DÉLIRE AMBITIEUX. — MÉGALOMANIE
Synonymie. — Monomanie (Esquirol), monomanie des grandeurs. Manie ambitieuse , vaniteuse (Guislain). Manie narcisse, aménomanie. Fanatisme (Gessen). Monomanie exaltée , aliénation partielle expansive (Falret). Manie systématisée (Morel). Verrücktheit , Grôssenwahn , etc.
La forme expansive du délire systématisé a été généralement décrite sous le nom de mégalomanie.
Esquirol en faisait une variété de la monomanie, mais il comprenait sous cette expression toute une catégorie de malades qui présentent en définitive les affections les plus dissemblables. C’est ainsi qu’on a décrit, comme monomanes, les individus à idées fixes prédominantes, portés par la nature même de leur délire à des actes bizarres, excentriques, dont ils peuvent eux-mêmes discuter et justifier d’une manière plus ou moins logique la raison d’être. On a de même considéré comme des monomanes des hypochondriaques qui n’osaient faire un mouvement, s’imaginant avoir des jambes de verre, ou se croyaient de beurre et n’osaient approcher du feu; ou des lypémaniaques ayant les conceptions délirantes les plus absurdes, retenant leurs urines de peur de produire des inondations, etc...
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Esquirol ne reconnaissait d’ailleurs, en dehors de la démence, que deux sortes d aliénés : les maniaques à délire généralisé, les monomaniaques à délire partiel systématisé. Il divisait la monomanie en deux formes principales : l’une, la monomanie proprement dite, monomanie ambitieuse, caractérisée par un délire partiel, gai ou ambitieux; l’autre, la monomanie triste ou lypémanie , caractérisée aussi par un délire partiel, mais triste, et dont nous avons résumé dans le chapitre précédent les symptômes particuliers.
L’observation plus minutieuse et plus exacte a fait reconnaître depuis, que, dans la monomanie ambitieuse, Esquirol avait rangé une foule de malades qui présentaient bien un délire ambitieux, mais dont les uns étaient des maniaques avec des idées ambitieuses dont le délire n’était nullement restreint ni systématisé, et les autres des individus atteints de la maladie bien étudiée dans ces derniers temps sous le nom de paralysie générale.
On a d’ailleurs attaqué ce terme de monomanie, qui exprimait, une idée fausse, celle d’un délire non seulement partiel mais limité, comme l'indique le nom de jxovoç, aune seule préoccupation fixe, délirante,en dehors de laquelle les individus jouiraient entièrement de l’intégrité de leur raison. L’on a ajouté, fort justement, que s’il existait une pareille affection dans laquelle on observerait une lésion tout à fait isolée de l’intelligence, il faudrait bien admettre des degrés variables de la responsabilité morale chez les sujets qui seraient atteints d’une semblable maladie, et qui auraient commis des actes répréhensibles.
Il existe en effet, nous le verrons plus loin (les annales de la science en renferment de nombreux et d'incontestables exemples), des malheureux dont la folie a justement pour caractère prédominant des impulsions dangereuses, violentes, irrésistibles, dont ils peuvent avoir la conscience, qui provoquent chez eux un sentiment d’horreur, contre lesquelles ils luttent avec une énergie plus ou moins grande, et auxquelles ils finissent souvent par succomber malgré leurs efforts. Mais, comme nous le remarquerons, ces impulsions se manifestent sous l'influence de conditions névropathiques particulières, elles constituent une forme impulsive ; il existe toujours, à côté de ce phénomène morbide prédominant, un ensemble pathologique dont il importe de bien apprécier les causes, la marche et les signes caractéristiques. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet.
Sous le nom de monomanie sensorialc Esquirol, et plus tard Marcé(l), ont décrit une forme d’aliénation mentale qui repose essentiellement sur des hallucinations ; nous l’avons particulièrement rattachée à l’une des variétés de la manie, et désignée sous le nom de déliré
(1) Alarcé, op. cit., p. 378.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
sensoriel. Dans cette forme, toutes les préoccupations qui dominent l’esprit, tous les actes bizarres auxquels l’individu est sans cesse entraîné, n’ont d’autre raison que les hallucinations auxquelles il est sujet. Dans la plupart des cas, on observe alors un délire généralisé en rapport avec la pluralité des hallucinations ressenties.
La monomanie intellectuelle d’Esquirol, que Marcé a également conservée et décrite, comprend, elle aussi, des troubles intellectuels partiels, systématisés, caractérisés par des idées fixes, mais présentant aussi des symptômes variables et même opposés entre eux. Tels sont les faits que nous décrirons sous les noms de mégalomanie ou de délire religieux, démonolât rie, etc., que nous avons compris au nombre des variétés que présente la mélancolie.
En résumé, le terme de monomanie doit disparaître de la science où il devient une cause de confusion et d’embarras pour l’étude des faits pathologiques.
Les principaux états morbides qui ont été décrits dans la monomanie peuvent se ranger, suivant nous, dans les deux classes de maladies suivantes, que nous désignerons, l’une sous le nom de mégalomanie, l’autre sous celui de folie impulsive.
§ 1er. — MÉGALOMANIE (MONOMANIE AMBITIEUSE d'Esquirol).
Définition. — On peut définir la mégalomanie, une affection mentale caractérisée par un délire systématisé, une exagération du sentiment de la personnalité d’où résulte la surexcitation expansive des facultés et des sentiments, des impulsions violentes, énergiques, et une attitude caractéristique.
Considérations générales. — On a mis en doute cette forme d’aliénation. Marcé en conteste l’existence. « Les faits, dit-il, qu’Esquirol désignait sous le nom de monomanie ambitieuse , doivent se rattacher, grâce à une analyse symptomatique plus rigoureuse, soit à la manie, soit à la paralysie générale (1) ».
D’autres recherches, parmi lesquelles nous citerons particulièrement l’important travail d’Achille Foville (2), ont démontré que le délire ambitieux n’était pas exclusif à une forme spéciale d’aliénation, mais qu'on le rencontrait au contraire associé aux affections mentales les plus diverses ; c’est pour cela qu’on a admis des manies, des lypémanies ambitieuses, dans lesquelles on voit les idées de grandeur se mêler aux autres symptômes qui caractérisent la maladie. On les observe surtout, on le sait, dans la paralysie générale et la manie congestive, qui peut facilement se confondre avec cette dernière affection.
(1) Marcé, op. cit., p. 350.
(2) A. Foville, Étude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs. Paris, 1871.
Quoi qu il en soit, il existe des cas essentiellement caractérisés par un délire de grandeur fixe, cohérent, systématisé et entièrement distinct, par cela même, de celui qui se présente dans la paralysie générale.
La plupart des auteurs, Georget, Calmeil, Esquirol, Parchappe, Brierre de Boismont, Trélat, Baillarger, Delasiauve, .). Falret, etc., ont reconnu 1 existence de ce délire ambitieux en dehors de toule paralysie générale.
Symptomatologie. — Nous résumerons succinctement les caractères principaux qui appartiennent à la mégalomanie.
Fig. 16. — Mégalomanie. Le malade se couvre de décorations, il a un mérite exceptionnel et toutes les dignités ; il est sorti de l’école des empereurs ; il est grand roi du Languedoc et généralissime des armées de France. (Collection du Dr Cayré.)
Caractères physiques, physionomie, attitude. — Le mégalomaniaque présente une physionomie caractéristique qui réfléchit, d'une manière remarquable, les préoccupations orgueilleuses et les sentiments exclusifs qui dominent son esprit (voy. fig. 16). Les traits de son visage, la manière de se tenir, de se mouvoir ; sa démarche originale, sa pose excentrique, la bizarrerie de ses manières, tout dans son
Dagonet. — Maladies mentales. 24
PATHOLOGIE SPÉClAAE.
extérieur forme un ensemble de phénomènes suffisant pour faire reconnaître à l’œil exercé de l’observateur la nature des conceptions délirantes.
La figure est ordinairement colorée, les yeux sont vifs, animés, brillants, quelquefois mobiles, le regard est fier, hautain, dédaigneux.
Le malade marche la tête haute, avec assurance ; sa parole est brève et impérieuse ; il recherche souvent l’isolement et dédaigne la société de ceux qui l’entourent; il est grossier, orgueilleux; sa conduite varie nécessairement suivant la nature des préoccupations qui le dominent.
Rien n’est caractéristique comme la tenue des mégalomanes ; ils se drapent dans leurs vêlements, dit Calmeil (1), ils fabriquent des épaulettes, des décorations, ils se couvrent de ces indices de leurs dignités. Ils prennent le costume, les manières des personnages historiques qu’ils se persuadent être ; ils racontent comme leurs propres actions celles qui ont illustré ces mêmes personnages.
Un aliéné, M. P..., que nous avons observé, et dont l’histoire est rapportée par Morel (2), est un exemple remarquable de mégalomanie. Il a une taille superbe, sa tète a conservé tous ses cheveux; il porte la queue comme au commencement de ce siècle; son front est élevé, il a le regard fin et spirituel, l’œil vif et brillant. Il est tellement identifié à son rôle de mégalomane que la voix a pris l’habitude du commandement. Il ne sort, même dans les plus grandes chaleurs, qu’avec un manteau doublé d’une étoffe rouge : il a un képi, et jamais il ne quitte sa canne de commandant.
Il n’est pas un étranger, visitant l’asile, qui ne demande quel est cet officier supérieur. Avant d’être placé à l’établissement, de Maréville, on voyait M. P.., en habit de général, armé d'un grand sabre, et porteur de toutes sortes de décorations, se pavaner au milieu delà ville de Nancy. Les fêtes et les réunions publiques n’avaient pas de spectateur plus assidu ; monté sur un mauvais cheval, il caracolait au milieu de la foule.
Les mégalomanes ont, nous venons de le dire, une manière d'agir, de se vêtir, de parler, qui dénote bien vite le genre de leur aberration. Ils aiment et recherchent la vivacité des couleurs. Les femmes apportent une attention minutieuse à leur toilette, maispresque toujours il y a quelque chose de choquant dans leur arrangement. Comme le maniaque, dit Spielmann, le mégalomane a besoin de mouvement; mais quelle différence, cependant ! tandis que chez le maniaque le mouvement n’a pas de but, le mégalomane se meut, s’agite, parce que le mouvement, l’agitation constituent sa joie, son bonheur, sa vie; chez lui aucun mouvement n’est fortuit, n’a lieu sans motifs ; sa volonté est toujours enjeu, ses actes ont un but déterminé ; s'il est
(1) Calmeil, Dict. mc.d., art. Monomanie.
(2) Morel, Éludes cliniques, t. I, p. 341.
violent, c’est pour faire exécuter ses ordres, ses résolutions, c'est pour faire voir sa force capable de tout détruire, de tout anéantir ; ce n’est pas l’esprit de destruction qui l’anime, c’est le besoin de révéler, de manifester sa force, son pouvoir.
Les fonctions de la vie d’assimilation ne sont pas altérées chez les mégalomaniaques ; elles s’accomplissent d'habitude avec une parfaite régularité. Il semble même que la forme expansive de leur affection, le contentement d’eux-mêmes et l'extrême satisfaction dans laquelle ils ne cessent de vivre, impriment aux appareils de la vie organique un surcroit d’activité, d’où résulte en quelque sorte un excès de santé.
Sensibilité morale. — Passions. — Les symptômes de l’ordre moral et intellectuel sont véritablement caractéristiques : comme dans toutes les maladies mentales, on rencontre du côté de la sensibilité morale des particularités plus ou moins remarquables. Cette faculté principale est profondément lésée.
On n’observe point, comme dans la manie, cette surexcitation générale, d’où résulte la mobilité des impressions, et ces dispositions changeantes en vertu desquelles les malades passent instantanément de la joie à la tristesse, de la fureur aux sentiments opposés de bienveillance et d’affectueuse expansion ; loin de là, la sensibilité est exaltée, mais toujours dans le même sens.
A l’inverse du mélancolique, chez lequel on observe les sentiments dépressifs sous toutes les formes, tels que la haine, la méfiance, les craintes, les angoisses, chez le mégalomane tout est en rapport avec le sentiment exagéré du moi, avec cette satisfaction intime et constante qui résulte de l’exhaussement de son individualité. « Chez les individus atteints de cette affection, les passions, dit Esquirol, sont exaltées et expansives; ayant le sentiment d’un état de santé parfaite et inaltérable, d'une force musculaire augmentée, d’un bienêtre général, ils saisissent le bon côté des choses; satisfaits deuxmêmes, ils sont contents des autres, ils sont heureux, joyeux, communicatifs ; ils chantent, rient, dansent; dominés par l’orgueil, la vanité, l’amour-propre, ils se complaisent dans leurs convictions vaniteuses ; ils sont actifs, pétulants, d’une loquacité intarissable, parlant sans cesse de leur félicité ; leurs impressions sont vives, leurs affections énergiques, leurs déterminations violentes (I . »
Tant qu’on ne froisse pas ses sentiments, qu’on ne fait pas opposition à ses idées, le mégalomane est de bonne humeur et affable avec les personnes qui l'entourent; mais si on cherche à le contredire, il devient arrogant, farouche, se livre à des actes de fureur, se venge sans pitié pour peu que l’on mette en doute son pouvoir sans
(1) Esquirol, t. I, p. 6.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
bornes, la profondeur de sa raison et l’immensité de son savoir.
Il est sous ce rapport d’une susceptibilité excessive, le moindre obstacle, la plus légère opposition ne tarde pas à développer son irritabilité au plus haut degré, et à donner lieu à des accès d’agitation qui peuvent alors le faire ressembler à un maniaque.
On rencontre en même temps une transformation plus ou moins grande du caractère ; autrefois timide, pusillanime jusqu’à l’indécision, on voit le malade devenir peu à peu décidé, hardi, entreprenant; rien ne l’arrête plus lorsqu'il s’agit de mettre ses idées à exécution; il ne connaît ni obstacle ni difficulté, du moment qu'il veut poursuivre la réalisation de ses chimériques projets.
Le sens moral, et surtout les sentiments affectifs, sont d’habitude profondément pervertis; si les malades n’ont pas conçu une profonde antipathie à l’égard des personnes qui leur étaient le plus chères, ils n'ont plus, pour elles, que l'indifférence la plus complète. Ils n'hésiteraient pas un seul instant à sacrifier amis, parents, aux idées qui les préoccupent et aux impulsions que viennent provoquer chez eux les illusions et les hallucinations auxquelles ils sont en proie.
On trouve chez les mégalomanes l’affaiblissement, la perte même de toute conscience de leur situation; les maniaques se rendent compte, à certains moments, de leur état; même au plus fort de leur agitation ils ne perdent pas toujours le sentiment d’eux-mêmes ; souvent aussi, chez les mélancoliques, la conservation de ce sens intime fait un singulier contraste avec leur état d’abaissement moral. Au contraire, chez le mégalomaniaque, il y a perte entière de la conscience, il ne se sent plus lui-même, jamais il ne doute de la réalité de ses convictions ; il est loin de se croire malade, et quand arrive la convalescence, son étonnement est extrême, et il ne peut comprendre comment, sous l’influence de sa maladie, il lui était impossible d’entrevoir jamais la fausseté de ces étranges aberrations.
Ainsi que cela a lieu dans quelques formes d’aliénation, les moindres circonstances agissent puissamment sur la sensibilité, et tendent instantanément à surexciter les passions. Sous l’influence de la musique, d’une scène de déclamation, d’une réunion chantante, en présence d’un spectacle, les malades ne se contiennent plus; ils s’exaltent, ils pleurent, ils chantent, ils se substituent aux acteurs; ces aliénés remplissent parfaitement les rôles qu’on leur fait jouer, lorsque surtout ceux-ci sont en rapport avec leurs idées favorites. On les voit s'identifier avec le personnage qu’ils représentent, et dans quelques cas, ce n’est pas sans danger qu’on les laisse se livrer à leur enthousiasme.
Délire. — Le délire du mégalomane est des plus caractéristiques. Ce qui le distingue, c’est son peu d'étendue, c’est le cercle restreint
dans lequel se maintiennent les conceptions du malade; c’est en même temps la netteté des idées et l’intégrité apparente des facultés intellectuelles, pour peu qu'on n’éveille pas les préoccupations maladives. Hors de leur délire, les mégalomanes sentent, raisonnent, agissent comme tout le monde. Ils conservent plus ou moins le masque et le geste de l’homme normal.
L’orgueil est en quelque sorte le principe générateur des idées fixes et des convictions erronées dans lesquelles leur esprit 11e cesse de s’entretenir; c’est le pivot autour duquel roulent leurs pensées les plus chères. On conçoit toutes les variétés et tous les degrés que l’on peut observer sous ce rapport.
« L’orgueil, chez le mégalomaniaque, peut aller aussi loin que possible; il s’élève à tout ce que l’imagination est capable de concevoir, sans considérer l’inanité de sa base. On dirait même qu’il est d’autant plus hardi qu’il germe dans un entendement moins cultivé. L’homme instruit, quand il est aveuglé par cette passion, monte quelques degrés; l’homme ignorant va d’un seul bond jusqu’au sommet; le premier se fait ministre, roi ou empereur ; le second s’arrête rarement à ces dignités trop fragiles, il se fait Uieu. Les dieux que l’on rencontre dans les maisons d’aliénés appartiennent presque tous à la classe pauvre (1). »
11 serait difficile d’énumérer toutes les idées chimériques que peut créer l’imagination des mégalomanes. Les uns se croient prophètes, dieux; les autres sont riches, puissants, ce sont des généraux, des ministres, de grands seigneurs, des princes, des rois; ils commandent à l'univers entier, ils donnent avec dignité des ordres à ceux qui les entourent; quelques-uns se croient des savants distingués, des poètes, des orateurs, etc... D’autres sont des réformateurs en politique, en finances, en religion ; ils réforment jusqu’à la langue et se composent de nouveaux dictionnaires.
Chaque sexe a un cachet particulier. C’est la folie des richesses qui prédomine chez les femmes; elles ont équipage et laquais, elles aspirent à d’illustres alliances ou sont issues de familles princières ; elles sont filles ou épouses de rois et de grands personnages. C’est la gloire et la renommée qui surexcitent les hommes.
La manière de parler, d’écrire, peut dénoter la nature des aberrations, le caractère du délire. Nous reproduirons plus loin un dessin fait par un mégalomane, qui se présentait aux élections législatives (Voir fig. 17). Les malades aiment les phrases sonores, les tournures hardies, les antithèses; leur style est imagé, fleuri, symbolique; souvent il est laconique, impératif. Quelques mégalomanes ont un dictionnaire à eux.
(î) Leuret, Fragments psychologiques, p. 322.
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L’observation d’un malade cité par Morel est un exemple frappant.
M. I’..., outre les titres et les honneurs qu'il s’imagine posséder, se croit encore réservé à une gloire nouvelle, celle de réformer la langue française parla création d’un dictionnaire nouveau, et d'une langue où l’on n’entendra plus aucune des assonances qui heurtent le bon goût et blessent la morale. L’examen des livres qu’il lit (et il lit énormément), est le monument le plus curieux de ses excentricités actuelles; il corrige à la marge les auteurs, réforme les mots, en invente de nouveaux, et si de temps à autre il émet une idée heureuse, elle se trouve bientôt étouffée sous le nombre de ses idées délirantes ou burlesques (1).
Une femme atteinte de mégalomanie écrit, le lendemain de son arrivée à l’asile de Stéphansfeld, la lettre suivante : « Français ! je suis dans une maison de santé qui appartient au gouvernement; deux médecins sont venus m’annoncer que j’étais devenue folle et que c’était là la cause que je me disais reine. On veut me faire travailler et me mettre avec les autres malades; on me traite en esclave au point que je suis obligée de manger comme tout le monde, chose qui m’est impossible; enfin, on va jusqu’à me menacer de m’ôter mes habits pour me revêtir de ceux de la maison.
» Dépêchez-vous de m’arracher d’ici !
» C’est toujours Marie- Anne Hommel, première reine de France, élue du vrai Dieu, qui vous écrit, et qui vous déclare plus que jamais, que si Dieu l’a destinée pour régner, elle emportera plutôt sa couronne au tombeau que de donner ce que Dieu lui a confié; elle défend même qu’on s’en serve après sa mort.
» L’on veut me forcer de donner ma couronne aux démons...
» Jamais! »
Le mégalomane conserve, nous l’avons dit, l’intégrité de son entendement sur tout ce qui est en dehors de ses fausses croyances; l’idée première de son délire supposée juste, tout vient s’enchaîner dans un ordre logique et naturel. Seulement, il ne peut diriger sa raison dans le cercle d’activité que la maladie lui a imprimée, dans l’ordre des convictions en quelque sorte génératrices et caractéristiques de son affection.
On comprend dès lors que les objections ne puissent avoir aucune prise sur son esprit; elles restent sans influence sur lui, sa conscience les repousse sans examen préalable, on l’offense par cela même qu’on les lui présente ; elles n’ont d'autre résultat que de provoquer chez lui la colère et la fureur.
Nous devons aussi mentionner une particularité de la mégalomanie, c’est que le délire tend souvent à se généraliser, et que les idées deviennent confuses, presque incohérentes, dès que le malade vient à être placé, et comme poussé sur le terrain même de ses conceptions délirantes.
(1) Morel, op. cit., t. I, p. 35i.
DÉLIRES SYSTÉMATISÉS CHRONIQUES. 3Tà
On conçoit toute 1 inlluence qu une semblable disposition d esprit peut exercer sur les déterminations. La volonté est véritablement opprimée, elle est dirigée dans le sens des préoccupations ardentes et vivaces qui dominent le malade. Non seulement il n’a pas la conscience de son état, mais, fasciné pour ainsi dire par la satisfaction exagérée de lui-même, par la conviction que rien n’égale son pouvoir et son mérite, on ne le voit apporter aucune hésitation à la réalisation de ses projets.
« Si la mégalomanie était plus fréquente, dit Wachsmuth ( I ), il serait plus souvent question de crimes et de délits commis par les malades qui en sont atteints, parce qu’aucune affection ne pousse davantage à des actions dangereuses. Elle fait disparaître à leurs yeux toutes les limites, tous les obstacles ; ils conservent en outre assez de raison pour employer sûrement les moyens utiles au but qu’ils veulent atteindre. »
Nous avons déjà fait remarquer ailleurs que les idées fixes revêtaient, dans cette forme d'aliénation plus que dans toute autre, un véritable caractère d’irrésistibilité ; nous devons ajouter que le délire sensoriel, qui donne lieu à une conviction absolue, est également un symptôme d’une extrême fréquence.
Illusions et hallucinations. — Les mégalomanes, d’après Esquirol, sont sujets aux illusions et aux hallucinations; souvent même ces symptômes caractérisent seuls leur délire, et sont la cause de la perversion de leurs affections et du dérèglement de leurs actes; les faits abondent pour justifier cette proposition.
Les objets qui frappent leurs regards, les paroles qu'ils entendent sont, pour eux, le sujet d'une interprétation délirante qui vient fournir un nouvel aliment à leur conceptions fausses.
Les hallucinations du mégalomane sont extrêmement vives, elles exercent sur lui un empire absolu et irrésistible; celles de l’ouïe sont surtout fréquentes, elles font entendre au malade des voix qui l’entretiennent dans ses idées de grandeur et d’orgueilleuse vanité.
Madame de R..., citée par Esquirol, s’entretient avec des princes, des rois qui sont ses ancêtres; les plus grands monarques lui rendent des visites; les morts les plus illustres lui apparaissent, elle cause avec eux tantôt avec emportement, leur faisant des reproches, tantôt avec tranquillité, leur donnant des conseils, et leur annonçant de grands événements : cette dame se pose en souveraine, elle porte la tête haute, proclame sa puissance, sa force, ordonne avec fierté...
Un autre mégalomane, dont l’observation est citée par le même auteur, croit entendre un ange qui lui ordonne d’immoler son fils à 1 exemple d’Abraham, et, sans hésiter, il consomme son sacrifice.
(1) Wachsmuth, op. cil., p. 305 et 306.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
U ELLOTIOM DE. VOTATOV- EN. A A -(CLIGNANCOir&T*MQ/\(T<
Fig. 17.
L’élection de Votatov en Apiqa, ou de Clignancourt à Paris.
Ce dessin, qui a un caractère rabelaisien, est composé avec un sentiment réellement artistique : il rappelle les compositions du moyen âge, celles entre autres qui ont trait à la tentation de saint Antoine. On en remarquera la symétrie parfaite.
Cotton Carnot Flumen (le nom de notre mégalomane est inscrit dans deux paraphes qui symbolisent la foudre) s’est présenté aux élections législatives de Clignancourt comme candidat rougidat et bleuidat.
Son programme se résume en deux mots, écrits en haut du dessin, le primordialisme et le précordialisme. Chacun de ces mots se compose de 14 lettres qui peuvent être représentées par 14 étoiles; au milieu, on lit le nombre de voix qu’il a obtenues (6 voix). Il le répète sous trois formes différentes, en lettres (six), en chiffres arabes (6), et en chiffres romains (VI), — ce qui assure le succès de sa candidat ure — aussi a-t-il écrit sur son couvre-chef : Siège OQP (occupé).
Cotton Carnot Fulmen trône sur le siège de Clignancourt ou mieux de Votatov. Ce dernier mot peut se lire de gauche à droite ou de droite à gauche, comme Lemotam Matomel, symbole de l'éternité, qui est composé de 14 lettres. Sortêge Lemanat comprend aussi 14 lettres: il signifie les entreprises considérables qui vont être menées à bonne fin, le dessèchement du lac Léman entre autres.
Une nouvelle ère commence : Paris, l’ancienne Lutèce, doit porter un nom nouveau, celui d 'Apiqa. Ce nom a 1 avantage de se lire dans les deux sens, il a une ressemblance avec le mot latin « apis » ce qui fait penser de suite à une ruche d’abeilles. Fulmen Cotton, Pontife suprême, a revêtu les attributs du Piètre Adamique\ au-dessus de lui plane un aigle à deux tètes, sur sa poitrine on lit Cotton for ever, il est « sansculotte » parce qu il est le représentant de Clignancourt; la Tour Eiffel symbolise sa puissance virile, etc..; il tient deux hérons, mâle et femelle, portant comme lui des lunettes, ce sont ses ministres qui alimentent des reptiles et dévorent les grenouilles.
Les grenouilles, en rang serré, représentent les différents candidats, qui ont sollicité l'honneur de représenter les électeurs de Votatov : ils ont obtenu un nombre de voix ( qoix ) plus ou moins «rand. Au centre sont les candidats aphones. Au-dessus on peut Tire: Si ceci (le tableau de Millet, P Angélus,) vaut 750000 francs, cela vaut bien 7 555,537.
Il y a bien d’autres détails, difficiles à expliquer : les ballons sur les cuisses, les sacs d’écus dans les bottes, dans le vase, les lapins qui fument la pipe, etc.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
Les hallucinations existent pour ainsi dire d'une manière constante, dans la mégalomanie religieuse; il n’est guère de malade qui n’en soit affecté. Nous en citerons plus loin des exemples remarquables.
Excitation maniaque. — Les accès d’agitation ne sont pas rares dans la mégalomanie ; l’on peut même dire que la plupart des malades présentent une sorte de disposition maniaque qui se traduit, à certains moments, par des accès caractéristiques d'agitation, avec prédominance d'idées orgueilleuses.
Ainsi que l'a fait remarquer Renaudin, cette affection présente deux formes différentes qui caractérisent les deux degrés d’une même maladie.
Tantôt la surexcitation est telle que le malade, entièrement absorbé par son erreur, ne peut fixer son attention sur aucune autre idée ; son agitation est portée à ce point, que tout travail suivi lui est devenu impossible; la rapidité de son élocution simule assez bien l'in cohérence de la manie; l'irritabilité est excessive; le malade ne voit rien, n’entend rien, tout l’impressione si vivement que toute discussion est impossible, même sur les sujets étrangers au délire.
Dans une autre forme, au contraire, lorsque surtout le malade est soustrait à toute cause d’excitation, l’irritabilité est moins prononcée et l’idée fixe semble le préoccuper d’une manière moins exclusive. 11 peut être occupé, il est raisonnable tant qu’on ne fait pas vibrer la corde sensible. Il discute même l’objet de son erreur, et cherche à opposer des raisons plausibles aux tentatives que l’on fait pour le détromper.
Résumé. — La mégalomanie constitue une forme typique, et présente des symptômes caractéristiques.
Attitude orgueilleuse, figure ordinairement colorée, regard assuré, hautain, physionomie exprimant le dédain et la fierté. Les malades prennent le costume, les manières des personnages qu'ils se persuadent être ; ils s’identifient avec le rôle qu’ils se croient appelés à jouer, ils agissent, parlent et se vêtent en conséquence.
Ils sont doués d’une certaine mobilité, ils sont remuants, actifs, entreprenants; mais chez eux ce surcroît d’activité a un but déterminé, celui de faire voir leur force extraordinaire et leur pouvoir sans bornes.
Ce qui caractérise surtout cette forme d’aliénation, c'est l’exagération du sentiment de la personnalité et les passions expansives qui en sont la conséquence ; les mégalomanes sont contents, satisfaits d’eux-mèmes, et parlent sans cesse de leur félicité sans bornes.
Le malade est susceptible, irritable, il peut être pris de fureur lorsque l’on vient à faire une opposition maladroite aux idées qui le dominent.
Le sens moral est presque toujours profondément perverti ; les sen-
timents affectifs sont nuis; le malade devient non seulement d’une indifférence complète pour les personnes qu’il aimait auparavant, mais il les prend souvent en profonde aversion.
11 présente un délire plus ou moins restreint, mais toujours caractéristique ; en dehors de ce délire il peut conserver une netteté d’idées remarquable, et l’intégrité apparente de ses facultés.
L’orgueil est le sentiment générateur de ses conceptions, il se croit riche, puissant, général, roi, dieu ; il est poète, musicien, orateur, etc. Le délire tend à se généraliser et les idées à devenir confuses.
La conscience de sa maladie lui échappe entièrement; jamais il ne met en doute la réalité de ses convictions erronées.
Le mégalomane ne voit à ses projets aucun obstacle; rien ne l’arrête pour arriver au but auquel il tend ; les idées fixes qui le dominent peuvent donner lieu à des impulsions qui ont un caractère d'irrésistibilité ; il est d’autant plus dangereux qu’il conserve assez de raison pour calculer sûrement les moyens d’arriver à ses fins.
11 existe des illusions et des hallucinations de différents sens, extrêmement vives, et qui sont en rapport avec le caractère même du délire ambitieux.
On observe des accès d’excitation maniaque qui se produisent d’une manière intermittente, et qui sont en général de courte durée.
Les fonctions d’assimilation s'accomplissent régulièrement, les fonctions organiques semblent même éprouver un surcroît d’activité. Cependant on remarque un léger degré d’excitation dans la circulation, le pouls est fort, la face est animée, la chaleur de la peau est plus sensible; le sommeil est agité; les malades mangent beaucoup et sont sujets à la constipation.
Tels sont les signes caractéristiques, et en quelque sorte pathognomoniques de cette aiïection ; il nous reste à examiner son mode de développement et sa marche habituelle.
Développement, marche de la maladie. — La mégalomanie succède parfois, pour Baillarger, à un désordre plus ou moins général de l'intelligence ; l'idée fixe est alors, suivant l’expression de Moreau, l’idée principale d’un rêve qui survit au rêve lui-même (1 .
La mégalomanie a, comme toutes les tonnes d aliénation, sa période d 'incubation. Celle-ci est d’une durée variable, souvent prolongée, on peut alors voir l’individu lutter contre le délire qui le surprend et le domine parfois, malgré ses efforts. Pendant cette période d incubation, il peut jouir d'une conscience encore assez lucide pour dissimuler sa fâcheuse situation aux yeux des personnes qui 1 entourent ; tout au plus remarque-t-on chez lui une susceptibilité inaccoutumée, et des singularités de conduite que l'on a peine à s expliquer.
(1) Moreau, Ann. méd. psyc/i., 184G.
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Après cette première phase, la maladie ne tarde pas à se caractériser, l’irritabilité devient plus marquée, et le délire ambitieux tend à se formuler de plus en plus ; les idées fixes se coordonnent graduellement; le malade est tourmenté par un surcroît d’activité; le sommeil devient plus difficile, la face se colore et la constipation est plus opiniâtre.
L’individu s'irrite à l'idée qu’on puisse le croire dérangé, il se trouve au contraire plus heureux, mieux disposé que jamais; des rêves nombreux troublent son sommeil, et des hallucinations de plus en plus fréquentes viennent le confirmer dans ses orgueilleuses obsessions.
Puis la mégalomanie s’établit définitivement et ne laisse plus, aux personnes qui vivent dans l’intimité du malade, aucune espèce de doute sur la nature des conceptions délirantes.
Cette forme de début, qui s’annonce déjà par les symptômes propres à la mégalomanie, est relativement rare ; cette affection est plus souvent la conséquence et, en quelque sorte, la transformation d'une autre forme de délire.
Lorsque la forme mégalomaniaque apparaît dès l’origine, on peut considérer cette évolution comme un symptôme d’un augure plus favorable. Dans le cas contraire, elle semble être d’un pronostic plus grave, et il n’est pas rare de la voir alterner avec l’une ou l'autre des formes d’aliénation auxquelles elle a succédé.
La mégalomanie, d’après Spielmann (1), se développe de deux manières : elle peut être précédée de la manie, et alors elle atteint rapidement tout son développement; ou bien elle apparaît successivement, comme par accès, et alors le délire se développe lentement, insensiblement. Dans les deux cas, les caractères de la maladie sont les mêmes ; quelques signes différencient cependant les malades de la première catégorie de ceux de la seconde.
Les malades de la première catégorie ont quelque chose de plus vaste dans leur délire, et de plus grandiose dans leurs actions; ils sont plus tranchants dans leur manière de s’exprimer, leur ton est plus persuasif et plus entraînant. Ce qu’il y a de plus frappant chez eux, ce sont les restes de la manie ; ils font tout avec précipitation, avec violence ; plus ils peuvent faire de bruit, et plus ils sont contents ; beaucoup de leurs actions n’ont d’autre but que de faire voir leur force et leur courage. Cette pétulance est un vestige, un écho de l’agitation maniaque qui, on le sait, est toujours spontanée, non motivée.
Le second mode de développement a lieu lorsque la mégalomanie procède de la mélancolie ; il est toutefois moins fréquent. Cette transition de la forme dépressive à la forme expansive de délire se mani-
ai) Spielmann, op. cit., p. 200.
feste d une manière assez brusque. Dans l'espace de quelques jours, souvent même de quelques heures, le malade présente une expression tout autre, et une disposition morale absolument contraire. Nous en avons observé un exemple des plus remarquables.
Le professeur Albers (de Bonn) exprime la même opinion au sujet de la fréquence du développement de la mégalomanie, comme transformation de la folie avec dépression ou avec excitation (lypémanie, manie). La mégalomanie, qui débute d’emblée avec les caractères qui lui sont propres, sans phénomènes d’excitation ou de dépression, est une des plus grandes raretés, à tel point que l’auteur que nous venons de citer prétend ne l’avoir jamais observée. Suivant lui elle parait souvent primitive, parce que, dans quelques cas, le stade d’excitation est peu marqué et qu'il disparait rapidement.
Quelquefois cette affection alterne avec des accès d’agitation maniaque d’une durée variable.
Sa marche est ordinairement lente] cependant nous avons observé quelques exemples dans lesquels la maladie avait rapidement parcouru ses différentes périodes, et s’était terminée par la guérison, dans l’espace de quatre mois. C’est ce que l’on observe lorsqu'elle atteint les individus peu avancés en âge, et lorsqu’elle débute d’emblée avec les symptômes qui lui sont sont propres.
Esquirol a admis que la mégalomanie pouvait être rémittente ou intermittente; dans le premier cas on voit les symptômes s'exaspérer, particulièrement chez les femmes aux époques menstruelles. Nous ne nous rappelons pas avoir observé d’exemple évident de mégalomanie intermittente; toutefois nous avons rencontré des récidives assez fréquentes chez une personne, entre autres, d’un esprit distingué et d’un caractère des plus estimables. Les accès se manifestaient chaque fois, sous la même forme et avec les mêmes idées tixes ; ils se terminaient invariablement après une durée de trois à quatre mois.
Lorsque l’affection mentale tend vers la guérison , on voit le malade prêter plus d’attention aux observations qui lui sont faites; il devient moins susceptible, les objections ont plus de prise sur lui, et ses idées fixes semblent dominer son esprit avec beaucoup moins de ténacité. Une fois guéris, ces individus se souviennent parfaitement de la forme et de la nature de leurs préoccupations : ils se rappellent l’incroyable opiniâtreté avec laquelle ils restaient attachés à leurs chimériques convictions ; ils sont même étonnés de l’étrangeté des sentiments qu ils éprouvaient, et ils ne comprennent pas comment il leur était devenu impossible d’entrevoir la fausseté de leurs singulières illusions.
La mégalomanie, après avoir duré des années entières, peut avoir encore une issue favorable. Sans admettre les idées sans doute trop exclusives d’Esquirol, au sujet des crises qui viennent juger les différentes formes d’aliénation mentale, nous pensons avec lui que le délire
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partiel des mégalomanes peut, dans quelque cas, disparaître à la suite d’affections intercurrentes ; nous en avons vu un exemple remarquable chez une dame qui était atteinte de lésions cardiaques.
Il n’est pas rare de voir la mégalomanie affecter une marche chronique et persister, avec les symptômes les plus caractérisés, pendant l'existence entière.
De toutes les formes d’aliénation, elle est peut-être celle qui est le plus compatible avec la prolongation de l’existence. Les exemples de longévité des mégalomanes ne sont pas rares dans les établissements d’aliénés; il semble même que la vie tranquille qu’ils mènent, l’éloignement de toute cause d’excitation, et le parfait contentement d’eux-mêmes, soient autant de circonstances qui favorisent le jeu régulier des fonctions organiques.
Ilenaudin cite l’exemple d’une femme qu’il a observée et qui, depuis quarante ans, était atteinte de mégalomanie. Quoique déjà âgée de soixante-douze ans, elle jouissait d’une bonne santé; douée d’une grande activité, elle prenait part à tous les travaux et tenait d’autant plus à l’établissement qu’elle se persuadait en être la propriétaire.
Nous avons observé un malade qui, après avoir souffert pendant plusieurs années de mélancolie, est devenu presque tout à coup mégalomane. Sa constitution était profondément altérée, et sa santé très affaiblie aussi longtemps qu’il était resté lypémaniaque; ses forces ne tardèrent pas à reprendre une nouvelle vigueur, dès que son affection mentale vint à se transformer en mégalomanie.
Cette affection peut enfin se terminer par la démence , les idées deviennentalors plus confuses, plus incohérentes, la mémoire s’affai 1)1 it, et bientôt l'on n’observe plus que les traces fugitives des préoccupations premières.
Diagnostic différentiel. Fréquence. — La mégalomanie doit être nettement séparée des autres formes d’aliénation, de la manie, de la folie circulaire, de la démence et de la paralysie générale. Le lypémaniaque, ainsi que le fait observer Bucknill (1), concentre toutes ses pensées, toutes ses affections sur lui-même ; il est égoïste, il vit en lui-même. Dans la mégalomanie, au contraire, la sensibilité est agréablement excitée, les passions gaies et expansives réagissent sur l’entendement et la volonté. Ces différences ne sont pas moins profondes lorsqu’il s’agit de la distinguer de la manie; le caractère en quelque sorte limité du désordre mental sont des signes véritablement distinctifs. L’état d’excitation, de susceptibilité, de fureur même que l’on rencontre quelquefois chez ces malades ne suffit pas, comme le fait justement remarquer Esquirol, pour permettre une semblable confusion.
(1) Buckaill, op. cil. Exaltation partielle, aménomanie.
Mais tout en distinguant de la sorte cette folie orgueilleuse (mégalomanie) de la mélancolie, d’une part, et de la manie, d’autre part, il faut bien se garder de croire que la mégalomanie proprement dite se rencontre fréquemment; elle est au contraire extrêmement rare. Guislain compte qu’il y a un malade, sur 300 admissions dans un asile, atteint de cette forme expansive du délire systématisé, en dehors de la paralysie générale, dans laquelle on rencontre si souvent des idées extravagantes de richesses.
Causes spéciales. — La mégalomanie est, ainsi que nous venons de le dire, une affection peu fréquente; on ne saurait lui reconnaître de causes spéciales autres que celles qui viennent produire la folie en général.
On a cité, parmi les causes spéciales, un tempérament nerveux, sanguin, une disposition à l’exaltation, la lecture d'ouvrages mystiques, de romans, quelquefois un caractère naturellement orgueilleux et dont l’exagération vient, en quelque sorte, imprimer au délire une physionomie spéciale. Comme pour le délire systématisé de persécution, il s’agit ici d’une affection très probablement constitutionnelle.
Parmi les influences physiques, on trouve les excès de boissons, les circonstances nombreuses et variables qui peuvent entretenir la surexcitation permanente du cerveau, un travail excessif, l’onanisme chez les jeunes gens ;l’on doit encore admettre des causes particulières telles que les traumatismes crâniens, l'insolation, certaines diathèses (rhumatismale et goutteuse).
Traitement. — Le traitement de la mégalomanie, dit Esquirol, doit, comme pour les autres formes d’aliénation mentale, être dirigé d’après l’appréciation des prédispositions, des causes excitantes de la maladie, et d'après les désordres physiques; les symptômes intellectuels et moraux peuvent eux-mèmes fournir des indications spéciales pour la thérapeutique.
Tant que la période d’irritation existe, que le malade est agité, que son sommeil est troublé, que les hallucinations exercent une influence marquée sur lui, on doit employer les moyens habituels pour combattre cette irritation.
Le repos, les bains tièdes plus ou moins prolongés, les allusions froides sur la tête contribueront à diminuer la susceptibilité nerveuse; il sera toujours bon de joindre à ces moyens les laxatifs, et, suivant les circonstances, l’opium, et le bromure de potassium.
Une des premières conditions à remplir, c’est d'isoler le malade le plus tôt possible, de l’éloigner de son entourage et des conditions qui étaient de nature à entretenir sa disposition à l’exaltation. « C’est aux aliénés ambitieux que l'isolement est le plus utile, dit Rcnaudin. La vie extérieure les use, tandis que le séjour dans les établissements d’aliénés les met à l'abri de tout danger. » Les distractions trop
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grandes, les spectacles, les voyages doivent être formellement interdits; ce sont des éléments de dangereuse surexcitation.
Le traitement moral convenablement établi vient exercer une influence favorable. Une occupation régulière, physique ou intellectuelle, peut faire une utile diversion aux préoccupations maladives; autant que possible il faut choisir un travail qui rentre dans les habitudes du malade qui, jusqu’à un certain point, lui soit agréable.
Les symptômes que nous venons d’exposer se rattachent principalement à la forme typique de la mégalomanie; il nous reste à décrire deux autres variétés principales, autrefois désignées sous les noms de monomanie religieuse et de monomanie érotique , et qui ont pour caractère prédominant, l’une l’exaltation maladive du sentiment religieux, l’autre l'exagération anormale du sentiment érotique.
§ 2. — MÉGALOMANIE RELIGIEUSE (T1IÉOMANIE).
La mégalomanie religieuse, pour Spielmann, est l’opposé de la mélancolie religieuse. Ce qui distingue celle-ci, c’est la souffrance morale, l’accusation de soi-même, l’indignité personnelle ; au contraire, ce qui caractérise la mégalomanie religieuse, c’est le bien-être physique, le ravissement d’une joie céleste, une exaltation qui élève l’individu jusqu’au ciel, jusqu’à Dieu.
« Les individus atteints de cette forme, dit Esquirol, se croient des dieux, ils prétendent être en communication avec le ciel, assurent qu’ils ont une mission céleste; ils se donnent pour prophètes, pour devins; on les a appelés théomanes. Platon admettait une folie par inspiration, et la regardait comme un bienfait des dieux. Le souffle divin animait les prophétesses et les sy billes et leur inspirait la connaissance de l’avenir. Arétée, Cœlius Aurelianus, admettaient aussi un délire sacré. La monomanie d'enthousiasme de Paul d’Égine appartient à la même variété de délire. Ces mégalomaniaques se croient excités, agités, éclairés par une puissance surnaturelle (1). »
Caractères. — Les mégalomanes religieux montrent la même exagération du sentiment de la personnalité qui est le caractère distinctif de la mégalomanie. Seulement l’exaltation religieuse est le point de départ, et en quelque sorte l’élément générateur des manifestations délirantes.
Le mégalomane religieux garde constamment une attitude fîère, hautaine; son regard est assuré et sa parole impérieuse; il lui faut du mouvement, de l’activité. Les fonctions d’assimilation s’accomplissent d’habitude avec une parfaite régularité.
Chez ces malades, plus que dans toute autre forme d’aliénation, la sensibilité morale et affective est profondément pervertie. Non seu-
(I) Esquirol, t. II, p. G.
lement ils sont irritables, violents, et ne souffrent aucune espèce d opposition à leuis idées fixes, mais ils sont prêts à sacrifier même les personnes qui autrefois leur étaient le plus chères, à ce qu'ils appellent leur devoir.
C est surtout chez les aliènes de cette espece que nous remarquons la perversion des sentiments affectifs. Sous l’influence de l’exaltation spéciale qui les domine, la voix de la nature n’est plus entendue, et 1 histoire est la pour attester les crimes auxquels le fanatisme peut conduire. Toutes les affections sont sacrifiées à ce sentiment exclusif.
Deux frères, à la suite de prédications fanatiques, sont pris de théomanie ; l’un des deux explique à l’autre qu’il a entendu la voix de Dieu, et qu’il a reçu l’ordre de renouveler sur fui le sacrifice d’Abraham, et du tranchant de son épée il coupe la tête de son frère, et la fait rouler aux pieds de ses parents et de ses amis, glacés d’épouvante à la vue de ce spectacle. Le meurtrier sort aussitôt dans la rue, portant encore à sa main l’épée fumante du sang de son frère; puis, d'une voix effrayante : « La volonté du Père céleste est accomplie ! » s’écrie-t-il (f).
Les idées délirantes peuvent être innombrables ; le plus grand nombre de ces malades se croient prophètes ; ils sont le Messie envoyé pour sauver le monde, ils ont reçu la mission de prêcher dans l’univers entier, ils prédisent les événements futurs et emploient, lorsqu’ils parlent, le style biblique. Le délire roule principalement sur les idées qui se rapportent à l'Être suprême, aux anges, à la mysticité, aux miracles, à la prédiction des événements futurs. Les aliénés prétendent avoir reçu des inspirations divines, ils se croient appeler à réformer la religion du peuple, à établir une religion universelle; ils sont immortels, invulnérables, ils peuvent faire des miracles, etc. Quelques-uns prennent un plaisir infini à s'affubler d’ornements en rapport avec la nature de leurs idées prédominantes, ce sont des chapelets autour du bras, des croix tracées sur les vêtements, des images religieuses, des médailles sur la poitrine; partout ils croient voir des hérétiques qu’ils veulent convertir à leur nouvelle religion.
Ces malades chantent des psaumes, des cantiques ; ils émettent des citations de l’Évangile d’une manière plus ou moins intempestive, en font une application plus ou moins juste aux événements les plus insignifiants qui se passent autour d’eux.
Quelquefois la langue n’est pas assezriche pour suffire àl’expression de leurs idées, ils se créent alors un langage nouveau , et se servent de signes cabalistiques dont eux seuls peuvent comprendre la signification (2).
(1) Calmeil, De la folie , etc., t. II, p. 252.
(2) Snell, Altgem. Zeitschr ., t. IX, p. 3.
Dagonet. — Maladies mentales. ~ i
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Cette disposition à former des mots nouveaux peut se trouver dans les différentes variétés de l'aliénation mentale ; mais on l’observe particulièrement chez les individus atteints de mégalomanie; elle a tantôt sa source dans les hallucinations qui elles-mêmes font entendre au malade les paroles caractéristiques, tantôt dans les impressions nouvelles et étranges qu’ils ressentent. Leur interprétation des faits qui se passent sous leurs yeux, s’écarte tellement de celle qu’ils auraient acceptée dans d’autres circonstances, leur disposition est si étrangement modifiée, qu'il leur faut à eux-mêmes de nouvelles désignations pour les phénomènes qu’ils ressentent.
Ces malades, sont sujets à des hallucinations de l’ouïe et de la vueT en rapport avec leurs conceptions délirantes; ils entendent la voix de Dieu ; ils se trouvent face à face avec des anges resplendissants de clarté, ils s'enivrent de l’harmonie céleste, de senteurs qui n’ont l’ien de commun avec les odeurs terrestres; quelquefois le firmament s’ouvre devant leurs yeux éblouis, et ils contemplent à loisir le trône du Créateur, la splendeur des chérubins et du paradis. Leurs conceptions délirantes, leurs hallucinations persistent presque toujours pendant qu'ils dorment. Ils continuent à apercevoir des météores enllammés, des êtres mystérieux, des animaux emblématiques, ils entendent gronder la foudre, retentir les éclats de la trompette, et s’appuient encore au réveil sur ces prétendues preuves, pour se poser avec plus d’assurance en véritables prophètes (1).
Les hallucinations multiples portent sur tous les sens; souvent aussi des voix intérieures leur indiquent tout ce qu’il y a de surnaturel dans ces choses et leur montrent clairement que Dieu est en eux ; c’est lui qui dirige tous leurs actes, ils obéissent à ses commandements.
L'extase (2) est une des complications de la théomanie ; jamais les fausses sensations, les hallucinations, les idées délirantes ne sont plus nombreuses, et en apparence plus dégagées de la matière que pendant la durée du transport extatique. Elle présente les caractères suivants : suspension presque complète des sens et du mouvement; concentration de toutes les facultés sur un seul objet ; jouissance pour ainsi dire infinie de l’idéal qui absorbe toute l'intelligence et toutes les affections ; enfin la physionomie revêt l’expression la plus vive de l'idée qui prédominait au moment où l’accès a commencé.
Dans l’état extatique, le malade perd presque complètement la perception du monde extérieur : il ne sent plus, n’entend plus, il n’éprouve plus qu’un vague sentiment de l’existence matérielle. Les yeux ordinairement levés et fixes sous la paupière, la figure illuminée d’un rayon de bonheur indicible, la tête renversée en arrière,
(1) Calmeil, op. cit., t. II, p. 825.
(2) Voir Stupeur cataleptiforme , p. 310.
le cou tendu, les membres immobiles dans une position une fois prise, il parait en proie aux hallucinations les plus vives et les plus douces. Pendant l’extase, il survient souvent des convulsions de la face, quelquefois de tout le corps. Plus tard, il se met à prophétiser et il se livre à des improvisations parfois éloquentes; d'autres fois l'improvisation a lieu dans une langue inintelligible.
On observe aussi quelques idées de nature mélancolique qui viennent se mêler aux idées ambitieuses : le malade verse des larmes, il se reproche certaines fautes, veut racheter le monde et cherche à se mutiler.
Marche, terminaison. — La marche de la mégalomanie religieuse est celle de la forme typique. Sa durée est ordinairement longue, et sa terminaison par la guérison est relativement moins fréquente que pour d’autres formes d’aliénation.
Ces malades sont extrêmement dangereux ; ils résument toutes les anomalies psychiques les plus fâcheuses. La perversion de leurs sentiments, l’exaltation de leurs idées, le fanatisme religieux (la plus redoutable des passions), les hallucinations auxquelles ils sont en proie et le caractère d’irrésistibilité des impulsions auxquelles ils sont entraînés, sont autant de raisons qui doivent faire prendre à leur égard les mesures que réclame la prudence la plus vulgaire.
Parfois il se produit chez eux une agitation maniaque ordinairement violente. Il n’est pas rare de voir, dans ces conditions, la maladie se transformer en une démence incurable.
A un degré moins élevé, la mégalomanie religieuse peut revêtir une forme chronique et durer de longues années, sans apporter aucun obstacle à l’exercice des fonctions cérébrales organiques.
Nous avons observé l’évolution de cette affection chez une jeune fille qui devint successivement stupide, maniaque et démente.
Étiologie. — En dehors des causes habituelles qui viennent prédisposer au développement des diverses formes de l'aliénation, on doit admettre que le mysticisme, les pratiques d’une dévotion exagérée et inintelligente, la lecture d’ouvrages abstraits et la fréquentation abusive des conférences religieuses, sont autant de causes provocantes qui viennent favoriser l’explosion de ce délire.
La mégalomanie religieuse est une des affections qui peuvent se propager le plus facilement par imitation; elle a donné lieu à ces folies épidémiques qui ont été observées d’une manière si (réquente à diverses époques du moyen âge, et dont Calmeil a fait une savante relation.
Madame Th... est aliénée depuis vingt-sept ans. Elle est entrée à I asile de Stéphansfeld en 1847. Le premier accès d’aliénation a éclate d une manière subite en 1834, deux mois après ses couches. A cette époque, elle a cherché à plusieurs reprises à s'ôter la vie. Six autres couches ont succède
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aux premières, et chaque fois des accès de folie se sont déclarés et n’ont disparu que lorsque la malade se trouvait de nouveau enceinte. Les accès étaient caractérisés par une grande loquacité, par une violente agitation, surtout la nuit, et par des tentatives réitérées de suicide. Les idées prédominantes étaient de nature ambitieuse et surtout religieuse. Il existe une prédisposition héréditaire, deux oncles du côté maternel ont été aliénés.
La malade, d’une taille au-dessus de la moyenne, est d’une constitution scrofuleuse. Sa démarche est affectée, elle cherche à rendre son port majestueux ; elle redresse la tète en rejetant le tronc en arrière.
Dès son arrivée, elle se dit heureuse de se trouver au milieu de toutes ces folles auxquelles elle est appelée à rendre de grands services ; elle affirme que c’est Dieu qui lui a commandé de se rendre à l’asile, pour ramener dans la voie ces pauvres créatures qui n’ont personne qu’elle au monde, pour les soigner et les empêcher de tomber dans le précipice ouvert sous leurs pas. Elle cause beaucoup, rit souvent, puis par moments prend un air réfléchi, surtout quand elle se sait observée; alors elle ferme à moitié les yeux et se pince les lèvres. Elle soutient qu’elle est une personne d'importance qui sera utile à l’humanité, le jour où Dieu le lui commandera ; elle est l’ange gardien de toutes les personnes souffrantes; elle est envoyée par Dieu pour les protéger. Elle se croit reine et destinée à opérer des miracles ; son mari a été nommé roi, et c’est à son intercession auprès de la sainte Vierge qu'il doit sa couronne. Elle reste des heures entières debout sous un arbre du préau, et se met à improviser des sermons qu’elle débite avec emphase; elle s’exalte alors de plus en plus et finit parfois par devenir réellement éloquente. Elle se couvre de chapelets, d’amulettes et de médailles; sa taille est serrée par une corde et sa main droite étreint constamment un crucifix en bois, fabriqué par elle-même. Tous les vendredis elle pleure, et on la voit s’agenouiller devant la chapelle, gémissant et se frappant la poitrine; elle nous affirme que chaque vendredi les cicatrices des scrofules quelle porte sur le corps se rouvrent : ce sont les sept plaies de Jésus-Christ qui saignent par elles. Elle recueille avec une avidité extrême toutes les nouvelles du dehors, puis elle les revêt d’une couleur religieuse et les fait passer pour des prophéties.
« Dieu est en moi ! s’écrie-t-elle ; rien ne saurait m’émouvoir ni ébranler ma foi; il m’a fait part de treize révélations, je vous les dirai, je ne me gênerai pas de les crier à haute voix par-dessus les toits, afin que tout le monde m’entende et que les pécheurs se convertissent. Écoutez! Dieu parle par ma voix :
» Je suis la dispensatrice de l’amour de Dieu, de son serment et de sa miséricorde.
» Dieu le Seigneur m’a dit : « Ton mari ne te reconnaîtra pas et ne saura » t’apprécier que lorsque l'heure de sa mort aura sonnée.
» Marie-Élisabeth, tu es l’élue du Seigneur et tu feras passer l’idolâtrie par » un tamis.
» Je retiens ma malédiction pendant vingt-six ans, puis je la placerai entre » tes mains. Les vingt-six ans sont passés depuis 1830, et depuis ce temps » la malédiction divine imposée par moi, au nom de Dieu, repose sur le » monde entier.
» La république seule existera.
» Sois forte, Marie-Élisabeth, je me rendrai auprès de toi, je n’y resterai » que peu de temps, et en remontant au ciel je remettrai ma puissance entre » tes mains, etc. »
Madame Th..., en veut à l’empereur et au pape. Parfois elle est excessivement violente, et on ne parvient à la réduire à l'obéissance qu’en la privant du service divin.
Mademoiselle X..., est atteinte d’une forme remarquable de délire religieux (ascétisme) qui lui fit refuser, jusqu’à la dernière heure de son existence, les aliments les plus nécessaires. Quoique présentant une prédisposition héréditaire, elle était cependant arrivée jusqu’à l’âge de quarante ans, sans avoir offert rien qui put faire craindre l’invasion de l’aliénation mentale.
L’âge critique, et peut-être aussi une inclination contrariée, tardivement survenue, paraissent avoir imprimé à ses croyances religieuses une exaltation qui devait aboutir rapidement au trouble de sa raison.
Le caractère prédominant du délire consiste dans des idées d’humilité religieuse poussées à leur plus extrême exagération, et qui viennent faire un singulier contraste avec son orgueilleuse obstination. Elle refuse les aliments par esprit de pénitence; ses raisonnements sont d'ailleurs empreints d’une logique presque irréfutable. Son unique et constante préoccupation est de soulager les pauvres, de soigner leurs enfants; elle pleure à l’idée de tout le bien qu’elle peut faire de ce côté.
« Mon bon père, écrit-elle à un ecclésiastique, ne me retirez pas vos conseils spirituels; je suis détachée des biens de celte terre, autant que de l’affection particulière aux créatures, et depuis huit mois je jouis du bonheur inexprimable de cette liberté d’esprit que donne le dégagement des soins personnels de son propre corps. »
Et, en effet, cette malade ne souffrait d’autres vêtements sur elle que des haillons sordides, et si quelquefois elle consentait à manger c’était quand elle pouvait trouver elle-même le rebut des aliments les plus grossiers.
Nulle prière, nulle considération, ne pouvait lui enlever cette idée fixe qui la poussait incessamment à macérer son corps, pour arriver à l'éternelle félicité, et la portait ainsi à un véritable suicide. Elle croyait, dans l’exaltation du sentiment qui la dominait, devoir expier jusqu’à la satisfaction intérieure que procure l’accomplissement d’œuvres charitables et d’actes empreints de l’abnégation et du dévouement le plus pur. « Encore une fois, ajoutait-elle, est-ce péché que de se nourrir ou de se vêtir de la manière dont je l’ai fait? Quand je dis que je suis détachée de toute affection aux créatures, je crains de manquer de sincérité, parce que je regrette souvent une petite fille de quelques mois que je soignais dans mon village; je me réjouissais et j’espérais trouver moyen de lui faire prononcer d'abord les noms de Jésus et de Marie, avant ceux de père et mère naturels, de lui parler de Dieu, et de tâcher de porter son cœur innocent à l’aimer, et ses premières pensées à se porter vers d’autres choses que les choses de ce monde. Que Dieu me pardonne et je trouverai à me faire de nouvelles privations pour ôter le trop sensuel d’une si heureuse vie. » Singulier contraste! ces sentiments d’excessive humilité cachaient un orgueil invincible, qui la portait
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même à résister aux injonctions de l’ecclésiastique dans lequel elle avait mis toute sa confiance.