MÉLANCOLIE RAISONNANTE
Sous le nom de lypémanie raisonnante, Esquirol a décrit une forme remarquable d’aliénation, que d’autres auteurs ont désignée sous le nom de mélancolie morale, mélancolie sans délire ; cette affection se rapproche beaucoup de l’hypochondrie.
Cet état nerveux est caractérisé par une altération considérable de la sensibilité morale ; il ne semble pas s’accompagnertoujours de conceptions délirantes, et souvent il est impossible de constater le moindre
(1) Trélat, Folie lucide, p. 207 et 302.
FOLIE MORALE ET FOLIE IMPULSIVE
trouble de l'intelligence, mais le sens moral présente les aberrations les plus singulières. Profondément attristés, les malades restent dans une tenue négligée, malpropre, indécente même ; ils semblent dépourvus de toute espèce d’initiative ; ils sont nonchalants, apathiques, tout indique chez eux l'impuissance de la volonté ; et cependant ils ont la conscience de cette impuissance, de cet abandon auquel ils se laissent aller; ils déplorent amèrement leur état; ils peuvent raisonner avec une parfaite lucidité, et manifestent même le désir de revenir à des sentiments plus conformes à leur dignité; mais ils se disenl incapables d’apporter le moindre changement à cette situation, qui choque le sentiment des convenances, et fait un contraste si frappant avec leur éducation et leurs habitudes antérieures.
Bien plus, ils opposent une résistance passive à tout ce qu’on leur conseille; ils refusent ordinairement les soins qu’on leur donne, ils ne montrent de volonté que pour faire le contraire de ce qu’on leur propose ; ils ont une horreur invincible pour tout changement et tout mouvement.
Esquirol cite l’exemple d’un ancien magistrat, très distingué par son savoir et la puissance de sa parole, qui avait été atteint à la suite de violents chagrins d’un semblable accès d’aliénation. Aux conseils qu’on lui donnait, ilrépondait invariablement: « Je sais parfaitement ceque je devrais faire, vos conseils sont fort bons et j’ai le meilleur désir de les suivre ; mais faites que je puisse vouloir, de ce vouloir qui détermine et exécute. Il est certain que je n'ai de volonté que pour ne pas vouloir, car j’ai toute ma raison, mais la force m’abandonne lorsque je devrais agir. »
« Rien n’est étonnant, dit fJuislain, comme ces hommes profondément attristés qui analysent toutes leurs idées, tous les phénomènes de leur situation maladive, qui raisonnent avec une entière lucidité de conscience sur l’impuissance de leur volonté, sur l’extrême désir qu'ils éprouvent de sortir de cet état de crainte et d’amertume 1 . >
Les malades présentent donc les caractères de la dépression morale, sans lésion apparente des facultés intellectuelles; ils sont tristes sans savoir pourquoi, apathiques, indolents, sans pouvoir surmonter ce défaut d’énergie. Cependant il est bien rare, en suivant de près leur observation, qu’on ne trouve pas chez eux quelques particularités qui pourraient déjà former un certain ensemble d’idées délirantes. On remarque par exemple des appréciations erronées sur divers sujets, ou bien des phénomènes illusoires surtout pour les objets qui se rapportent à leur situation ; ainsi ces malades trouvent, dans ce qui les entoure, une source continuelle de chagrins et de tourments; toul est fait à dessein pour les tourmenter.
(1 Guislain, op. cil., I. I, p. llô.
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A un degré plus élevé de leur maladie, leur attention se concentre uniquement sur leur triste situation ; ils la considèrent comme désespérée ; leurs idées deviennent de plus en plus vagues, et leur conception plus lente. A l’insensibilité morale se joint quelquefois une diminution notable de la sensibilité physique ; d’une malpropreté repoussante, ils sont indifférents à tout, on les voit exercer sur euxmêmes des mutilations plus ou moins graves.
« Beaucoup de médecins aliénistes, dit Guislain, ont passé sous silence cette variété si remarquable de la mélancolie, que caractérise une absence d’idées délirantes. Depuis Pinel, on a dit que la mélancolie consiste dans l’extrême intensité d’un délire exclusif; on veut qu'il y ait dans cette affection un certain désordre appréciable dans les conceptions, cependant Lorry avait parfaitement bien fait connaître la melancholia sine delirio, en combattant l’idée de Boerhaave, qui ne voyait dans cette affection que des idées délirantes. »
L’appréciation d’une semblable disposition morale présente une grande importance, surtout au point de vue du pronostic. Ainsi l’expérience semble démontrer que, plus la mélancolie s’écarte de son type habituel, fondamental, moins les chances de guérison sont nombreuses.
Il ne faut pas oublier non plus qu’au fond de cette disposition morale, derrière cette lésion profonde, qui porte particulièrement sur la sensibilité morale, il existe certaines affections organiques : ainsi on peut observer un état cachectique, des œdèmes, une tuberculose, etc. ; on rencontre des troubles variables de la digestion, de la circulation, l’altération d’organes importants, des troubles de diverses sécrétions, etc. Ces lésions peuvent être souvent difficiles à reconnaître au début de la maladie, mais elles n’en doivent pas moins attirer sérieusement l’attention du médecin.
Mmc X... a, de tout temps, éprouvé des symptômes nerveux particuliers qui ont déterminé l’affection mentale dont elle souffre depuis longtemps. Les digestions ont toujours été pénibles et les excrétions accompagnées de douleur, et le plus souvent suivies d’un sentiment de faiblesse indéfinissable. L’époque menstruelle s’accompagne surtout d’une mélancolie profonde. Cette malade est tombée depuis plusieurs années dans un affaissement dont rien ne peut la faire sortir. Tout la mécontente; elle se plaint d’être abandonnée, de ne pas recevoir les soins que comporte sa situation; elle pousse à chaque instant des gémissements, qui la rendent plus qu’incommodeaux personnes qui se trouvent près d’elle. D’uneincroyable irrésolution, sans aucune initiative, elle se borne à opposer à tous les moyens qu’on emploie pour l’occuper et la distraire, une singulière force de résistance. Elle repousse les médicaments qui lui sont prescrits, parce que, dit-elle, sa maladie est devenue incurable, qu’elle ne peut plus les supporter, et l’instant d’après elle se repent de ne pas les avoir pris. Elle reproche amèrement aux
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religieuses qui la soignent de ne pas faire assez attention à elle, de laisser ignorer au médecin les souffrances qu’elle endure ; et si on la presse pour s’expliquer elle-même, elle prétend que c’est maintenant inutile et qu'il n’y a plus rien à faire; puis elle recommence ses plaintes et ses éternels gémissements. Et cependant cette dame est douée d’une intelligence remarquable, et possède une véritable instruction. Sa conversation a toujours de l’intérêt, et on la voit souvent émettre, sur les sujets les plus variés, des idées for! justes et des appréciations ingénieuses. Il lui manque seulement cette force morale, sans laquelle les facultés ne peuvent entrer en exercice, et qui ne lui servent plus qu’à sentir l’impuissance à laquelle elle est réduite, et doni elle cherche en vain la cause possible.
ARTICLE II
FOLIE MORALE IMPULSIVE (MONOMANIE INSTINCTIVE D'ESQUIROL § 1er. — CARACTÈRES GÉNÉRAUX.
Nous avons vu que les impulsions pouvaient se manifester dans les formes d’aliénation mentale les plus diverses(l), qu'elles étaient alors plus ou moins en rapport avec le caractère même du délire, avec les conceptions délirantes, les idées fixes et les hallucinations. Les impulsions peuvent aussi apparaître dans les différentes affections mentales comme un phénomène morbide, isolé, indépendant de toute préoccupation maladive, venant ainsi s'ajouter aux autres éléments qui caractérisent l’état mental. Il nous reste à examiner les impulsions se produisant comme le symptôme essentiel, prédominant et pathognomonique d’une variété d’aliénation, à laquelle on peut justement donner le nom de folie impulsive.
C’est là heureusement une affection peu fréquente, et dont l’existence, non contestée, nous paraît scientifiquement démont rée ; elle soulève, pour la médecine légale, les difficultés les plus sérieuses et les problèmes les plus graves. Elle n'est point, comme l’a dit M. Lacaze, conseiller à la cour d’Amiens, une vaine hypothèse fondée sur l'existence d’un délire qui aurait son siège dans la lésion d’une seule faculté ; c’est, au contraire, une maladie véritable, qui ne repose pas sur un caractère unique, mais sur un ensemble pathologique dont l’appréciation peut être plus ou moins difficile. Le délire consiste, en effet, moins dans le trouble des facultés intellectuelles que dans les altérations de la sensibilité morale, et dans des mouvements impulsifs qui provoquent chez le malade un bouleversement et une émotion profonde, en le poussant malgré lui à des actes que sa conscience réprouve. S’il est comme on l’a dit, conscius suî, il n'est plus compos sut.
Période prodromique. — Une semblable affection se produit rarement d’une manière subite, mais les signes prodromiques qui auraient
(1) Voir chap. Symptomaloloc/ie, p. 9ô.
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pu l'annoncer passent souvent inaperçus. Comme l’a remarqué Esquirol (1), on a observé, avant la manifestation des symptômes qui caractérisent l’accès impulsif, d’importants changements. Chez ces malades, comme chez d’autres aliénés, on a pu constater une modification de la sensibilité morale, du caractère, de la manière de vivre, etc. Chez tous il est facile de fixer l'époque des changements observés, celle de l’explosion maladive, etc. Des causes morales ou physiques ont presque toujours déterminé cette affection.
L’incubation peut être longue et les signes qui la caractérisent fugaces, difficiles à distinguer, se produisant souvent d’une manière insidieuse. Les malades se plaignent de souffrances vagues, d’une sorte de malaise, de lassitude, de l’impossibilité où ils sont de fixer leur attention, de se livrer à un travail suivi ; ils ont des insomnies, des appréhensions nullement motivées, ils conviennent enfin euxmèmes qu’il est des moments où ils sentent qu'ils n’ont plus la tête à eux.
Symptomatologie. — Une fois déclarée, la maladie se présente ordinairement sous la forme d'accès; les individus ressentent alors des phénomènes morbides variables.
Flemming (2) signale comme caractéristiques la céphalalgie et la douleur précordiale : « Sous ce rapport, dit-il, les malades varient peu dans leurs explications, ils ont éprouvé une sensation douloureuse soit à la tête, soit à la région précordiale; chez quelques-uns, c’est un sentiment d’inexprimable angoisse. »
C’est là un fait important à établir que, chez les aliénés impulsifs, les actes auxquels ils ont été entraînés ont toujours été précédés de symptômes précurseurs, qu’eux seuls, malheureusement, ont pu apprécier dans le plus grand nombre des cas, et qu'ils n’ont fait connaître que plus tard.
L 'angoisse accusée par la plupart d’entre eux est extrêmement remarquable : elle consiste dans un sentiment d'indéfinissable inquiétude ; il leur semble alors que l’accomplissement de l’acte violent auquel ils sont poussés mettra un terme à leur intolérable souffrance, et cette conviction est pour eux un nouvel élément d’excitation.
« La maladie revêt le plus souvent la forme intermittente; elle se produit ordinairement plusieurs fois sous forme d'accès dans la vie d'un même malade; elle est fréquemment héréditaire, et liée à d'autres maladies nerveuses, enfin elle s’accompagne presque toujours de signes physiques tels que : anesthésie, hyperesthésie, sensation douloureuse dans diverses parties du corps, symptômes d’hystérie ou d’hypochondrie, d'anxiété précordiale (phénomène constant), sentiment de vacuité ou de pression à la tête, palpitations, malaise géné-
(1) Esquirol, t. Il, p. 367.
(2) Flemming, Études sur lu symptomatologie.
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ral, besoin incessant de mouvement; ces symptômes physiques liés à un sentiment moral d’angoisse et de désespoir disparaissent tout à coup, comme par enchantement, lors de la guérison de l'accès 1). »
Les sensations douloureuses ressenties pendant les accès impulsifs varient d’ailleurs quant à leur siège; elles existent le plus souvent à la région épigastrique; elles peuvent se manifester dans d’autres parties du corps, particulièrement à la tète. Un malade, cité par Morel (2), sentait le sang lui monter à la tête. « Rien n'étonne, ajoute l’auteur que nous citons, comme la mobilité des sensations et le degré d’impressionnabilité de semblables malades. Il suffit chez quelques-uns d'un geste, d’un mot, d'un seul regard pour donner lieu à de véritables crises convulsives. »
Cette impressionnabilité excessive, cette faiblesse irritable comme on l’a appelée, nous donne la raison de la violence et de la mobilité des sensations éprouvées par les individus atteints de cette singulière névrose. Elle fait comprendre le rôle puissant que l'imitation vient exercer sur ces malades, rôle dont les auteurs ont signalé l'influence fâcheuse.
L 'influence de l'imitation a été particulièrement démontrée par Calmeil ; les exemples de folie homicide, suicide, incendiaire, de mutilation partielle, comme ceux de chorée, d’extase, de convulsions hystériques, peut-être même d’épilepsie, dus à l’imitation, cette cause puissante de contagion, ne laissent sous ce rapport aucune espèce de doute.
Paul Jacoby(3) remarque que, dans la folie impulsive, on trouve à côté de /’ anéantissement momentané de la volonté une grande pauvreté d'idées ; celles-ci restent vagues et ne prennent pas de formes déterminées.
Dans cet état de vide, la première perception, la première idée qui se présente s’impose impérieusement; elle n'est ni refoulée ni combattue, il ne surgit pas d’autres pensées qui pourraient entrer en lutte, éloigner ou modifier l’impulsion, qui se fixe dans 1 esprit et le force de l’accepter.
Quoi qu’il en soit, Y impulsion vient se manifester avec plus ou moins de violence, elle constitue le caractère essentiel de l'accès de folie impulsive. « Pendant l’intermittence, dit Esquirol, ou lorsque le désir du meurtre a cessé, ces malheureux rendent compte des plus petits détails. Nul motif ne les excitait; ils étaient entraînés, disaient-ils, emportés, poussés. Plusieurs font connaître qu'ils n'ont pas succombé, non parce que leur raison a triomphé, mais parce qu ils ont fui, ou parce qu’ils ont éloigné les instruments ouïes objets de meurtre. Chez ces individus, l’idée de tuer est une idée exclusive, tantôt fixe , tantôt
(1) J. Faire t, Ann. méd.-psych., t. I, p. 518, et Études sur les maladies mentales, Paris, 1890.
(2) Morel, Malad. ment., t. I, p. 329.
(3) P. Jacoby, op. cit., p. 61.
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intermittente , dont ils ne peuvent pas plusse débarrasser que les aliénés ne peuvent chasser les idées qui les dominent (1). »
L’accès impulsif n’est quelquefois que le degré le plus élevé de la période d’exacerbation d’un état névropathique habituel. Les émotions les plus légères, les circonstances les plus insignifiantes suffisent alors pour provoquer la plus violente surexcitation; et, chose remarquable, il a suffi aussi dans quelques cas du moindre obstacle, de l’incident le moins important, pour détourner du même coup et faire disparaître les pensées dangereuses. C’est alors qu’on voit ces malheureux fuir avec précipitation, et se soustraire à la vue des objets qui pourraient réveiller leurs affreuses idées.
Un malade, dont nous avons rapporté ailleurs l’observation, faisait le voyage de Paris à Marseille pour tâcher d’échapper à ses redoutables obsessions.
Un chimiste distingué, cité par Georget (2), d’un caractère naturelment doux et sociable, est dominé à certains moments par des impulsions homicides; en vain recourt-il à tous les moyens pour se débarrasser de ses horribles impulsions; lorsqu’il sent enfin sa volonté fléchir, il se fait lier avec un ruban les pouces l’un contre l’autre, et cette frêle ligature suffit pour le calmer.
h' insensibilité morale que présentent les individus à la suite de leur accès impulsif, lorsqu’ils viennent d’accomplir l’acte criminel, est un fait très remarquable qui vient causer aux personnes de leur entourage un profond étonnement. Ils n’éprouvent pas la moindre émotion, quelle que soit l’action commise; ils en racontent avec sang-froid jusqu’aux détails les plus minutieux.
Cette indifférence a sa raison d’être dans la conviction qu’il leur était impossible d’agir autrement; ce degré d’insensibilité ne s’observe même pas chez les criminels les plus endurcis.
La folie impulsive présente encore quelques autres particularités qu’il importe de signaler : ainsi, on observe chez ces malades un esprit mobile et inconstant, des dispositions morales toujours extrêmes, et des périodes d’exaltation qui bientôt font place à des états contraires de dépression morale.
La période d'exaltation passe souvent inaperçue, les individus se montrent alors heureux, contents de tout, pleins d’illusions et de bons sentiments, capables d’actions énergiques ; ils suivent avec résolution le but vers lequel les entraînent les ardentes convictions qui les dominent momentanément.
La période de dépression, qui ne tarde pas à se manifester, se caractérise par une disposition tout opposée, par le découragement, le dégoût de la vie et une tendance à l’hypochondrie. Le malade a
(1) Esquirol, t. II, p. 357.
(2) Georget, Discuss. médico-léy ., p. 47.
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conscience de l’entraînement que subit sa volonté, et c’est au plus fort de cette période de prostration que surgissent les impulsions dangereuses.
Formes principales de la folie impulsive. — La folie impulsive, quel que soit le caractère même des impulsions qui la distinguent, se présente sous deux formes principales; dans l'une les sensations éprouvées par le malade, les impulsions, les idées de suicide, d’homicide, se manifestent toujours identiques à elles-mêmes, avec une persistance et une intensité plus ou moins grandes; dans l’autre forme, au contraire, les phénomènes morbides sont essentiellement variables; la maladie conserve bien toujours le caractère impulsif, mais les impulsions sont changeantes, celle qui suit diffère de celle qui précède ; elles se manifestent d habitude sous l’influence de certaines causes excitantes.
Dans le premier cas, on a une sorte de délire impulsif restreint , plus ou moins systématisé; dans le second, le délire impulsif est plutôt généralisé , c’est une forme maniaque.
La folie impulsive a été décrite par Esquirol, suivant le caractère des impulsions, sous les différents noms de monomanie homicide , suicide, etc. Elle ne s’accompagne d’aucune idée délirante appréciable; elle a, nous l’avons dit, pour signe distinctif, la persistance et la lixité des sensations morbides éprouvées par le malade.
Dans la forme maniaque les impulsions, très différentes entre elles, ont le même caractère d’irrésistibilité; elles se produisent avec la conservation du raisonnement et de la conscience.
Le fait suivant mérite, sous ce rapport, d’être cité :
Un jeune homme de vingt-deux ans est placé dans une maison de santé. H déclare lui-même n’être pas aliéné, mais il fait connaître que depuis deux ans, époque de sa sortie du collège, il a perdu toute force de caractère. D’abord, il lui prenait l’idée de jeter de petits objets dans le feu, des allumettes, du papier, plus tard des objets [dus importants; ainsi, il jetait dans la rivière son fusil et un couvert d’argent, une autre fois, le cachet du notaire chez lequel il travaillait, etc. Quelquefois il résistait à ses impulsions, mais le plus souvent et depuis quelque temps surtout, il ne pouvait plus s’en empêcher, c’était plus fort que lui : il sentait toujours que cela n’était pas bien, il le regrettait vivement, et après il n’avait de repos s’il ne retrouvait l’objet jeté; il était aussi dominé par un besoin de changement, un désir d’aller et de venir.
La folie impulsive, surtout dans sa forme maniaque, présente dans quelques cas une grande analogie avec les accès de délire momentané que l’on a encore désignés sous le nom de folies transitoires.
« La science est malheureusement forcée de reconnaître, parce que les faits le démontrent, que l’esprit humain est parfois susceptible Dagonet. — Muladies mentales. 29
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d’éprouver un dérangement, une aliénation subite, purement transitoire. Tous les individus chez lesquels on est à même de noter de pareils dérangements ne sauraient point être classés dans une même catégorie, attendu que les uns obéissent, en accomplissant le mal, à la suggestion d'une sensation erronée; les autres, à une conception maladive, absurde et déraisonnable; d'autres enfin, aune sorte de détermination comme automatique qui fait qu’ils agissent sans trop se rendre compte des motifs de leurs actions, qu’ils ont même par la suite beaucoup de peine à expliquer.
» La science parvient à constater encore que ces sortes d’aliénations éclatent, de préférence, chez les individus qui sont prédisposés, par des influences héréditaires, à l’invasion de toutes les folies, chez les individus que l’afflux trop copieux du sang vers la tête incommode souvent, chez les épileptiques, chez les sujets qui sont habituellement en proie à des idées de mélancolie, à la taciturnité, etc. (1). »
La folie transitoire, on le sait, reconnaît le plus souvent une cause spéciale; on l’observe à la suite d’attaques d’épilepsie; quelquefois de courts accès de manie furieuse remplacent ces attaques elles-mêmes ; on la rencontre chez les femmes à, la suite de couches, sous l'influence de l'alcoolisme, ou à la suite de l'intoxication par diverses substances.
Mais les accidents de délire transitoire provoqués par des causes morales, des impressions violentes, une grande et brusque déperdition de forces nerveuses, ne sauraient faire l’objet d'aucune espèce de doute; on les trouve particulièrement chez les personnes qui présentent une évidente prédisposition héréditaire à l’aliénation. Dans presque tous les cas les individus ne conservent plus le souvenir, ou ne conservent du moins qu'un souvenir très confus des actes commis sous l’empire de leur état de surexcitation.
Au contraire, dans la folie impulsive véritable, qu’elle se présente sous forme de délire ou sous une forme maniaque, l'acte impulsif a été comme la crise d’un état névropathique, d’un trouble mental particulier qui durait depuis plus ou moins de temps. L’individu a conservé la conscience et le souvenir des phénomènes qui se sont produits, des impressions qu’il a ressenties, des bizarreries et des obsessions auxquelles il a été en butte.
Marche. Durée. — La folie impulsive est une maladie à marche ordinairement continue , d’une durée variable, et qui le plus souvent se présente sous forme rémittente ; les accès dans ce cas reviennent sans cause apparente, ils sont quelquefois provoqués par des excès, par des contrariétés, des chagrins ; l'accès persiste des semaines, des mois entiers sans qu’il soit toujours facile de bien l’apprécier; les symptômes qui le caractérisent ne se révèlent en effet que dans les moments
(1) Calmeil, Devergie, Tardieu, Rapport sur J. -R. (Ann. méd.-psch., 1856).
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<l’extrême surexcitation. Les malades, quoique intérieurement en proie aux plus affreux tourments, restent assez maîtres d’eux-mêmes pour dissimuler le trouble qui les agite, et ce n'est que par une observation attentive que l’on peut constater le changement qui s’est fait en eux, la mobilité de leurs idées, et les périodes de dépression et d’exaltation qu’ils offrent d’habitude.
Cette maladie peut être, ainsi que nous l’avons indiqué page 95, la période prodromique d'un état d’aliénation mentale qui ne tarde pas à se caractériser d'une manière plus significative ; tel est le cas de cette servante de la famille de Humboldt, cité par Marc, qui ne pouvait déshabiller l’enfant de ses maîtres sans être prise de l’envie de lui plonger un couteau dans le ventre.
Considérations médico-légales. — Les auteurs de la théorie du Code pénal, MM. Chauveau et Ilellie ontditque, « dans la monomanie, la responsabilité doit être partielle de même que la folie est partielle ».
Il y a là, suivant nous, une confusion dans les termes; la « monomanie » est une folie véritable, qui a ses périodes et ses caractères. Le délire est partiel en ce sens que le malade conserve des idées justes, même sur les points qui constituent sa maladie ; mais, chez lui comme chez les autres aliénés, la raison est absente. 11 diffère des malades ordinaires en ce sens que ses actes ne sont point la conséquence logique d’idées délirantes, de convictions fausses, mais il est peut être plus dérangé à ce point de vue qu’il a moins d’empire sur lui-même, que sa volonté est plus fortement opprimée, et qu’il ne peut plus diriger ses actions dans le sens de ses idées fausses ou vraies. Il est livré tout entier à un pouvoir supérieur qui l’obsède et le maîtrise.
Ce n’est pas « un monomane qui aurait une seule idée délirante, en dehors de laquelle tout serait normal; c’est plus que cela, c est un malade présentant une affection terrible, caractérisée par des phénomènes complexes, et au milieu de laquelle se manifestent comme l’expression la plus accentuée, les impulsions dangereuses souvent irrésistibles ». Il rentre dans cette catégorie d aliénés qui ont, comme Marc le fait remarquer, la conscience de ce qu’ils lont et qui, tout en reconnaissant l’illégalité, la cruauté de leurs actions, ne peu\ent cependant s’empêcher de les commettre.
L’on ne doit pas davantage assimiler la folie impulsive aune sorte de passion. La passion est un état physiologique, elle est même, jusqu’à un certain degré, nécessaire à la santé ; les actes qu elle provoque portent son empreinte et son cachet particulier. Il est aussi impossible à l’homme de vivre sans passion que d exister sans sentiment--, ello sont nécessaires à la vie. « Le cœur de 1 homme, a dit Juvénnl, a le vide en horreur. Il n’y a que l’abus des passions qui soit condamnable. »
La passion, personne ne le nie, est une cause d atténuation . elle nous rend, il est vrai, passifs sous l’action d un objet. « l.omme on
PATHOLOGIE SPÉCIALE
voit un homme possédé par une idée fixe qui n’a de réalité que dans son esprit, rapporter tout ce qu’il sent, pense et fait à cette idée et tout apprécier par elle, la passion aussi a son idée fixe, dit Bautain, et c’est pourquoi elle est une espèce de folie. Celui dont elle agite le cœur a nécessairement l’esprit troublé, l’entendement obscurci, l’imagination confuse; il est incapable de voir les choses sainement; les images sont inexactes, fausses, sans rapport avec la réalité. » Enfin on peut admettre que, dans certains cas, une passion comme la colère, poussée à son extrême limite, donne une véritable ivresse pendant laquelle l’individu frappe aveuglément ceux qui l’entourent.
On ne doit pas cependant comparer la puissance des passions humaines à l’aliénation mentale, ni la fureur de l’homme en proie à la jalousie ou au désespoir, àla fureur de l’aliéné. Ce sont deux situations entièrement distinctes, et si la passion excuse et justifie l’action criminelle, la folie, qui est la négation la plus entière du libre arbitre, doit l’absoudre entièrement.
Les faits qui démontrent l’irresponsabilité sont, d’après le docteur Mandon (1), somatiques et psychiques ; les premiers ont été méconnus par la plupart des légistes parce que les médecins seuls peuvent les apprécier; les autres, qui ne sauraient être bien appréciés, étudiés isolément, ont été pour cette raison interprétés d’une façon erronée. L’aliénation mentale, dit aussi Renaudin, n’est pas une passion, mais un état pathologique bien constaté ; les actes commis sous son influence ne sauraient constituer une infraction punissable, quelles que puissent être les apparences du discernement.
Les aliénés impulsifs, lorsqu’on les interroge sur les motifs qui les ont poussés à commettre les actes qui leur sont reprochés, ne peuvent faire connaître de mobiles sérieux; ils répondent tous de la même manière. C'est une impulsion violente, contre laquelle ils ont en vain lutté, qui les a sollicités. Aucun d’eux ne cherche, comme le criminel dont une passion coupable a armé la main, à justifier le crime commis. Loin de là, ils s’expliquent sans réticence et avec le ton de la plus entière franchise, et il est rare que l’on trouve un motif plausible à l’acte accompli.
Sans doute un défenseur habile, ou un criminel adroit, s’il a acquis quelque notion des phénomènes morbides par lesquels s’exprime l’aliénation, pourra donner comme motifs du crime accompli des impulsions irrésistibles ; mais il pourra difficilement renouer la chaîne des faits pathologiques qui se seraient insensiblement développés chez lui pour aboutir aux actes de violence qui lui sont re- Drochés.
Nous n’en admettons pas moins que, dans quelques circonstances, (1) Mandon, Folie instinctive , p. 151.
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les faits peuvent être complexes, difficiles à élucider et qu’ils réclament toute la perspicacité du médecin.
Tel est le cas de cette fille incendiaire, Yictorine Despertes, qui a été l’objet d'un rapport médico-légal fort remarquable du docteur Trélat. €ette fille prétendait avoir commis sous l'influence d’un état maladif les nombreux incendies dont elle était accusée ; elle disait avoir ressenti des maux de tète et avoir été dominée par des impulsions irrésistibles à mettre le feu, phénomène coïncidant avec l'apparition des règles. Il fut prouvé plus tard, grâce aux investigations de ce savant médecin, que cette fille mentait; qu’elle entretenait des relations, qui avaient été ignorées, avec un jeune malfaiteur, et que celui-ci lui avait conseillé et l’avait en quelque sorte forcée de mettre le feu, afin de pouvoir se livrer plus facilement à des actes de pillage (1).
Diagnostic. Pronostic. — Le diagnostic de la folie impulsive est donc souvent environné de grandes difficultés. L’individu, jusqu’au moment où il a commis l'acte qui a jeté autour de lui l'épouvante et la consternation, peut n’avoir présenté aucune disposition morbide bien accentuée; jusque-là il avait laissé ignorer les phénomènes étranges qui l'agitaient; il avait pu dominer les impulsions qui le tourmentaient ; la crise a fait explosion, pour ainsi dire, d’une manière subite et inattendue, et c’est avec surprise que l’on constate la complète transformation subie par celui qui s’était jusqu’alors distingué par la bienveillance de son caractère, l'honorabilité et la droiture de sa conduite.
Mais souvent aussi on pourra observer des signes qui mettront sur •la trace d’une évidente maladie. Les individus auront fait à différentes reprises la confidence des affreuses pensées qui ne cessaient de les obséder; quelquefois ils seront allés se dénoncer à l'autorité; leur sommeil est troublé, ils accusent diverses sensations douloureuses, des vertiges, des tintements d’oreilles, des étourdissements; ils sont tristes, mélancoliques, portés au suicide; à certains moments ces symptômes se seront manifestés avec une intensité plus grande; on constatera enfin, chez eux, une prédisposition héréditaire plus ou moins marquée.
Le médecin aura donc, pour reconstituer l'histoire de la maladie, un ensemble de faits que l’observation attentive permettra seule de lui faire connaître, et qui presque toujours suffira pour apporter la conviction dans son esprit.
On peut se demander si les malheureux atteints de folie impulsive confirmée sont susceptibles de guérison. La réponse à une semblable question n'est pas sans présenter une certaine difficulté; les observations laissent en effet beaucoup à désirer, et tout dépend d’une foule de circonstances.
(I) Trélat, Ann. médico-psych., 1861, p. 377.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
Des accès impulsifs se sont montrés d’une manière éphémère, chez des individus placés momentanément sous l’influence de conditions qui n’ont pas tardé à se modifier, sous l’action par exemple de la puberté, à la suite de chagrins violents, de vives contrariétés, d’une dépression morale accidentelle, causée elle-même par de grands travaux, des excès non habituels. Le sergent Bertrand, pris de la folie impulsive la plus monstrueuse, paraît, d’après le rapport de Morel, avoir été complètement guéri.
11 est des individus chez lesquels la volonté est tellement affaiblie qu’ils ne peuvent être impunément livrés à eux-mêmes; les accès et les impulsions morbides qui les dominent reviennent avec une déplorable facilité, et sous l’empire des circonstances les plus insignitiantes. Aussi doit-on reconnaître que la maladie, une fois déclarée, crée chez celui qui en est atteint une disposition des plus fâcheuses: elle doit le rendre, de la part de la famille comme de celle de l’autorité, l’objet d’une surveillance attentive.