ESQUIROL
Mégalomanie érotique. — Voici comment Esquirol a résumé les caractères qui appartiennent à cette forme particulière d'aliénation mentale : « C’est une affection chronique, caractérisée par un amour excessif, tantôt pour un objet connu, tantôtpour un objet imaginaire, et dans laquelle les idées sont fixes et dominantes. L’érotomanie diffère essentiellement de la nymphomanie et du satyriasis; nous pourrions ajouter de la manie érotique, qui est elle-même un degré inférieur des deux autres formes d’aliénation. »
L’érotomanie est à la nymphomanie et au satyriasis ce que les affections vives du cœur, chastes et honnêtes, sont au libertinage effréné.
L’érotomane ne songe même pas aux faveurs auxquelles il pourrait prétendre de l'objet de sa folle tendresse, quelquefois même son amour a pour objet des personnes imaginaires.
Dans l’érotomanie, comme l a décrit Esquirol, les yeux sont vifs, animés, le regard passionné, les propos tendres, les actions expansives, mais les érotomanes ne sortent jamais des bornes de la décence. Ces malades sont ordinairement d’une loquacité intarissable, parlant toujours de leur amour; pendant le sommeil, ils ont des rêves qui ont enfanté les succubes et les incubes. Sans trêve et sans repos, nuit et jour ils sont poursuivis par les mêmes idées, par les mêmes affections; ils négligent, ils abandonnent, puis ils fuient leurs parents, leurs amis; ils dédaignent la fortune, méprisent les convenances sociales; ils sont capables des actions les plus extraordinaires, les plus difficiles, les plus pénibles, les plus bizarres.
Si cette forme, d’ailleurs assez rare, doit être nettement distinguée de la manie érotique, de la nymphomanie et du satyriasis, elle doit aussi être soigneusement séparée de la mélancolie érotique, dans laquelle on observe avant tout les signes de la dépression morale, et bien souvent des idées de suicide et d’ homicide.
Chez le mégalomane érotique, au contraire, on remarque toujours le contentement de soi-même, l’exagération du sentiment de sa personnalité; il est heureux, content, et ses hommages s’adressent à des personnes placées dans les conditions sociales les plus élevées, qu’il croit éprises de ses avantages personnels et de son rare mérite.
« C’est souvent, dit Marc (1), un amour purement imaginaire, ou bien il porte sans être partagé, c’est-à-dire sans être payé de retour, sur une personne qui, par sa fortune, son rang, en un mot par sa po-
(I) Marc, t. I, p. 185.
sition sociale ne veut répondre au sentiment qu'elle inspire, et dont souvent elle ne se doute même pas d’être 1 objet. Cet amour exclusif, presque romanesque, s observe plus communément chez les femmes que chez les hommes. »
« Rien de plus curieux, ajoute Guislain (1), que d’entendre la conversation de ces érotomanes, d’observer leurs minauderies, leur toilette. Les doigts garnis de bagues, le corps couvert de brillantes étoiles, veuves le plus souvent, grand’mères parfois, elles font la désolation de leur famille, et en causent ordinairement la ruine par leurs dépenses frivoles. »
Chez quelques malades, l’amour s’idéalise à tel point qu’il captive exclusivement toute l’organisation. Les diverses fonctions sympathisent avec cette surexcitation. Le sommeil devient agité par des rêves qui conduisent bientôt ces infortunés malades à l’état de succubes ou d’incubes.
Le délire religieux s’allie, dans certains cas, à la passion érotique.
Par exemple, une demoiselle, qui s’est toujours fait remarquer par ses principes de piété et de chasteté, et qui a passé la soixantaine, reçoit chaque nuit la visite d’un être mystérieux qui lui procure les jouissances les plus pures.
L’érotomanie peut revêtir différents degrés, et l’excitation sensuelle peut être portée au point de lui donner de nombreux points de contact avec la manie érotique, et une physionomie qui rend difficile toute distinction avec cette forme d’aliénation.
Il n’est pas rare d’observer des hallucinations de l’ouïe, qui rappelent aux malades l’objet habituel de leurs préoccupations érotiques. Une jeune fille entend sans cesse prononcer son nom et des paroles d'amour, par celui qui est l’objet exclusif de ses sentiments et de ses idées fixes.
L’érotomanie s’accompagne assez fréquemment, chez les jeunes tilles, de symptômes hystériques ; les attaques convulsives ont alors une durée variable, et sont plus ou moins franchement caractérisés.
Étiologie. — On a cité, comme pouvant prédisposer plus particulièrement à la monomanie érotique, la suppression cataméniale chez les femmes, l’onanisme chez les jeunes gens. On peut l’observer à tout âge, depuis l’époque de la puberté jusqu’à l’âge le plus avancé. Une vie efféminée, une imagination vive, romanesque, la lecture d ouvrages érotiques prédisposent à cette affection. On a encore indiqué comme causes spéciales certaines lésions organiques, telles que les alléchons vermineuses, la présence d’ascarides logés dans les parties voisines des organes de la génération, les affections herpétiques. 1 irritation hémorrhoïdale, etc.
(1) Guislain, op. cit., t. I, p. 17.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
Il existe dans la généralité des cas une prédisposition héréditaire.
Guislain admet une érotomanie sénile qui arriverait chez les femmes aussi bien que chez les hommes, à un âge très avancé.
Marche, terminaison. — « L’érotomanie dégénère comme toutes les monomanies, dit Esquirol, le délire s'étend à un plus grand nombre d’idées, il devient général, et par les progrès de l’âge il finit par la démence, dans laquelle on retrouve encore les premiers éléments du désordre intellectuel et moral qui caractérisaitle début de la maladie.»
L’érotomanie chez les personnes âgées, s’accompagne généralement de démence; mais elle peut durer des mois et même des années avant de subir cette transformation. A un âge avancé, la démence parait survenir plus promptement chez les hommes que chez les femmes.
L’érotomanie est susceptible de guérison lorsqu’elle se manifeste surtout chez les jeunes personnes, et lorsque son invasion s’est faite d’une manière en quelque sorte brusque et rapide.
Lorsqu'elle se présente sous forme de délire tranquille, que l’aberration l’emporte pour ainsi dire sur la manifestation des sentiments érotiques, la marche de la maladie devient essentiellement chronique.
Elle est quelquefois une affection transitoire, et comme une période d’incubation d’autres affections mentales, dans lesquelles elle se transforme, telles que la manie, la stupeur; dans ces conditions, elle présente des chances plus nombreuses de guérison.
Une mégalomane érotique que nous avons eu l’occasion d’observer, mère de famille, et âgée de plus de cinquante ans, remettait à chaque instant à l'interne chargé du service, des lettres dans lesquelles elle lui exprimait les sentiments les plus tendres. Nous extrayons d’une de ces lettres les passages suivants :
« O amour, quel est ton charme! tu donnes de la vie, du sentiment à un être froid comme le marbre ; je crois sentir encore un cœur vibrer en moi ; mais ce cœur sec et froid fait, hélas! de vains efforts. Comme une nouvelle Héloïse, j’étreins une ombre, je la combats après, je la quitte pour la ressaisir de nouveau, mais sans en obtenir plus de bonheur... Qui ne comprend pas le bonheur d’aimer et d’être aimé, est pour moi un être incompréhensible ; car l’amour élève, agrandit l’âme; l’amour répand un charme sur tout ce qui nous environne, et par ce charme on voit les choses les plus abjectes de la nature sous une autre forme, une autre couleur, on est porté à aimer tout ce qui vous environne; si l’amour était complet, comme il devrait l’être, quel être pourrait se trouver malheureux, dût-on même ne jamais posséder l’objet de nos désirs. Que d’embarras, que de futilités on pourrait se ménager, et auxquels on attache malheureusement un trop haute importance!
» Pourquoi ne te dirai-je pas tout ce que tu me fais éprouver? ne suis-je pas environnée de dangers de toutes parts et à toute heure du jour? Je sais que la damnation m’est inévitable... Malédiction ! et tout me porte vers toi! je te cherche partout et tu me poursuis partout. J’ai commencé à rentrer dans ton temple par vanité ; maintenant c’est l’amour qui m’y entraîne : je
e mange des yeux... à la vérité tu es un morceau friand, tu as encore une candeur dans ta physionomie qui pourrait faire croire... A cette candeur tu joins une gravité qui te sied à merveille ; tu as réellement, je crois, la fierté romaine, sans en avoir l’ambition. Serais-tu un être accompli ? cet être que je cherche depuis que j'ai compris ce que c’était qu’un cœur... et maintenant que je n’en ai plus, que je suis un être inanimé, je fais ta connaissance, et je te tiens un langage... Damnation! damnation ! Ton ascendant, ta science ont tant de force, que je me plie sous Ion pouvoir: je te parle comme te parlerait une créature mortelle; c’est toi que je reconnais et prends pour Dieu ; mais si je me trompais sur ton compte ? Oh ! alors je n’aurais plus la force de nourrir un amour qui doit m’amener à une damnation certaine... Maintenant je me figure que tu me connais d’ancienne date, de celle où je voulais, où je croyais pouvoir embrasser la vie religieuse, etc. »
Traitement. — Nous nous bornerons à quelques indications thérapeutiques :
La première est de chercher à diminuer l’excitation prédominante des organes génitaux ; les bains froids, les lavements froids, le camphre associé à de petites doses d’opium, le bromure de potassium, peuvent apporter une sédation utile sous ce rapport. Les bains prolongés, avec affusions froides sur la tête, sont aussi d’une incontestable utilité, à la condition, toutefois, que les malades seront surveillés, et qu'au moyen d'un vêtement spécial on les empêchera de se livrer à de secrètes habitudes qui ne manqueraient pas de réveiller chez eux une fâcheuse surexcitation.
Dans tous les cas, il y a lieu d’examiner attentivement la constitution et le tempérament de l’individu, et de rechercher les causes dont l’affection peut dépendre. 11 peut, nous l’avons dit, exister un état d’irritation des organes génitaux; quelques éruptions cutanées, exanthémateuses ou herpétiques peuvent siéger au voisinage de ces organes. On rencontre quelquefois, chez les femmes, des accidents hystériques et surtout un état chlorotique; on conçoit qu’il faudra s’attacher à combattre ces différentes affections qui contribuent, pour une grande part, à entretenir cette forme spéciale du délire.
Le traitement moral doit être surtout l’objet de l’attention du médecin. L'éloignement de toute cause d’excitation, l’isolement de 1 entourage, qui pourrait réveiller les idées morbides et les sentiments érotiques ou leur donner naissance, une occupation active, intellectuelle ou plutôt manuelle, de longues promenades, l'exercice et la latigue musculaire qui font appel au sommeil, tels sont les moyens susceptibles d’exercer une diversion utile et de nature à calmer 1 imagination surexcitée des malades.
Résumé. — Le délire ambitieux se présente donc avec ou sans hallucinations ; il se développe d’emblée, ou après un stade mélancolique ou de persécution. Ces idées mélancoliques et de persécution se
PATnOLOGIE SPÉCIALE.
produisent souvent dans le cours du délire ambitieux : elles peuvent se montrer parallèlement ou alterner avec les idées ambitieuses. On observe sous ce rapport toutes les variétés.
Les mêmes considérations s’appliquent au délire de persécution. Christian (1) a fait remarquer avec raison que le délire ambitieux est une complication du délire de persécution : on ne doit pas le considérer comme une étape dans la marche de ce délire primitif.
On voit donc l'analogie des délires systématisés chroniques entre eux : aussi presque tous les auteurs allemands ont-ils rangé dans le groupe Verrïicktheit ou Paranoïa , le délire mélancolique de possession, le délire de persécution, les délires ambitieux, les aliénés processifs, la folie originaire, le délire hypocondriaque, etc.
(1) Christian, Arch.de neur., 1892.