FOLIE MORALE
La l'olie morale est un état morbide particulièrement caractérisé par une exagération passionnelle et un extraordinaire affaiblissement de la volonté plutôt que par le trouble même des facultés intellectuelles, en un mot par un entrainement souvent irrésistible à des actes blâmables ou dangereux.
On peut citer sous ce rapport, les nombreuses et remarquables observations d’aliénés méchants, orgueilleux, jaloux, érotiques, dipsomanes, dissipateurs, voleurs, etc., rapportées dans l’ouvrage sur la folie lucide du Dr Trélat.
« Les aliénés lucides, dit cetauteur, répondent exactement aux questions qu’on leur fait, ne paraissent pas aliénés aux observateurs superficiels et souvent ne se laissent pénétrer et deviner que dans la vie intime. »
On s’est demandé si une forme d’aliénation mentale reposant pour ainsi dire sur une simple perversion morale pouvait exister, s’il était prudent de l'admettre au point de vue judiciaire et social; la réponse cependant n’est pas douteuse. Les auteurs les plus recommandables ont apporté un tel faisceau de preuves que celui-là seul qui manque d'une expérience suffisante peut en contester l’existence.
Maudsley, dans son remarquable ouvrage (1), acherché à étendre jusqu’à des limites extrêmes le cadre dans lequel doivent êlre comprises les folies dites morales. Nous ne le suivrons pas jusque-là.
En dehors de ces exemples d'individus, prédestinés par le fait d'une prédisposition héréditaire au crime ou à la folie et dont nous avons parlé dans le chapitre de la dégénérescence mentale, nous aurons à examiner des cas de folie morale véritable, survenus à la suite de conditions pathologiques variables.
Des auteurs, en Angleterre et surtout en Allemagne, ont distingué deux espèces d’aliénation mentale, se rattachant, l'une à des
(1) Maudsley, Crime et folie.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
troubles intellectuels, l’autre à des troubles d’ordre moral. Il est certain que la folie peut s’exprimer par la perversion et l’excitation désordonnée des facultés morales, comme elle s’exprime d’autre part par le trouble correspondant des facultés intellectuelles. Nous le verrons dans la suite, il existe bien réellement des cas où le trouble des facultés morales est prédominant, quelquefois même exclusif et, en apparence, indépendant du trouble des facultés intellectuelles.
Nous croyons, avec le Dr Flemming, que la folie morale est une affection peu fréquente ; toutes les facultés étant étroitement liées les unes aux autres, on ne saurait facilement comprendre qu’une faculté vint à rester isolément troublée sans entraîner une lésion plus ou moins générale du reste de l’entendement.
Depuis que Prichard, en 1844, a attiré l’attention sur cette forme de folie à laquelle il a donné le nom de moral insanity, les médecins ont eu une tendance à en élargir les limites. Maudsley semble luimême penser que, comme l’intelligence, le sens moral peut être affecté isolément.
En résumé , la folie morale ne doit pas être considérée comme une forme clinique spéciale, mais comme un trouble mental dont le symptôme saillant est la perturbation du sens moral et des tendances instinctives.
Si la folie morale est une forme d’aliénation mentale peu fréquente, son existence ne saurait être mise en doute-; chez les aliénés, on voit d’habitude les troubles de l’intelligence associés etse développantparallèlementavecles désordres plus ou moins considérablesdela sensibilité morale ; mais on observe aussi des cas de folie nettement caractérisés à différents points de vue, dans lesquels on constate le trouble des sentiments, la perversion morale, alors qu'il est à peu près imposible de trouver un trouble plus ou moins apparent du côté de l’intelligence.
Nous rencontrons d’ailleurs, en dehors des faits qui doivent rentrer dans le cadre des maladies mentales, des altérations plus ou moins profondes de la sensibilité morale se manifestant sous l’influence de conditions pathologiques diverses sans entraîner le trouble des facultés intellectuelles.
On voit, par exemple, des femmes, à la suite d’attaques hystériques, se mettre à rire, à pleurer, à pousser des cris, sans que rien motive cet accès de joie, de tristesse ou de colère ; les malades conservent la conscience de cette singulière situation et ne présentent du côté de l’intelligence aucun désordre appréciable.
11 en est de même dans d’autres circonstances, sous l’influence de la fatigue, de faiblesse accidentelle, des progrès de l’âge, d’altaques d’apoplexie, etc. ; on voit des individus acquérir une sensibilité exagérée, ressentir les émotions les plus inexplicables, pleurer,
FOLIE MORALE ET FOLIE IMPULSIVE
pousser des sanglots que rien ne justifie, par exemple lorsqu'ils fonl effort pour prononcer quelques paroles et pour répondre aux questions les plus ordinaires, les moins susceptibles de provoquer cette exagération de la sensibilité :
« Tous ceux, dit Maudsley(l), qui ont écrit sur l’aliénation mentale, sont contraints, par l’observation des faits, à l'econnaître qu’il est, pour cette affection, des variétés où le délire n’existe pas, une folie où il y a principalement insanité du sentiment et de la conduite. Ainsi dans les deux grandes divisions primaires, appelées la mélancolie et la manie, on distingue une mélancolie simple ou sans délire et une manie sans délire. Ces variétés ont réellement une importance beaucoup plus grande qu'on n’en jugerait à l’apparence età la simplicité de leur caractère, car c’est dans les affections de cette classe que les dangereuses propensions à l’homicide, au suicide, ou aux autres actes de destruction, sont le plus spécialement susceptibles de se produire. Or, toute la différence entre la mélancolie sans délire et la manie sans délire, c’est qu’il y a dans celle-là dépression mentale marquée et point de dépression notable dans celle-ci. »
L’observation clinique établit pour la folie morale, comme pour la folie intellectuelle, un grand nombre de variétés, dont Userait difficile de faire l’histoire détaillée.
§ 1er. - FOLIE MORALE MANIAQUE, MANIE RAISONNANTE.
Synonymie. — Manie sans délire (Pinel), monomanie raisonnante (Esquirol), monomanie instinctive (Marc), manie occulte, latente, impulsive, Folie morale, moral insanity (Prichard), Insania malitiosa (Kieser).
Sous ces différents noms, on a désigné une forme de manie remarquable, dans laquelle l’individu semble moins privé de sa raison et de son jugement que de la possibilité de diriger ses actes.
Cette variété d’aliénation, qui depuis longtemps avait attiré l'attention des auteurs, est l’une des formes les plus ordinaires etles plus remarquables de la folie morale. Elleest principalement caractérisée par l’enchaînement de la volonté et l’impossibilité pour les malades de se conduire raisonnablement, une fois livrés à eux-mêmes et abandonnés à leurs propres forces. Dans presque tous les cas, il existe chez eux une perversion morale profonde : c’est une mauvaise action que 1 individu est toujours poussé à commettre, c’est l’impossibilité pour lui de diriger ses actes vers un but avouable et, malgré ses promesses les plus formelles, malgré son intérêt le plus grand, de maintenir ses bonnes résolutions.
Pinel avait observé de pareils aliénés : « Les malades font les réponses les plus justes et les plus précises ; ils lisent et écrivent.
(1) Maudsley, op. cit., p. 125 et 12G.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
comme si leur entendement était parfaitement sain et, par un contraste singulier, on les voit mettre en pièces leurs vêtements, déchirer leurs couvertures ou la paille de leur couche, et trouver quelque raison plausible pour justifier leurs écarts et leurs emportements. (1) »
« Ces individus, ajoute Trélat, sont fous, mais ne paraissent pas fous parce qu’ils s’expriment avec lucidité. Ils sont fous dans leurs actes plutôt que dans leurs paroles. Us ont assez d'attention pour ne laisser échapper rien de ce qu’ils entendent, souvent pour ne faire aucune omission dans l'accomplissement d’un projet.
» Ces sortes de malades, qui sont le fléau le plus redoutable, se contiennent parfaitement devant les personnes étrangères; ils peuvent exercer sur eux une puissance remarquable ; mais une fois abandonnés à eux-mêmes, chez eux, dans leur intérieur, là où ils savent ne trouver aucune résistance, on les voit se livrer aux actes les plus désordonnés, aux emportements que rien ne motive, aux actions les plus noires et les plus méchantes (2). »
« La manie raisonnante, dit d’autre part le Dr Campagne (3), fait partie du groupe de maladies qu’on pourrait appeler groupe des folies lucides ou des folies raisonnantes. L'observation des malades qui en sont atteints est hérissée de difficultés; les personnes qui les soignent, malgré l’habitude que leur donne une longue expérience, sont fortement disposées à les prendre pour des êtres affligés d'une perversion congénitale plus digne d’une maison de correction que d’un asile d’aliénés. »
Quelle que soit l'origine, la cause des accidents nerveux qui ont présidé au développement de cette affection, la manie raisonnante, véritable folie morale maniaque, repose sur la mobilité des impressions, la perversion des sentiments et une excitation désordonnée de la sensibilité morale. Ce désordre moral s'accompagne de manifestations délirantes plus ou moins apparentes; tantôt il alterne avec des périodes de manie plus ou moins aiguë ; d’autres fois, il succède à diverses affections mentales, la mélancolie, la manie, la folie congestive, la stupeur, etc.
Cet état peut se prolonger plus ou moins longtemps, mais alors avec tous les caractères d’une maladie, dont on peut indiquer les causes, les périodes de développement, les transformations, etc.
Caractères psychiques. — Cette affection présente les caractères psychiques suivants :
Les malades, privés beaucoup moins de leur raison et de leur intelligence que de la possibilité de diriger leurs actes, subissent l’influence de toutes les impressions qu’ils ressentent et se laissent entraîner par toutes les impulsions qui viennent les dominer. Leur
(1) Pinel, Traité méd.-psych. sur l’alién. ment., p. 93.
(2) Trélat, Folie lucide , p. 297.
(3) Campagne, Manie raisonnante, p. 41, 42.
FOLIE MORALE ET FOLIE IMPULSIVE. H1
volonté est tellement faible qu’une fois livrés à eux-mêmes, on les voit obéir aux entraînements les plus contraires. La première idée qui traverse leur esprit, le moindre fait qui frappe leur regard devient une cause puissante d’excitation qui les porte tout à coup aux actes les plus regrettables. En un mot l’individu est incapable de se maîtriser, et ce sont surtout les mauvaises passions qui viennent sans cesse l’agiter.
Sans doute une observation prolongée, attentive, permet dansla plupart des cas, de reconnaître que ces individus possèdent un état intellectuel plus solide en apparence qu’en réalité. Ils peuvent raisonner logiquement dans le cercle étroit de certaines données, mais si on prolonge la conversation, si on l’étend à quelque sujet étranger à leurs préoccupations habituelles, on ne tarde pas à voir apparaître tout un ordre de phénomènes caractéristiques : idées lixes, illusions étranges, erreurs nombreuses, amour-propre exagéré, etc. Presque toujours enfin, on constatera divers accidents nerveux, des troubles plus ou moins marqués de la sensibilité générale.
Il y aaussi, pour l'appréciation d’unesemblable maladie, à tenirgrand compte des circonstances commémoratives. Ainsi l’affection se sera déclarée à la suite de causes physiques ou morales. On aura pu constater un changement considérable dans la manière d’ètre, la conduite, les habitudes, le caractère de l’individu. L’état pathologique aura lui-même présenté des périodes de développement, des moments de recrudescence, pendant lesquels certains troubles auront été plus ou moins saillants, tels que l’insomnie, l’altération des fonctions digestives, etc.
Enfin, on ne doit pas oublier, comme nous l’avons fait déjà remarquer, que la manie raisonnante est souvent la période prodromique d'une autre forme d’aliénation, que souvent aussi elle survient à la suite d’accès de folie, ou bien qu’elle alterne avec eux.
Nous nous bornerons à citer les quelques exemples suivants :
Nous avons eu dernièrement à l’asile Sainte-Anne un malade fort dangereux. Sa folie est caractérisée, pendant certaines périodes, par des troubles intellectuels à forme maniaque, très accentués ; à d’autres moments, on observe seulement une perversion morale profonde qui le rend un objet de crainte sérieuse pour ceux qui l’entourent (sans manifestation apparente de troubles intellectuels). Dans la période délirante, ce malade est sujet à des hallucinations qui lui causent de vives frayeurs, il est dominé par les idées fixes et les interprétations les plus déraisonnables ; il accuse sa femme d’avoir des relations coupables avec son propre père ; la nuit, il a des terreurs, il entend sans cesse parler autour de lui, il se cache sous son lit... Puis ces troubles disparaissent entièrement, et la folie morale apparaît. Le malade raisonne alors parfaitement, il sent très bien qu’il fait mal, qu il est méchant, dangereux; il en a la conscience, mais il ajoute qu'il n’a nullement envie de changer. Cela lui fait plaisir d’agir de cette manière, et alors il insulte les
gardiens, il profère contre eux les plus abominables paroles, il couvre d’excréments les murs, les serrures, il menace de tuer sa femme, il tient à l’égard de sa mère les propos les plus honteux, exprime l’intention d’étrangler le médecin, etc... En un mot, nous n’avons pas de malade plus redoutable, et toutes ces manifestations se font, pour ainsi dire, à froid. Lui-même nous explique qu’il n’a pas toujours de si mauvaises dispositions, qu’il a môme fait preuve, avant de devenir malade, de sentiments fort honorables ; c’est, ajoute-t-il, sa folie qui le pousse à proférer les injures, à dire les calomnies, et à faire les méchancetés qu’on lui voit sans cesse commettre.
Trélat cite l'observation suivante :
Mlle X... est presque périodiquement sujette à des accès de manie pendant lesquels elle frappe à coups redoublés tout ce qui est à sa disposition, déchire ses vêtements, ses draps, ses couvertures et ses matelas, brise ses meubles et tout ce qu’elle peut trouver sous sa main. Pendant ce temps et jusqu'au milieu de sa plus grande violence, elle conserve et possède toute son intelligence, ne fait jamais répéter ce qu'on lui dit, répond immédiatement et toujours juste aux questions qu’on lui adresse, ne se fâche pas si on la gronde, si on lui reproche de tout détruire, mais dit et affirme qu’elle ne peut faire autrement.
Le même auteur ci te encore, parlant de ce qu’il appelle les maniaques lucides, l’exemple d’une autre malade qui, de temps à autre, un mois sur deux, est prise d’un accès de manie morale. Alors elle devient nuisible et dangereuse pour ses voisines. Elle les pousse, les pique, les pince, elle place sur leur chaise un corps étranger qui puisse leur faire mal au moment où elles vont s’asseoir. En même temps, elle s’empare rapidement de leur ouvrage, le coupe, le salit, et le remet bien vite en place. Dans ces moments, elle parle un peu plus et accuse les personnes qui l’entourent, invente les imputations les plus artificieuses, déchire les objets de literie, les rideaux de fenêtre, etc. Si on lui fait connaître qu’on sait parfaitement à quoi s’en tenir sur son compte, si on lui montre les objets qu’elle a déchirés, les ecchymoses qu’elle a faites à ses voisines en les pinçant, elle ne dit rien, ne bouge pas, sa figure demeure terne et immobile. Cette hypocrite a les meilleures armes à son service. Elle est toujours lucide et conserve dans ses accès l’apparence du calme le plus profond ; on doit ajouter qu’il existe plusieurs aliénés dans sa famille (1).