‹ Traité des maladies mentalesChapitre 54 sur 115 · ARTICLE II FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS · texte numérisé non relu

ARTICLE II FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS

« Un des caractères les plus importants de la dégénérescence dite héréditaire est marqué par le début précoce des accidents. Les difformités physiques sont congénitales, apparaissent dans les premières années de la vie ; il en est de même des stigmates moraux : dès l’enfance se manifestent ces bizarreries, ces instincts pervers sur lesquels Morel a si justement appelé l’attention.

» Les soi-disant héréditaires sont donc avant tout des congénitaux, des infantiles ou même des juvéniles; leur caractère est d avoir été frappés pendant la période de croissance et de présenter par conséquent des arrêts de développement et des malformations aussi bien au physique qu’au moral (1). »

Nous avons reconnu cette dégénérescence héréditaire, il y a fort longtemps. En effet, nous écrivions, en 1853 : « Non seulement 1 aliénation mentale, mais encore toutes les causes qui chez les parents produisent l’énervement et la débilité du système nerveux viennent retentir d’une manière fâcheuse sur les enfants et les prédisposent à des névroses de toutes sortes, et surtout aux troubles divers de l’intelligence.

» Cette transmission, quelle que soit la manière dont elle s opère, se révèle ordinairement dès le jeune âge par des caractères qui (ont

(1)J. Cotard, Ann. méd.-psych.,m6 et Études sur les maladies cérébrales, Paris, 1891

PATHOLOGIE SPECIALE

deviner à l’œil exercé le germe d’une maladie dont l’évolution sera plus ou moins favorisée par les circonstances. » Moreau (de Tours) critiquait alors cette manière de voir, et disait qu’elle trouverait de nombreux incrédules : il mentionnait aussi deux autres opinions que nous émettions au sujet du rOle de l’hérédité, à savoir que l’hérédité n’exerçait pas toujours une influence fâcheuse sur la terminaison de la folie, et que les rechutes étaient plus fréquentes dans les cas où la folie était héréditaire (1).

Nous sommes donc parmi ceux qui ont toujours reconnu le rôle considérable de l’hérédité, en aliénation mentale. Pourtant nous ne croyons pas devoir admettre, et cela à l’exemple d’un grand nombre d’auteurs, une folie dite héréditaire , adoptée par Morel et ses élèves, et dont les caractères propres ont été particulièrement indiqués par Morel, à savoir : explosion plus subite, plus instantanée du délire sous l’influence de la moindre cause déterminante; périodes d’alternance et de rémittence beaucoup plus nettement marquées, cessation subite des phénomènes délirants, en rapport avec leur instantanéité ; grande tendance à la systématisation des idées délirantes et à l’explosion d’actes instinctifs, avec conservation apparente des facultés intellectuelles ; conservation d'aptitudes pour les arts d’imagination ; symptômes physiques : forme vicieuse du crâne et de la face, anomalies dans les fonctions génitales, etc.

« Malgré les faits nombreux cités par Morel, dit le professeur Bail (2), malgré la précision de ses descriptions, il ne put faire accepter ce nouveau groupe de folies auquel il avait donné le nom de folie héréditaire.

» L’hérédité est la cause la plus générale et la plus universelle de la folie. Mais rien ne justifie la création d’une maladie spéciale, appelée folie héréditaire.

» Au premier abord, l’idée parait séduisante, mais dès qu’on veut la soumettre à l’analyse d’une critique sévère, toute la réalité objective disparait, et l’on reste en présence d’une série d’hypothèses sans preuves, et d’assertions sans autorité.

» Voilà pourquoi le Congrès des aliénistes de 1889 a sagement fait d'écarter, dans la classification qu’il a formulée, l’expression de folie héréditaire ou de folie des dégénérés et d’adopter le mot de folie morale qui répond à l’état actuel de la science et aux données positives de l’observation clinique.

» On a même fini, ajoute-t-il très justement, par créer avec la dégénérescence une sorte de remise qui sert â. loger, sans aucun effort d'esprit, tous les cas embarrassants. Quant à l’état délirant, il comprend une si grande variété de formes diverses qu’il est absolument impossible d’en reconnaître les limites et de les fixer avec exactitude. »

(1) Dagonet, Ann. méd.-psych., 1853.

; (2) Bajl, loc. cil.

FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE

Falret fait remarquer de son côté que tous les héréditaires ne sont pas fatalement des aliénés ; qu’il faut se garder de trop généraliser et que l’on ne doit pas ranger sous cette étiquette de « dégénérés » des anormaux qui ne pèchent que par des bizarreries de caractère. La limite physiologique ne doit pas être, suivant lui (1), reportée trop loin, il faut se garder de donner une extension trop grande au domaine de la folie héréditaire. C’est ainsi que l’on a fait rentrer dans la folie héréditaire la folie raisonnante, les folies impulsives, les folies avec conscience, etc., qui peuvent aussi se montrer en dehors de toute prédisposition héréditaire.

Le Dr Bouchereau ajoute que, si l’hérédité est un des facteurs les plus puissants dans la genèse des maladies mentales, il est un point de doctrine admis par tous ceux qui s’occupent d’aliénation mentale, c’est que la prédisposition n’agit pas de la même façon chez tous les aliénés. « Si, dit-il, Morel a eu raison de rapprocher certains types d’aliénés des idiots, des imbéciles et de montrer que tous provenaient d’une cause commune, la dégénérescence, il n’y a pas lieu d'admettre comme spéciaux les syndromes qu’on a voulu attribuer à ce que l’on a appelé la folie héréditaire. Le nom de folie héréditaire est mal choisi, celui de folie des dégénérés conviendrait mieux. Il existe des aliénés héréditaires chez lesquels, dans tout le cours de leur existence, on n’observe aucun des syndromes attribués aux dégénérés, ni l’état mental indiqué comme type de cette forme d’aliénation mentale ; ces malades ne sont pas impulsifs, ils n’ont aucune perversion morale, nulle obsession. On rencontre chez eux, par exemple, des accès maniaques, sous leur forme la plus commune, débutant et se terminant de la même façon.

» D’autres malheureux essentiellement héréditaires, destinés à finir leurs jours par le suicide, sont très réguliers dans leur conduite, dévoués à leur famille; leur jugement est droit, ils ne sont pas tristes; tout en eux paraît pondéré, jusqu’au jour où le délire éclate ; et sous l'influence d’une impulsion irrésistible, on les voit mettre fin à une existence qui semblait devoir être heureuse et longue; ils se suicident au même âge et de la même manière que leur père ou leur mère, ou qu’un grandpère. Comme on ne trouve en eux aucune tare physique ou morale, aucune obsession maladive, personne n'a le droit de les classer au rang des dégénérés. » 11 ajoute que Baillarger aurait observé des cas de ce genre.

A son avis, on a confondu à tort la folie héréditaire et la folie des dégénérés. La première obéit aux lois et aux conditions de transmission ordinaires dans les autres maladies; elle peut s’accroître, se transformer ou disparaître, suivant les circonstances. L’hérédité, même

(1) Falret, Ann. méd.-psych . , mars 1886, p. 277 et Éludes sur les maladies mentales ^

Paris, 1889.

accumulée, ne suffit pas pour faire cet être que l’on désigne sous le nom de dégénéré, qui n’est pas toujours un héréditaire ; on peut dire avec Cotard que les dégénérés sont avant tout des congénitaux, des infantiles ou même des juvéniles; leur caractère propre est qu’ils ont été frappés pendant la période de croissance, et qu’ils présentent par conséquent des arrêts de développement et des malformations aussi bien au physique qu’au moral (1).

L’hérédité, suivant Christian (2), est sans doute un facteur étiologique important, mais dont il faut savoir limiter et surtout préciser la sphère d’action. Elle n’a pas une influence aussi générale qu’on est tenté de l’admettre; et si l’on n’y prend garde, elle deviendra quelque chose de vague qu’on invoquerait d’autant plus facilement qu'elle échapperait à toute délimitation rigoureuse.

En définitive, si on ne peut admettre une folie héréditaire , on peut accepter une folie des dégénérés.

Nous partageons les opinions des auteurs que nous venons de citer et qui ne croient pas devoir admettre ce groupe de folie héréditaire que l’on a voulu créer; nous accepterons d’autre part celui que l’on a désigné sous le nom de folie des dégénérés , et nous résumerons plus loin les particularités qui la caractérisent.

§ 1er. — DÉBILITÉ MENTALE.

En tête des anomalies psychiques qui caractérisent les dégénérés, on doit placer la débilité mentale, plus ou moins accentuée.

Elle est généralement désignée, à son premier degré, sous le nom de faiblesse d'esprit . Ceux qui en sont atteints sont conformés comme tout le monde; leur langage est plus ou moins perfectionné; ils ont des sentiments et ne sont pas dénués de sens moral; ils sont crédules et deviennent facilement victimes du charlatanisme et de la superstition.

Les yeux ne manquent pas chez eux d’expression ; mais leur regard a quelque chose d’interrogateur, on dirait qu'ils sentent le besoin d’une force étrangère. Leur mise pèche généralement par l’assortiment des couleurs; les couleurs vives et tranchées sont presque toujours préférées; ils mettent des boutons rouges sur un gilet blanc, des pantalons bigarrés à coupe plus ou moins fantastique ; des espèces d’oriflammes multicolores leur servent de cravates; des coiffures hétéroclites couvrent leur tète et marquent leur place entre les imbéciles d'une part et les originaux excentriques qui ne sont pas encore des aliénés, d’autre part.

En société, les simples d’esprit s’observent, mais ils sont généralement distraits.

Les uns sont d’une indolence extrême et se trouvent sous l’influence

(1) Bouchereau, Ann. méd.-psych., 1886.

(2) Christian, Ann. méd.-psych., 1886, p. 264.

FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE. 409

d un état dépressif; les autres, au contraire, sont d'une pétulance sans bornes et semblent être gouvernés par une puissance expansive. Ils se livrent avec ardeur à une foule de travaux, qu’ils abandonnent avec autant de facilité qu’ils avaient mis d’empressement à les entreprendre.

L association des idées laisse beaucoup à désirer chez eux. Le simple d’esprit manque de jugement et a besoin de beaucoup de temps pour comprendre, pour apprendre et pour réfléchira ce qu’il doit dire; ses réponses se font attendre longtemps et les reparties n’existent pas chez lui. La mémoire peut être très développée, mais elle n’est jamais basée sur le jugement des faits et leur compréhension. (Un simple d’esprit, dans l’asile d’aliénés de Prague, savait dire par cœur le nom de chaque saint correspondant à chaque jour de l’année.) Les simples d’esprit possèdent souvent une faculté d’imitation extraordinaire ; mais lorsqu’ilspuisent leurs inspirations en eux-mêmes, ils tombent dans le grotesque. Il existe chez eux une grande mobilité ; ils manquent de volonté et n’ont que celle des autres ; ils ne savent rien prévoir, ni rien conserver. Ils ont beaucoup de penchantà parler seuls; ils peuvent être bavards en société, mais ils s’écoutent parler ; leur conversation est stérile ; elle peut briller par les dehors, mais on s’aperçoit bien vite que ces dehors brillants sont trompeurs et cachent un esprit borné, incapable de juger les choses à un véritable point de vue et de raisonner juste. Pour exprimer les choses les plus simples, ils ont recours aux expressions ronflantes et sonores, ce qui tient au bonheur qu'ils éprouvent de se faire valoir. Ils ajoutent volontiers foi aux contes qu'on leur débite, et, comme nous l’avons dit, ils se laissent facilement duper.

L’un de nos malades entre pour la troisième fois en 1880, a 1 asile Sainte- Anne. La prédisposition héréditaire est chez lui très accusée ; le père est mort dans notre service, de paralysie générale ; un oncle paternel et un cousin ont été aliénés; sa mère est devenue elle-même aliénée quelques années après la séquestration de son fils. Cet individu est un débile, mais surtout au point de vue du sens moral et de la volonté. Son intelligence est médiocre, il a, du reste, pu faire son service militaire.

Il se fait surtout exploiter par les femmes de mauvaise vie et les filles de brasserie.

Le simple d’esprit est vaniteux, il dépense sans discernement ; il est susceptible et par cela même irritable; égoïste et pusillanime, il se laisse facilement décourager; la triste réalité, lorsqu elle 'knt a a pparaître, le jette dans une prostration d’autant plus grande que les illusions dans lesquelles il s’était entretenu avaient revêtu un caractère plus élevé d’ambition.

En résumé , chez les individus atteints de débilité mentale, tout est emprunté, factice; la spontanéité leur fait défaut, leur langage et leur tenue sont copiés sur un modèle toujours le même , dans km s paroles

PATHOLOGIE SPÉCIALE

comme dans leurs écrits, ils se répètent; l’imitation est leur faculté' dominante ; leur délire est mobile, multiple, le plus souvent copié. Cette catégorie de dégénérés acquièrent certaines notions ; ils n’inventent pas, ils ne créent pas; les aptitudes exceptionnelles que l’on trouve chez les plus favorisés sont des facultés d'imitation (1).

Nous n’insisterons pas davantage sur les signes qui caractérisent cette catégorie d’individus ; leur état de dégénérescence psychique les prédispose naturellement à la folie ; il nous a paru intéressant d’examiner les formes d’aliénation mentale que l’on observe d’habitude chez la plupart d’entre eux. Il importe d’ailleurs de bien distinguer sous ce rapport deux catégoi'ies de débiles : ceux qui ont une évidente prédisposition à la folie, qui deviennent aliénés temporairement sous l’intluence des causes les plus insignifiantes; et ceux qui ne présentent pas cette prédisposition.

Formes d’aliénation. — D’une manière générale, les faibles d’esprit, présentent les mêmes formes d’aliénation mentale que celles que l’on observe dans d’autres circonstances, seulement la débilité mentale leur imprime un cachet particulier; les observations que nous citeronsle feront ressortir.

Ce qu’on remarque le plus fréquemment chez ceux qui en sont atteints, ce sont les accès maniaques qui reviennent d’une manière plus ou moins périodique, quelquefois sous l’influence de causes, morales ou autres, peu importantes.

Ces accès ont des caractères qui méritent d’être particulièrement signalés. L’irritabilité chez les malades est très grande et les porte quelquefois à des actes de violence redoutable. Dans les moments d’excitation, on les voit briser tout ce qui se trouve à leur proximité, les meubles, les carreaux. Non seulement alors leurs actes sont absolument inconscients, mais ils sont accompagnés de symptômes extraordinaires, parfois de sensations bizarres : ce sont des bourdonnements fatigants, des douleurs singulières dans la tète, l’estomac, ou bien des angoisses et de vagues frayeurs.

L’un de nos malades éprouve, sous l’influence de son accès maniaque, les impressions les plus bizarres. Étant en chemin de fer, un monsieur et une dame se trouvaient près de lui et portaient des vêtements dont le contact lui était désagréable: cela, nous dit-il, faisait chauffer une chaîne qu'il portait au cou, il se sentait brûler; il s’est mis alors à crier, à gesticuler et la dame a heureusement fini par changer de wagon.

Les accès maniaques des débiles revêtent souvent un caractère de perversité morale remarquable; leurs déterminations deviennent de véritables impulsions. Les actes délictueux qu’ils commettent sont, dans quelques cas, empreints d’une évidente absurdité.

(1) Bouchereau, loc. cil p. 99.

FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE. /tl |

L’un de nos malades, atteint de débilité mentale, âgé de vingt ans, a été arrêté pour vol et incendie. Il nous explique lui-même qu'il est sujet à des moments d excitation, pendant lesquels il se sent dominé par des impulsions violentes et dangereuses. Il a été pris de ces sortes d’accès vers l’àge de seize ans. Il entre alors dans un état de fureur dont il ne se rend pas compte, il se met à courir à travers Je jardin, sans but, et à frapper sans motifs. L’accès s’accompagne de peurs, d’hallucinations; il voit un individu armé d un pistolet, d un couteau, il se frappe la tète, se donne des coups de poing, il éprouve de l'oppression et une sensation douloureuse qui part, en s’irradiant, de l’estomac. Dans une semblable disposition d’esprit, il avait mis le feu à la baraque d'un propriétaire chez lequel son père travaillait comme jardinier ; un jour, il avait tout cassé chez lui et il avait failli donner un coup de couteau à sa mère,

Les accès maniaques ne se caractérisent pas seulement chez les faibles d’esprit par cette perversité instinctive et par l’incohérence et l’irritabilité qui forment le fond de tout état maniaque, mais souvent aussi par des conceptions délirantes, multiples, bizarres et surtout ambitieuses. Dans quelques cas, ils présentent aussi un caractère de systématisation plus ou moins parfaite.

Un de nos malades se plaint qu’on agit sur lui, qu’on a changé son caractère, sa pensée ; on lui dit de s’évader de l’asile, et, arrivé à Paris, d’entrer dans un restaurant; puis il ajoute qu'il est Jésus, que c’est lui qui fait descendre le monde du ciel, que le duc Doré et le baron de Ségur sont dans son corps et vivent dans lui, etc.

Le mélange de conceptions délirantes , en contradiction les unes avec les autres, se remarque dans les accès dont sont atteints quelques débiles. Les idées confuses de persécution sont associées aux idées de grandeur les plus extraordinaires, quelquefois traduites dans un langage incompréhensible.

F..., âgé de vingt ans, est atteint de faiblesse d'esprit, il a été arrêté dans un restaurant où il ne voulait pas payer sa dépense. Il a fait une chute à l’âge de six ans (il porte en effet une cicatrice au front à gauche), et depuis cet accident, dit-il, son cerveau ne fonctionne plus bien. 11 lui vient de temps à autre des idées bizarres et des impulsions mauvaises. Il a des habitudes d’onanisme et déclare qu’il aurait besoin d’une femme. Quand ses accès le prennent, il s’exprime dans un langage singulier. Il dit « qu’on le mortifie et alors il mortifie les autres ; il voit bien quelles sont les personnes qui ont des idées faibles (c’est-à-dire déraisonnables). Ceux qui le soignent ont des idées faibles. » Il regarde en dessous son interlocuteur. Il raconte à ses amis des choses extraordinaires, leur confie qu’il a des millions, etc., il manifeste de mauvais sentiments à l’égard de ses parents, il ne veut pas que sa mère l’aime trop, parce qu’à son grand âge cela pourrait la surexciter. Déjà, à l’âge de quinze ans, habitant chez son frère à Cuba, il était dominé par des idées de suicide, il menaçait de se jeter à la mer.

PATHOLOGIE SPÉCIALE

On trouve chez lui comme antécédents, en dehors d’un traumatisme crânien, une lièvre typhoïde ; un de ses cousins est aliéné.

Les hallucinations accompagnent souvent les accès maniaques ; celles de la vue paraissent être les plus fréquentes ; il est inutile d’ajouter qu’elles se manifestent facilement, surtout chez les individus qui commettent des excès de boisson.

L'un de nos malades, E..., présente le véritable type de l’accès maniaque chez le faible d’esprit; on trouve chez lui l’irritabilité, l’insomnie, l’incohérence et les idées ambitieuses.

II est âgé de dix-neuf ans, ajusteur de son état; il bégaye, c’est un simple d’esprit. Il a été atteint de chorée à l’âge de onze ans à la suite de frayeurs, et de coups qu’il avait reçus. Sa chorée s’est passée au bout de six mois, mais dès ce moment ses facultés paraissent avoir subi une légère atteinte. Depuis cette époque, on a observé des accès d’agitation, principalement caractérisés par des frayeurs : il avait peur surtout des sergents de ville.

A l’àge de dix-sept ans, on est obligé de le placera Bicêtre pour des accè s d’agitation avec hallucinations ; il y reste six mois.

Il est de nouveau arrêté à la suite d’une violente colère sous l’influence de laquelle il casse les carreaux. 11 manifeste en même temps des idées de grandeur, il veut faire des commandes, voir l’empereur, s’engager, quoique ne sachant pas chanter, dans un concert où il pourra gagner 250 francs par jour; ses lettres sont tout à fait incohérentes.

Nous ne voulons pas multiplier davantage ces observations, elles ne sauraient apporter à cette étude d’autres éléments que ceux que nous avons indiqués. Nous croyons cependant devoir citer encore l’exemple suivant, rapporté par Trélat :

La fille d’un riche fabricant est faible d’esprit ; elle a un oncle bizarre, devenu sourd très jeune. Elle avait pu apprendre à lire et à écrire, répétant assez bien ses leçons d’histoire et de géographie, et jouait un peu de piano. A dix ans, elle avait l’intelligence des enfants de son âge; mais à quatorze, à quinze, à seize, à dix-huit et à vingt ans, elle n’avait toujours que l’intelligence et la conversation d’une petite fille de dix ans. Non seulement cette jeune personne était dépourvue d’esprit, mais elle était prise de temps en temps d’accès pendant lesquels elle parlait et agissait avec déraison. Alors elle mettait dans des pots de confiture et enfermait dans les armoires les objets les plus sales et les plus répugnants ; elle devenait exaltée, et, un crayon à la main, elle écrivait, en marchant, des choses ridicules qu’elle déclamait.

Quand elle était ainsi agitée, elle ne prenait aucun soin de sa toilette, aimait la malpropreté et salissait souvent son lit. L’accès passé, elle redevenait ce qu’elle était auparavant, bonne petite fille, faisant un peu de musique, pas trop mal, écrivant ses devoirs et donnant à manger à ses oiseaux.

Chez un grand nombre de ces imbéciles, dit Trélat (1) la vanité est très développée. Il cite l’observation remarquable d’une jeune fille,

(î) Trélat, loc. cil., p. 32.

FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE. 413

faible d’esprit, et traitée dans son service pour une forme de manie ambitieuse, avec dégénérescence.

Les accès maniaques, chez les faibles d’esprit, sont le plus souvent transitoires, de courte durée, disparaissant au bout de quelques semaines, pour apparaître plus tard dans les mêmes conditions. Ils se montrent chez ces individus, à un âge peu avancé, à une époque où se produisent rarement de semblables accidents, et sont, nous l'avons dit, caractérisés par la perversité dans les actes et la manifestation fréquente d’idées ambitieuses.

Le délire ambitieux revêt, dans ce cas, les caractères principaux que l’on observe dans la paralysie générale, mais, bien entendu, sans la présence d’aucun signe de paralysie. C’est la même puérilité dans les actes, le même enfantillage dans la conduite; comme le paralytique général, le faible d’esprit, dans ses accès de manie ambitieuse, est entraîné à la satisfaction de toutes ses passions, de tous ses désirs; il le fait avec une imprévoyance complète, souvent même les objets dont il s’empare ne peuvent lui être d’aucune utilité. Les préoccupations ambitieuses sont chez lui sans lien et sans base, mal coordonnées ; aucune raison n’en justitie l’existence.

En résumé, on observe chez les faibles d’esprit les formes ordinaires que présente l’aliénation mentale, mais plus fréquemment les accès d’excitation maniaque. Ceux-ci sont, en général, de courte durée; ils sont caractérisés par des actes d’une grande violence et souvent par des idées ambitieuses.

Marcé avait remarqué que la manie ambitieuse était rare à l’état simple et qu’elle éveillait toujours l’idée d'une paralysie générale. Baillarger pensait de même que les délires incohérents et diffus à forme ambitieuse ne pouvaient pas être considérés comme des cas de folie simple, mais faisaient penser à une paralysie générale et pouvaient la faire redouter (1).

Nous avons vu que, chez les faibles d'esprit, la vanité et les idées ambitieuses formaient le plus souvent, avec des notions bornées, le caractère principal de leur état mental ; on comprend donc que ces dispositions naturelles se reproduisent, lorsque des accès d’excitation maniaque viennent à se développer. La mélancolie et la folie impulsive que l’on remarque chez quelques-uns d’entre eux ont aussi le cachet particulier que leur imprime l’état habituel de faiblesse d esprit.

Page 1