FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS PSYCHIQUES
On s’est demandé si l’aliénation mentale, lorsqu’elle vient à se déclarer chez le dégénéré psychique, présentait une forme spéciale qui pourrait être distinguée dans tous les cas.
Quelques auteurs, à la suite de Morel, ont admis et décrit une classe de folies des dégénérés , auxquelles on a assigné les caractères les plus variables, souvent mal définis ; on a réuni, sous cette désignation, toute une catégorie d’individus chez lesquels on rencontrait les anomalies les plus étranges, les tendances impulsives, les obsessions (1), etc.
Non seulement les actes de dégénérés devenus aliénés sont, a-t-on dit, empreints d’un caractère d’obsession, mais on remarque chez ces malades les bizarreries les plus étranges; on constate encore une foule de manies instinctives, des impulsions au suicide, à l’homicide,
(1) Voir Idées obsédantes , p. 52, et Actes impulsifs , p. 92 et 95.
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au vol, à l’incendie, les perversions et les aberrations sexuelles les plus variées. Les exhibitionnistes de Lasègue, les individus à inversion du sens génital de Krafft-Ebing ont été placés dans la classe des dégénérés.
Schüle (1) a donné la meilleure description que nous connaissions des symptômes principaux qui caractérisent la folie des dégénérés. La disposition psychique des dégénérés se compose, suivant lui, d'une hyperexcitabilité accompagnée de faiblesse. Au point de vue émotif, on remarque une sensibilité pathologique, une humeur inconstante passant de l’indifférence à une sensibilité excessive; du côté de l’intelligence, c’est une désharmonie des différentes facultés avec tendance aux idées obsédantes ; au point de vue psychomoteur, c’est un élan exagéré à côté d’une volonté affaiblie, un enthousiasme qui ne dure pas, ou bien une dépression considérable.
Les dispositions pathologiques des névrosés héréditaires sont, d’après Schüle, la tendance aux actes impulsifs criminels, la méchanceté instinctive conduisant à la folie morale, la misanthropie avec tendance au délire des persécutions, une paresse morale qui fait mener à ces individus la vie la plus bizarre ; ils se privent de tout, ne changent pas de linge, restent dans la saleté et l’ordure, etc.
Quant aux formes d’aliénation mentale, on constate suivant Schüle, les caractères suivants : les types cliniques sont rarement accentués ; on y retrouve l’instabilité native de l’intelligence des héréditaires, la tendance aux idées obsédantes, aux mouvements impulsifs, la perversion des sentiments et en même temps la conservation remarquable, bien qu’incomplète, de l’ intelligence . Enfin, un trait caractéristique, est l’apparition précoce de ces états psychopathiques souvent combinés, se produisant sans cause extérieure ou pour la cause la plus légère, etc.
On a voulu comprendre dans cette grande classe de la dégénérescence mentale les états psychiques les plus variables, ceux qui s’accompagnent d 'idées obsédantes , d'impulsions , les délires émotifs , Va folie avec conscience , la folie morale , les formes intermittentes , la folie circulaire, les délires transitoires, certains délires systématisés chroniques, la catatonie , la démence précoce, etc.
Malgré toutes les bonnes raisons que l’on pourrait donner, nous croyons qu’il y a là un abus. On ne doit pas, selon nous, donner une extension, en quelque sorte indéfinie, aux folies dégénératives. Morel a dit, il est vrai, que l’aliénation mentale est une dégénérescence, mais si l’on veut tirer un profit de ces théories pour les besoins de la clinique, il faut tracer des limites très précises à la dégénérescence mentale et la restreindre autant que possible, en se gardant bien, à
(1) Schüle, trad. J. Dagonet et G. Duhamel, p. 431.
Dagonet. — Maladies mentales. -l
PATHOLOGIE SPÉCIALE
l’exemple de certains auteurs, d'y placer toutes les formes d’aliénation qui ne trouvent pas facilement leur place dans le cadre ordinairement adopté des maladies mentales.
Nous renverrons le lecteur aux différents chapitres de ce Traité et nous nous bornerons ici à la description de quelques formes, telles que la folie du doute et Y agoraphobie, qui peuvent être aussi bien décrites dans le chapitre des folies neurasthéniques, et nous indiquerons comment la dégénérescence vient imprimer à d’auLres formes d’aliénation son cachet particulier.
Trélat (1), sous le nom de fous lucides, avait réuni tout un groupe d’individus pris dans les catégories d’aliénés les plus diverses, et, pour en faire une description pratique, il les avait divisés suivant les traits principaux, les défauts, les passions qu’ils présentaient. « Ces malades sont fous, dit-il, mais il ne le paraissent pas, parce qu’ils s’expriment avec lucidité. Ils sont fous dans leurs actes, plutôt que dans leurs paroles. Ils sont lucides jusque dans leurs conceptions délirantes. Leur folie est lucide. »
Ces fous lucides, dont Trélat nous rapporte l’intéressante observation, présentent pour la plupart une prédisposition héréditaire plus ou moins marquée; ils appartiennent aux différentes catégories de la folie et leur examen offre certainement les plus sérieuses difficultés ; ce qui les caractérise, c’est la lucidité au milieu même de leurs conceptions délirantes et la disparition brusque de ces dernières sous l'influence de distractions, d’occupations, de tout ce qui vient apporter une diversion aux idées du malade.
A un point de vue général, on peut admettre pour l’aliénation mentale chez les dégénérés psychiques deux catégories principales, l’une dans laquelle prédominent des troubles intellectuels et des manifestations délirantes nettement accusées, l 'autre dans laquelle on observe plus particulièrement les anomalies et les désordres de la sensibilité morale-, dans cette dernière catégorie rentrent naturellement les folies morales que caractérisent la perversion des sentiments affectifs, les aberrations du sens génital, la méchanceté, les diverses passions, l’orgueil, etc.
Enfin nous trouverons encore les formes mixtes, dans lesquelles on rencontre à la fois les troubles de l’intelligence, et ceux de la sensibilité morale.
On remarque en outre dans ces différentes catégories la persistance des signes qui ont caractérisé la dégénérescence psychique. C’est ainsi que nous retrouverons les groupes principaux que l’on rencontre dans la dégénérescence, les extravagants, les nerveux, les exaltés, ceux qui se caractérisent par l’absence ou la perversion du sens moral, etc.
(1) Trélat, Folie lucide, p. 12.
FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
Nous passerons rapidement en revue ces différents groupes et nous résumerons les observations qui nous paraîtront présenter quelque intérêt sous ce rapport.