I. — Troubles intellectuels observés chez les dégénérés
psychiques.
En tête des manifestations délirantes que présentent les individus atteints de dégénérescence psychique, les auteurs ont placé ce qu'ils ont appelé la folie du doute. Nous en dirons peu de mots : elle a été l’objet dans ces derniers temps de mémoires intéressants.
Schüle l’a décrite dans la classe des psychoses dégénératives. J. Falret pense également que cette forme d’aliénation mentale mérite une description à part et doit rentrer dans la catégorie tics folies se rattachant à la dégénérescence mentale. Nous la placerons donc dans cette grande classe de maladies et nous résumerons ci-dessous les caractères principaux qui lui appartiennent.
Folie du doute avec délire du toucher.
« Sous cette dénomination, on désigne, dit Ritti (1), une variété de folie avec conscience, caractérisée par deux ordres de symptômes prédominants : l’interrogation mentale produite par le doute, et la crainte du contact des objets extérieurs. »
Cette forme de délire se rencontre bien plus souvent dans la clientèle privée que dans les établissements publics.
On retrouve dans Esquirol (2) la première observation authentique publiée à ce sujet.
Il s’agit d'une jeune fille élevée dans te commerce et qui, par un excès de scrupules, craignait de faire tort aux autres. Lorsqu’elle faisait un compte, elle appréhendait de se tromper au préjudice d’autrui. Un jour, à l’âge de dix-huit ans, en sortant de chez une tante qu’elle fréquentait habituellement, elle est saisie de l'inquiétude qu’elle pourrait, sans le vouloir, emporter dans les poches de son tablier quelque objet appartenant à sa tante.
Plus tard, elle met beaucoup de temps pour apurer ses comptes et ses factures dans la crainte de commettre quelque erreur, et de laire tort aux acheteurs. Plus tard encore, elle craint, en louchant à la monnaie, de retenir dans ses doigts quelque chose de valeur. Aux objections qu on lui fait, elle convient que son inquiétude est absurde et ridicule, mais qu’elle ne peut s en défendre. Peu après, ses appréhensions augmentèrent au point de tyranniser sa vie tout entière.
Cet état singulier, dont il faut lire dans Esquirol la description intéressante, soumettait la malade aux pratiques les plus absurdes, dont elle reconnaissait elle-même le côté ridicule.
(1) Ritti, Dict. encycl. des sc. méd., t. III, p. 339.
{i) Esquirol, t. I, p. 361.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
Depuis cette époque, dit Bail, la question a été étudiée et retournée dans tous les sens par Parchappe, Trélat, Baillarger, Delasiauve, Morel et Marcé. Legrand du Saulle, résumant en quelque sorte les travaux de ses devanciers, a publié, en 1875, une monographie sur cette affection, sous le nom, assez impropre d’ailleurs, de folie du doute avec délire du toucher ; enfin Ritti a publié une élude intéressante sur cette question (d).
Griesinger avait aussi rapporté quelques observations se rapprochant des faits que Falret avait décrits sous le nom de la maladie du doute.
Plus tard, Oscar Berger a publié sous le nom de Grübelsucht (manie de subtilités), une description d’une variété de la folie du doute.
Symptomatologie. — La folie du doute ne se manifeste pas brusquement, elle procède en quelque sorte par bonds, par poussées, son évolution est lente et caractérisée par des phases suspensives, quelquefois assez longues pour que l’on puisse croire à des guérisons définitives.
Le délire du toucher ne s’établit pas d’emblée, il est la conséquence des anxiétés produites par le doute.
Legrand du Saulle admet trois périodes dans cette maladie; celte division, que confirme l’observation des malades, mérite d’être conservée (2).
Le début peut passer inaperçu; la névrose commence de la manière la plus insidieuse, ce sont des scrupules de diverses natures, des craintes puériles et exagérées, que les malades, qui conservent la conscience complète de leur état pathologique, cherchent à dissimuler ; mais bientôt, poussés par leurs angoisses, ils révèlent avec la plus grande sincérité leurs tourments, et viennent réclamer auprès du médecin la guérison.
« Le fond véritable de cette maladie mentale est une disposition générale de l'intelligence à revenir sans cesse sur les mêmes idées ou les mêmes actes, à éprouver le besoin continuel de répéter les mêmes mots ou d’accomplir les mêmes actions, sans arriver jamais à se satisfaire ou à se convaincre, même par l’évidence (3). »
C'est, suivant l’expression de Legrand du Saulle, une sorte de rumination psychologique, dont il faut citer quelques exemples cliniques pour bien la faire comprendre.
Une jeune artiste de vingt-quatre ans donne des leçons en ville ; quoique très intelligente et très active, elle ne peut sortir seule dans la rue sans qu’elle soit immédiatement assaillie par les préoccupations suivantes ; « Ne
(1) Ritti, Gazette hebdomadaire , 1877, et Dictionnaire encyclopédique.
(2) Legrand du Saulle, La folie du doute , Paris, 1875.
(3) Falret. Folie morale, 186G, p. 41 et Études sur les maladies mentales, Paris, 1890.
FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
va-t-il pas tomber quelqu un du haut d'une fenêtre à mes pieds? Sera-ce un homme ou une femme? Cette personne se blessera-t-elle ou se tuera-t-elle? Est-ce qu il y aura du sang sur le trottoir? Devrai-je appeler au secours? Ne m’accusera- t-on pas d’être la cause de cet événement? Mes élèves ne me quitteront-elles pas? Mon innocence pourra-t-elle être reconnue (t ?
Un jeune homme, dont l’histoire est racontée par Griesinger (2), était assailli par une foule de pensées dès que son intelligence n’était plus absorbée par des occupations journalières ; 1 a pourquoi et le comment d’une foule de choses l’envahissaient. Quelle est l’origine de la création? D’où provient la terre? D'où partent les étoiles? Pourquoi l’homme et la femme existent-ils? Par qui a été créé le Créateur?
Les idées obsédantes , dit Schtile, la folie du doute , celle du toucher , forment le bagage ordinaire des folies consécutives à la dégénérescence psychique. « Une fois l’obsession créée, ajoute cet auteur, le repos moral est perdu. Le malade cherche en vain une explication à l’état neurasthénique qui la envahi; un mot qu'il lit, une parole qu’il en tend, tout augmente son angoisse; il éprouve un irrésistible besoin de faire toujours de nouvelles questions, de vérifier les réponses qui lui sont faites; le silence l’irrite encore davantage, il ne peut le supporter.
» L'eau doit-elle être plus chaude, plus froide? quels aliments doit-il employer? doit-il se reposer, prendre de l’exercice? quels mouvements doit-il faire? etc.
» Tout est pour lui un motif de questions et d'anxiété pénible. 11 a des remords, se fait des reproches sur sa coupable indifférence. Les semaines s’écoulent au milieu d’une douleur infinie, rien ne peut le soustraire à son angoisse (3). »
La deuxième période consiste, d’après Legrand de Saulle, dans le récit prolixe que fait le malade de ses souffrances intimes, dans la sollicitation réitérée de paroles rassurantes et dans l’extrême facilité avec laquelle une personne de l’entourage dissipe momentanément les perplexités les plus vives. C’est à ce moment aussi que le malade vous déclare « qu’il a peur de toucher les pièces de monnaie, que les objets métalliques luisants l’effrayent, qu’il ne touche au boulon d’une porte ou à l’espagnolette d’une fenêtre qu’après s’ètre enveloppé la main de son mouchoir ou du pan de sa redingote. Vous 1 interrogez, et il déclare qu’il craint d’êlre accusé d’avoir détourné des valeurs d’or ou d’argent; il redoute la malpropreté des objets précités, pu enfin il tient à éviter le contact de substances malfaissantes ou toxiques (Legrand du Saulle). Parfois, il se rend compte du ridicule de ses actes, mais il ne peut éviter de les accomplir.
(1) Legrand du Saulle, np. cit., p. 11.
(2j Griesinger, Arc/i. für Psych., t. I, p. 630.
(3) Sehüle, toc. cit,, p. 444.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
Parmi les objets dont le contact est le plus redouté, on doit citer les métaux, les boutons de portes, le verre. Le malade est obligé de se faire aider par une autre personne, pour ne pas tomber dans une crise qu’il ne saurait autrement éviter.
C’est pendant cette deuxième période que l’on remarque un ensemble de symptOmes particuliers, véritable exacerbation que les malades appellent eux-mêmes des crises.
« Après une intense contention d’esprit, des interrogations multipliées, des angoisses qu’ils se reprochent d’éprouver ou des frayeurs qu’ils trouvent ridicules, ils ressentent, à un moment donné, une impression indéfinissable partant de l’épigastre, sorte d’aura s’irradiant dans le système nerveux cérébro-spinal. On les voit alors aller et venir, ne pas pouvoir rester en place, se plaindre de la chaleur, accuser de la céphalalgie, de la rachialgie, ils sont couverts de sueur, le bruit les irrite, le regard les importune, la moindre parole les exaspère, les craintes les plus diverses se succèdent, leur inquiétude est à son comble; les pleurs, les spasmes, les sanglots, les demi-défaillances syncopales et l’excitation turbulente constituent une scène morbide qui dure habituellement quatre, cinq, six heures, quelquefois vingtquatre heures. A tous les retours des périodes d’exacerbation, mêmes tendances panophobiques, mêmes impressions morbides et mêmes actes étranges (1). »
On observe, à cette deuxième période, des rémissions plus ou moins complètes qui peuvent même simuler un retour complet à la santé antérieure et que l’on a vues se prolonger pendant plusieurs mois, même quelques années, chez ceux surtout où la prédisposition héréditaire était moins accentuée.
A une troisième période, les intermissions et les rémissions, dit Ritti, n’existent plus; c’est en quelque sorte une période de cristallisation. Les malades vivent pour ainsi dire avec leurs idées délirantes et leurs peurs. Le cercle des idées se rétrécit, mais les angoisses s’accroissent. A ce moment, ils passent leur temps dans des hésitations continuelles, ils n'écrivent plus du tout; la conversation les fatigue ou les ennuie ; mais ils se parlent à eux-mêmes, à demi-voix, puis à voix basse,, quelques-uns finissent par remuer simplement les lèvres par une sorte de mussitation.
Malgré tout cet ensemble de symptômes, qui semble indiquer un affaiblissement notable des fonctions cérébrales, on ne peut dire que ces malades soient en démence, ni même qu’ils doivent y arriver jamais; contrairement à ce qui arrive pour le plus grand nombre des maladies mentales, la démence n’est pas l’aboutissant nécessaire et fatal de la folie du doute. « Il est remarquable, en effet, dit Falret, que
(1) Legrand du Saulle, loc. cit.
FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
cet état mental qui se prolonge souvent pendant toute la vie, avec des alternatives irrégulières de paroxysmes et de rémissions quelquefois très prononcées, n 'aboutit jamais à une véritable démence 1 La folie du doute comporte, suivant Bail, une infinité de formes; en tête, il place les métaphysiciens , ceux qui se préoccupent sans cesse des grands problèmes insolubles. Ils s’interrogent sans cesse sur Dieu, sur l’univers, sur la création, l'immortalité de lame, etc. Les réalistes , s’occupent de questions plus triviales, ne montrent pas la même élévation de la pensée, ils se demandent pourquoi les hommes ne sont pas aussi grands que des maisons, pourquoi il n’existe qu’une lune au lieu de deux; les scrupuleux , s’adressent perpétuellement des reproches à propos de tout; les timorés , qui craignent toujours de se compromettre, prennent à chaque instant des précautions exagérées et vivent dans une inquiétude perpétuelle; les compteurs, ont une manie insupportable : partout où ils sont, ils se préoccupent du nombre des objets qu’ils ont sous les yeux, comptent les boutons que porte à son gilet le médecin qu’ils consultent, les volumes posés sur la table, etc. « Napoléon, dit Bail, présentait aussi la singulière manie de compter par couples les fenêtres des maisons, quand il passait dans la rue. »
« Il est, ajoute Bail, d’autres formes qui échappent à toute classification.Tantôt on observe un trouble particulier de la volonlé;le malade veutil entrer dans une maison ou en sortir, il éprouve au seuil de la chambre une résistance invincible, il faut qu’on le pousse pour lui faire franchir l’obstacle; ou bien il est poursuivi, comme chez les sujets atteints d'impulsions intellectuelles, par certains mots, tels que corbillard, par exemple. Le mot entré dans son esprit le hante tout le jour (2.) » Bail fait encore la remarque que certains de ces malades sont sans doute affectés d’une crainte exagérée du contact des objets, comme nombre d’observateurs l’ont signalé, mais que la folie du doute peut aussi exister sans cette complication, commele délire du toucher peut se manifester sans folie de doule. Morel en a lui-même rapporté quelques exemples dans son travail sur les délires émotifs.
La folie du doute est, en définitive, un délire avec conscience : les malades se rendent compte de leur état ; ils n’ont presque jamais d’hallucinations, et ils éprouvent le besoin perpétuel de voir soulager leur doute par l’affirmation d’une autre personne.
C’est une maladie qui guérit difficilement; maison voit se produire d’assez longues périodes de rémission pendant lesquelles le sujet semble revenir à son état normal; malheureusement, il est rare que cette amélioration soit permanente.
Si la folie du doute guérit difficilement, elle ne finit presque jamais
(1) Ritti, lue. cil. — Falret, Folie morale, p. 43 et Éludes sur les maladies mentales,
Paris, 1800.
(2) Bail, Leçons, p. G20.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
par la démence ; arrivés à la dernière étape de leur maladie (Bail), les sujets restent figés dans leur délire. Incapables de tout travail, tristes et moroses, ils s'éloignent de la société et vivent dans un état de séquestration volontaire.
Les causes de la folie du doute sont assez nombreuses. En première ligne, il faut placer l’hérédité; il est pourtant certains sujets chez lesquels on ne trouve aucune trace d’hérédité.
La puberté, les excès sexuels, l’onanisme, les préoccupations et les . fatigues de l’esprit ont été invoquées comme autant de causes de cette maladie. On prétend, enfin, qu’elle atteint beaucoup plus les femmes que les hommes.
Quant au traitement , il doit surtout être moral ; il faut combattre le désœuvrement et détourner au profit du corps l’activité douloureuse de l’esprit par de longs voyages. La séquestration dans une maison d’aliénés est plutôt contre-indiquée.
Pour le traitement physique, on a conseillé les toniques, les ferrugineux, l'hydrothérapie ; ces moyens peuvent, dans quelque cas, rendre de véritables services.
Agoraphobie.
« Parmi les idées obsédantes qui déterminent un vertige, dit Schiile (1), il faut citer la peur des espaces, Y agoraphobie, si fréquente chez les névropathes ; c’est l’idée obsédante qui fait croire qu’on ne peut traverser une place sans être accompagné, et cette idée produit une angoisse croissante. Les signes particuliers qui la caractérisent, doivent la faire placer au nombre des psychoses dégénératives. »
Ritti (2) a fait une intéressante description de cette variété. Legrand du Saulle lui avait donné le nom de peur des espaces , Cordes celui de Platzangst ; Westphal (3) l’a décrite sous le nom d’agoraphobie, Morel (4) l’avait entrevue en 186G. Depuis, l’attention une fois portée sur cet état morbide étrange, de nombreuses observations ne tardèrent pas à être publiées.
En résumé , on observe les caractères suivants : état d’angoisse ou sentiment de crainte exagérée en traversant une place, un pont, une église, un endroit désert, etc. Cette terreur irrésistible est le plus souvent accompagnée de tremblement et de faiblesse des membres inférieurs.
Les malades, persuadés qu’ils ne pourront traverser l’espace qui se présente devant eux, se refusent à marcher; néanmoins l’angoisse
(1) Schïile, op. cil., p. 42G.
(2) Ritti, Dict. des sciences méd., art. Folie avec conscience, t. III, p. 310.
(3) Westphal, Arch. f. Psych., 1872.
(4) Morel, Délire émotif [Arch. génêr. de méd., 18GG).
FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
diminue et cesse même complètement s’ils sont accompagnés, s'ils peuvent prendre le bras d'un passant, même s’ils ont seulement l’appui d’une canne ou d’un parapluie.
Un malade, cité par Westphal, ne présentant aucun trouble de la motilité, se plaint de ne pouvoir traverser les places et de ressentir dans ces moments un sentiment d’angoisse, dont le siège est plutôt dans la tête que dans le cœur.
Ainsi, s’il doit traverser une des grandes places de Berlin, il a le sentiment que cette distance est de plusieurs milles, que jamais il ne pourra atteindre le but et en même temps l’angoisse le saisit, ainsi qu’un tremblement général, etc.
Outre cette peur du vide, il existe, dit Rilti, d’autres symptômes dont il faut tenir compte. L’angoisse caractéristique se manifeste presque toujours par un serrement de cœur instantané; le cœur bat avec violence et le visage rougit ; la plupart des malades sentent leurs jambes se dérober sous eux, les pavés deviennent mobiles, mous et gras. Il semble à quelques-uns qu’ils s’enfoncent dans de l’argile, que les pavés coulent en torrent sous leurs pas (Westphal).
Ils ont tous la conscience de leur état; ce qui les tourmente, c’est qu'on puisse les considérer comme aliénés. Un fait digne de remarque, c’est qu’une distraction passagère, tout ce qui détourne leur attention suffit pour empêcher la crise de se produire. Ils luttent le plus souvent très énergiquement contre leurs craintes exagérées, ils se raisonnent, s’adressent à eux-mêmes des blâmes, des encouragements. Quelquefois, il arrive, au commencement de la maladie, qu’ils parviennent à se vaincre; mais, avec le temps, la peur devient irrésistible, et, malgré les luttes intérieures les plus violentes, les malades sonl vaincus et demeurent cloués sur place. Les agoraphobes ont une certaine propension à écrire; leur correspondance est une autobiographie psychique, scrupuleusement exacte; ils mettent, avec une satisfaction relative, leur médecin au courant de leurs angoisses, de leurs émotions et de leurs aventures. Ils diffèrent en cela des hypochondriaques qui, dans leurs écrits, se livrent à toutes les exagérations de langage, sont d'une prolixité désespérante dans la description de leurs souffrances imaginaires et dans des lettres de plusieurs pages, ont de la peine â passer en revue tous leurs maux.
L’agoraphobie est une affection qui s’observe plus souvent chez les hommes; elle semble être, a-t-on dit, le monopole des hommes intelligents, lettrés, exerçant des professions libérales.
Cordes, pour la genèse de cette affection, indique, en dehors d une prédisposition héréditaire, des causes déterminantes multiples, généralement de nature débilitante, telles que le travail cérébral exagéré,
(1) Cordes, Die Platzangst [Archiv filr Psychiatrie , t. III, p. GiG).
PATHOLOGIE SPÉCIALE
des préoccupations morales très vives, des affections chroniques, les excès vénériens, l’onanisme, la spermatorrhée, les troubles gastriques prolongés, etc.
L’agoraphobie n’est pas une maladie qui compromette l’existence : mais, si elle n’est pas dangereuse par elle-même, le pronostic en est presque toujours assez grave. En effet les guérisons sont rares, les récidives et les rechutes fréquentes.
L b traitement est physique ou moral, suivant que l’affection est primitive ou qu’elle se manifeste consécutivement à d’autres maladies. Dans le premier cas, les indications thérapeutiques doivent consister dans le repos cérébral absolu ou tout au moins relatif, dans l’emploi des toniques généraux, dans le séjour à la campagne, les bains de rivière, l'hydrothérapie.
Le traitement moral consiste surtout dans la persuasion morale; il faut que le médecin impose sa volonté et ne cesse de démontrer avec conviction l’inanité du péril. Le malade doit s’habituer à vaincre ses terreurs, à franchir, malgré ses angoisses, des espaces restreints pour aborder ensuite des espaces plus étendus. C’est une sorte de gymnastique qui a réussi dans quelques cas*
Manie avec extravagance.
Les extravagants constituent l’un des groupes les plus nombreux de dégénérés; inutile d’ajouter que ces demi-aliénés sont pour leur famille, comme pour la société, un véritable fléau. Ils présentent, en effet, de sérieuses difficultés pour le diagnostic et surtout pour les mesures à prendre dans l’intérêt de la sécurité et de la tranquillité de ceux qui les entourent. Leur conduite est étrange, leurs actes bizarres, inexplicables ; ils peuvent vivre longtemps sans être atteints d’un véritable accès de folie qui permette enfin de les interner dans un asile, au grand soulagement de ceux qui sont obligés de vivre avec eux. Lorsqu’ils commettent des actes nuisibles, criminels ou délictueux, on ne sait jusqu’à quel point on doit les rendre responsables. Souvent leur accès d’aliénation mentale n’est qu’une exagération considérable de leur état habituel.
Trélat a décrit, sous le nom de maniaques lucides (manies avec conscience), des malades qui, tout en ayant des accès de manie bien caractérisés, conservent assez de puissance sur eux-mêmes pour les contenir et, jusqu’à un certain point, pour les ajourner. L’état de la plupart d’entre eux est, dit-il, longtemps ignoré dans le monde. Ils sont toujours lucides, ils le sont jusque dans leurs accès, et ces accès n’éclatent ordinairement que dans l’intérieur de la famille.
Ceux qui les voient chez eux et ailleurs les tiendront pendant plusieurs années pour gens raisonnables. Ils peuvent sortir chaque jour,
FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
faire et recevoir de nombreuses visites, obtenir des succès, contracter des liens intimes, mais non solides. S'ils veulent se marier, ils emploient, pour arriver à leur but, des efforts inouïs et, aussitôt cju'ils y sont parvenus, comme ils n'ont plus d'intérêt à feindre, ils ne dissimulent plus. Leurs emportements maniaques ont quelque analogie avec les accès de colère, qui peuvent en apparence reconnaître une cause accidentelle, mais que rien n’eôt pu ni éviter ni prévenir. C'est au milieu de la conversation la plus paisible qu’éclate une fureur que rien ne peut modérer. En cédant à leur accès, ils obéissent au délire qui les domine et les entraîne. La contradiction les irrite, ils n’admettent aucune explication, ils cèdent invinciblement à l'impulsion morbide; jusqu’au milieu de leur fureur, ils restent lucides, conservent un souvenir parfait de tout ce qui s’est passé (1).
X... , est un type de cette forme de manie extravagante et lucide.
Son existence a été bizarre ; élevé dans un séminaire, il se lie avec une femme ; jaloux, très violent avec elle, il cherche un jour à l'étrangler, puis la poursuit avec un poignard. Tout est pour lui prétexte de jalousie, de scènes violentes et d’accès de rage ; il s’engage enfin dans les zouaves pontificaux.
L’accès maniaque pour lequel il est placé à l’asile Sainte-Anne, et dont il se guérit rapidement, était caractérisé, suivant le certificat du I)r Legrand du Saulle, par des périodes d’excitation maniaque violente, des extravagances, des impulsions subites et des menaces de mort, et par des alternatives de dépression mélancolique, de découragement, de mysticisme et des aspirations vagues vers un idéal inconnu.
On observait chez lui une grande mobilité dans les projets, dans les sentiments; il passait, sans transition, de l’amour à la haine, de la confiance aux soupçons les plus exagérés, des témoignages d'amitié à des menaces de violence, interprétant dans le sens de ses conceptions délirantes momentanées des faits actuels ou des paroles prononcées auprès de lui.
La mère de L..., est aliénée, traitée à Ville-Évrard. Depuis l’âge de dix-sept ans, L... se conduit déraisonnablement ; il a dépensé plus de 30 000 franco , il fait toutes sortes d’extravagances, se montre très changeant.il a presque tous les ans des accès maniaques qui ne durent que peu de temps. Ceux-ci revêtent particulièrement une forme ambitieuse et se caractérisent par des ai to extravagants, souvent indélicats. Il prend une voiture pour se taiie conduin au Grand-Hôtel, sous prétexte d’aller voir un marquis, ou bien au Conservatoire de musique, se croyant grand musicien ; il prétend être préfet, aioc.it célèbre, affirme avoir pris son café avec l’impératrice, donne au cocher qui le conduit un centime pour un franc, etc. Une fois l’accès passé, il a conscience de toutes ses extravagances.
On peut rencontrer dans cette catégorie d’extravagants des individus forts intelligents.
(1) Trélat, loc. cit., p. 289, 312.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
G. .. a publié nombre de travaux, un livre entre autres, qui a eu trois éditions; c’est un homme extravagant, dominé par des idées de grandeur, satisfait de lui-même, entêté, orgueilleux et violent; toute sa vie, il s’est occupé de réformes sociales. Sujet à des accès d’excitation maniaque, il veut alors tout changer en médecine, en administration, il offre à tous sa collaboration, il se croit la victime de manœuvres coupables de la part des ministres de plusieurs nations étrangères qui influenceraient les médecins. Quoique très intelligent, il est incapable de se diriger seul, toute sa vie a été remplie par des excentricités; ses idées sont changeantes, il passe sans transition d’un sujet à un autre ; une fois il vend son mobilier en l’absence de sa famille, il prend des voitures sans les payer; c’est le type de l’esprit de désordre; lorsqu’on le contrarie, il devient incohérent; il avait des dettes dans le quartier qu'il habitait, achetait des pendules pourles revendre ensuite, dépensait de tous côtés sans la moindre réflexion. Il est à l’état normal aliéné à demi, et le devient tout à fait sous l’influence de certaines contrariétés.
L’accès maniaque chez les dégénérés à conduite extravagante peut d’ailleurs prendre les formes les plus diverses; on observe quelquefois un véritable délire hallucinatoire avec conservation delà conscience; les hallucinations se reproduisent dans quelques cas par le seul fait de la volonté de l’individu.
H. .. nous offre un curieux exemple de cette forme de maladie. Il a été placé une vingtaine de fois dans les asiles de la Seine; il existe chez lui une prédisposition héréditaire très marquée; grand-père maternel procédurier et dissipateur, grand-père paternel alcoolique ; mère nerveuse, tante hystérique, oncle paternel hypochondriaque avec idées de persécution, intelligent et conservant la conscience de ses conceptions délirantes
Il avait, étant jeune, une disposition au délire, qu’une simple indigestion suffisait à provoquer; jusqu’à l’âge de neuf ans, il fut sujet à des accès de somnambulisme ; il se levait la nuit les yeux grands ouverts et allait se coucher avec un de ses parents ; le matin, il ne voulait pas le croire. A l’âge de treize ans, il s’échappa du collège pour aller en Italie se faire chef de brigands ; puis il voulait être comédien, saltimbanque. Il se fit recevoir, à l’âge de vingt-six ans, avec la plus grande facilité, capitaine au long cours.
Il nous raconte lui-même qu’il a une grande disposition aux hallucinations ; elles se produisent chez lui volontairement par le seul fait de fermer les yeux et surtout dans la période intermédiaire à la veille et au sommeil. Elles s’accompagnent souvent de secousses nerveuses le long de l’épine dorsale. Ses idées, ses souvenirs se répètent à certains moments à son oreille sous forme d’écho. Les hallucinations de la vue sont plus fréquentes chez lui que celles de l’ouïe. Il voit non seulement des personnages plus ou moins éloignés, mais d’autres objets, des rochers, des champs, des boulevards animés, etc. Il a la conscience parfaite de cette disposition psychologique.
Dégénérés névropathes.
L’état névropathique crée nécessairement chez les dégénérés les dispositions morales les plus diverses ; les formes d’aliénation men-
FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
taie qui en résultent présentent, elles aussi, les variétés les plus nombreuses. On retrouve chez les uns la dépression mélancolique, chez les autres l'exaltation mégalomaniaque, chez le plus grand nombre, de véritables accès maniaques ; dans tous les cas, on constate l’empreinte de la dégénérescence psychique qui a préexisté.
Les accès maniaques chez les dégénérés névropathes se produisent brusquement, sans être précédés de périodes de dépression ou d’autres symptômes prémonitoires. Ces individus, dont l’esprit est naturellement changeant et que les moindres contrariétés surexcitent, présentent tout à coup le désordre le plus extraordinaire dans les actes et dans les idées; l’agitation prend rapidement des proportions considérables; on observe chez eux des bizarreries étranges, de l’insomnie et une impressionnabilité telle que les moindres bruits suffisent pour leur causer de véritables tressaillements.
Les troubles de la sensibilité générale sont très accentués chez eux. Ils se plaignent de maux de tête, de bourdonnements d'oreilles, de la fatigue que leur occasionne le plus léger travail; ils ont des frayeurs que rien ne motive, une disposition aux hallucinations ; toute application leur est pénible, ils sont même incapables de faire une lecture un peu suivie. 11 en est qui se plaignent d’éprouver des sensations extraordinaires, ils sentent comme un lluide s’échapper de leur corps, etc.
« Il existe dans la société, dit Brierre de Boismont, un bon nombre d’esprits exaltés, qui s’enllamment à la moindre contrariété, cherchant des querelles, des duels, parlant à chaque instant de se tuer ; véritables tléaux pour leurs familles et leurs connaissances, ces individus attentent souvent àleurs jours. Ces caractères exaltés s'emportent avec une extrême facilité, ne veulent écouter aucune observation.
» Pour ces organisations malheureuses, tout devient une cause de suicide ; une jeune fille se jette à l’eau parce que son beau-frère avait refusé de la mener au bal (1). »
Nous ajouterons que le moindre fait suffit aussi à produire de l’excitation maniaque.
H... a des accès maniaques convulsifs; il est âgé de vingt-six ans, son père est mort aliéné dans une maison de santé; il a toujours été mauvais sujet, accusait sa mère de ne pas lui donner à manger, voulait la tuer ; il a été condamné pour vagabondage, rupture de ban, et placé sous la surveillance de la police. Étant catholique, il se fait protestant. Il est sujet, surtout le matin, à des accès d’agitation avec prédominance d idées ambitieuses , il dit alors que toute la terre lui appartient ; il a des vertiges, quelquelois des syncopes incomplètes.
(1) Brierre de Boismont, Traité du suicide.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
Les crises dont ce malade est pris presque tous les matins sont caractéristiques. C’est une excitation maniaque, avec idées de richesses; il se promène alors dans un état d’agitation convulsive, il répète qu’il a beaucoup d’or ; de temps à autre il pousse des cris affreux; en même temps les muscles des bras, des mains, sont contractés; il se courbe et se plie sur lui-même d’une manière convulsive; il paraît ressentir des crampes. L’attaque dure une demi-heure et le prend tout à coup au milieu d’une conversation. 11 ne conserve de son accès d’agilation qu’un souvenir imparfait, il se rappelle seulement qu’il éprouvait dans les membres des douleurs intolérables, comme si on lui arrachait les nerfs.
Tout est anormal dans la manifestation de ces sortes d'accès maniaques.
La brusquerie des accès et leur guérison rapide caractérisent, en général, chez les dégénérés nerveux , les formes d'aliénation mentale qu’ils présentent.
G... esL très impressionnable: tout l’émeut vivement, la lecture des journaux, les paroles qu’on prononce autour de lui. Il est sujet à des accès d’agitation maniaque, qui le prennent presque tous les ans et qui sont de courte durée; alors il a, nous dit-il, comme des crises nerveuses, il mord son lit; il a de l’insomnie, un malaise inexplicable et ne peut se rendre compte de son état.
Lamère deX...estnerveuse, exaltée, son père l’étaitégalement.X...est homme de lettres : il a toujours été bizarre, nerveux et d’un caractère inégal. Il est sujet à des accès maniaques fugaces qui se caractérisent, dit-il, par une espèce de transport au cerveau ; alors il est pris la nuit de frayeur, il croil entendre le cri de la chouette, il se met à pousser des cris terribles; il se montre dans son accès, incohérent, violent, sa figure a une expression menaçante.
Persécutés persécuteurs.
Dans cette catégorie d’accès maniaques à type anormal que présentent ces dégénérés que l’on a désignés sous le nom de névrosés , on peut ranger les malades, dont Trélat nous a résumé d’intéressantes observations : ils délirent dans leurs actes, mais ne délirent pas dans leurs paroles. Leur déraison, dit-il, n’est connue que dans leur entourage et ne se fait pas jour au dehors. C’est parmi eux que se trouvent un assez grand nombre d'individus, tantôt considérés comme aliénés, tantôt comme malfaiteurs, et qui ont alternativement résidé dans les asiles et dans les prisons. Nous avons connu, ajoute-il, un ménage ou les emportements maniaques du mari, quoique d’une très grande fréquence, furent absolument ignorés pendant dix ans. Au bout de Ge temps les accès, en se rapprochant, ont acquis une telle violence qu’il a fallu le placer dans une maison de santé, où il est mort de méningite. Il y avait eu plusieurs aliénés dans sa famille.
FOLIES DANS LA DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
Esquirol cite, de son côté, une malade qui fatiguait tout le monde par ses prétentions, sa loquacité, ses plaintes, ses projets, ses espérances, traitait avec dédain les autres pensionnaires, les chefs, les employés, les serviteurs de la maison. Elle écrivait au préfet de police, aux magistrats, à des avocats, des lettres dont la rédaction trompait les personnes auxquelles elles étaient adressées. Jusqu’au milieu de ses accès. Mmc X... se contenait en présence des étrangers et des personnes quelle voulait convaincre de sa bonne santé intellectuelle et morale. Elle était un tléau pour les établissements où elle était placée.
Nous pourrions citer bien d’autres exemples de ces individus, persécutés persécuteurs, chez lesquels les manifestations délirantes ne se produisent d’une manière caractéristique qu’à certains moments d’excitation. Leurs bizarreries, leur originalité se transforment en une véritable folie lorsqu’ils sont placés sous l’inlluence des moindres causes excitantes qui viennent alors réveiller certaines passions mal contenues, telles, par exemple, que l'ambition et l’irrésistible besoin d’attirer sur soi l'attention publique.
Ils peuvent vivre dans la société sans inconvénient; ils y conservent les apparences de la raison, se conduisent convenablement, on les voit même diriger leurs propres affaires avec intelligence, souvent avec succès. Mais ce sont toujours des demi-aliénés, ils touchent presque continuellement àlalimite de la folie et il suffit de la moindre occasion pour leur faire commettre des actes extravagants, qui viennent jeter le trouble et le désordre dans le milieu où ils vivent. Leurs accès de folie transitoire prennent quelquefois des proportions telles qu’il devient indispensable de les renfermer pendant un temps plus ou moins long dans une maison de santé.
Inutile d’ajouter que les persécutés persécuteurs sont pour les médecins et les magistrats obligés de s’occuper d’eux une source de difficultés. Ils les accablent de leurs plaintes et de leurs récriminations. Ils dirigent contre eux d'incessantes attaques, ils mettent dans leurs poursuites une passion et un acharnement extrêmes.
Un malade dont j’ai rapporté l’observation (I), qui s’était distingué par ses excentricités et en même temps par son intelligence, nous faisait lui-même la confidence qu’il avait une grande disposition à l’exaltation, qu’à certains moments il était pris d’une telle surexcitation qu’il lui semblait perdre tout à fait la raison et que, dans ce cas, il se sentait entièrement incapable de.se dominer et de diriger ses actes. Il nous confiait en même temps qu’il existait chez lui une prédisposition héréditaire , que sa mère avait été atteinte d'aliénation mentale; il avait eu aussi un frère qui avait été frappé de la même maladie. Ce malade présentait un singulier mélange de folie et de
(1) Dagonet, Ann. méd.-psych., septembre 1871.
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raison; il était sujet à des crises d’excitation maniaque parfaitement caractérisées ; mais il était aussi un homme astucieux, sans cesse à la recherche d’une situation à exploiter, et très audacieux.
De semblables individus sont dangereux en ce sens qu’ils vont droit à leur but, sans s’inquiéter des obstacles qu’ils rencontrent sur leur chemin et des calomnies qu’ils répandent sur leur route. Le public qui ne les connaît pas, dont ils cherchent à frapper l’attention et devant lequel ils se posent en victimes, se laisse trop souvent prendre à leurs récriminations injustes, violentes et souvent absurdes(l).
II. — Troubles moraux observés chez les dégénérés psychiques.
La perversion, l'affaiblissement du sens moral caractérisent toute une catégorie de dégénérés psychiques; nous retrouverons chez ces individus devenus aliénés les diverses manifestations de l’affection que l’on a désignée sous le nom de folie morale.
Dans cette forme de délire, rentrent les obsessions et les impulsions dangereuses dont nous résumerons la description dans le chapitre suivant.
La folie impulsive est bien certainement le type le plus remarquable de la folie morale. Les auteurs la considèrent généralement comme une forme d’aliénation, particulièrement liée à un état de dégénérescence psychique.
La nature étrange des faits, le contraste d’une raison saine en apparence avec la manifestation d’anomalies bizarres et d’actes inexplicables, tout contribue à accroître les difficultés et à jeter l'incertitude dans l’esprit des magistrats qui mettent en doute notre science et le résultat des expertises les plus consciencieuses.
Ils sont heureusement rares, ces fous dont les déterminations imprévues, réalisées dans des conditions absurdes et sans aucune des précautions prises par les criminels ordinaires, causent notre profond étonnement par l’absence de motifs et sont même en désaccord avec l’éducation, les sentiments, la conduite antérieure. Rien à l’extérieur ne trahit la compromission intellectuelle. Le malade regrette le fai L accompli, mais il ne manifeste aucun remords. C’était une chose fatale, il était poussé par une force irrésistible.
On pourrait se demander si l’on ne doit pas admettre une zone intermédiaire entre le crime et la folie. Il existe, en effet, une catégorie d’individus dont l’existence se partage entre la prison et l’asile. Ces irréguliers, pour me servir de l’expression du Dr Garnier, louvoyant sur les frontières du crime et de la folie, ont pour caractère d’être avant tout des êtres dangereux, qu’il est impossible de conserver dans les asiles, et dont la place n’est pas davantage dans les maisons de détention (2).
(1) Voir J. Falret, Études sur les maladies mentales, et bottier, Les aliénés persécuteurs, (thèse Paris, 188G.)
(2) P. Garnier, Le criminel instinctif [Ann. d’hyg. 1890, p. 414) elLafotieàParis,\800.
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Les conceptions multiples, le mélange de folie morale et intellectuelle, lorment également un signe caractéristique de dégénérescence chez ces aliénés. L’observation suivante nous a paru intéressante à ce point de vue.
V..., âgé de quinze ans, est atteint d’aliénation mentale partielle, d’après le certificat du D1’ J. Falret, avec prédominance d’hallucinations de l’ouïe et de la vue, et avec 1 idée dominante qu il a assassiné une jeune personne qui est maintenant au ciel et qui lui donne des ordres qu’il exécute ponctuellement.
Sous 1 inlluence de ces idées délirantes et de plusieurs autres qui viennent s y ajouter, il est poussé au suicide et à des actes qui le rendent dangereux. Tantôt d s imagine qu d est une femme et qu d doit se vêtir en conséquence pour représenter sur la terre celle qu’il dit avoir assassinée; tantôt il croit qu’il doit jouer la folie et il se livre volontairement à des actes désordonnés, pousse des cris perçants pour se faire placer dans la section des agités; enfin, il dit qu’il doit se jeter à la Seine pour arriver plus vite au ciel, ou bien accomplir un voyage pour obéir à celle qui lui donne des ordres du haut du ciel.
Ce jeune homme n’offre aucun symptôme de débilité mentale, il est intelligent, il paraît surtout aimer à jouer un rôle; il prétend qu’il a fait des romans et qu’il a gagné de l’argent en les vendant ; à plusieurs reprises il a disparu de chez lui ; une fois il est resté quinze jours absent après avoir pris 1500 francs à sa mère; à son retour, il a prétendu avoir été en Afrique, il rapporte 1000 francs. Une autre fois, il disparaît après s’être habillé en fille ; il rentre quelques jours après dans ce costume chez la concierge de sa mère, etc.
On remarque chez lui de l’orgueil et de véritables impulsions à faire le mal, surtout à commettre des vols; il dit à son père que si on le met dans une maison de correction, il tuera le directeur.
Il présente une physionomie caractéristique, le front est bas, le regard exprime de l’intelligence, mais en même temps quelque chose de faux et de sinistre.
La perversion morale est très grande chez lui, il se plaît à tenir des conversations indécentes : il raconte qu’il a été avec des garçons de son âge se livrer à des actes de pédérastie près du Palais-Royal; il aime surtout à dire devant sa sœur des choses inconvenantes. II raconte aussi toutes sortes de mensonges.
Ce jeune homme s’est évadé de l’asile ; l’état, de dégénérescence psychique était manifeste chez lui, il nous a été impossible de savoir s’il présentait une prédisposition héréditaire ; on avait remarqué chez lui, étant jeune, un caractère extrêmement changeant et une perversion morale précoce. Vers l’âge de quinze ans, à l’époque où nous avons pu l’observer, il fut pris d’accès d'aliénation mentale, caractérisés par un mélange de folie intellectuelle et de folie impulsive, l’une alternant quelquefois avec l’autre.
Les dégénérés, dit le Dr Motet, qui peuvent présenter des facultés très développées, brillantes même, sont souvent, par accès, absolument incapables de résister à des obsessions pathologiques, à des sollicita- Dagonet. — Maladies mentales. 28
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tions instinctives que la volonté ne peut réprimer. Aussi longtemps que l’accès dure, l’obsédé ne s’appartient plus, ne se dirige pas, il subit sans résistance possible l’entraînement morbide, ce que l’on appelait autrefois la monomanie instinctive, que l’on rattache aujourd’hui au groupe des folies héréditaires. »
Dans ces moments d’exaltation, l’individu perd sa présence d’esprit, il ne se possède plus, il n’est plus le maître de diriger ses facultés.
Cet état d’exaltation que le dégénéré est incapable de réprimer, est, dans quelques cas, provoqué à l’état normal par le simple fait de la volonté chez des individus nerveux et sous l’influence de circonstances particulières.
Des compositeurs, des artistes dramatiques peuvent arriver à déterminer chez eux l’exaltation qui doit engendrer des œuvres, amener des effets qu’ils tiennent à produire ; mais ils conservent la force nécessaire pour la réprimer à un moment donné.
Dans la classe des dégénérés avec folie morale peuvent encore se placer ces jeunes gens, ces jeunes tilles qui ont présenté une perversité précoce, et qui répandent sur les personnes les plus honorables les accusations les plus perfides.
On sait que, d’une manière générale, les aliénés accusateurs se retrouvent dans les formes d’aliénation mentale les plus variables. Le malade, dans le délire systématisé, sous l’influence de ses hallucinations de l’ouïe, porte contre les personnes de son entourage, contre le médecin surtout, les accusations les plus graves. Le mégalomane , qui se croit appelé à remplir une mission religieuse, politique ou sociale, ou qui se croit persécuté, devient facilement accusateur. Les hypochondriaques sont, on le sait, la terreur du médecin qui les soigne ; ils l’accusent d’avoir institué pour eux un traitement incendiaire, d’avoir aggravé leurs souffrances, plusieurs se sont livrés contre lui à des actes de violence redoutables. Des individus atteints de paralysie générale accusent, eux aussi, le médecin, d’avoir volé leurs millions, etc. Ici il s’agit de dégénérés qui possèdent leur raison, mais qui, sous l'influence d’une rare perversité ou simplement dans un but de chantage, émettent les accusations les plus graves avec une prodigieuse habileté.
Nous avons connu une jeune fille, qui présentait le type de la plus extraordinaire perfidie.
Devenue orpheline vers l’àge de dix-huit ans, elle est recueillie par son oncle et par sa tante qui lui témoignent la plus vive affection. Rien au dehors ne pouvait faire soupçonner la folie morale dont elle était atteinte.
En apparence, elle donnait à ses parents les marques d’une grande tendresse, mais à sa tante elle faisait contre son oncle les confidences les plus graves, et de même confidentiellement auprès de son oncle, elle accusait sa tante de tenir une conduite odieuse; tous deux avaient ajouté foi au langage
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persuasif de leur nièce, et ils avaient fini par se brouiller complètement jusqu’au moment où la perfidie de celle qu'ils avaient recueillie leur fut enfin démontrée. Placée dans l’établissement de Stéphansfeld, elle ne cessait de faire les plus abominables dénonciations, accusant avec habileté les religieuses et d autres personnes d actions qu elles étaient incapables de commettre et conservant toujours, meme au milieu des périodes d’excitation, la plus grande lucidité.
Tous ces faits, dont on pourrait facilement multiplier les exemples, sont parfaitement connus des médecins aliénistes. Trélat cite plusieurs observations intéressantes : « Ces malades, dit-il, prennent irrésistiblement un vif plaisir à organiser des intrigues, à brouiller et à diviser ceux qui les entourent. On ne saurait croire jusqu’où peut aller l’habileté de ces aliénés, à ourdir leurs complots, à prévoir les incidents, à prévenir les causes qui pourraient s’opposer à la réussite de leurs projets. » Pinel et Esquirol ont parlé de ces malades, Guislain leur a consacré de belles pages.
Il faut aussi ranger dans cette catégorie de dégénérés psychiques avec tendance à la folie morale, ces malheureux enfants qui portent contre les personnesles plus honorables des accusations graves, qui ont rendu nécessaire dans quelques circonstances des expertises médicolégales.
Le D’’ Motet (1) a rapporté les deux faits suivants:
Au mois de mai dernier, une petite fille de quatorze ans était trouvéedans un jardin, vêtue simplement d une chemise et d’une camisole; elle était en proie à une grande agitation et criait tout haut que son oncle avait voulu la violer. Une instruction fut ouverte ; le médecin commis pour examiner l’enfant ne trouva aucune trace de violence.
Plus tard, on s’aperçut que cette fillette, médiocre d’intelligence, de caractère et de sens moral, avait agi sous l’influence d’une excitation alcoolique, qu’elle avait eu une crise délirante, peut-être à cause de l'apparition de ses règles, et l’on acquit la certitude que les faits qu’elle annonçait n’avaient existé que dans son imagination. Elle revint, d’ailleurs, sur ses premières affirmations et avoua que son récit était de pure invention.
Le second fait fut communiqué au Dr Motet par le rapporteur du 1er conseil de guerre maritime de Toulon. Il s’agit de trois fillettes qui avaient de mauvaises habitudes. La mère de l’une d’elles montra son enfant à une sage-femme, qui conclut que la petite fille avait dû subir les derniers outrages de la part d’un homme malade. Celle-ci de raconter immédiatement qu'elle avait été violée par un inconnu, dans un corridor; ses compagnes confirmaient son récit et affirmaient qu’elles pourraient reconnaître le coupable.
Sur les indications de sa mère, un individu fut arrêté. Aux fillettes qui avaient prétendu pouvoir reconnaître le criminel, on présenta séparément
(1) Motet, Les faux témoignages des enfants devant la justice (Annales d’hygiène,
188", t. XVII, p. 481).
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le secrétaire du juge d’instruction à l’une, un pompier de la marine à l’autre; elles n’hésitèrent pas à affirmer que l’homme qu’on leur montrait était bien celui qui avait commis un attentat sur leur compagne.
Si, au lieu d’user de ce subterfuge, on leur avait présenté l’individu arrêté sur les indications de la mère, nul doute que les affirmations des enfants eussent été aussi positives. On prévoit les difficultés qui auraient pu en résulter pour l’instruction.
Conclusions.
L’étude que nous venons de résumer aurait dû, pour être complète, passer en revue d’autres manifestations délirantes que l’on observe encore chez les individus atteints de dégénérescence, le délire des persécutions qui entre autres se rencontre d’une manière assez fréquente, etc.
Nous avons voulu nous borner à ces simples indications pour montrer que l’on pouvait remarquer chez les dégénérés les formes d’aliénation mentale les plus diverses, et que celles-ci revêtaient, en général, une physionomie particulière, rappelant par quelques-uns de ses traits la dégénérescence psychique dont l'individu était atteint.
L’aliénation mentale revêt une forme insolite dans ses phases comme dans les manifestations délirantes qui la caractérisent. On peut observer, par exemple, la conservation de la conscience, quelquefois même l’apparence de la raison au milieu du trouble psychique le plus accentué. La solidarité qui relie entre elles les facultés morales et intellectuelles fait le plus souvent défaut, les troubles sont prédominants tantôt du côté moral, tantôt du côté de l’intelligence.
Le délire présente une manière d’être anormale, comme l’ont indiqué plusieurs auteurs. Ainsi on observe la folie du doute, la persistance d’un état névropathique, le dédoublement de la personnalité, l’angoisse bizarre connue sous les noms d’agoraphobie, de claustrophobie, les impulsions instinctives, à l’exclusion de manifestations délirantes nettement accusées, ce qu’Esquirol désignait sous le nom de monomanies.
La dégénérescence psychique n’entraîne pas nécessairement une disposition à la folie, et les accès d’aliénation, lorsqu’ils surviennent, peuvent guérir facilement ; mais il persiste alors une tendance à la récidive ; lorsque l’aliénation mentale revêt une forme complexe, comme le mélange de plusieurs délires, on ne saurait en méconnaître la gravité au point de vue surtout du pronostic.