ARTICLE PREMIER DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
La dégénérescence mentale (désignée par quelques auteurs allemands sous le nom de cerveau invalide ), se caractérise d’une manière générale par un développement incomplet ou par des anomalies des facultés morales et intellectuelles; on observe souvent aussi des tares physiques qui sont les signes extérieurs de la dégénérescence.
Les troubles psychiques se manifestent déjà dans l’enfance, le plus ordinairement à l’approche de la puberté; ils reconnaissent d’habitude une prédisposition héréditaire (1).
§ 1er. — CARACTÈRES GÉNÉRAUX.
Tares physiques. — Les tares physiques (2) (ou signes anatomiques de dégénérescence), sont surtout accentuées chez les idiots et les imbéciles; elles existent encore, mais moins marquées et moins nombreuses, chez les individus qu’on a nommés les dégénérés supérieurs.
Du côté du système osseux , on observe certaines anomalies de développement du crâne et de la face (microcéphalie, acrocéphalie, etc., exagération des bosses crâniennes; hydrocéphalie ; la face est asymétrique; la voûte palatine est ogivale, ou aplatie d'un seul côté ; le nez est très oblique) ; pied-bot, main-bote, mains inégales, etc.
Krafft-Ebing fait remarquer que le développement du cerveau et celui de son enveloppe osseuse se tiennent, c’est-à-dire que la microcéphalie peut dépendre d’une synostose des os du crâne, et que, inversement, un arrêt de développement du cerveau peut produire cette même microcéphalie. Chez les crétins, on observe fréquemment la synostose de la base du crâne. D’autre part, on a observé souvent la microcéphalie, sans traces de synostose.
On admet aujourd'hui, que la croissance de l’os est entièrement
(1) Voir Hérédité, p. 117.
(2) Legrand du Saulle, Ann. méd.-psych., mai 1876.
subordonnée à celle du cerveau et que les synostoses se produisent à la suite des arrêts de développement de l’encéphale (1).
A côté des troubles du développement du crâne et du cerveau, il convient de signaler les recherches de Arndt, qui aurait observé, chez des individus à tare neuropathique originaire, des cellules nerveuses du cerveau qui étaient restées au stade embryonnaire ; il existait aussi des anomalies de la gaine de myéline qui était incomplète; les vaisseaux et les gaines lymphatiques étaient aussi incomplètement développées ; mais malgré la publication de quelques cas des plus intéressants où le développement du système nerveux était resté imparfait, on ne peut pas dire encore que la prédisposition héréditaire soit expliquée.
La dégénérescence acquise peut être produite par des maladies graves, par des excès d’alcool, etc.
Organes des sens. — 1° Oreille. Les déformations de l’oreille externe, signalées par Morel, sont très fréquentes; situation anormale de l'oreille, petitesse ou grandeur exagérée; adhérence du lobule, anomalies de l’hélix, l’hélix peut faire défaut, l’oreille est déplissée (oreille de Morel). Le dédoublement de l’hélix a été signalé quelquefois; on sait que l'oreille de Mozart présentait cette particularité. Le nodule de Darwin peut être très accentué, l’extrémité supérieure de l’oreille est pointue, ce qui la fait ressembler à l’oreille d’un satyre (oreille de Darwin); ou bien les parties centrales du pavillon, l'anthélix, sont très saillantes (oreille de Wildermuth). L’oreille est parfois très détachée de la tête, l’angle par la réunion des deux plans est à peu près droit. Mais on ne doit pas attacher une importance exagérée à ces malformations. La surdi-mutité est fréquente.
2° Œil. Les troubles principaux sont : la cécité congénitale, la rétinite pigmentaire, les pigmentations irrégulières de la choroïde, l’albinisme, l’émergence anormale de l’artère centrale de la rétine, le coloboma de l’iris et de la choroïde, etc.
3° Voix. Il existe un fonctionnement imparfait du côté de l’articulation des sons (bégaiement, blésité); le timbre de la voix peut présenter certaines particularités qui tiennent au développement anormal du larynx.
Appareil digestif. — La bouche est souvent très grande ou très petite; la lèvre inférieure est hypertrophiée ; on observe souvent le bec-de-lièvre, simple ou compliqué, des anomalies de la dentition ; la seconde dentition peut manquer ; les dents ont une implantation vicieuse, présentent des anomalies de développement. Les dents peuvent former une double rangée, le nombre restant cependant normal : cette anomalie a pour cause le développement imparfait de la base
(l) Beaedikt, Centr. f. d. med. Wiss ., 1882.
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du crâne. Le maxillaire inférieur proémine. Virchow pense que le prognathisme des crétins tient au développement exagéré de la langue.
Appareil génito-urinaire. — On rencontre chez les dégénérés l'hypospadias, l’épispadias ; une petitesse anormale de la verge ; la microrchidie, la monorchidie, l'anorchidie, l’hermaphrodisme; chez les femmes, on observe parfois l’imperforation et le cloisonnement du vagin, l’utérus bicorne, l’absence de mamelles (chez l’homme, au contraire, on a signalé la gynécomastie , etc.
Peau. — La peau est souvent le siège de troubles circulatoires, elle est alors froide et violacée, dégage fréquemment une odeur spéciale. Les taches pigmentaires de la peau (■ nævi ) seraient, d’après foré (1), très fréquentes chez les dégénérés et les épileptiques; il les aurait trouvées dans les proportions de 82 p. 100. Le système pileux est anormalement développé (femmes barbues); on constate le double tourbillon de cheveux qui témoigne d’une anomalie de développement du canal vertébral (Féré).
A côté de ces troubles, qui peuvent porter sur tous les systèmes (système circulatoire, etc.) et dont le nombre serait pour ainsi dire infini, on en observe de plus généraux, qui portenlsur les membres (polydactylie), ou sur l’ensemble de l’individu (nanisme, infantilisme, mvxœdème), etc.
En résumé , les tares physiques décrites sont des plus nombreuses et certains auteurs ont cette tendance malheureuse d’attacher une grande valeur à ces anomalies, sans se demander si elles sont héritées ou si elles résultent de maladies du fœtus ou de l’enfant.
Næcke dit très justement : « Il n'y a qu’un nombre très restreint de signes de dégénérescence , et il faut s’élever énergiquement contre les tendances de Lombroso et d'autres auteurs de mettre sous cette étiquette les choses les plus disparates. Très peu d’anomalies appartiennent à l’atavisme, presque toutes doivent être attribuées à des arrêts de développement pendant la vie fœtale (2). »
Les tares physiques se rencontrent d’autre part chez des personnes normales; elles n’auront d’importance que dans certains cas douteux de diagnostic, lorsqu'elles seront multiples et associées aux tares psychiques.
État psychique. — Ce que l’on remarque surtout au point de vue intellectuel, ce sont des lacunes dans le fonctionnement des principales facultés.
Il y a de ce côté un défaut d’équilibre, un manque de pondération. En même temps que l’on constate l’activité exagérée de certaines facultés, de la mémoire, de l’imagination, de l’association des idées, on rencontre, d’un autre côté, l’affaiblissement de la volonté, dujuge-
(1) Féré, Soc. de biologie , 1893.
(2) Næcke, Verbiechen und Wahnsinn beim Weibe, 1891.
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mont, de la réflexion; quelques individus peuvent être doués d’une grande intelligence et, malgré cela, se montrer d’une crédulité puérile et commettre des actes d’une évidente absurdité.
« Ces individus mal nés, au physique comme au moral, dit J. Falret (1), dégénérés comme Morel les appelle, sont prédisposés dès leur naissance à la folie et passent pour ainsi dire toute leur existence dans un état permanent de folie raisonnante à divers degrés. Si l'on remonte dans l’histoire de leurs ascendants, on y découvre de nombreux exemples d’aliénation mentale et de maladies nerveuses : l’hérédité morbide est, en quelque sorte, accumulée dans la famille de ces aliénés, qui résument en eux la plupart des caractères maladifs de leur race.
« Dès leur enfance, ils ont ordinairement manifesté des facultés intellectuelles très inégalement développées , faibles dans leur ensemble et remarquables par certaines aptitudes spéciales ; ils ont montré, par exemple, des dispositionsexceptionnelles pour le dessin, le calcul, lamusique, la sculpture ou la mécanique, des mémoires exceptionnelles pour les dates ou les événements historiques, et à côté de ces facultés isolément développées qui les ont fait passer pour de petits prodiges, ils ont offert la plupart du temps d’énormes lacunes dans leur intelligence et une faiblesse vraiment radicale des autres facultés. Au moral on a constaté chez eux les mèmescontrastes et les mêmes singularités, etc.»
Parmi les hommes célèbres, on a cité Pascal comme un exemple de dégénérescence psychique. Voici le portrait qu’en a tracé un écrivain distingué :
« Il ne fut jamais au monde un plus puissant génie que celui de Pascal. Il n’en fut pas de plus misérable. Géomètre, il est l’égal des plus grands, et il détourne son esprit le plus possible de la géométrie... Il fait d’importantes découvertes en physique, sans la moindre curiosité de pénétrer les secrets de la nature. Il ne s’intéresse qu’à ceux qu'il découvre et ne se soucie nullement de ceux que les autres ont découverts. Il écrit, d’après les extraits que ses amis lui font, un livre de circonstance qui ne devait pas survivre à la querelle des moines dont il traite et que la perfection de l’art rend immortel.
» Malade, sans sommeil, il jette la nuit sur des chiffons de papier des notes pour une apologie de la religion chrétienne ; et ces notes qu’on publieaprès sa mort, suspectes aux catholiques, font depuis deux cents ans les délices des penseurs libres et des sceptiques.
» Cet homme prodigieux était un malade et un halluciné. De l’àge de dixhuit ans à celui de trente-neuf, auquel il mourut, il ne passa pas un jour sans souffrir. Son mal, dont il sentait les effets dans sa tète, produisait des troubles graves dans les fonctions des sens. 11 croyait toujours avoir un abîme à son côté gauche, et il semble, par l’étrange amulette qu’on trouva cousue dans son habit, qu’il vit parfois des flammes danser devant ses yeux.
(1) J. Falret, Ann. méd.-psych , 18GG.
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» Si l’on songe que ce malade était le fils d’un homme qui croyait aux sorciers et en qui le sentiment religieux était très exalté, on ne sera pas surpris du caractère profond et sombre de sa foi.
» 11 vivait dans l’ordure, s’opposait à ce que l’on balayât sa chambre; redoutant les amitiés les plus innocentes, il ne témoignait que de l'éloignement à ses deux sœurs Jacqueline et Gilberte, afin de ne pas occuper un cœur qui devait être à Dieu seul... Il aimait les pauvres et il en logeait chez lui, mais il ne les aimait que pour l’avantage qu’il espérait en tirer, car c’est en aimant les pauvres qu’on gagne le ciel et qu’on fait son salut (1). »
Quelques dégénérés dont l'intelligence était plus ou moins élevée, se sont fait remarquer par des habitudes singulières et des pratiques bizarres.
Un magistrat distingué, cité par Morel, avait soin, durant ses promenades, de ne pas appuyer son pied à angle droit avec les points de jonction des pavés; toute disposition simulant une croix devenait pour lui un signe de mauvais augure.
La dégénérescence psychique entraîne souvent un certain degré de faiblesse intellectuelle. Il se fait, à une période peu avancée de la vie, un arrêt des facultés intellectuelles qui rend l’éducation difficile. Mais c’est surtout au point de vue des différents modes de perversité morale qu'on observe, dans la véritable dégénérescence psychique, les particularités les plus remarquables.
Sensibilité morale. • — L’intelligence et la sensibilité morale, qui chez l’homme constituent l’état psychique et lui donnent son caractère personnel, peuvent agir parallèlement et être indépendantes l’une de l’autre. Elles ont évidemment entre elle des rapports qui les rendent, à l’état normal, solidaires ; ces rapports ne sauraient être troublés sans apporter dans l’état de santé et de raison une perturbation plus ou moins profonde.
La réaction de l’une sur l’autre est réciproque, et si 1 excitation de la sensibilité morale imprime aux fonctions de 1 intelligence une évidente impulsion, on observe de même l’excitation morale sous l’influence de la manifestation plus active de certaines iacultés intellectuelles, de la mémoire, de l’imagination, de la création et de la combinaison de certaines idées.
Maison ne saurait nier, comme l’ont remarqué quelques philosophes, de Laromiguière entre autres, que ces deux grandes facultés, l’intelligence et la sensibilité morale, ne puissent exister et agir séparément. Le développement de celle-ci n’entraîne pas nécessairement le développement de celle-là; on peut même observer chez certains individus un arrêt de développement du sens moral, sans anèl parallèle du développement intellectuel.
(1) Anatole France, Le Temps, 23 novembre 1890.
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« Tous les hommes, dit Laromiguière, sont doués des mêmes sens, reçoivent les mêmes impressions, éprouvent des sensations semblables et cependant quelle différence prodigieuse dans leur intelligence. Un certain nombre d’individus, dont les facultés intellectuelles sont très peu développées, possèdent cependant des sens fort remarquables par leur énergie et leur extraordinaire activité. Beaucoup sentir n’est donc pas une raison pour penser beaucoup... Ceux qui, comme Condillac, ont placé l’intelligence dans la sensation, ont donné une extension forcée au mot sentir; ils l’ont appliqué à des choses pour lesquelles il n’est pas fait. Les idées acquises par les sensations sont le commencement de l’intelligence, les sensations précèdent les autres manières de sentir, mais ne les engendrent pas. Les idées qu’on nomme sensibles ne peuvent jamais se transformer en idées de rapport, en idées morales; elles sont les premières en ordre de succession, mais non pas sous les rapports qui donnent à notre être toute sa dignité, à notre raison toute sa puissance (1). »
Quoi qu’il en soit, on trouve chez quelques dégénérés les anomalies les plus extraordinaires du côté de la sensibilité morale. C’est tantôt une réaction exagérée, que les moindres causes suffisent à mettre en jeu (de là les émotifs ) ; tantôt c’est une perversion qui peut devenir la source de certaines formes de folie morale , et qui, chez l’individu non aliéné, le porte à des actes de la plus profonde immoralité, tout en lui laissant la netteté de son intelligence et son entière raison. Ou bien encore c’est un affaiblissement de la conscience, une véritable absence de sens moral, comme on l’observe si souvent chez les faibles d’esprit et les imbéciles.
La volonté agit comme une sorte de phénomène réflexe et subit un entraînement dont on comprend facilement la raison d’être. Les émotifs que Cerise et Morel nous ont décrits, les névropathes dont Sandras et Brochin nous ont si bien retracé l’histoire, présentent cette sensibilité exagérée, cet état de continuelle surexcitation, et ces mouvements passionnels portés quelquefois jusqu’à la plus dangereuse exaltation; on les voit alors franchir brusquement les limites qui séparent la folie de la raison.
D'après Brochin (2), les individus atteints de cet état maladif, caractérisé par les attributs propres au tempérament nerveux porté au plus haut degré, se font remarquer par la mobilité des sensations, la susceptibilité de tout le système nerveux ; un rien les trouble et les agite ; ils éprouvent des souffrances sans cause, ou par suite des causes les plus insignifiantes; jamais complètement maîtres d’eux-mêmes, tout en possédant généralement la plénitude de leur raison, ils expriment leurs souffrances par des expressions qui nous paraissent presque tou-
(1) Voir Leçons de philosophie et Dicl. des sc. méd., t. LI, p. 54.
(ï) Brochin, Dict. encycl. des sc. méd., t. XII, p. 335.
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jours exagérées, alors quelles n’expriment souvent qu’imparfaitemenl leurs impressions réelles. La couche corticale parait douée chez eux, suivant la remarque de Jules Morel (1), d'une véritable hyperesthésie; la moindre sensation, la moindre impression est centuplée.
Au point de vue moral, les personnes qui sont atteintes de cette sorte de névrose présentent en général une certaine susceptibilité qui se traduit par des pleurs, des rires sans motifs, par de brusques changements d’humeur; elles supportent difficilement la contradiction, l’ironie, surtout en ce qui concerne leurs souffrances.
On doit encore signaler, comme un trait caractéristique, l’extrême facilité et la promptitude avec lesquelles ces malaises, même les plus aigus, cessent quelquefois d'une manière complète, mais pour se reproduire sous le plus léger motif, après un intervalle plus ou moins long de bien-être et de calme. « Varium et mutabile semper, dit Sandras (2), tel est l’un des attributs les plus communs de cet état nerveux. »
Cet état névropathique constitue souvent une variété de dégénérescence. Lorsqu'd entraîne la perte de la raison, on retrouve, dans les différentes formes que revêt l’aliénation mentale, quelques-uns des caractères que nous venons de passer rapidement en revue.
Perversion du sens génital. — La perversion du sens génital a été considérée avec raison comme étant le plus souvent le signe d'une dégénérescence psychique.
Les perversions génitales ont été l’objet de nombreuses descriptions; on les rencontre souvent chez les faibles d’esprit. Le professeur Krafft- Ebing en cite des exemples remarquables ; Trélat (3) nous rapporte l’observation d’une jeune tille, faible d'esprit, mariée à un jeune homme noble et lui-même faible d’esprit; elle donnait pour rivaux à son mari tous les fournisseurs qui venaient chez lui et, entre autres, le garçon boucher... pseudo-rnarito rivalem dédit non modo lanium , verum etiam lanii canem molossum. C’était une dégénérée, fille ellemême d’une femme galante.
La bestialité, cette déviation de l’appétit vénérien, se montrerait plus fréquemment dans les campagnes que dans les villes. Le docteur Hospital (4) a dernièrement rapporté une intéressante observation, sous le titre de folie érotique, d’accès de folie impulsive, particulièrement caractérisée par des actes de bestialité, chez un héréditaire dégénéré.
Toutes les monstruosités imaginables peuvent s’observer de ce côté, même la cohabitation avec les morts. Hérodote fait dire à Sosiclès,
(1) J. Morel, Bulletin de la Société de médecine mentale belge, juin 1800, p. 200.
(2) Sandras, Maladies nerveuses.
(3) Trélat, Folie lucide, p. 39.
(41 Hospital, Ann. méd.-psych., janvier 1891.
Dagonet. — Maladies mentales. 26
député de Corinthe, que Périandre, tyran de celte ville, avait joui de sa femme après sa mort.
Le 3 février 1891, on arrêtait le cocher de l’hospice Saint-Louis, à La Rochelle, qui avait commis d’odieuses profanations sur les corps de quelques femmes, mortes à l’hospice, quels que fussent l'âge des défuntes et la maladie qui avait occasionné la mort. Il avait lui-même avoué les faits qui lui étaient reprochés.
Brierre de Boismont (1) fait justement remarquer que, chez ces tristes amants de la mort, on ne peut pas toujours reconnaître un état de folie proprement dite. Si cette perversion rentre dans le domaine des passions, nous croyons aussi qu’elle doit être évidemment considérée comme un indice d’une dégérescence psychique.
On observe d’ailleurs toutes les perversions sexuelles possibles. Quelques-unes semblent plus fréquentes chez les dégénérés. Ainsi Krafft-Ebing a décrit sous le nom d 'inversion du sens génital ( contrare Sexualempfindung) la tendance anormale de certains d’entre eux à rechercher les individus du même sexe. On connaît le sadisme et le masochisme ; on a signalé les cas de malades obsédés qui éprouvaient certaines impulsions bizarres à exhiber leurs organes génitaux, à se mutiler, à voler des vêtements de femme, à couper des nattes de cheveux, etc..., dans un but dé satisfaction génésique.
Le docteur Motet (2) cite à ce sujet l'observation d’un de ces obsédés érotiques :
C’était, dit le malade, comme une exaltation de désirs extraordinaires, comme une attraction ; je m’approchais pour toucher les cheveux pendants ; femme ou jeune fille, je ne choisissais pas , je ne cherchais pas à l’avance, et quand j’avais touché, c’était une force surhumaine qui me possédait; quand j'avais les cheveux dans ta main, il serait arrivé n’importe quoi, je n’aurais pas lâché prise ; quand je pouvais, je coupais et je m’enfuyais la main crispée sur les cheveux... Lorsque j’ai été arrêté, j’avais essayé plusieurs fois de m’approcher de la jeune fille, je n’avais pas pu y parvenir, et j’étais encore plus excité, j’ai dû écarter les personnes qui me séparaient d’elle; malgré l’effet produit sur moi par l’arrestation, je serais incapable de dire par où j’ai passé pour aller au poste ; je n’ai recouvré ma présence d’esprit que plusieurs heures après.
M. Magnan a classé les individus atteints de perversion sexuelle en spinaux, spinaux cérébraux postérieurs, et spinaux cérébraux antérieurs ou psychiques. « C’est là, dit justement Næcke, une théorie qui n’est basée sur rien et qui présente une allure fortement phrénologique. »
Næcke s’élève contre l’abus fait en psychiatrie et en anthropologie
(1) Brierre de Boismont, Ann. mèd.-psych., 1830, -p. 107.
(2) Motet, Ann. d’hygiène, avril 1891, p. 337.
FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
criminelle de la théorie des localisations. En ce qui concerne l'instinct sexuel, Benedikt a montré qu’il ne peut être question de un ou de plusieurs centres génitaux; les processus d’association les plus variés interviennent. On a tort également de placer dans le lobe frontal le siège de l’intelligence. Mevnert et Munk ont montré que cette localisation n’est pas admissible; le lobe frontal n’est pas purement intellectuel, c’est aussi une sphère sensible. « L’écorce cérébrale emmagasine les impressions venues du dehors sous forme d’images. C’est l’association de ces images et des impressions nouvelles qui forme l’intelligence, la sensibilité morale, la conscience. On ne peut admettre que la pensée, le sentiment, la volonté soient distincts et localisés; ils viennent des mêmes sources, et trouvent, comme la mémoire, leur substratum physiologique dans l’écorce cérébrale (1). »
Dépravation morale. Criminalité. — La dépravation morale, que l’on observe souvent chez les dégénérés devenus criminels (2), présente naturellement toutes les variétés possibles. L’instinct de la cruauté, la disposition au libertinage peuvent coïncider aussi avec la conservation parfaite de la raison et quelquefois avec un degré assez élevé d’intelligence.
On connaît la théorie de Lombroso sur l’atavisme du crime; les criminels seraient des représentants des peuples primitifs. Mais le type criminel qu’il décrit n’est pas autre chose que le fou moral des aliénistes ; le fou moral, pour lui, n’est pas un aliéné, mais bien un criminel-né.
Lombroso a voulu comparer la dégénérescence épileptique il la disposition au crime, ce qu’on ne peut admettre. Il appelle les stigmates trouvés chez les criminels des signes de dégénérescence. Mais la distinction n’est pas faite entre le crime et la dégénérescence. « Il est difficile, dit Kurella (3), de séparer nettement ces deux états, la dégénérescence et la criminalité, et cependant, il est certain qu ils ne sont pas identiques.
» En France, on tient surtout compte du milieu social, tout en admettant bien que les criminels sont des êtres pathologiques et des dégénérés; mais on croit que, placés dans de bonnes conditions de milieu, ils ne seraient pas devenus des criminels. En tout cas, il serait important de distinguer deux classes différentes, les cas congénitaux et les cas acquis. »
Résumé. — En résumé, la dégénérescence se traduit dans 1 ordre physique par une malformation, dans l’ordre psychique par un arrêt de développement soit de l’ensemhle des facultés, soit seulement d un certain nombre d’entre elles.
(1) Næcke, Neurol. Centralbl., 1893, n° !9.
(2) Voir Féré, Dégénérescence et criminalité , 1888.
(3) Kurella, Naturqesch. des Verbr., 1893.
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Elle caractérise certaines formes anormales et graves de l’aliéna.tion mentale, mais il faut reconnaître que certains auteurs ont voulu étendre outre mesure les limites de la dégénérescence, jusqu'au point d’amener la confusion la plus fâcheuse.
« C’est une lourde faute, dit Kurella, que de placer ensemble et pêle-mêle tous les signes de dégénérescence transmis par l’hérédité ou acquis; de sorte qu’on trouve ensemble des dispositions héréditaires, des faits tératologiques, des arrêts de développement, des troubles multiples résultant des maladies fœtales, d'affections cérébrales et spinales survenues pendant l'enfance.
» L’enseignement actuel des signes de dégénérescence ne saurait être accepté sans une révision sévère, et il en est de même pour l’enseignement des psychoses héréditaires, dégénératives. »
§ 2. — ÉTIOLOGIli.
Si dans beaucoup de cas la dégénérescence est, suivant Christian (1), une conséquence de l 'hérédité, il arrive aussi qu’on ne constate chez un grand nombre de dégénérés aucun antécédent héréditaire quelconque (d’hérédité directe ou collatérale). Il a, dit-il, connu plusieurs familles dans lesquelles étaient des dégénérés; il a pu recueillir des données certaines sur elles pendant plusieurs générations successives, sans constater de cause héréditaire; d’autre part, il a vu des aliénés sortir d’une souche absolument indemne et présenter cependant les caractères de ce que l’on désigne sous le nom de folie héréditaire.
Suivant lui, ce qu’il faut surtout considérer lorsqu'il s’agit de déterminer la cause principale des dégénérescences, c’est l’état du père au moment de la conception, celui de la mère pendant tout le temps de la grossesse.
Il est aussi une seconde catégorie de dégénérés, celle qui comprend des enfants venus au monde dans des conditions normales et chez lesquels, dans la première enfance, est survenu un incident pathologique qui a eu pour conséquence un arrêt de développement. Par exemple un enfant aura été atteint de méningite à l’âge de deux ans ; un jeune homme atteint de lièvre typhoïde; ou encore on notera une chute sur la tête, ou bien le surmenage intellectuel ; ce sont là autant de causes de dégénérescence, survenues à différentes époques de la vie.
Le traumatisme (2) peut, en dehors de la prédisposition héréditaire» déterminer à un âge peu avancé l’état de dégénérescence, qui plus tard donne lieu à une forme particulière d’aliénation mentale.
Nous avons rapporté ailleurs (3) l’observation d’une jeune fille, sans antécédents héréditaires, qui, vers l’âge de sept ans, fit une chute sur
(1) Christian, Ann. mcd.-psych., septembre 188G, p. 2G0.
(2) Voir Étiologie, p. 139.
(3) Dagonet, Ann. méd.-psych., 1858.
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la tète en tombant sur l'angle d’un poêle ; elle portail, à la région frontale une cicatrice avec enfoncement de l'os; depuis ce moment on avait observé chez elle des bizarreries de caractère et, plus tard, vers l’âge de dix-huit ans, elle fut prise d'une forme circulaire d'aliénation mentale avec accès de délire ambitieux.
L hystérie imprime, elle aussi, au caractère de celles qui en sont atteintes une disposition qui rappelle les signes que l’on observe dans la dégénérescence. « Elle est, dit Briquet, la folie de la sensibilité. » A un degré avancé, l’hystérique devient un véritable danger; elle trompe les magistrats, calomnie les personnes les plus innocentes, elle se dit victime d’attentats imaginaires ; elle est sujette à des impulsions irrésistibles et se livre à des excentricités désordonnées.
On doit encore faire remarquer la facilité avec laquelle la plupart des dégénérés subissent les moindres intoxications, particulièrement l’intoxication alcoolique. 11 y a, en effet, des individus qui, pour n’avoir absorbé qu’une faible quantité d’alcool, pour n’avoir fait que par hasard des excès alcooliques, sont atteints de delirium tremens ou de tout autre délire alcoolique. On ne doit pas les confondre avec de simples alcooliques.