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S 1. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Sous le nom de stupidité, les auteurs français ont désigné une forme particulière d’aliénation mentale dans laquelle certaines manifestations délirantes peuvent s’observer, mais dont le symptôme caractéristique est un état de stupeur accompagné de l’impossibilité plus ou moins complète dans laquelle se trouve le malade de coordonner ses idées, d’apprécier la nature de ses sensations, et surtout d’accomplir les actes de la volonté nécessaires à la vie de relation.

La stupeur , d’où dérive le nom de stupidité , donné à l’affection que nous étudions ici, est un phénomène que l’on constate dans les circonstances les plus diverses. Elle résulte d’une prostration morale et intellectuelle qui peut être portée au degré le plus élevé, par suite d’une suspension plus ou moins complète de l’exercice des fonctions psycho-cérébrales. Elle présente naturellement des formes variables, suivant les circonstances au milieu desquelles elle vient à se développer.

La stupeur se produit quelquefois brusquement, à la suite par exemple d’une émotion soudaine et violente ; elle se dissipe alors d’habitude assez rapidement, et semble dans ce cas résulter d’une suspension instantanée des forces nerveuses. Chez les aliénés elle succède, le plus souvent, à un état mental plus ou moins ancien dont elle constitue pour ainsi dire le degré le plus accentué.

La stupeur peut être aussi la conséquence d’une lésion traumatique du crâne, d’un coup, d’une chute sur la tête, d’une commotion cérébrale ; quelquefois elle survient sous l’influence des narcotiques, ou bien on la rencontre dans le cours de certaines affections aiguës, de fièvres adynamiques, etc. Dans ces différents cas, que nous n’avons pas à examiner ici, elle se dissipe plus ou moins rapidement.

Historique. — Pinel a, le premier, appelé l’attention sur cette forme de maladie qu'il avait confondu, sous le nom d 'idiotisme, avec l’arrêt du développement des facultés intellectuelles.

STUPIDITÉ

Certaines personnes, dit cet auteur, douées d’une sensibilité extrême, peuvent recevoir une commotion si profonde, par une affection vive et brusque, que toutes les fonctions morales sont comme suspendues ou oblitérées. Il cite, entre autres exemples remarquables, celui d’un jeune artilleur qui, dans une action sanglante, voit son frère tué d'un coup de feu à côté de lui; à ce spectacle, il reste immobile, comme une statue, et, chose remarquable, son arrivée dans cet état à la maison paternelle fait une telle impression sur le troisième fils de la même famille, et le jette dans une telle consternation et une telle stupeur, que rien ne réalisait mieux cette immobilité glacée d'effroi, qu’ont peinte tant de poètes anciens et modernes.

D’après Pinel les affections morales, comme les fonctions de l’entendement, semblent entièrement suspendues dans certains cas, et cette sorte de stupeur apathique porte tous les caractères d’un idiotisme passager: regard fixe, sans expression, immobilité automatique, point de paroles, point de geste expressif ; indifférence absolue pour toute espèce d’aliments, etc...

Esquirol avait considéré la stupidité comme une forme particulière de démence, à laquelle il avait donné le nom de démence aiguë , forme susceptible de guérison; son invasion, ajoute cet auteur, est plus brusque que celle de la démence chronique ; elle guérit facilement à l’aide du régime, des toniques, etc.

Esquirol citait, entre autres, l’observation remarquable d’un malade qui passait alternativement d’un état d’agitation à un état contraire de stupeur. « On le voit alors la tête penchée, les yeux fixes et ternes, d’une insensibilité complète pour les objets extérieurs ; il reste à la place où on le met, on est obligé de l’habiller. Une mucosité abondante s’écoule de la bouche et du nez; l’émission de l’urine est involontaire; il refuse de prendre des aliments ; il serre la mâchoire lorsqu’on veut lui faire prendre quelques liquides; il garde un silence absolu que rien ne peut vaincre. Dans les courtes périodes de lucidité qu’on observe chez lui, il cause volontiers et gaiement. L’interroget-on sur ce qui se passe en lui, dans la période de stupeur : « Dans cet état, dit-il, mon intelligence est nulle, je ne pense pas, je ne vois et n’entends rien ; si je vois, si j'apprécie les choses, je garde le silence, n’ayant pas le courage de répondre; mes sensations sont trop faibles pour qu’elles agissent sur ma volonté. »

Esquirol ajoute que plusieurs aliénés, dans cet état, peuvent être dangereux, et qu’il importe de les surveiller attentivement, parce que, sortant par intervalles de leur habituelle stupeur, ils cherchent à se livrer aux actes les plus funestes.

Georget a également admis que cette affection est caractérisée par la suspension des facultés cérébrales, la confusion des idées et 1 obtu-

PATHOLOGIE SPÉCIALE

sion de l’intelligence. Les malades dont il cite l’observation ont déclaré que, pendant l’état étrange dans lequel ils se trouvaient, ils ne pensaient à rien ; que les idées leur venaient quelquefois à l’esprit en grand nombre, mais si confusément, qu’il leur était impossible d’en exprimer aucune.

En 1835, Etoc-Demazv considérait la stupidité comme une complication de la monomanie et de la manie, qui consistait tantôt dans une simple diminution des facultés sensitives, intellectuelles et morales, tantôt dans la cessation complète de toutes les fonctions de la vie de relation ; il en rattachait la cause organique à l’infiltration de sérosité dans les hémisphères du cerveau.

Cette dernière opinion est partagée par Guislain.

Baillarger (1) s’est surtout attaché à démontrer la conservation de l’exercice des facultés chez les individus atteints de cette forme de maladie ; il la considère comme une variété du délire mélancolique, et « chez les malades qui en sont atteints, dit-il, il n’existe pas une suspension des facultés, mais des idées de nature triste et un délire sensoriel plus ou moins en rapport avec les idées délirantes ».

D’autres auteurs, parmi lesquels nous citerons les D,s Sauze, Aubanel, Morel, Marcé, Delasiauve, ont émis sur ce sujet des opinions plus ou moins contradictoires.

Le Dr Chaslin (2), dans un travail que nous résumerons, fait les réflexions suivantes :

Dagonet (3), après avoir admis deux sortes de stupidité, l’une avec délire, l’autre sans délire, fait une bonne description de celte sorte de stupeur, dans laquelle on observe une confusion dans les idées, une agitation passagère, des hallucinations de la vue et de l'ouïe, et de la stupeur. Elle peut, suivant lui, survenir d’emblée, ou à la suite d’un accident grave, d’opérations, d’hémorrhagies.

Ach. Foville (4) admet, lui aussi, deux situations mentales bien différentes dans la stupidité, l’une avec délire mélancolique, l'autre caractérisée par une suspension absolue de l'intelligence, sans hallucinations ni délire, et simulant la démence. « C’est, dit-il, une forme de folie aiguë, insolite dans ses allures, et difficile à faire rentrer dans les classifications les plus généralement adoptées. »

Le Dr Chaslin remarque avec raison que le groupe qu'il décrit sous le nom de confusion mentale , après avoir été indiqué par différents auteurs français, a été l'objet de nombreux travaux à l’étranger, particulièrement en Allemagne. Avant de les passer en revue, il ajoute qu’il est assez difficile de se reconnaître au milieu des noms différents

(1) Baillarger, Ann. méd.-psych., 1843.

(2) Chaslin, Ann. méd.-psych., 1802.

(3) Dagonet, De la stupeur (Ann. méd.-psych ., 1872).

(4) A. Foville, Nouveau dict. de méd., t. XI, p. 99 et suiv.

STUPIDITÉ. 3D1

et trop nombreux, employés par nos voisins pour désigner la même chose.

En 1874, Kahlbaum (1) a décrit sous le nom de A at atonie- une forme particulière de folie qui comprend une grande partie des cas de confusion mentale. Westphal décrit très rapidement, à côté du délire systématisé primitif chronique '{Verrücktheit), une folie aigu ë (actif e primâre Verrücktheit ) qui s’accompagne de confusion sous l’influence d’hallucinations multiples.

Schaefer, en 1880, et surtout Fritsch, en 1881, décrivent bien Informe de folie caractérisée par un état d’affolement, de dérèglement, d'obtusion de l’esprit avec ou sans hallucinations.

Le meilleur travail est celui de Wille, qui donne une excellente description de la confusion mentale, en la séparant avec soin, non seulement de la manie et de la mélancolie, mais aussi des formes aiguës, appelées en Allemagne Paranoïa aiguë , et qui comprennent en partie ce qu’on appelle, en France, les différents délires primitifs plus ou moins systématisés et plus ou moins aigus. Il comprend sous ce nom de V emoirrtheit toutes les folies qui s’accompagnent de confusion, y compris le délire aigu.

Bucknill et Tuke ont mentionné des cas de confusion mentale. Morselli (2), parmi les auteurs italiens, aurait également fait une part à ce groupe de maladies, etc.

Définition. — Pour nous, la stupidité repose sur une suspension plus ou moins complète des facultés, qui peut être dans quelques cas portée à ses plus extrêmes limites. L’exercice imparfait de la vie intellectuelle, lorsqu’il a lieu, est lui-même la preuve de cet étal de suspension; c’est en effet un chaos, une confusion au milieu de laquelle les malades ne peuvent se reconnaître; et, comme le fail fort bien remarquer Baillarger, il y a chez eux perte de conscience du temps, des lieux, des personnes, et, même suspension de la volonté.

La stupidité, lorsqu’elle ne se manifeste pas comme une affection primitive, peut présenter dans son expression la plus générale les éléments des affections mentales auxquelles elle succède, c’est ce que nous verrons plus tard; si, par exemple, elle succède à la mélancolie, ce qui a lieu le plus ordinairement, elle conservera les idées lixes, les hallucinations, les terreurs, les sentiments de méfiance de 1 affection première. Mais il n’en est pas moins vrai qu elle correspond, une lois développée, à une disposition spéciale de l’esprit, qu’elle a sa manière d’êti'e, ses symptômes, ses complications, quelle reconnaît des indications thérapeutiques particulières, et qu’elle doit être par conséquent l’objet d’une étude et d’une description séparées.

(1) Kahlbaum, Die Katatonie, Berlin, 1874. Voir aussi Séglas et Chaslin, Arch. de rieur., 1888.

(2) Morselli, Manuela de semeiolica dette malattie mentait , vol. I, 188 ,.

On pourrait sc demander si la dénomination de stupidité, pour désigner l’une des formes les plus remarquables d’aliénation, est une expression heureusement choisie. Sous ce nom, on le sait, on comprend communément l’état d’un individu dépourvu de jugement et d'idée, d’un sot que caractérise la nullité de la pensée.

La stupidité que nous observons chez les aliénés est tout autre chose : l’individu, frappé de stupeur, n’est nullement dépourvu d’intel-

Fig. 13. — Stupeur. Ptyalisme abondant; mutisme. ^Collection du D1 Malfilàtre.)

ligence, et il serait préférable de trouver, sous ce rapport, une expression moins vulgaire et plus scientifique.

Quoi qu’il en soit, la stupidité se manifeste dans les conditions les plus diverses: tantôt elle se montre comme une transformation de certaines variétés d’aliénation mentale, de la manie, de la mélancolie, dans lesquelles la tension et l’épuisement des forces morales et intellectuelles ont été portées au plus haut degré ; tantôt, au contraire, elle se produit d’emblée et plus ou moins lentement, à la suite d’un affaiblissementdu système nerveux, comme dans le cas d’anémie profonde, après des excès vénériens répétés; quelquefois encore elle survient brusquement, après des impressions morales violentes, des attaques épileptiques, après des accès maniaques intenses dans lesquels s’est produit une déperdition plus ou moins rapide des forces nerveuses.

STUPIDITÉ

Elle a par conséquent des symptômes variables et des formes diverses que nous tâcherons de résumer.

Symptômes. — L'individu atteint de stupidité présente, quelle que soit la cause qui ait présidé au développement de sa maladie, une physionomie caractéristique, mais qui peut elle-même indiquer des dispositions d’esprit différentes: tantôt la figure empreinte de stupeur exprime la frayeur et les sensations pénibles qu’éprouve le malade : alors les traits sont contractés et le regard, profondément triste, dénote cependant, par l’animation qu'il montre, l’activité persistante de la pensée. Ces cas se rattachent à la mélancolie avec stupeur ( me lancolia atlonita, cataleptica).

Tantôt, au contraire, tout en conservant l’expression de la stupeur, les traits sont relâchés et le regard incertain, tout semble démontrer l’inertie de la pensée et l’absence véritable de l’activité psycho-cérébrale, ce que nous décrivons encore sous le nom de stupidité psychoasthénique , et ce qui attirera plus particulièrement notre attention.

Cette expression que revêt la physionomie, soit de frayeur avec étonnement, soit d inertie plus ou moins complète, correspond assez bien à deux situations psychologiques essentiellement distinctes, etdont le pronostic est différent.

Dans un cas , ordinairement moins grave, les idées délirantes et les troubles de la sensibilité générale peuvent être portés au plus haut degré; dans l 'autre cas , au contraire, d’un pronostic plus défavorable, les manifestations délirantes n’existent plus, ou, si elles existent pour ainsi dire à l’état de germe, elles ne sauraient plus exercer sur l’individu aucune influence.

Lesyeux, chezle stupide, sontà demi fermés, fixent le même objet ou sont quelquefois timidement dirigés à terre ; les pupilles sont tantôt dilatées, tantôt fortement contractées; la dilatation semble correspondre à un défaut d’énergie de l’activité cérébrale.

Dans la forme la plus intense de la stupidité, on rencontre le plus souvent la contraction des pupilles. L'inégalité pupillaire est, on le sait, un signe souvent défavorable, qui peut faire craindre une complication de paralysie générale.

L'attitude du stupide est remarquable ; elle indique le défaut de spontanéité qui est le signe distinctif de cette affection. Le malade se tienl accroupi sans paraître s'occuper de ce qui se passe autour de lui ; il est triste, taciturne, garde la tête baissée; lorsqu'on parvient à le faire sortir de son mutisme, il répond avec une sorte d incohérence ; la Ion teur de la pensée, le vague des idées dénotent la confusion etl embarras de l’intelligence. Sa tenue est malpropre, ses cheveux en désordre; il laisse couler librement la salive et les sécrétions nasales. Il reste assis ou debout comme une statue, silencieux, la tete inclinée sur la poitrine ; les mains bleues, froides, pendantes, gardent la

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position qu’on leur donne, ou retombent par leur propre poids quand on les abandonne à elles-mêmes. (Voir fig. 13.)

D’autres fois on le voit se livrera des actes automatiques, il répète les mouvements qu’il voit faire, emboîte le pas d’un malade qui est près de lui, s'arrête en même temps, etc.

Le ptyalisme est chez quelques malades porté au plus haut degré; la salive visqueuse, fétide, s’échappe des deux côtés des lèvres, ou bien elle est retenue dans la bouche, et ce n’est que lorsqu'on force l'individu à l’ouvrir qu’elle s’écoule en quantité plus ou moins considérable; elle peut être gardée par quelques malades pendant plusieurs heures, et alors elle répand une odeur putride. Ce symptôme paraît être d'un augure assez défavorable.

Les individus atteints de stupeur présentent une insensibilité plus ou moins marquée, non seulement aux stimulants d’ordre moral et intellectuel, mais encore aux stimulants physiques; il y a lieu de faire, sous ce rapport, une distinction importante suivant le degré même et la forme que présente l'affection mentale; tantôt l’insensibilité est absolue, complète, on peut pincer, piquer les malades, exciter les muqueuses sans qu’ils donnent, sous l’influence de la douleur, le moindre signe de réaction, et plus tard ils affirment n’avoir rien ressenti.

Dans d’autres circonstances, les sensations douloureuses ressenties parles malades se confondent au milieu du trouble et de la confusion de leurs idées, avec les impressions de toutes sortes, internes ou externes, et avec les illusions sensorielles dont ils sont le jouet; il leur est dès lors impossible de faire sous ce rapport aucune distinction, tout se mêle et se confond dans leur esprit.

L’individu peut très bien sentir la douleur; la preuve en est dans la contraction même des traits de la figure lorsqu’on le pique, ou qu’on le pince; seulement il ne fait aucun mouvement pour se soustraire aux souffrances qu’on lui fait éprouver; il les prend pour des épreuves qu’il doit subir, et il les rattache aux convictions délirantes qui le dominent.

Les diverses fondions organiques s’accomplissent d’ailleurs d’une manière assez régulière ; cependant les malades, par suite de leur insensibilité et de leur défaut d’initiative, oublienlla faim, la soif, etils succomberaient fatalement, si l’on n’avait soin de pourvoir à leurs besoins les plus urgents. L’absence des soins que leur situation réclame est certainement le plus grand danger qu'ils puissent courir.

Cette inertie dans laquelle ils se maintiennent, la lenteur des mouvements, le défaut d’exercice, finissent par apporter une entrave plus ou moins fâcheuse au jeu normal des fonctions de l’économie. La respiration, la circulation se font souvent d’une manière insuffisante; les mouvements respiratoires, faibles et ralentis, donnent lieu à une hématose incomplète, à l’embarras de la circulation et aux diverses

STUPIDITE

complications qui en résultent; delà, la cyanose, le refroidissement et l'œdème des extrémités, l’infiltration des paupières, etc.

Le pouls est variable, quelquefois fréquent et précipité, d’autres fois ralenti; il participe alors à la torpeur des principales fonctions.

Chez les femmes, la menstruation est ordinairement supprimée, le retour de cette fonction est l'indice d’une guérison prochaine.

Mais c’est surtout au point de vue de Y état mental que la stupidité présente des particularités intéressantes à étudier; sous ce rapport on peut admettre deux formes principales : dans l’une, l’affection s’accompagne d'un délire sensoriel des plus manifestes ; dans l’autre, le délire n’existe pas, ou les idées délirantes, si elles existent, sont fugitives et ne paraissent exercer aucune influence sur le malade.

On pourrait admettre une troisième forme, dans laquelle la stupeur vient se confondre avec l’extase et la catalepsie, dont elle emprunte les caractères principaux; c’est la stupidité extatiforme, cataleptiforme. On constate alors des hallucinations affectant souvent un caractère religieux, sur lesquelles toutes les facultés viennent se concentrer; dans la forme cataleptique les malades conservent, nous le verrons, pendant un temps plus ou moins long, la position qu’on a imprimée à leurs membres.

En définitive, les manifestations délirantes chez les aliénés atteints de stupidité sont marquées au coin de la confusion la plus extrême et de l’absence des notions indispensables à tout raisonnement logique ; c’est ainsi que l’on voit disparaître les idées d’espace, de durée, de lieu, etc. ; les combinaisons intellectuelles qui en résultent rappellent, dès lors, celles qui se manifestent pendant le rêve; chez le rêveur comme chez le stupide, il y a suspension de la volonté.

Les malades dans la stupidité éprouvent en général des sensations pénibles; tout ce qu’ils remarquent leur paraît étrange; ils ont les frayeurs les plus singulières; ils interprètent dans le sens de leur délire tout ce qui se passe autour d’eux ; c’est en général dans la stupeur consécutive à l'alcoolisme qu’on voit les terreurs portées au

plus haut degré.

Sous l’empire des idées qui les dominent, des hallucinations auxquelles ils sont en butte, on voit quelques-uns d'entre eux opposer une singulière force de résistance aux prescriptions dont ils sont l’objet, et aux mesures prises dans leur intérêt ; ils refusent de boire, de manger, de se laisser soigner, et ce n’est qu’avec les plus grands efforts qu’on arrive à leur faire accomplir les actes nécessaires à la conservation de leur existence.

La lutte qu’on est alors obligé de soutenir avec eux les jette dans une violente surexcitation; lorsqu’ils sont à bout de résistance, on les voit se soumettre avec tristesse et verser d’abondantes larmes. Cette

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obstination n’a d'autre raison d’être que les préoccupations et les appréhensions qui ne cessent de les tourmenter.

Il n’est pas rare de voir quelques-uns de ces malades se livrer tout à coup à des actes impulsifs violents, contre eux-mêmes ou contre les personnes qui les entourent. La conscience du trouble qui se passe en eux persiste le plus souvent, et, plus tard, ils peuvent donner des explications sur les sensations qu’ils éprouvaient et l’espèce d’automatisme et d’impuissance où ils étaient réduits.

Cette résistance, souvent désespérée, que certains malades opposent à tout ce que l’on veut leur faire est, on le voit, un des caractères des délires intenses; on l'observera fréquemment dans la mélancolie avec stupeur.

Dans les cas de stupidité avec confusion des idées, au contraire, le malade est purement passif; il faut le diriger, le faire manger ; il est suivant l’expression de Kahlbaum dans un état négatif ( negadsmus ), il ne résiste pas.

En résumé , la stupidité présente des signes caractéristiques ; elle ne doit pas être confondue avec quelques états plus ou moins analogues que l’on observe dans certaines formes d’aliénation. Par exemple, on voit des aliénés se renfermer dans un silence obstiné, par suite des convictions fausses qui les dominent; d’autres se maintiennent dans un état d'immobilité complète pour obéir à des voix qu’ils entendent, à des ordres qu’ils croient recevoir ; mais, dans tous ces cas, on ne remarque pas les caractères que la stupeur imprime à la physionomie et à l'attitude du malade.

Après avoir lu les travaux d’un certain nombre d’auteurs allemands à ce sujet, nous croyons que ces derniers décrivent comme nous la stupidité. Les noms si nombreux qu’ils donnent à cette affection indiquent plutôt des variétés ou des degrés dans l’intensité de la maladie.

Pour eux la démence aiguë ou curable est caractérisée par l’épuisement cérébral et la suppression des fonctions psychiques, par la confusion profonde des idées, par l’apathie complète des malades, qui peuvent aussi présenter des phénomènes d’automatisme et de stupeur.

L'affection appelée par Meynert Amenda est une forme où l'on trouve les mêmes caractères que dans la démence aiguë, mais à un degré moindre d’intensité; de plus, il existe des illusions et des hallucinations ; le malade ne peut s’orienter au milieu d’un chaos d'idées délirantes qui ne peuvent s'enchaîner; les impressions du dehors sont perçues difficilement, le malade parait distrait ou absorbé; à d’autres moments, il s’irrite et s’emporte, etc.

Nous nous bornerons à résumer succinctement les formes principales que présente la stupidité : la stupidité psycho-asthénique et la stupeur cataleptiforme. Nous verrons aussi que l’on peut retrouver la stu-

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peur et la stupidité dans différentes formes d’aliénation, dans la paralysie générale, dans l’épilepsie, l’alcoolisme, etc.

§ 2. — STUPIDITÉ PSYCIIO -ASTHÉNIQUE.

Sous cette dénomination, on doit admettre une forme particulière de stupidité qui n’est pas entretenue par un délire hallucinatoire spécial, mais qui est surtout caractérisée par l’impuissance mentale; elle a été l’objet de nombreuses publications, tant en France qu'à l’étranger. Le D1 2 3' Chaslin a publié à ce sujet un intéressant travail sous le titre de Confusion mentale primitive (1). La description de Wille serait, suivant lui, la meilleure.

« La confusion mentale, dit Wille (2), est une maladie du cerveau, fonctionnelle, souvent aiguë, mais non rarement chronique, qui commence presque régulièrement par un stade aigu hallucinatoire, se caractérise ultérieurement par de la confusion mentale, un délire désordonné, un manque de repos alternant avec des états intercurrents d’excitation ou de stupeur. On observe aussi des paroles et des actes troublés, dissociés, entrecoupés avec un degré plus ou moins grand d’obscurité et de désorientation ( Benommenheit ), qui se traduisent en même temps par des sensations et des perceptions défectueuses et inexactes, par une appréciation et un jugement insuffisants des perceptions, et par la perte de la mémoire. Les illusions cl les hallucinations, que l’on peut reconnaître dans les périodes tranquilles, sont plus frappantes dans les accès d’excitation qui se produisent avec plus ou moins de force et de durée.

» Le caractère de ces accès est très variable ; les malades sont tantôt excités, tantôt tristes, tantôt inquiets, tantôt irrités, tantôt douloureusement impressionnés, ou bien tout cela ensemble ; le plus souvent ces états alternent rapidement. Ces accès se transforment en états stuporeux; souvent ces différents états apparaissent et changent avec une certaine régularité.

» Dans les stades tranquilles (rémissions), les malades donnent l’impression d’un grand affaiblissement; ils sont affaiblis physiquement et anémiés, ce qui est moins apparent pendant les accès d’excitation. On constate la petitesse et la fréquence du pouls ; la nutrition est diminuée, l’hématose incomplète, l’appétit déréglé, le plus souvent amoindri, la digestion troublée, le sommeil mauvais, la température du corps inférieure à la normale avec intervalles d’élévation ; troubles multiples des sécrétions et des excrétions. »

Suivant Meynert (3), ajoute le Dr Chaslin, l'attention, la perception ■et l’aperception sont affaiblies dans cette forme d’aliénation; c’est ce

(1) Chaslin, Ann. méd.-psych., 1892.

(2) Wille, Arch. f. Psych., vol. XIX.

(3) Meynert, Klinische Vorlesungen über Psychiatrie , 1890.

Dagonet. — Maladies mentales.

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qui fait que les malades perden la notion du lieu, du temps, qu’ilsfont des erreurs sur les personnes qu'ils voient. Les paroles sont souvent incompréhensibles, se rapportant ou non aux idées du malade. Les mots peuvent se suivre, associés par assonance ; quelquefois ils sont prononcés avec effort et incomplètement, comme si le malade ne parvenait pas à s’expliquer comme il le voudrait. Les idées se présentent comme dans le rêve, formant un délire qui s’accompagne ou non d’hallucinations et d’illusions. Enfin l’émotion est généralement affaiblie et elle paraît suivre les phases du délire. Le fond de la maladie est la confusion des idées, sur laquelle vient se greffer letat de stupidité. Quelquefois les malades (Kahlbaum, Neisser), ont l'aspect d'acteurs déclamant un rôle ou présentent desphénomènes cataleptiformes.

Suivant Meynert, l’affaiblissement, l'épuisement, la dénutrition sont les caractéristiques de cet état. Le malade paraît mal assuré sur sesjambes, il est très amaigri, il a des troubles vaso-moteurs, souvent une fièvre modérée ou, au contraire, un abaissement de la température au-dessous de la normale. On observe des troubles digestifs, quelquefois un gâtisme irrégulier et inconstant.

Il y a souvent dans l’urine de l’albumine, du sucre, des phosphates en excès; les troubles de la menstruation sont fréquents ainsi que l’insomnie qui est parfois remplacée par une somnolence continuelle.

Marche. — Pronostic. — Le début est généralement brusque; il y a une agitation extrême qui rappelle la manie aiguë, avec perte complète de l’orientation; d’autres fois le début est graduel et le malade entre d’emblée dans un état qui ressemble absolument à celui du délire alcoolique subaigu. L’état de stupeur peut être très marqué, avec ou sans phénomènes cataleptiformes.

La marche de la maladie peut être continue, ou rémittente, ou paroxystique ; mais, le plus souvent, c’est un mélange de stades d'agitation, de calme, de stupidité entrecoupés par des intervalles de lucidité relative.

La durée est très variable, depuis quelques jours jusqu’à plusieurs mois et même plusieurs années. Il y a donc des cas aigus, subaigus et chroniques.

La terminaison est la guérison, dans la moitié des cas; elle est constamment précédée d'un stade plus ou moins long d’affaiblissement psychique, accompagné d'une perte de mémoire complète encequiconcernait les dates et l’existence de la maladie. La guérison peut avoir lieu avec un léger affaiblissement des facultés. Enfin, une démence confirmée peut suivre, souvent alors caractérisée par des accès de stupeur et d’agitation. La mort par suite de pneumonie, de phthisie, de marasme cachectique est aussi à redouter.

Au point de vue de l’anatomie pathologique, on trouverait des

STUPIDITÉ

états d’anémie, d’œdème cérébral avec opalescence des méninges, ce qui fait dire à Wille que la confusion mentale serait une psychose constituant une forme intermédiaire entre les folies purement fonctionnelles comme la manie, la mélancolie et la paranoïa, et les folies à base anatomique, comme les intoxications et la paralysie générale.

Étiologie. — La plupart des auteurs font jouer à l’hérédité un rôle moindre que pour les autres maladies. On doit attribuer une grande importance à toutes les causes qui ont débilité le système nerveux. Tels sont les excès sexuels, alcooliques, etc., l’accouchement, la lactation, les chocs traumatiques ou mentaux, les opérations chirurgicales, l’inanition et la misère physiologique.

D’après M. Solder (1) la confusion mentale est pour ainsi dire le type de la folie puerpérale. Le rôle de l’infection y est bien démontré; une preuve entre autres bien frappante, c’est que la folie puerpérale a diminué notablement depuis l’antisepsie obstétricale (2).

Quant à ce qui touche à la confusion mentale primitive, Serbsky(3) ayant en vue sa palhogénie, dit que c’est la maladie mentale qui se rapproche le plus de la pathologie interne. Aussi les auteurs s’accordent-ils sur ce point pour considérer le rôle de la « prédisposition » comme très faible.

Le diagnostic avec la manie, la mélancolie, la paralysie générale est en général facile (4). On doit ajouter aussi quelle peut être la conséquence d'autres maladies mentales dans le cours desquelles on peut encore rencontrer d’une façon passagère des épisodes de cette confusion mentale.

En résumé , il existe, dit le DrChaslin, une forme de maladie mentale, aiguë ordinairement, qui n’est ni de la manie ni de la mélancolie, qui doit être attribuée à l’épuisement rapide et brusque du système neneux central (très souvent consécutif, pour les auteurs les plus récents, à l'infection ou à l’auto-intoxication). C’est une forme intermédiaire entre les psychoses et les folies à lésions accentuées et profondes; elle revêt souvent le caractère d’une véritable maladie, par les phénomènes somatiques, dénutrition, fièvre, qui l’accompagnent. Au point de vue psychique, elle est essentiellement caractérisée par la confusion des idées, par suite d’un trouble profond de l’association des idées, de la perception et de l’aperceplion personnelle ; elle peut être ou non accompagnée d’hallucinations, de dépression ou d’agitation. Elle a la plus grande analogie avec les délires par intoxication chronique. Elle a été décrite en France, particulièrement par Dela-

(1) Sollier, Folie puerpérale, 1892.

(2) Voir Folie puerpérale.

(3) Serbsky, Allgm. Zeitschr. f. Psych., 1892, p. 328.

(4) Chaslin, Ann. méd. -psych., 1892, p. 223.

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siauve (1), sous le nom de confusion mentale ; elle correspond à la forme connue en Allemagne sous le nom de Verwirrtheit ou d’ Amenda. Comme le fait remarquer le Dr Séglas, la conscience ne serait pas conservée dans cette forme de maladie (2).

§ 3. — STUPEUR CATALEPTIFORME.

On la voit dans quelques cas revêtir une forme cataleptique, ce qui lui a fait donner le nom de stupeur cataleptiforme ; elle semble alors être comme la prolongation d’une attaque véritable de catalepsie. Cette forme assez rare chez les aliénés s’accompagne souvent d’un état cachectique etd’anémieprofonde.

Le pouvoir excito-moteur semble avoir disparu : les organes de la vie de relation sont entièrement soustraits à l’influence de la volonté. Le malade reste inerte, passif, incapable de faire le moindre mouvement; il conserve plus ou moins longtemps la position qui a été une fois donnée à ses membres, et, comme on l'a justement remarqué, ceux-ci deviennent semblables à de la cire ( flexibilitas cerca). Les individus peuvent garder pendant des heures entières l’attitude imposée, même contre les lois de la pesanteur, et la position la plus bizarre, la plus pénible; les muscles cèdent lentement à la pression qu’on exerce sur eux comme s’il s’agissait d’un corps élastique.

Les facultés intellectuelles sont-elles alors suspendues comme le sont celles qui se rapportent à la sensibilité et à la locomotion ? C’est là un point sur lequel les opinions sont partagées. Dans quelques cas, les malades ne peuvent plus se rappeler, après leur guérison, les circonstances au milieu desquelles ils se sont trouvés pendant leur état de torpeur; d’autres fois ils font connaître que leur délire a été très actif et la production des idées très rapide.

Kahlbaum a décrit sous le nom de catatonie une psychose caractérisée par une succession d’états différents, mélancolie, manie, stupeur avec rigidité musculaire, parfois confusion mentale et démence. Mais comme le remarque Kraepelin, Kahlbaum a confondu sous ce nom certaines formes périodiques d’aliénation mentale et des cas de confusion mentale. Le pronostic de la catatonie est des plus défavorables.

§ 4. — STUI’EUR DANS L’ALIÉNATION MENTALE ET DANS QUELQUES AUTRES AFFECTIONS.

En dehors des affections mentales, que l’on peut rattacher à un trouble dynamique des centres nerveux et qui rentrent dans la catégorie des névroses, on voit la stupeur se manifester surtout à la suite des affections mentales les plus diverses, elle alterne quelquefois avec

(1) Delasiauve, Ann. méd.-psych., 1851.

(2) Congrès de médecine mentale de Ulois, août 1892.

STUPIDITÉ

elles, elle présente alors une physionomie et des symptômes qui rappellent la forme d’aliénation qui lui a donné naissance.

Elle survient à la suite d’accès violents de manie aiguë, lorsque la surexcitation a été portée au plus haut degré, et que les forces des malades paraissent en être comme épuisées. Lorsqu’elle alterne avec des accès maniaques, on voit le malade passer successivement d’un état d’agitation considérable à un état contraire d’immobilité et de stupeur profonde; chez les enfants et les jeunes gens, avant l'époque de la puberté, on la voit souvent revêtir la forme extatique.

La stupeur peut se combiner de diverses manières avec la manie; tantôt elle se produit à la suite des accès maniaques, tantôt elle les précède, et dans ce cas l'excitation maniaque a été considérée, par Pinel et Esquirol, comme une période critique précédant la guérison ; dans d’autres cas elle alterne, comme nous l’avons dit, avec les accès d’agitation maniaque.

Presque toujours l’état de surexcitation, soit qu’il précède la stupeur, soit qu’il lui succède, se manifeste avec un haut degré d’intensité, les traits de la figure sont agités de mouvements spasmodiques, la physionomie présente une expression remarquable de mobilité, le regard est vif, brillant, il a quelque chose de menaçant ; le malade a des hallucinations de la vue et de l’ouïe, et de temps à autre il est dominé par des impulsions violentes.

La mélancolie est bien certainement, de toutes les formes d’aliénation mentale, celle qui détermine le plus fréquemment la stupeur; celle-ci même paraît être souvent comme la période ultime, le degré le plus intense du délire mélancolique qui lui donne naissance. Dans cette nouvelle phase, les malades conservent les idées fixes, les craintes imaginaires, les convictions erronées qui formaient le caractère essentiel de l’affection primitive, et c’est pour cette raison peut-être que quelques auteurs ont vu, dans la stupeur, une simple variété de la lypémanie.

C’est surtout dans les formes mentales caractérisées par des frayeurs, des angoisses , que l’on voit apparaître la stupeur; citons d abord la mélancolie religieuse, dans laquelle les malades se reprochent des crimes imaginaires, et transforment en fautes impardonnables les faits les plus insignitiants ; la crainte de la damnation et les hallucinations en rapport avec leurs idées délirantes continuent îi les tourmenter ; les sentiments d’humilité et l’état de prostration peuvent être portés au plus haut degré. 11 n’est pas rare d’observer en même temps des impulsions au suicide ; on peut encore rencontrer dans cette catégorie de stupides des impulsions violentes qui dénotent chez eux une prolonde perversion morale.

Dans la stupeur panophobique , le sentiment de frayeur donne a la physionomie un cachet caractéristique ; le regard effaré, les tiaits

PATHOLOGIE SPÉCIALE

contractés, le malade reste immobile, fixé à la même place ; il ne peut,san s éprouver les plus vives émotions, souffrir l’approche de qui que ce soit.

Tout le monde connaît les travaux de Baillarger sur la stupeur. Cet auteur a démontré que, dans cet état, les facultés cérébrales n’étaient pas toujours suspendues, comme on le croyait généralement, mais que, dans le plus grand nombre des cas, l’exercice des facultés était conservé et que l’on constatait alors des idées délirantes de nature triste, et un délire sensoriel plus ou moins en rapport avec des idées délirantes.

Lorsque le délire forme en quelque sorte le terrain sur lequel repose cet état de stupeur, les malades présentent une physionomie caractéristique qui indique bien leur disposition d’esprit. Les traits sont contractés ; le regard, profondément triste, dénote, par l’animation qu’il présente, l’activité persistante'de la pensée. La conscience du trouble qui se passe en eux persiste le plus souvent, et plus tard ils peuvent expliquer les sensations qu’ils éprouvaient, et l'automatisme et l’impuissance où ils étaient réduits.

Cet état de conscience éprouve du reste des oscillations que Schüle a bien signalées. « Tantôt, dit-il, il y a absence complète de perceptions tantôt, au contraire, la conscience est troublée et elle est le jouet d’illusions qui font croire au malade les choses les plus singulières. Les états de conscience peuvent alors se transformer d’une minute à l’autre. €e sont quelquefois des impressions immédiates, qui, appréciées faussement, déterminent la production des idées erronées et des associations fausses ; ou bien ce sont des illusions d’un ou de tous les sens, ou des troubles de la sensibilité générale mêlés à des souvenirs isolés et incomplets qui viennent diriger l’intelligence malade; la personnalité est dominée tout entière par des sentiments vagues, des obsessions, des désirs insensés et des impulsions étranges. L'individu ressemble à un automate et obéit à des réflexes instinctifs. »

Un délire systématisé de persécution intense est quelquefois au fond de cette disposition d’esprit; l’observation suivante mérite d’être reproduite sous ce rapport.

J... est sorti par guérison del’asile Sainte-Anne, en 1870, après neuf mois de traitement. Il avait été amené à la suite de plusieurs tentatives de suicide. Il présente à son entrée les signes d’un état de profonde stupeur; il est impossible de fixer son attention et d’obtenir de lui la moindre réponse aux questions qu’on lui adresse. Peu à peu il s’améliore et il nous explique alors « qu’il se sentait maîtrisé » ; il lui semblait qu’on lui écrasait l’estomac, il ne sait pas ce qui lui est arrivé ni comment il est arrivé à l’asile. Il se croyait perdu, il s’imaginait que la police était après lui, on lui reprochait d’avoir mal parlé de certaines personnes ; on se moquait de lui ; il y avait une dame Testois qui lui faisait entendre toutes sortes de choses; des voix lui disaient qu’on allait le tuer; on l'accusait d’avoir dit du mal des religieuses qui le soignaient, etc.

STUPIDITÉ

Il nous reste à examiner quelques autres circonstances au milieu desquelles la stupidité se développe et différentes maladies où elle se présente.

Elle peut, comme nous l’avons dit, survenir d’emblée avec les caractères qui lui sont propres, à la suite par exemple d '('-motions violentes. de mouvements passionnels, etc.

Elle disparaît alors rapidement au fur et à mesure que s’affaiblit la vivacité de l’impression qui l’a fait naître ; quelquefois elle a une durée plus longue, de plusieurs semaines, plusieurs mois.

Une jeune fille, intelligente, laborieuse, se laisse séduire par un jeune homme qui depuis longtemps lui faisait la cour. Celui-ci apprenant qu’elle est enceinte s’emporte contre elle, la frappe, la congédie, en la prévenant que si jamais elle lui apporte un enfant, il le jettera par la fenêtre. Aussitôt sa figure s’altère, son regard devient inquiet, ses membres s’agitent <l’un tremblement convulsif, puis elle tombe dans un état de profonde stupeur qui la rend étrangère à se qui se passe autour d’elle ; de temps à autre on l’entend prononcer les mêmes mots entrecoupés : « Adolphe, Adolphe, dit-elle, ne jette pas l’enfant par la fenêtre ! » Quelques jours après, l’accès de délire avait entièrement disparu.

On pourrait citer un grand nombre d'exemples analogues.

La fièvre typhoïde détermine, on le sait, dès les premiers jours de •son invasion, un état de stupeur qui ne tarde pas à faire des progrès plus ou moins considérables, à mesure que se développe la maladie. Cette sorte de stupeur a été confondue dans quelques cas avec la stupidité des aliénés, et nous avons vu plus d'une fois des erreurs de diagnostic se commettre sous ce rapport. Il suffit d’être prévenu à cet égard pour examiner plus attentivement les signes caractéristiques de la fièvre typhoïde, l’état fébrile, les fuliginosités de la langue, la pulvérulence des narines, le ballonnement et la sensibilité du ventre, les taches lenticulaires, etc.

Mais il n’est pas rare, pendant la période de convalescence de cette maladie, par suite de l’ébranlement subi par le système nerveux, de l'épuisement des forces etde l'état d’anémie profonde, de voir survenir une forme plus ou moins grave de stupidité ; elle alterne alors avec des périodes d’excitation submaniaque ; elle se caractérise en général par des hallucinations qui rappellent celles que l’on observe dans les accès d’alcoolisme aigu : les malades ont des frayeurs, ils voient des animaux plus ou moins bizarres, des loups, des sangliers, ils entendent des bruits étranges, des cris, etc. Les accidents se dissipent d habitude assez rapidement en même temps que les forces se rétablissent.

On a encore désigné, sous le nom de stupeur traumatique, cet état nerveux, cette espèce de torpeur mêlée de craintes, qui s empare de malheureux blessés après la perte d’un membre, d’un écrasement con-

PATHOLOGIE SPÉCIALE

sidérable du thorax, des doigts, des testicules, à la suite d’affreuses brûlures, etc. Certains individus y sont particulièrement prédisposés; les gens nerveux, épuisés ou découragés, les soldats d’une armée vaincue, par exemple.

Les congestions cérébrales, les chutes, les coups sur la tête, l’insolation, lorsqu’elle s'ajoute à des fatigues et à la privation de nourriture, peuvent déterminer un état de stupeur mêlé d’excitation maniaque à forme ambitieuse ; on remarque en même temps, dans les gestes, les actes du malade, quelque chose de frénétique, de convulsif qui rappelle de loin les symptômes déterminés par l’irritation et l’inflammation des méninges.

Nous avons pu observer des formes remarquables de stupidité liées à une évidente congestion du cerveau ; pendant la période congestive, qui peut durer plusieurs semaines, les malades perdent entièrement la conscience des phénomènes psychologiques qui se passent en eux, et plus tard ils peuvent n’en pas conserver le moindre souvenir. C’est une obtusion intellectuelle sous l'influence de laquelle les malades restent absolument étrangers à ce qui les entoure ; ils ne comprennent alors aucune des questions qu’on leur adresse, ils commettent des actes déraisonnables, instinctifs, des vols absurdes, des attentats à la pudeur dont ils ne peuvent plus tard rendre compte, qui attirent sur eux des poursuites judiciaires, et qui les ont faitconsidérer quelquefois comme des simulateurs.

Quand la période de lucidité reparaît, il n’est pas rare de voir persister pendant quelque temps encore la lenteur dans les opérations de l’intelligence. Rien n’est en somme plus difficile que d’établir le diagnostic d’un semblable état mental.

Les habitudes d’onanisme, comme les excès vénériens répétés, sont, on lésait, une cause puissante d’épuisement nerveux; la stupidité en a été quelquefois la conséquence. On observe alors une forme mixte se rapprochant de l’hypochondrie, quelquefois elle affecte la forme de mélancolie anxieuse.

La stupeur est encore un accident fréquent de certains accès d 'alcoolisme aigu, elle s’accompagne alors de manifestations délirantes et d’hallucinations caractéristiques. Ces malades tombent dans une sorte de morne stupeur, avec perte plus ou moins complète de la conscience de leur situation.

La stupidité, chez les alcooliques, est en général de courte durée et d’une guérison facile. Outre le délire sensoriel et les interprétations en rapport avec ce délire, on retrouve facilement les symptômes habituels de l’alcoolisme : la céphalalgie, le tremblement et les contractions spasmodiques des muscles de la face et des membres. La stupeur alcoolique est, quelquefois aussi, mêlée d'agitation, de mouvements désordonnés et d’un incessant besoin de déplacement qui rappelle

STUPIDITÉ

l’excitation maniaque. L'expression d’hébétude que présente la face du malade peut être encore empreinte de frayeur et d’étonnement. 11 n’est pas rare de voir des tendances impulsives à l’homicide ou au suicide.

Dans la stupidité alcoolique on retrouve aussi les troubles de la sensibilité générale, si commune dans l’accès d’alcoolisme aigu, les secousses, les crampes, les fourmillements, qui sont l’objet d’interprétations délirantes : les malades se croient couverts de vermine, mordus par des serpents, par des aspics, etc. Il en est de même des troubles de la vue, et de l’ouïe, qui provoquent des hallucinations spéciales de ces organes de la sensibilité spéciale. Enfin, comme élément de diagnostic, on doit encore signaler les troubles de la motilité, la raideur des articulations, la gêne apportée à l’exercice des muscles de la phonation, de la déglutition, de la respiration, les sensations douloureuses ressenties dans différents organes. Les attaques épileptiformes dépendant de l’alcoolisme sont quelquefois aussi suivies d’une période prolongée de stupeur.

L 'épilepsie doit être placée en tête des affections qui viennent déterminer la stupidité; on observe sous ce rapport tous les degrés possibles; à un degré plus faible, on constate, comme état habituel, de l'hébétude, l’embarras du raisonnement, le vague des idées, l'indécision du caractère ; à un degré plus avancé, la lenteur intellectuelle, la difficulté des réponses, l’absence complète du langage, trahissent l’embarras du cerveau ou l’inertie absolue de la pensée. L’expression de stupeur, chez ces malades, ne traduit, comme le remarque justement Delasiauve, aucun sentiment dépressif; il résulte uniquement de la suspension même de l’activité intellectuelle. Plus les attaques sont fortes, plus la stupidité présente d’intensité ; l’engourdissement moral s’atténue quand les accès diminuent de violence. En tout cas, on doit distinguer cette forme de la variété hallucinatoire qui peut aussi se rencontrer dans l’épilepsie.

L’état de stupeur se manifeste quelquefois à la suite de vertiges épileptiques, et dans ce cas il semble être comme la prolongation du vertige lui-même. Les actes automatiques, inconscients et sans but, constituent l’un des signes caractéristiques de celte forme de maladie.

La stupeur se manifeste aussi dans quelques formes d’aliénation, plus particulièrement liées à une altération organique, par exemple dans la paralysie générale.

Pour \& paralysie générale , c’est dans la forme dépressive qu on voit la stupeur se montrer, dans cette variété remarquable qui se caractérise, surtout, par un délire hypochondriaque et panophobique.

Baillarger avait déjà fait la remarque qu’on observait chez beaucoup de paralytiques, à la première période de leur maladie, une stupeur souvent très prononcée qui pouvait se prolonger des mois entiers. Les

PATHOLOGIE SPÉCULE

malades restent inertes, dans un mutisme complet ; cet état s’accompagne de congestion de la face et ordinairement d’inégalité des pupilles. Maison la voit apparaître aussi à une période avancée de cette affection, et il est alors facile de constater les signes caractéristiques de la paralysie générale.

Sous l'influence de la stupeur, les malades ne semblent plus dominés que par une seule idée déprimante dans laquelle se concentre leur attention ; toutes leurs facultés sont absorbées dans cette unique préoccupation; ils répètent qu’ils n’ont plus d’estomac, d’intestins, que le passage est entièrement fermé aux aliments, et que l’obstruction sera d’autant plus grande que l’on fera de plus grands efforts pour introduire des aliments dans l’appareil digestif.

Ces malheureux luttent fortement contre les efforts que l’on tente lorsqu’on veut, dans l’intérêt de leur santé, vaincre leur résistance. On les voit d’ailleurs, à la même place, complètement insensibles à toutes les souffrances qu’ils peuvent endurer ; l’hiver, exposés aux rigueurs d’un vent glacial, l’été, à la chaleur ardente d’un soleil brûlant. Le pouls est généralement faible et ralenti; l’immobilité à laquelle ils se condamnent, l’embarras de la circulation et les congestions passives qui en résultent, l’insuffisance de la nourriture augmentent leur état d’affaiblissement, provoquent l’amaigrissement et l’infiltration des diverses parties du corps.

On comprend que le diagnostic de la stupeur simple, mélancolique, avec celle qui se complique de paralysie générale, doive exiger un examen attentif, l’obtusion intellectuelle et les troubles de la motilité qui en sont quelquefois la conséquence, sont une cause d’erreur, souvent difficile à éviter; l’étude des signes différentiels permet seule de faire cette importante distinction.

JS. - TRAITEMENT.

En résumé, la stupidité apparaît, on le voit, au milieu des circonstances les plus diverses; on comprend dès lors que les indications thérapeutiques devront varier suivant les conditions au milieu desquelles elle prend naissance, la forme particulière qu’elle présentera et les complications qu’elle pourra déterminer.

11 sera nécessaire de rechercher son point de départ, son mode de développement, d’examiner si elle est survenue comme forme primitive ou consécutive, de constater si elle se rattache à l’alcoolisme, à l’épilepsie, à quelque autre affection organique ou diathésique; si elle est la conséquence de telle ou telle espèce d’aliénation, ou bien encore si elle résulte d’une violente impression, d’une forte secousse morale.

Une première indication à remplir, c’est de remédier aux dangers auxquels sont exposés les malades par le fait même de l’état d’inertie et d’immobilité auquels ils se condamnent. L’absence du sentiment

STUPIDITÉ

de la faim et de la soif; le défaut d’exercice et le trouble de la circulation qui en résulte; l’atonie que les principales fonctions peuvent éprouver : telles sont les conditions qui font courir aux malheureux atteints de cette maladie les plus graves dangers.

On observe, comme phénomènes morbides secondaires, les œdèmes, les infiltrations séreuses, les congestions passives des différents organes, la rétraction musculaire et la contracture définitive des membres et même d’autres parties du corps, par suite de la position vicieuse dans laquelle les individus se maintiennent avec une sorte d'obstination.

De pareils malades, abandon nés à eux- mêmes ou livrés aux soins in intelligents et inexpérimentésdes personnes qui forment leur entourage, ne tardent pas à voir leur situation s’aggraver, et si leur vie n’est pas en danger, ils tombent, en tous cas, dans un état de véritable incurabilité.

On devra donc recourir à tous les moyens possibles pour remédier à ces inconvénients ; il faut à tout prix réveiller les fonctions frappées d’inertie, faire appel aux stimulants d’ordre moral et physique pour empêcher l’individu de rester dans un fatal engourdissement, de s'exposer à la faim, à la soif, au froid ;.mais cette stimulation doit être employée avec persévérance, avec patience, et dans la mesure indiquée par le médecin lui-même.

Lorsqu’il existe un état de concentration de la pensée, une sorte de tension douloureuse des forces morales et intellectuelles, on doit avoir recours aux sédatifs et aux dérivatifs de diverses sortes : les bains, les affusions, les lotions froides sur la tête, les purgatifs légers peuvent donner des résultats avantageux. Les calmants sous diverses formes seront utilement employés ; il faut encourager, rassurer le malade, lui donner des conseils bienveillants, éloigner de lui ce qui pourrait être une cause de surexcitation, d'irritation, ce qui pourrait en un mot fournir un nouvel aliment à ses idées fixes, «à ses craintes imaginaires.

Si, au contraire, la stupeur dépend d’un affaiblissement de la constitution, d’une sorte d’épuisement du système nerveux, il importe de faire appel à un régime réparateur, aux toniques de diverses sortes; il ne faut pas non plus chercher par de trop grands efforts à faire sortir le malade de son état de torpeur; en un mot, il ne faut pas lui faire violence. Le quinquina, le fer, un régime fortifiant, les bains froids, l'hydrothérapie, les promenades soit à pied, soit en voiture, pourront

exercer l’in fluence la plus favorable, en même temps qu'on recherchera les

moyens les plus propres à procurer des impressions douces et agréables.

On peut dire que la stupidité, comme d’autres formes d aliénation mentale, présente chez chaque individu une physionomie à part, qui fournit elle-même des indications thérapeutiques spéciales. Le traitement, dans tous les cas, devra être tout à la fois moral et physique, comme le sont les causes elles-mêmes qui viennent déterminer la plupart des affections mentales.

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