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VARIÉTÉS ET FORMES COMBINÉES DU DÉLIRE DE PERSÉCUTION

Le délire de persécution semble, dans quelques cas, reposer entièrement sur des hallucinations de l’ouïe, généralement très intenses, en dehors desquelles on n’observe pas d’autres symptômes prédominants. C’est un délire franchement hallucinatoire, mais à forme de persécution.

Le trait caractéristique de celte forme, dit Kraepelin (1), consiste dans un délire systématisé qui est la conséquence d'illusions et d'hallucinations multiples, persistantes et uniformes. Le malade montre, au début, de la méfiance contre son entourage, s’isole complètement; puis on voit peu à peu se produire des hallucinations pénibles de l’ouïe; d’abord ce sont des injures isolées qu’il entend, puis des phrases, des discours; on l’accuse de crimes qu’il n’a pas commis, on lui fait des reproches de toutes sortes; chez les femmes, ce sont des hallucinations portant atteinte à leur honneur, on leur dit qu’elles sont prostituées, qu’elles ont des enfants illégitimes, etc...

Le malade s’imagine alors qu’il y a quelque machination dirigée contre lui, il pense que ce sont les personnes de son entourage qui forment un complot (Voir fig. 15).

(I) Kraepelin, op. cit,, p. 363.

DÉLIRES SYSTÉMATISES CHRONIQUES.

Comme il entend ces accusations partout, le complot s'élargit, prend d'immenses proportions, le persécuté se croit entouré d’ennemis, d’espions, qui n ont pas le courage de lui dire ces injures en face et qui emploient des procédés tortueux pour le pousser au désespoir.

L'observation suivante nous a paru intéressante sous ce rapport.

J... est, depuis vingt ans, atteint de celte forme de délire de persécution avec périodes d’exacerbation. Il ne cessait d'avoir des discussions avec les voisins, entendait des voix; on l’insultait dans la rue, il ouvrait la fenêtre de sa chambre pour répondre aux voix qui l’injuriaient. « Est-il permis à quelqu’un, écrit-il, de vous suivre partout où vous allez, pour vous faire mépriser, d’aller jusque chez le patron ? Je ne peux passer nulle part sans être insulté; mes voisins trouvent la chose plaisante, et sont tous les premiers à guetter ce qui se fait chez nous pour le faire répétera voix basse par le premier passant. »

Les hallucinations d’autres sens viennent s’ajouter à celles de l’ouïe ; les aliments sont empoisonnés, on fait sentir au malade des odeurs affreuses; pour la vue, il remarque que les personnes de son entourage le méprisent, qu’elles ont une physionomie railleuse. Il cherche en vain à échapper à ces persécutions; il voyage, change de logement; linalement il reconnaît avec désespoir qu’il lui est impossible d’échapper à ces conjurations dirigées contre son repos, son honneur et sa vie, etc. Tantôt il tombe dans un état d’amère résignation, tantôt il réagit d'une manière plus énergique; il s’adresse et à ceux qu’il connaît, et à des inconnus, pour leur reprocher la fausseté de leurs accusations, etc.; ou bien, dans le but de se protéger lui-même, il se livre à des actes de violence contre les personnes qu'il soupçonne; quelquefois enfin il se suicide.

Dans l'asile, ces sortes de malades s’irritent contre les aliénés qui les entourent, contre les médecins dont les observations les plus bienveillantes augmentent encore leur irritation.

On voit ce délire, dans quelques cas, accompagné de véritables accès maniaques. On observe alors les symptômes habituels de l’excitation maniaque, l’incohérence, l'agitation, les actes de violence, la physionomie si caractéristique du maniaque, les yeux brillants, menaçants, les traits mobiles; et, au milieu de ce désordre, on remarque des idées délirantes de persécution plus ou moins accentuées. Dans la forme maniaque du délire des persécutions, d’après Scluile, 1 excitabilité, l'irritabilité maniaque peuvent masquer la forme spéciale du délire. Les malades commettent toutes sortes de sottises par irréflexion ; ils sont comme un volcan prêt à faire éruption, et pour les moindres causes ils se livrent à une brutale fureur. 11 est difficile de fixer leur attention et d’obtenir d’eux une réponse aux questions qu on leur adresse; ils ont des hallucinations de l’ouïe, entendent des voix; ils

PATHOLOGIE SPÉCIALE

ont de l'insomnie, des cauchemars ; ils crient la nuit, se plaignent qu’on les persécute, qu'on leur fasse ressentir, au moyen de l'électricité, des sensations douloureuses, — ils sont violents, frappent ceux qui les entourent. — On se sert de la chimie pour leur enlever leurs facultés, on se moque d'eux, on cherche à les empoisonner. Ils s’approchent des portes, écoutent dans les coins, etc... Quelques malades ont des accès absolument transitoires, de courte durée, mais qui re-

Fig. 15. — Délire de persécution, hallucinations multiples, périodes d’excitation maniaque. Dans toutes les personnes qui l’approchent, X. voit des espions, des ennemis qu’il se promet de poursuivre à son tour. En disant ces mots il pâlit, ses lèvres tremblent. (Collection du Dr Ilildenbrand.)

viennent sous l'influence des moindres contrariétés et se passent rapidement sous l’influence du calme et de l’isolement.

L’observation suivante concerne également un délire hallucinatoire, mais compliqué d’une grande perversion morale et de la possibilité de dissimuler le délire. C’est là une forme combinée; elle se rapproche de la catégorie des « persécutés . raisonnants » décrite par Falret, qui présentent au plus haut degré la manie des querelles, le besoin de se plaindre et d’accuser, chez lesquels on rencontre, en un mot, les actes délirants et l’intégrité de l’intelligence en dehors du délire (Ritti)(l).

F... vient de Charenton; le docteur Calmeil expose, dans son certificat, <( qu’il présente tous les signes du délire mélancolique le plus actif; il est

(1) Voir Ritti, op. cit., p. 365, et chap. Folie morale.

dominé par des idées d’empoisonnement, par des hallucinations de l’odorat et de l'ouïe qui égarent son jugement, et qui lui persuadent que ses plus proches parents se concertent pour attenter à son existence; il dépeint dans les paroxysmes d’exaltation les supplices qu'on lui fait subir, tandis qu’en réalité sa malheureuse femme a été vingt fois victime de ses violences, il peut dissimuler les caractères de sa maladie avec habileté, mais il est des périodes où son délire l’emporte sur sa dissimulation et où il raconte tout haut les souffrances qu’il endure ».

Ce malade, en effet, nous raconte qu’on cherchait à l’empoisonner; sa femme, ses filles mettaient des substances nuisibles dans le vin de quinquina qu’il préparait lui-même ; elles se refusaient à en boire, ce qui a naturellement confirmé ses soupçons. Elles complotent contre lui et l’ont fait enfermer parce qu’il voyait bien ce qui se passait et qu’il ne pouvait le tolérer. Les médecins ont donné des certificats de complaisance ; « cela est facile, avec de l’argent on peut tout ».

De tout temps, il a tourmenté sa famille, portant contre elle des accusations ignobles ; il était dangereux pour ses enfants, et surtout pour sa femme qu'il frappait sans cesse; il fermait au cadenas les portes et les fenêtres, enfermant ses enfants des heures entières pendant qu’il sortait; prétendait qu’on avait retiré le mastic des carreaux pour laisser entrer un homme, devenait violent, prenait à la gorge sa femme, ses enfants, manifestait les sentiments de la plus violente jalousie, prétendait que sa jeune fille faisait venir des hommes pour sa femme. Était jaloux de son lils, affirmant qu’il était débauché par sa mère, a failli le tuer en lui jetant un marteau à la tète. Il était d’un caractère dissimulé et faisait preuve d’une grande perversion morale.

Nous devons mentionner aussi le délire systématisé hystérique. Aucune des formes de folie hystérique , ditSchiile (1), n’est aussi intimement unie au tempérament hystérique que la paranoïa (délire systématisé) ; on peut la considérer comme le développement naturel et complet de la folie hystérique.

Cet état consiste principalement dans l’exagération de la prédisposition capricieuse des hystériques. Les malades recherchent les démonstrations baroques; elles font preuve d’un égoïsme toujours plus profond; elles font le tourment de leur famille; elles éprouvent les sensations les plus subtiles, elles sont insociables, capricieuses a l’excès, pleines de prétentions, se plaignant sans cesse. Elles rendent impossible la vie en commun, finissent par s’isoler et se complaisent dans des actes bizarres (toilettes ridicules, etc.). Souvent elles conservent pendant longtemps une intelligence lucide. I) autres fois, c est un délire de persécution vague, mobile et mal systématisé, avec dns tendances érotiques et un état moral capricieux; il existe quelquefois une véritable impulsion à l’onanisme.

Chez les femmes, le délire de persécution s’associe souvent a des idées érotiques; ce sont des projets de mariage dont on empêche la

(1) Schiïle, op. cit., p. 233.

PATHOLOGIE SPÉCIALE

réalisation; la nuit on vient les violer, on cherche sans cesse à offenser leur pudeur, quelques-unes disent être accouchées de sept mille enfants, ont eu des relations avec des empereurs, etc.

Le délire de jalousie forme aussi chez quelques femmes la base fondamentale de leur délire de persécution. Elles accusent leurs maris d’avoir des relations avec d’autres femmes, elles les suivent, ne les quittent plus un instant. Les hommes manifestent également un délire semblable, qui devient alors la caractéristique du délire de persécution dont ils sont atteints.

Dans quelques formes, on observe les troubles prédominants de la sensibilité générale qui sont l’origine des explications les plus bizarres et qui viennent démontrer le trouble profond de l’intelligence. Les malades accusent leurs persécuteurs des sensations pénibles et bizarres qu’ils ressentent, et donnent les détails les plus fantaisistes sur les moyens employés pour agir sur eux. On lit dans leurs pensées qui sont répétées à haute voix (1), etc.

Cette forme de troubles prédominants de la sensibilité générale paraît se rencontrer fréquemment dans la prédisposition psychopathique, comme forme dégénérative. Kraepelin a observé deux sœurs qui ont présenté le même délire absurde indépendamment l’une de l’autre, car elles n’habitaient pas le même pays.

Cette forme serait plus grave que la variété franchement hallucinatoire.

Dans d’autres cas, on voit se manifester des idées ambitieuses, mais les idées de persécution persistent.

On peut désigner, dit Kraepelin, sous le nom de formes combinées la manifestation simultanée de délires contradictoires ou même la transition d’une phase à l’autre, par exemple la présence du délire ambitieux concurremment avec le délire de persécution.

Le malade croit que parmi les personnes qui l’entourent et qui le persécutent sont de hauts personnages qui ont intérêt à lui nuire, à le tourmenter. Ils sont des prétendants secrets à la couronne, ou bien ils jouent un rôle politique important.

Dans quelques cas les idées ambitieuses paraissent dépendre des hallucinations qui viennent s’associer au délire de persécution. Le chef de l’État, le roi, l’empereur s’intéressent à leur situation, ils veulent mettre un terme aux machinations tramées contre lui, etc.

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