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FORME MÉGALOMANIAQUE DU DÉLIRE DE PERSÉCUTION

Le délire de persécution s’associe assez souvent à des idées ambitieuses; cette association constitue dès lors une forme complexe.

Dans quelques cas, on voit apparaître des idées ambitieuses en

(1) Voir p. 70.

même temps que le délire de persécution, et elles persistent indéfiniment avec lui; mais, comme le remarque Schüle (1), on observe plus souvent, comme modification clinique importante du délire des persécutions, l’adjonction du délire ambitieux à la dépression, ou la substitution de celui-là à celle-ci.

Les sentiments dépressifs se transforment en sentiments expansifs; les idées d’oppression et de persécution deviennent des idées de grandeur. Ou bien, dit Schüle, le délire ambitieux succède à un délire de persécution plus ou moins prolongé, ce dernier disparaissant entièrement ; les idées anciennes s’effacent, le malade est régénéré, il abandonne son ancienne personnalité. Ou bien les douleurs anciennes et les joies nouvelles existent ensemble et se disputent la prédominance, qui passe des unes aux autres. Mais il est à remarquer que le délire des persécutions prédomine généralement.

Les deux phases peuvent alterner; un délire de persécution périodique alterne avec un délire ambitieux également périodique. L’adjonction du délire ambitieux est, suivant Schüle, un signe d’une haute gravité, sinon de l’incurabilité.

Quelquefois la période ambitieuse revêt la forme d’un accès maniaque intense avec troubles vaso-moteurs; on voit alors arriver plus rapidement la déchéance intellectuelle (Schüle).

Quoi qu’il en soit, cette transformation du délire de persécution est loin d’être la règle (2) ; elle constitue seulement une forme particulière et une complication ; on peut la rencontrer dans le cinquième en\ iron des cas de délire de persécution.

Cette complication ne donne pas lieu d'habitude à une évolution plus rapide de l'affection mentale avec tendance à la démence. Nous avons dit que cette tendance se montre surtout, lorsque le délire expansif s'accompagne, par exemple, d’une agitation maniaque violente, avec troubles vaso-moteurs plus ou moins intenses.

En dehors de ces cas particuliers, cette forme complexe, ce mélange d’idées ambitieuses et de délire de persécution n’aboutit pas plus vite à un état de démence que le type pur du délire systématisé de persécution. Nous pourrions citer des observations de malades qui pendant quinze, vingt ans, ont présenté cette association, ce double délire, sans avoir offert pendant cette longue période d’autre modification au point de vue intellectuel (3).

C’est chez eux un mélange curieux de préoccupations tristes et

(1) Schüle, Traité des maladies mentales, p. 152.

(2) M. Gérente aadmis ( Thèse et Arch. de neur ., 1883) une succession de phases et une évolution régulière (période d’inquiétude, délire de persécution, idées de grandeur, démence). Cette « loi générale », de même que la tentative de M. Magnan d opposer cette forme (délire chronique) à la dégénérescence mentale, na pas été admise, étant en contradiction avec les faits cliniques.

(3) II. Dagonet, Délire de la persécution [Ann. psych., novembre 1 SCO).

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d'idées de grandeur, de sentiments contraires de satisfaction et de dépression morale. Les hallucinations de l’ouïe les entretiennent à la fois dans leurs préoccupations ambitieuses et leurs idées de persécution ; au fond, c’est la souffrance morale qui domine. Le malade n’a pas ce contentement et cette exubérance continuelle qu’on remarque chez les véritables mégalomanes, il reste plutôt déprimé, se plaignant des persécutions auxquelles il est en butte et qui l’empêchent de jouir des privilèges auxquels sa fortune, sa haute naissance et sa grande intelligence lui donnent droit. Il est malheureux au milieu de ses grandeurs, c’est le supplice de Tantale ajouté à tant d’autres qu’il subit (ainsi une malade, observée par nous, se dénomme elle-même la reine Vitriol).

Marche de la forme mégalomaniaque. — La marche de cette forme est lente, et on doit reconnaître une aggravation progressive. Dès le début, ces aliénés n’ont aucune conscience de leur maladie; ils donnent les explications les plus bizarres et ont une conception de plus en plus invraisemblable de ce qui les entoure.

Certains accès présentent aussi, suivant Scinde, une marche intermittente très remarquable: la maladie revêt d’abord la forme du délire de persécution ou du délire ambitieux; le sujet redevient normal après un temps assez court, et peut quitter l’asile étant guéri ou amélioré. Puis se produit une rechute de durée plus longue, mais le malade peut encore guérir ou s’améliorer. Ce cycle peut être parcouru plusieurs fois, l’affection devenant toujours plus sérieuse et plus longue, et enfin incurable.

S î. — FORMES SECONDAIRES I>U DÉLIRE DE PERSÉCUTION.

Le délire de persécution peut encore se présenter d'une manière en quelque sorte secondaire, comme complication d’autres affections mentales, dans la démence sénile, dans la paralysie générale el surtout dans l’alcoolisme.

Nous résumerons rapidement les considérations qui ont trait à ces formes secondaires.

La démence sénile peut présenter de nombreux accidents cérébraux en rapport avec les altérations cérébrales qui lui ont donné naissance.

La diminution de la mémoire, l’affaiblissement des facultés motrices, les troubles de la parole, la difficulté dans la coordination des idées, tels sont les symptômes principaux qui caractérisent cette situation. En même temps, on remarque chez quelques-uns de ces malades des périodes d’excitation avec impulsions violentes et souvent aussi des idées de persécution.

Ils ont des interprétations délirantes de toutes sortes ; on leur fait des misères, les gens qui les entourent les persécutent, leur font des méchancetés; on met dans leurs aliments, dans leurs vêtements des

choses nuisibles; on les empêche de dormir, beaucoup se plaignent d’être volés, ruinés, etc. Chez quelques-uns on rencontre en même temps des idées ambitieuses et de persécution.

« On observe très fréquemment, dit Ritti (1), chez les vieillards, des idées de persécution d’une nature spéciale. On sait que la défiance est une des caractéristiques de l'étal mental sénile; elle constitue le fond du délire qu'on observe chez eux. » Il ajoute plus loin : « Cette question des idées de persécution des vieillards, encore insuffisamment étudiée, présente surtout un grand intérêt au point de vue médico-légal. »

Dans la paralysie générale on rencontre aussi les manifestations délirantes habituelles associées àdes idées de persécution prédominantes. L’affaiblissement intellectuel est plus ou moins considérable. Les idées sont mal coordonnées, la systématisation est insuffisante, on observe des interprétations délirantes, des sensations anormales et des hallucinations de l'ouïe. La période d’incubation de la paralysie générale se caractérise même quelquefois par un délire des persécutions plus ou moins accentué.

« Les idées de persécution peuvent se présenter, dit Ritti, soit à la période prodromique, soit dans le cours de la paralysie générale.

» Lasègue en avait déjà fait la remarque. Au milieu de la mobilité des idées délirantes absurdes et contradictoires, exprimées par les malades, on les entend souvent se plaindre d’injures qu’on leur adresse, d’accusations infâmes qu’on porte contre eux (2). »

Le délire des persécutions présente dans Y alcoolisme diverses particularités. Tantôt il est transitoire et suraigu; il se montre alors quelques heures après l’excès alcoolique. D’autres fois, il se développe spontanément ou à la suite de quelques contrariétés ou d’un accès de colère.

Les troubles de la sensibilité générale sont plus accentués; les hallucinations de la vue, peu fréquentes dans le délire ordinaire des persécutions, s’ajoutent fréquemment alors aux hallucinations de l’ouïe. Chez la plupart de ces malades, le délire disparait en même temps que l'intoxication alcoolique perd de son intensité.

Souvent il existe une prédisposition héréditaire, et les mêmes accès se reproduisent sous l'influence des moindrescauses excitantes. L accès disparait avec la cause occasionnelle qui l’a fait naître, ne laissant après lui d’autres traces que le souvenir plus ou moins vague d un cauchemar pénible.

Quelques-uns de ces malades sont extrêmement dangereux dans leurs moments d’excitation.

Dech .. est un type d’alcoolique persécuté avec tendance du délire a se généraliser; il a des habitudes alcooliques, boit surtout de l’absinthe. Il a failli

(1) Ritti, loc. cit., p. 588.

(2) Linas, Recherches cliniques sur les questions les plus controversées de la paralysie générale. Thèse de Paris, 1858, p. 42 et suiv.

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tuer sa belle-mère, a voulu étrangler sa femme ; il a été arrêté à trois heures du matin, alors qu’il chantait la messe sur les marches d’une église. Tremblement alcoolique très marqué. 11 n’existe chez lui aucune prédisposition héréditaire. 11 entend Dieu lui parlerai répond à ses questions. Il aurait voulu faire condamner sa femme aux travaux forcés, faire casser son mariage et obtenir du pape la permission de se remarier. Les tourments qu’il ressent datent déjà, dit-il, de dix ans. Il a commencé à s’apercevoir que sa femme lui faisait des infidélités. On mettait de l’arsenic dans ses aliments, dans le café, dans l’eau sucrée qu’il prenait. On lui a même dernièrement donné des cantharides, il s’en est aperçu par une irritation qu’il ressentait à la gorge. Le sacristain de l’église est de complicité avec sa femme, qui est la cause des persécutions qu’on lui fait endurer. Le délire partiel et systématique tend à se généraliser, ses explications finissent par devenir confuses et presque incohérentes...

Les observations d’alcooliques persécutés sont très nombreuses, elles sont trop connues pour que nous insistions davantage à ce sujet. Nous rappelerons que les idées de jalousie sont assez habituelles dans l’alcoolisme et que le délire de persécution peut présenter une marche fort longue. (Voir chapitre Alcoolisme.)

En résumé , le délire de persécution constitue, dans beaucoup de cas, une forme ayant ses caractères propres et, surtout, des idées nettement systématisées. Mais on le rencontre souvent aussi comme une complication dans d’autres formes d'aliénation mentale.

ARTICLE II

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