. Il s’empare de leurs facultés; il les brûle, leur arrache le cerveau; il répand autour d’eux une odeur infecte de soufre, de boue, etc. Aux femmes, l’esprit du mal tient des propos obscènes, et il se livre sur elles à de criminelles jouissances.
Ces malades croient appartenir corps et âme au malin esprit. Tout ce qu’ils font, les cris horribles qu'ils poussent, les mutilations qu'ils commettent sur leur propre corps, les violences qu’ils exercent à l’égard d’autres personnes, tout cela ne provient pas d’eux, ils n’en sont pas responsables, il faut en accuser le diable qui demeure en eux. « C’est pourquoi ces malheureux, dit Wachsmuth, ont toujours été un objet d’horreur pour leurs semblables; c’est pourquoi ils ont toujours répandu la terreur autour d'eux. » C’est peut-être aussi (Spielmann parce qu’on ne voit dans aucune autre forme d’aliénation les impulsions au suicide, et nous ajouterons : à l’homicide, se montrer avec autant d’opiniâtreté, et parce que les tentatives se font avec calme, prévoyance, et avec une persistance redoutable.
On a admis trois genres de démonoinanie :
Dans le premier groupe, démonomanie externe, les malades ont avec le diable des rapports externes, ce ne sont pas de vrais possédés, mais ils voient le diable, ils l’entendent, ils le touchent, ils le sentent ; seulement ils ne le portent pas dans leur corps : ce sont des hallucinations et des illusions d’une nature spéciale. Cette forme de démonomanie est la plus fréquente.
Les idées ambitieuses peuvent alterner avec les idées démoniaques, et il se produit une sorte de dédoublement de la personnalité ; le malade possédé par le diable l’est ensuite par Dieu; le bon Esprit et le mauvais lui parlent tour â tour. (Voir fig. 11.)
Le deuxième groupe, démonomanie interne, comprend les individus véritablement possédés, ceux qui sont convaincus qu’ils portent le diable dans leur corps. Il y a, dans ce cas, lésion de la sensibilité interne. Ce sont en général des hypochondriaques qui ont des douleurs dans l’abdomen, dans la poitrine, dans la tête, mais dont ils dénaturent le caractère. Le craquement des articulations, le simple bruit des borborygmes, le moindre frémissement des artères et des organes internes sont pris pour des sons articulés, pour la voix des démons qui habitent l’intérieur du corps. Ils disent que le diable parle par leur bouche, et qu’ils ne pourraient jamais proférer les horribles paroles qu’ils débitent, s’ils n’y étaient forcés. (\oir lig. 1:2.
Le troisième groupe est caractérisé principalement par une sorte
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d’érotomanie. On appelle démoniaques incubes les femmes qui ont l’intime et entière conviction d’avoir des rapports sexuels avec le diable. Par contre, on donne le nom de succubes aux hommes qui ont
Fig 11. — Délire mystique. La malade entenddes voix intérieures, celle du diable et celle de Dieu; élevée dans un couvent, elle a lu la Vie de sainte Thérèse et s’approprie une grande partie de l’histoire de cette dernière; onanisme. (Collection du Dr Malfilàtre.)
une conception délirante analogue. La lésion de la sensibilité génitale forme le caractère principal de celte variété de la démonomanie. Cette affection est de nos jours plus rare qu’au moyen âge; cepen-
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dant on peut encore eu rencontrer quelques exemples remarquables, surtout chez les femmes.
Lycanthropie, vampirisme. — Ce que l’on a compris sous la déno-
l'ig. 12. — Démonomanie. La malade a le diable et la rage dans le corps, elle est cause de tous les malheurs qui tombent sur la France, a voulu se précipiter par la fenêtre pour se débarrasser du diable. (Collection du Dr Malfilâtre.)
mination de lycanthropie, de vampirisme , correspond à des variétés de cette espèce de lypémanie démoniaque, dans lesquelles on rencontre les aberrations de la sensibilité et les idées superstitieuses portées au plus haut degré.
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Dans la lycanlhropie, les malades se croient changés en bêtes sauvages : en chien, en loup; ils sautent, ils rampent, ils mordent, ils hurlent, ils aboient, ils imitent par leurs gestes, par leurs cris, les habitudes des animaux en lesquels ils se croient changés.
Le mot de vampirisme sert à désigner une autre variété de délire lypémaniaque, qui a régné d'une manière épidémique au commencement du xvme siècle, dans plusieurs parties de la Hongrie, de la Moravie, dans la Sibérie et dans la Lorraine. « Le mal avait sa source dans une croyance superstitieuse répandue dans ces régions, et suivant laquelle le paysan morave ou hongrois était persuadé qu’après la mort lame de son ennemi pouvait non seulement lui apparaître sous diverses formes, mais exercer envers lui ou envers les bestiaux des actes de vengeance, si le corps renfermé dans la tombe n’était pas putréfié ou encloué. Sous l’influence de ces idées absurdes, quelques individus portés à l’exaltation rêvèrent bientôt qu’ils voyaient ces spectres malfaisants, ceux-ci les prenaient à la gorge, les étranglaient et suçaient leur sang. Cette apparition ne tarda pas à se communiquer à d’autres personnes, et bientôt la maladie devint générale. L’effet de la terreur était ordinairement si vif, qu’après l’avoir éprouvée deux ou trois fois, le rêveur était épuisé et mourait dans un état de syncope . Le mal fut porté à un point tel que, ne pouvant guérir ces imaginât ions malades, les magistrats furent obligés de laisser violer l’asile des morts pour sauver les vivants. On procéda en forme pour cette violation, et on entendit des témoins à charge et à décharge; on fit faire les visites les plus scrupuleuses des cadavres accusés et lorsqu’on leur trouvait quelque signe de vampirisme, on les condamnait à être brûlés ou encloués par la main du bourreau (1) ».
Les victimes des vampires maigrissaient, pâlissaient, tombaient en consomption, tandis que les morts engraissaient, prenaient des couleurs vermeilles, « étaient tout à fait appétissants, » ajoute Voltaire.
C’est là sans doute un triste et remarquable exemple de l’inlluence que peut exercer sur certaines imaginations la peur, lorsque surtout elle repose sur des idées superstitieuses.
H... compte dans sa famille plusieurs cas d’aliénation mentale. La folie a fait explosion chez lui, une année environ avant son arrivée dans notre service, à la suite de quelques contrariétés. Il affirme être possédé du démon ; celui-ci a pris domicile dans son ventre sous la forme d’un serpent. Le malade pousse de temps à autre des cris bizarres; il s’exprime parfois dans une langue incompréhensible ; c’est alors, dit-il, le diable qui parle par sa bouche. 11 s’établit quelquefois entre le démon et lui un véritable dialogue, dans lequel il reproche à son esprit de lui susciter de mauvaises pensées. Il nous supplie souvent de faire venir le bourreau pour mettre fin à une
(I) Moreau (de la Sarlhe), Encycl. méth., I. IX, p. 150.
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existence qu’il ne peut plus supporter. En vain implore-t-il le secours des ministres de la religion, aucune consolation ne parvient à calmer son délire. Un jour il dérobe un couteau, et se fait au cou une blessure grave, qui heureusement put être guérie au bout de quelques jours. A peine est-il rétabli qu’il nous reproche vivement de lui avoir sauvé la vie. Le délire cependant acquiert chaque jour une intensité que rien ne peut modérer ; il nous prie à chaque instant de lui ouvrir le ventre. Malgré la surveillance spéciale dont il est l’objet, il parvient à cacher un morceau de fer, et s’en sert pour s’ouvrir le ventre. Il en résulte une plaie pénétrante transversale, à bords irréguliers, d’où sortaient l’épiploon et une grande partie des intest ins ; ces derniers furent aussitôt réduits, et les lèvres de la plaie mises en contact par quelques points de suture. Malgré les soins qui lui furent prodigués, le malade mourut au bout de trois jours. Entre autres altérations notables, on trouve à l’autopsie trois vers lombrics ayant plus de vingt centimètres de longueur, contenus dans l'estomac. Cet organe présente en outre deux ulcérations serpigineuses, à fond rougeâtre, de la grandeur d’environ une pièce de deux francs et dont l’une correspondait à une perforation qui parait avoir été la cause de la mort subite, quand la plaie de l’abdomen semblait déjà marcher vers une bonne issue.
Rapportons encore l’observation <lu malade suivant, chez lequel les impulsions au meurtre et au suicide étaient également très développées.
X... s’est converti du catholicisme au protestantisme; on l’a toujours regardé comme un esprit faible et impressionnable ; un de ses frères est mort idiot. Les symptômes de l'aliénation mentale se déclarent chez lui à la suite de chagrins violents; il se croit possédé du diable. Le démon lui conseille de tuer sa femme, une de ses fdles et de se détruire; contre sa volonté, il a cherché à suivre les conseils que la voix lui donnait. 11 soullre d’une céphalalgie intense, et prétend avoir dans la tête une fournée de diables; il se dit l’Antéchrist, et prédit que le monde n’existera plus dans quinze ans. Les objets se transforment à ses yeux en fantômes bizarres, les couleurs sont changées; ce qui est bleu lui parait rouge, la lumière du jour lui semble toujours terne, de couleur verte ou brune; il éprouve dans les membres quelques secousses spasmodiques; des nuées d’oiseaux voltigent au-dessus de lui; il se ligure qu’il existe derrière sa tète une sorte de grosseur qu’il veut à toute force nous faire sentir : c’est dans cette tumeur que logent ses diables. Il voit dans certains moments comme une pluie de sang ; le démon lui répète qu’il est damné; il ne cesse de lui crier qu’il n’y a plus de Dieu, que le monde entier va s’abîmer, elc.