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ARTICLE PREMIER DÉLIRE DE PERSÉCUTION

Dans les délires systématisés on décrit entre autres une classe d’alienés fort remarquables, souvent très déliants et très dissimulés. 11 s’agit d’une forme tout à fait spéciale d’aliénation mentale.

Le délire de persécution est le type principal des délires systématisés : sous ce nom, Lasègue, d'une part (1), Legrand du Saillie (2), d’autre part, ont décrit une forme d'aliénation mentale présentant des particularités et une physionomie spéciales qui lui donnent une place spéciale parmi les affections mentales.

Les idées délirantes de persécution dominent en quelque sorte la pathologie mentale; on les retrouve dans les formes d’aliénation les plus diverses, dans l’alcoolisme, dans la paralysie générale, dans la mégalomanie, etc.

On ne doit pas en faire une véritable espèce morbide, ayant des caractères et une évolution propres, mais elles constituent comme l’hypochondrie, comme les folies impulsives et les nombreuses variétés de la mélancolie, un groupe symptomatologique qui repose sur un même fond morbide, la souffrance morale. « C'est à tort, dit Renaudin, qu’on voudrait admettre autant de types délirants qu'il y a d’erreurs possibles de jugement ; le délire des persécutions, celui des richesses, sont des manifestations diverses, mais ne constituent pas l’état pathologique lui-même. » C’est dans le mode de sentir qu’est le point de départ; sous l’intluence d’une douleur profonde, le jugement ne s'exerce plus avec une complète liberté.

Le délire de persécution a un mode d invasion lent, il présente au début une manière d’être et des signes difficiles à bien apprécier.

C’est d'abord une inquiétude mal définie, que rien ne justifie, qui surprend même ceux qui en sont atteints. C’est alors que l’idée d une persécution vient à germer dans l’esprit du malade; au commencement, il ne s’y arrête qu’avec une sorte d’indécision; il cherche autour

(1) Lasègue, Arch. gënér. de médecine, 1852.

(2) Legrand du Saulle, Délire de persécution, 1873.

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de lui la raison de ses craintes, de ses angoisses; il ne trouve pas à les expliquer par des causes naturelles, et peu à peu, il en arrive à penser que des ennemis cachés sont intéressés à sa perte.

Une fois que toute hésitation s’est effacée, l’aliéné compose d'une manière définitive le système auquel il doit s’arrêter; ce travail s’effectue alors avec plus ou moins de lenteur.

Parti de la croyance qu’on le tourmente, dit Lasègue, il est le premier à s’étonner qu’on lui en veuille; il ignore pourquoi on le persécute, il l’avoue ingénument et ne cherche pas à en savoir davantage. On a beau lui démontrer l’absurdité d’une persécution sans motifs, il persiste néanmoins. Il finit cependant par trouver une raison pour laquelle il se décide, qu’il puise, comme toute l’œuvre de son délire, dans la nature des impressions ; il accuse des êtres mystérieux, la police, les physiciens, les magnétiseurs, etc. 11 met en cause des voisins, avec lesquels il n’a jamais cherché à faire connaissance.

L'idce fixe dans le délire de persécution a, au début, un peu le caractère d'une idée obsédante; elle est d’abord isolée, fugace, mal définie, le malade se croit l’objet d'une persécution dont il ne peut, à l’origine, comprendre ni la raison d’être ni le mode d’action ; cette croyance ne tarde pas à prendre corps et adonner lieu à un véritable délire systématisé. Le persécuté s’aperçoit bientôt qu’il a affaire à un complot dont les ramifications s’étendent jusqu’aux dernières maisons du quartier qu’il habite, et qui prend nécessairement toutes les formes possibles. La police joue un rôle considérable dans son esprit; elle le poursuit, le surveille, pénètre dans sa chambre, la bouleverse ; s’il est musicien, elle brise les cordes de son violon, détraque son piano, etc.

Chez un grand nombre d'individus, la franc-maçonnerie est une source d’explications des singuliers phénomènes qu’ils ressentent; ils se croient sous sa domination et se plaignent que les francs-maçons viennent interrompre leur sommeil et leur indigent les douleurs qu’ils éprouvent dans différentes parties du corps.

L’idée fixe d’empoisonnement se rencontre fréquemment chez eux ; elle leur sert à expliquer les troubles gastriques auquels ils peuvent être sujets.

Les interprétations fausses, délirantes , sont inséparables des idées fixes; celles-ci engendrent celles-là.

Elles consistent dans une erreur d'appréciation, dans un faux jugement sur les sensations et les impressions les plus diverses éprouvées par les malades; elles tournent toujours dans un même cercle vicieux, il leur semble que tout ce qui se passe au milieu d’eux est fait pour les tourmenter. On les regarde de travers, on a l’air de se méfier d’eux, on les prend pour des espions, on tient de mauvais propos sur leur compte, on les tourne en ridicule. Les interprétations les plus

bizarres se produisent à propos des faits les plus ordinaires, toujours dans le sens de la même idée fixe.

L’électricité, le magnétisme, sont accusés de produire les sensations pénibles éprouvées par ces malades, chez lesquels, on le sait, on rencontre si fréquemment des troubles graves de la sensibilité générale. Ils se plaignent qu'on emploie le magnétisme, l’électricité, pour leur faire ressentir des sensations extraordinaires, des maux de tête, une maladie indéfinissable.

Les hallucinations de l'ouïe , comme l’a justement fait remarquer Lasègue, sont prédominantes dans le délire de persécution vrai, essentiel, lorsque celui-ci n’est pas associé, ou, comme nous le verrons plus loin, lorsqu’il ne survient pas secondairement à d’autres formes mentales, telles que l’alcoolisme, la paralysie générale, etc. ; elles sont extrêmement fréquentes et elles accompagnent souvent les troubles de la sensibilité générale. Les hallucinations de la vue se rencontrent exceptionnellement; elles sont mal définies et n’ont pas la netteté de celles de l’ouïe. L’un de nos malades se plaignait, par exemple, qu’on lui faisait voir des photographies qui retraçaient différents incidents de son existence. Elles précèdent quelquefois le délire, elles en sont même dans certaines circonstances la véritable cause; le plus ordinairement, elles en sont une conséquence.

Les hallucinations sont extrêmement variables ; elles ne sont pas toujours comme un écho de la même idée fixe, mais elles sont multiples, nombreuses comme les pensées qui traversent l’esprit des malades et dont elles ne sont, après tout, que la manifestation extérieure. Elles sont comme une reproduction fidèle de leurs incessantes préoccupations. S’ils se croient poursuivis par la police, ils entendent proférer contre eux des menaces de mort ; aux menaces qu’ils entendent, ils répondent par d’autres menaces. Quelques-uns ont le sentiment, la conscience de la situation étrange dans laquelle ils se trouvent ; les hallucinations qu’ils éprouvent sont comme le reflet de cet état de la conscience; on leur dit qu’ils sont fous; quelques-uns conviennent que ce sont leurs propres pensées qui se répètent sous forme de voix (1).

Quelquefois les hallucinations ne sont pas nettes, claires, ce sont des voix basses; le malade suppose qu’on parle de lui (c'est plutôt, en ce cas, une interprétation délirante) ; il cherche à comprendre ces voix, il leur dit de parler plus haut. A un degré plus élevé, c’est un véritable délire sensoriel; quelques persécutés hallucinés prétendent que la maison qu'ils habitentest remplie de tubes, de tuyaux; les voix sortent de tous les côtés, des murs, des calorifères, etc... ils entretiennent avec elles de véritables conversations.

Les troubles de la sensibilité générale qui caractérisent le délire de

(I) Yoy. chap. Symptomatologie, p. 70.

Dagonet. — Maladies mentales.

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persécution ont été longuement décrits; nous ne croyons pas devoir nous appesantir longtemps sur ce sujet. Dans la généralité des cas, c’est un des symptômes les plus ordinaires. Ils dépendent évidemment de l’irritation du système nerveux central, particulièrement des centres qui président aux actes de la vie organique. Ils ne sont pas limités, comme chez les hypochondriaques, à une même région ; ils sont, au contraire, généralisés. Les malades font à ce sujet les interprétations les plus bizarres, et donnent les explications les plus étranges. Ils ressentent des commotions, il leur semble que quelque chose leur entre dans le cerveau par l'oreille; ce sont des sensations qui leur causent une fatigue dans les oreilles, dans les yeux, des1 espèces de tressaillements dans les jambes, des craquements dans les articulations. On les électrise, on les magnétise, on les hypnotise, on leur lance des jets de vitriol ; l’un de nos malades se plaint qu'on charge sa femme d’électricité pour lui donner des secousses.

Les troubles de la sensibilité génitale se remarquent fréquemment chez les femmes, mais on les trouve souvent aussi chez les hommes. Ceux-ci se plaignent des pratiques de sodomie, d’onanisme, qu'on exerce sur eux; les femmes affirment qu’on leur introduit des corps étrangers dans les parties sexuelles.

Les sensations bizarres qu’ils éprouvent ont pour but, disent ces malades, de leur faire subir des épreuves; un malade prétend que les théologiens (c’est ainsi qu'il appelle ses persécuteurs) arrêtent tout à coup ses doigts pour l’empêcher d’écrire ; un autre déclare qu’on lui fait pénétrer le lluide électrique par les pieds, ce qui lui cause une chaleur intolérable; on lui fait ressentir par le même moyen diverses sensations douloureuses dans la poitrine, des points de côté, comme si on lui arrachait les poumons.

Nous verrons que chez les alcooliques persécutés les troubles de la sensibilité générale sont extrêmement marqués.

Nous pourrions multiplier à l’infini ces considérations; on observe tous les degrés, toutes les formes possibles de troubles de la sensibilité générale ; lorsqu’ils sont très accentués, l’affection a été désignée sous le nom de forme cérébro-spinale.

En dehors des troubles de la sensibilité générale, on constate quelques autres symptômes d'ordre physique quel'on rencontre d'habitude dans la mélancolie ; il faut en tenir compte. Dans les périodes d’exacerbation, les malades se plaignent de maux de tête, d'insomnie. Ils se plaignent d’étourdissements, leur vue est fatiguée.

Leur attitude est remarquable, mystérieuse, le regard soupçonneux, méfiant, quelquefois timide ; chez beaucoup d’entre eux, l’expression de la figure est triste, découragée.

Le langage lui-même a quelque chose de caractéristique. Chez quelques-uns, les expressions dont ils se servent pour faire comprendre

ce qu’ils ressentent, sont bizarres, en rapport avec l’étrangeté des sensations qu’ils éprouvent. X... nous dit qu’on lui fait des méchancetés, des infernaleries ; il entend comme des voix sourdes, il les appelle le parlement sourd ; même quand il s’éloigne de ce pays, lorsqu'il va à 70 lieues de Paris, on lui fait entendre le même parlement.

Le persécuté ne déforme pas seulement les mots, mais souvent, dès le début de l’affection, on voit qu’il attache une importance très grande aux mots les plus simples, il y découvre toutes sortes de significations, il fait les rapprochements les plus bizarres.

Ce qui caractérise l’état psychique chez le plus grand nombre, c’est la dépression de la volonté , l’absence de toute initiative. Ils disent euxmêmes qu’ils sont placés sous une espèce de domination contre laquelle ils s’efforcent en vain de réagir. Ils cherchent quelquefois à échapper par différents moyens, par les actes les plus bizarres, et souvent les plus dangereux, à cette force qui les domine. X... tire contre un mur plusieurs balles de son revolver, croyant atteindre ses ennemis. Un autre de nos malades se poignarde par suite du découragement profond où il est tombé.

La souffrance morale, plus encore que les souffrances physiques, rend à ces malheureux l’existence intolérable.

Quelques hallucinés restent enfermés chez eux sans vouloir communiquer avec personne ; persuadés que la police les suit, ils se barricadent chez eux, regardent à travers les persiennes, changent leur lit de place, frappent le plancher pour empêcher les voix d'en sortir. Un de nos malades part pour l’Amérique pour fuir ses persécuteurs, et se fait arrêter à Rio-Janeiro.

On a divisé les aliénés persécutés en deux catégories, les persécutés passifs et les persécutés actifs ; les premiers restent dans un état de tristesse et d’inertie et subissent passivement les souffrances qu’ils endurent; les seconds, au contraire, qui réagissent, qui veulent se venger de leurs ennemis imaginaires, ont été, pour cette raison, désignés sous le nom de persécutés persécuteurs.

Cette division a sa raison d’être au point de vue surtout des actes commis par les malades ; mais elle ne caractérise pas absolument deux catégories distinctes de persécutés; le même individu, après être resté passif pendant un temps plus on moins long, finit par devenir actif, et se transforme en persécuteur; ce sont même, chez quelques individus, des périodes qui se succèdent les unes aux autres à des intervalles irréguliers.

Il existe cependant une autre variété de persécutés persécuteurs qui peutètre classée près des fous moraux. Ils sont particulièrement dangereux ; les annales de la science contiennent sous ce rapport de nombreuses observations. Le plus grand nombre de ces aliénés font les dénonciations les plus déraisonnables, se livrent aux récriminations

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les plus passionnées. Ils font les efforts les plus énergiques pour intéresser le public à leur cause, et, comme nous le verrons, quelques-uns finissent par trouver dans certains journaux, absolument incapables d’apprécier une pareille situation, un appui qui leur permet de donner du retentissement à leurs accusations les plus perfides.

Sous le titre les Persécutés en liberté , Bail a décrit une catégorie de persécutés, qu'il a appelés les persécutés migrateurs.

1° Les uns, voyageurs, partent brusquement pour accomplir un long voyage, non seulement jusqu’au bout de la France, mais encore jusqu’au fond de l’Amérique. Ils obéissent à une idée depuis longtemps caressée et qui découle de toute une série de conceptions délirantes. Tourmentés sans cesse par d’invisibles ennemis, ils veulent à tout prix leur échapper : de là ces fugues désespérées, ces départs pour un lieu souvent très lointain, qui ont toujours pour but de les soustraire à une position intolérable.

2° Les persécutés déménageurs , qui sans cesse déménagent d’une rue à l'autre, de quartier en quartier, sans jamais trouver le calme auquel ils aspirent.

3° Les persécuteurs visiteurs, qui entreprennent des séries de visites qui deviennent une véritable calamité pour ceux qui en sont l’objet. Ils exigent la réparation des injustices dont ils se disent victimes, la restitution d'une fortune imaginaire, les récompenses qu’ils ont méritées. Tantôt, au contraire, il s’agit pour eux de déposer des plaintes, de se faire délivrer des certificats, etc.

On pourrait multiplier à l’infini ces divisions, suivant les actes bizarres auxquels ces malheureux sont poussés pour mettre fin à leurs tourments. Le professeur Bail a fait à ce sujet une observation juste, que tout médecin expérimenté ne doit pas perdre de vue en pareille circonstance : il faut résister, à l’égard d’un persécuté, à la bienveillance naturelle qui nous anime envers ceux qui souffrent. L'expérience démontre, en effet, que toute personne qui s’est intéressée à un persécuté et qui a cherché à lui rendre service, devient invariablement, par là même, l’objet de sa haine.

D’une manière générale, l 'évolution du délire systématisé de persécution est celle que l’on rencontre pour les autres vésanies, lorsqu’elles ne sont pas associées à d’autres affections organiques. Le délire, par lui-même, n’a qu'une influence secondaire sur l’organisme; il n’apporte à l’exercice normal des fonctions d’autre entrave que celle que peuvent produire les actes déraisonnables du malade, et les conséquences qui en résultent (l’abstinence, par exemple, déterminée par la crainte du poison).

Le délire de persécution, celui surtout qui ne se combine pas avec d’autres formes mentales, constitue d’habitude un état stationnaire , avec des périodes de calme et d’excitation, qui peut durer de longues

années, sans présenter la moindre modification, quelquefois même pendant tout le cours de l’existence. Comme pour les autres vésanies, il détermine, lorsqu’il est dégagé de toute complication, l'affaiblissement progressif des facultés et un état plus ou moins marqué de démence.

Dans quelques cas exceptionnels, la guérison peut être obtenue après une durée d’un ou deux ans, mais avec une tendance à récidiver.

Fig. 14. — Délire de persécution, hallucinations de l'ouïe. (Collection du Dr Cayré .

Dans quelques cas, enfin, le délire existe sous une forme intermittente. Nous passerons rapidement en revue les variétés principales que présente le délire de persécution.

§ 1er. — DÉLIRE DE PERSÉCUTION SYSTÉMATISÉ PROPREMENT DIT.

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