CHAPITRE V
es auteurs allemands ont décrit le délire systématisé sous les noms de Verrücklheit et de Wahnsinn, ou sous celui de Paranoïa.
Ce groupe pathologique repose essentiellement, dit Schüle, sur un trouble primitif du fonctionnement intellectuel. Le délire systématisé chronique typique est, suivant lui, caractérisé par ce qu’on appelle un trouble partiel de la conscience, à côté duquel les autres facultés intellectuelles peuvent être conservées saines. A part le cercle de ses idées délirantes, le malade peut conserver pendant longtemps la même aptitude et les mêmes lumières dans certains ordres de connaissance et défend avec la même énergie ses idées exactes et ses conceptions délirantes. Deux personnalités semblent exister dans le même cerveau ; un moi nouveau s’établit à côté du moi ancien, qui peu à peu se laisse refouler et supplanter.
Dans tous les cas chroniques de délire systématisé, ajoute l’auteur que nous citons, les idées délirantes ont une tendance à se coordonner logiquement entre elles, à former un système.
Il est intéressant, comme le remarque le professeur Bail, de suivre l'évolution progressive de ce travail intérieur qui transforme par degrés une notion, d’abord vague et tlottante, en une idée fixe qui finit à la longue par s’implanter définitivement dans l’intelligence, quelle tyrannise d’une manière absolue et dont il est désormais impossible de la déraciner.
C’est en général à la suite d’une longue hésitation que le malade, après avoir llotté dans l’incertitude, finit par trouver la formule de son délire, suivant l’heureuse expression de J. Falret. Parvenu dès lors à la période de systématisation, il devient de moins en moins accessible aux influences extérieures, aux idées venues du dehors ; il résiste avec une énergie toujours croissante aux impressions qu’on cherche à lui communiquer. « Sans doute, dit Bail, les circonstances extérieures, les relations sociales, le degré de culture intellectuelle, les souvenirs et les croyances du malade , jouent un rôle immense dans la production du délire ; mais ce sont là seulement, selon l’expression de Kant, les moules dans lesquels il jette sa pensée ; et, dans des circonstances différentes, le délire n’en existe-
rait pas moins; il emprunterait un autre langage, mais sans se rapprocher davantage de la raison. »
Lorsque le délire a trouvé son expression définitive, rien n'est plus difficile que de faire germer sur ce terrain, si fertile en notions absurdes, une absurdité nouvelle. L’aliéné la repousse sans la moindre hésitation, souvent même il fait preuve d'une puissance de logique et d’une vigueur de bon sens que l’on ne s'attendait guère à trouver chez lui.
Le propre de l'idée fixe dans le délire systématisé, c’est que tout se rattache à ce point de départ ; elle est plus ou moins exclusive, elle passionne l’individu et accroît son irritabilité; ne comprenant pas son erreur, il juge tout au point de vue de sa personnalité. Fixant toute son attention sur ce sujet unique, il épie les moindres circonstances pour justifier l’idée fixe qui sert de point de départ à son délire. Toute son imagination s’exerce à en systématiser les éléments, à en créer même de fictifs. Les meilleures intentions sont méconnues, les faits les plus insignifiants sont travestis. Rien n’égale souvent le génie d'invention que déploient certains aliénés dans l'interprétation des faits dont ils sont témoins ou des sensations qu'ils éprouvent. En dehors de ces idées tyranniques, on voit le jugement reprendre tout son empire. Le cercle des préoccupations fondamentales est plus ou moins étendu, et la systématisation plus ou moins complète.
Ce qui caractérise encore le délire de systématisation, c’est Yautophilie des malades qui en sont atteints et qui est la source du développement du délire ambitieux, c’est cette tendance absolument subjective de leur esprit à tout considérer par rapport à eux-mêmes sans jamais tenir compte de l’existence d’autrui (Bail).
C’est en prenant la maladie, sinon à son début, du moins avant qu’elle ait franchi certaines limites, qu’on peut se convaincre que dans un assez grand nombre de cas le délire est rigoureusement limité à une série d’idées toujours les mêmes.
Souvent ce délire a existé longtemps sans être soupçonné, il n’a entraîné aucun désordre. Sans l’aveu du malade lui-même, on ne saurait rien de ses luttes contre une idée fixe qui a fini par le dominer.
On a considéré autrefois le délire systématisé comme un trouble psychique partiel. En réalité, dit Kraepelin(l), cette opinion est insoutenable, puisque (en dehors de beaucoup d’autres objections) on voit les progrès continuels de la maladie et enfin la destruction complété de la personnalité psychique.
D’après Griesinger, le délire systématisé serait le stade secondaire d un trouble affectif. Mais les recherches de Westphal, Sander, etc., ont
(1) Kraepelin, op. cil., p. 361.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
démontré qu’il fallait admettre une forme primaire de ce délire qui qui constitue une véritable entité.
Pour Kraepelin la direction générale et vicieuse des pensées, des sentiments, serait la cause originelle des illusions et des associations délirantes (délires primordiaux).
Si l’on examine la manière d’être du délire, on rencontre les variétés les plus nombreuses, les éléments qui paraissent les plus contradictoires, des états expansifs et dépressifs se produisant simultanément. Aussi, il ne peut pas y avoir unité dans la classification des formes que présentent les délires systématisés : l’on doit se borner à décrire les formes dépressives et les formes expansives. Au fond le délire de persécution et la mégalomanie sont les deux types principaux des délires systématisés. Nous les décrirons avec les détails nécessaires. Ce sont deux manifestations délirantes caractéristiques : l’une étant dépressive, l'autre expansive.
Nous appelons délires systématisés secondaires des états qui succèdent à des formes primitives (généralement de nature mélancolique) ; ils se caractérisent par une confusion intellectuelle marquée, par de l'affaiblissement psychique et par l’importance prédominante des hallucinations et des illusions (Voir Schiile) (1).
Kraepelin fait observer que les idées hypochondriaques de quelques délirants systématiques se distinguent des idées hypochondriaques de la mélancolie par leur absurdité et leur exagération; le délirant systématique objective ses sensations fausses et croit à la réalité des conclusions tirées par lui des troubles sensoriels qu'il éprouve. Ainsi il se plaint que ses os soient raccourcis, ses organes déplacés, qu’on lui ait enlevé certaines parties du corps, etc. Comme nous le verrons plus loin, il s'agit là d’une variété du délire de persécution.
La marche du délire systématisé est ordinairement chronique , avec des alternatives d’excitation et de rémission. La maladie peut offrir des améliorations plus ou moins durables, des oscillations nombreuses, mais la direction des idées reste toujours la même. L’affection peut rester stationnaire pendant un grand nombre d’années ; la démence, suivant Schüle, dans laquelle on retrouve les vestiges des anciennes idées délirantes, serait la terminaison véritable.
A côté du groupe de la paranoïa chronique, les auteurs allemands admettent un groupe de paranoïa aiguë. Ces délires systématisés sont caractérisés par une marche aiguë ou subaiguë, par des hallucinations, par une obnubilation plus ou moins marquée de la conscience. L’humeur est excessivement variable ou quelquefois persistante (elle dépend de la nature des hallucinations) ou bien c’est une indifférence absolue. La conduite du malade est dictée par des hallucinations : c’est
(1) Schüle, Zur Paranoïa page, Zeitschr. f. Psych., vol. L, 1893.
Hat
une réaction psychique (type mélancolique); ou bien les actes moteurs sont la conséquence directe de l’irritation cérébrale et de l'épuisement nerveux (types maniaque et stupide); un autre groupe est caractérisé par un trouble spécial de la motilité ( status attonitus).
Les variétés de la paranoïa aiguë, décrites par Schiile, sont nombreuses : délire systématisé, aigu, sensoriel, mélancolique (démonomaniaque), maniaque, avec status attonitus (catatonie), avec stupeur (ou stupeur hallucinatoire). On les trouvera décrites dans les différents chapitres, Manie , Mélancolie , Stupidité , etc.