VARIÉTÉS DE EA FOLIE IMPULSIVE
La folie impulsive peut se présenter sous les formes les plus diverses, au point de vue surtout des impulsions qui la caractérisent; c’est ainsi qu’on a décrit des variétés différentes suivant les impulsions qui portent des malades à l’homicide, au suicide, au vol, à mettre le feu ou à commettre des actes de la plus étrange et de la plus monstrueuse aberration.
Quelles que soient les tendances variables qui se manifestent, la maladie présente toujours au fond les mêmes caractères ; nous nous bornerons à résumer les formes principales.
Folie homicide.
Les impulsions homicides et suicides sont beaucoup plus fréquentes que celles qui portent au vol, à l’incendie, au viol, etc.
Le délire qui pousse au meurtre, comme le fait remarquer Aubanel, la folie homicide proprement dite, peut revêtir deux formes distinctes ; dans Yune le malade est entraîné au meurtre par une raison plus ou moins logique, par une hallucination ou une préoccupation délirante ; dans l 'autre le malade obéit à une impulsion aveugle, à quelque chose d’indéfinissable, qui le pousse à tuer, sans qu’il existe un trouble appréciable des facultés intellectuelles.
« Il est si vrai, ajoute Aubanel (1), que cette lésion isolée de la volonté, sur laquelle elle repose, existe, que les malheureux qui en sont atteints conservent toute leur raison et la consciencé de leur action.
(1) Aubanel, Ann. médico-psych ., 1849, p. 89.
FOLIE MORALE ET FOLIE IMPULSIVE
Ils luttent quelquefois longtemps contre cette impulsion irrésistible , ils ne cèdent en définitive qu à la violence de 1 entrainement qui les domine. L’aliéné homicide a quelquefois choisi depuis longtemps celui qui doit devenir sa victime. D’autres fois, sa détermination est plus prompte, une circonstance toute fortuite, le motif le plus frivole le décide, il frappe une personne inconnue ou qui n’avait aucun sujet de se métier de lui. »
La folie homicide est le plus ordinairement caractérisée par une impulsion spontanée , d’une durée variable, et qui n’a sa raison d’être dans aucune espèce de mobile. On trouve dans les annales de la science des exemples remarquables.
Nous empruntons à Paul.lacoby le fait suivant :
Barbara Erkhow, paysanne âgée de vingt ans, accouche d’un fils, après un an de mariage. Le 23 décembre, deux semaines après l’accouchement, son mari va à un village voisin laissant à la maison sa femme, sa mère et son grand-père. Pendant que Barbara allaite l’enfant, la belle-mère fait du feu dans le poêle et quitte pour un moment la chambre. Barbara, qui n’y pensait pas un instant auparavant, jette tout à coup l’enfant au feu et se couche sur un banc. La belle-mère, rentrée dans la chambre, voit l’enfant dans le poêle, le retire immédiatement, mais l’enfant meurt dans ses bras. Arrêtée, Barbara ne peut pas expliquer son action. C’est quelque chose qui l’a saisie, et elle a jeté l’enfant au feu sans savoir pourquoi, automatiquement, sans y penser.
L’instruction a montré que, déjà dans les derniers mois de sa grossesse, Barbara était devenue sombre et taciturne, refusant de prendre de la nourriture et se plaignant souvent de maux de tète. Du reste elle assure avoir été toujours saine d’esprit, aimée de son mari et de sa famille, heureuse en ménage, aimant son enfant, elle n’avait aucune raison pour commettre ce crime (I).
Une disposition hypochondriaque, un état habituel de souffrance, des peines morales vives qui ont peu à peu déterminé une irritabilité et une impressionnabilité anormales, telles sont les circonstances que l'on rencontre le plus souvent comme signes antérieurs.
J. -P. Falret (2) cite l’observation suivante, intéressante à divers points de vue :
La nommée Ch..., femme tranquille, laborieuse et d’un caractère doux, s’est vue tout à coup dominée par une impulsion violente contre une de ses tantes âgée de soixante-cinq ans, qui était pour elle une seconde mère, et qu’elle aimait avec tendresse. Sans aucune incitation extérieure, elle se jette sur elle, la renverse violemment par terre et lui assène plusieurs coups de poing. Un moment après, elle était si honteuse de son action qu’elle a cherché à attenter à ses jours. A la suite de cette impulsion violente et de cette entative de suicide, elle est restée deux mois et demi dans son lit éprouvant
(1) P. Jacoby, Archives de méd. lég. russe, juin 186G, p. 83.
(2) J. -P. Falret, Des maladies mentales. Paris, 1864, p. 159.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
une lassitude générale très marquée, une profonde apathie et un ennui presque continuel. A cet état se joignait habituellement une grande confusion dans les idées.
Cette femme, depuis, a été sujette à d’assez fréquents accès de manie. En dehors de ses accès, elle est souvent poussée à faire du mal, selon son expression, surtout aux époques menstruelles ; mais alors la conscience de ses mauvais desseins s’éveille vivement, elle réagit avec force, et si elle sent que la réaction soit impuissante, elle a assez de raison pour demander la camisole et sa translation dans le quartier des agités.
Fig. 19. — Folie impulsive, suicide et homicide; idées de meurtre sur ses enfants; jadis douce et laborieuse (Collection du Dr Bonnet).
Les impulsions violentes paraissent, dans ce cas, avoir été un phénomène précurseur, un symptôme de la période prodromique d’une folie maniaque à forme intermittente, qui n'a pas tardé à présenter les symptômes habituels.
Le fait suivant mérite encore d’être cité comme un exemple d'un accès de folie impulsive, faisant explosion d’une manière subite, et s’accompagnant d’un état habituel de mélancolie.
J. R... est inculpé d’homicide volontaire (1). Le 10 novembre 1854, sans motifs, en plein jour, en présence de son père, il tue sa belle-mère d’un coup de pistolet; il s’écrie aussitôt qu’il est fou et vase mettre entre les mains de
(1) Calmiel, Devergie et Tardieu, Rapport sur ./. li. (Ann. méd.-psych., 1 §56) .
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la justice. Dès 1 âge de dix ans il avait manifesté de la jalousie, de la haine, de 1 aversion pour la seconde femme de son père, plus récemment de la mélancolie avec propension au suicide. Il n’avait jamais fait preuve que de douceui, d honnêteté, de bonté, mais quand il était excité, il fallait que sa colère se portât sur quelque chose. Enfin on remarquait une disposition héréditaire assez accentuée; on trouvait dans sa famille un grand-oncle maternel qui s était suicidé, une tante maternelle qui s’était également suicidée, et une autre tante hystérique et très exaltée.
On n avait observé dans la journée du crime, ni dans les précédentes, rien
Fig. 20. — Folie suicide et homicide, impulsions irrésistibles; malade très dangereux (Collection du Dr Ilildenbrand).
dans les gestes ni dans les paroles qui vint déceler chez J. II... un trouble de l’intelligence, ou qui put révéler l’explosion prochaine d’une maladie de l’esprit; de même tout ce qui se passe après la consommation de l'attentat ne fait, aux yeux de's experts, que témoigner en faveur de la rectitude de son esprit et de son jugement.
L’inculpé dit avoir cédé, en accomplissant ce meurtre, à un acte de folie subite, à une sorte d’égarement de la volonté; en partant de la salle à manger où il venait d’immoler sa belle-mère, il s’était écrié: « Je suis fou, j'ai perdu la tète, j’ai tué la femme de mon père, quel malheur! il va m'assassiner ! » Loin de chercher à échapper à Injustice, il s’est au contraire livré lui-même. Il a dit au commissaire de police : « J’ai allumé une bougie, et à l’instant l’horrible pensée d’attenter aux jours de ma belle-mère m’est venue avec une force telle, qu'il m’a été impossible d’y résister. » Au juge d’instruction il a répondu : « En montant dans ma chambre, je ne songeais à rien, et j’y
montai parce que je ne trouvai pas de feu dans le salon. Depuis quelque temps je n’avais pas la tête à moi, je tombais dans des accès de mélancolie dont je ne puis pas m’expliquer la cause. C’est ainsi qu’arrivé dans ma chambre, sans aucune intention mauvaise, Vidée de suicide me vint à l’esprit ; puis ma pensée prenant une autre direction, je jetai mon fusil, je courus dans la chambre de mon père m'armer de deux pistolets, et je descendis dans la salle à manger, poussé par je ne sais quelle force qui m’entraînait malgré moi.
» Si, au moment où je suis rentré dans la salle à manger, Dieu eût permis que mon père m’eût adressé un seul mot, ma raison serait revenue, j’en suis sûr ; je ne me serais pas rendu coupable du crime que j’ai commis. Après la mort de ma belle-mère, la raison m’est revenue. Je comprends toute l’énormité de mon crime, et c’est à peine si je puis encore croire à ce que j'ai fait. »
La folie homicide se présente le plus ordinairement sous une forme persistante ; l’individu est dominé par la même impulsion violente pendant un temps plus ou moins long. L’impulsion dégagée de toute autre manifestation délirante est parfaitement comprise par le malade, il en a conscience, il ne peut la repousser, et l’empire qu’elle exerce sur lui le rend extrêmement malheureux; elle témoigne hautement de l'affaiblissement survenu du côté de la volonté.
L’observation suivante est également très remarquable :
J. Glenadel, dit Calmeil, était assis sur son lit, ayant une corde autour du cou, fixée par l’autre bout au chevet de son lit; il avait les bras liés ensemble au poignet avec une autre corde. Voici le résultat de sa conversation en présence de son frère et de sa belle-sœur : « Êtes-vous malade ?
— Je me porte bien, ma santé n’est que trop bonne. — Comment vous appelezvous? — Jean Glenadel. — Quel âge avez-vous? — Quarante-trois ans.
— Est-ce de force ou de votre consentement que vous êtes attaché? — C’est de mon consentement et je l’ai même demandé. — Et pourquoi cela? — Pour m'empêcher d’exécuter un crime dont j’ai horreur, que je me sens malgré moi porté à commettre. J’ai une idée qui m’obsède et dont je ne suis plus maître; il faut que je tue ma belle-sœur, et je le ferai, si je n’en suis pas empêché... Il y a six ou sept ans environ que j’ai cette idée... J’ai eu étant jeune l’idée de tuer ma mère. »
Pour se soustraire, dit le rapporteur, à ses idées fixes, il s’engage, fait la campagne d’Espagne, revient chez lui; la même idée le poursuit. Pour échapper encore à la tentation, il se réengage... Puis l’idée de tuer sa belle-sœur le prend, et cependant il l’aime comme il a aimé sa mère.
Ce délire, ajoute Baillarger (d) qui cite cette observation, durait depuis vingt-six ans ; pendant plus de vingt ans Glenadel a pu résister seul aux impulsions qui le poursuivaient, et conserver toutes les apparences d’un homme sain d’esprit.
On conçoit très bien, dit cet auteur, que des folies de ce genre, si elles peuvent s'aggraver, doivent aussi quelquefois guérir,
(1) Baillarger, Ann. médico-psych., 1S4G, p. 16,
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sans être sorties des limites étroites que nous venons d’indiquer. Une maladie incidente, un événement heureux, peuvent très bien amener ce résultat. Nous pourrions citer plusieurs personnes qui, pendant deux mois et plus, ont eu des idées de suicide ou d’homicide, et chez lesquelles ce symptôme a disparu spontanément, sans laisser aucune trace. Ces personnes n’ont parlé de ce qu’elles avaient éprouvé qu’après leur guérison, et on ne peut douter que beaucoup de cas de ce genre ne passent inaperçus.
P... est atteint d’une prédisposition héréditaire. Par suite de chagrins divers, il devient triste, recherche la solitude; il portait du reste la plus grande affection à sa famille. « C’est, dit-il, vers la fin de février, que me vint l’idée de tuer mes enfants. Encore maître de moi, je ne pouvais dormir ; je sentais comme un poids sur l'estomac (il indique de la main le creux de l’estomac et la région du cœur) ; j’avais des maux de tète ; je ne mangeais plus, j’oubliais même le tabac à priser qui m’était plus nécessaire que le pain; cet état n’a fait que croître et me dominer. 11 y avait quatre ou cinq mois que j’étais tourmenté par ces pensées, je sentais que j’étais poussé; j’avais toujours la même pensée, j’essayais de la repousser, elle me revenait toujours, la nuit comme le jour et au travail... Pendant trois nuits, je me suis levé de mon lit pour tuer mes enfants. La première nuit, je suis sorti dans ma cour pour tâcher de dissiper cette mauvaise pensée ; après une demi-heure, je rentre plus calme et je me couche. La seconde nuit, même sortie ; puis je rentre allumer ma chandelle, je prends un rasoir qui était dans le meuble, je me promène de long en large, le rasoir à la main, regardant mes enfants ardemment: j’ai replacé le rasoir dans le buffet, puis je suis allé soigner mes bestiaux. » Cette narration de la seconde nuit est extrêmement fidèle, elle est consignée dans la déposition du fils qui avait suivi avec la plus grande émotion les mouvements du père, et qui, le lendemain, en avait fait part à ses sœurs, les engageant à quitter la maison.
La troisième nuit, je suis sorti plusieurs fois et je suis rentré pour faire l’action, j’étais prêt... Je suis rentré dans la chambre de mes enfants, tenant d'une main la chandelle, de l’autre la bêche... j’ai regardé si mon fils était dans son lit, les rideaux étaient entr'ouverts, il n'y était pas. Ceux de mes filles étaient entr’ouverts aussi, j’ai bien vu qu'elles étaient dans leur lit ; je me suis approché, j’ai placé, pour avoir plus de force, le pied gauche sur la chaise qui était près du lit ; je me suis approché et j'ai frappé à coups redoublés sur leur lèle... Elles dormaient, elles n'ont fait aucun mouvement, je ne sais combien j’ai porté de coups...
Avant le crime je ne pensais qu'à le commettre et à m enfuir ; après, je ne regardai pas même les cadavres, mais j’ai éprouvé un très grand soulagement qui a duré jusqu’à mon arrivée dans le bois. Alors, je me suis senti faible, et je me suis écrié en pleurant : « Je suis un homme perdu!» Puis, il ajouta : « Il fallait que cela se fit, je n'ai pas pu m'empêcher de les tuer (I). »
Cette folie homicide qu’on peut appeler instinctive, dit le doc-
(l) Payen, Rapport médico-lég. [Ann. médico-psych., 18G2, p. -*S .
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teur Payen, par cela môme qu’elle ne se fonde sur aucun motif avoué, sur aucune hallucination, mais qu’elle résulte d’une impulsion aveugle, de quelque chose d'indéfinissable qui porte à verser le sang, ne saurait laisser ici le moindre doute sur son existence. Elle consiste en une lésion isolée de la volonté, et bien que les malheureux qui en sont atteints conservent toute leur raison et toute la conscience de leur action, ils luttent quelquefois longtemps contre cette impulsion irrésistible; ils ne cèdent qu'à la violence de l’entraînement qui les domine.
La femme d’un cordonnier, dit Georget, se plaint d'avoir des idées à immoler ses enfants , quoiqu'elle les aime plus qu’elle-mème. Elle n’a pas de mauvaises idées contre les autres enfants; elle monte et descend les escaliers un grand nombre de fois pour faire diversion à ses pensées. Le docteur Mandon, qui cite cette observation (1), trouve dans ce fait un exemple d’impulsions dites instinctives , émanant de sentiments pervertis. Mais, dans ce cas, la perversion des sentiments n’existait pas, puisque, au contraire, cette femme aimait ses enfants; tel n’a pas été le mobile des impulsions qui l’ont dominée, puisqu’elle se plaignait des idées qui ne cessaient de la tourmenter, et que, pour leur échapper, elle employait tous les moyens possibles.
L’impression causée par la lecture de procès criminels, par la description et la vue d’actes sanglants, est une des causes les plus puissantes de la manifestation d’impulsions violentes et dangereuses chez ceux qui offrent, sous ce rapport, une disposition particulière. La science a recueilli à cet égard des observations remarquables.
Esquirol rappelle, entre autres faits, l’exemple d’un homme âgé de cinquante-quatre ans qui avait lu l’acte d’accusation de la li lie Cornier, sans y faire d’abord grande attention. Cependant, la nuit, il est réveillé en sursaut par la pensée de tuer sa femme, couchée à côté de lui. Trois fois en trois semaines, ce phénomène se reproduit, toujours pendant la nuit. « Il jouit de sa raison, dit Esquirol, il n’a aucun motif d’en vouloir à sa femme, il l’a quittée cependant dans la crainte de succomber (2). »
11 arrive souvent aussi que l’impulsion homicide se confonde avec une forme d'hallucinations vagues, mal déterminées; les phénomènes ressentis par l'individu sont complexes, comme dans le cas suivant:
Tliiel est âgé de quarante et un ans et adonné à l’ivrognerie ; c’est du reste un homme laborieux, honnête, très attaché à sa famille; sans être en état d’ivresse il tue son fils, un enfant âgé de cinq ans. Il regrette l’action qu’il a commise, mais il dit au juge d'instruction qu’il n’a pu faire autrement. Étant au lit, il se sentit pris tout à coup d’une telle anxiété qu’il tremblait de tout
(1) Mandon, Folie instinctive, p. 110.
(2) Esquirol, op. cil., p. 344.
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son corps, et, en meme temps, il sentit comme si quelqu’un lui disait: « Tu dois maintenant tuer immédiatement ton (ils. »
Effrayé de cette horrible idée, il se lève et marche par la chambre, priant Dieu et disant : « Oh! mon Dieu, dois-je donc tuer mon enfant? » Ensuite, il se couche après avoir caressé l’enfant, mais une fois au lit, il ressent la même anxiété, la même pression, et entend quelque chose lui dire impérieusement : « Tu dois immédiatement tuer ton (ils! »
Ne pouvant plus résister, il se lève en chemise, prend de dessous le lit de ses deux filles la hache, et va vers le petit lit de son (ils. Il était grand jour, la vue de son enfant l’émeut, ses larmes coulent, mais la résistance à l'impulsion homicide était impossible ; il assène trois ou quatre coups de hache sur la tête de son enfant. Voyant le sang couler, il réveille une de ses filles et lui dit : « \a réveiller la mère, dis-lui que je viens de tuer le petit Charles. » l.e crime accompli, il tombe dans un morne silence et ne peut pas comprendre comment il a pu en venir là (1).
Nous n’insisterons pas sur les exemples nombreux, cités par les auteurs, de cette forme de folie avec impulsions homicides; il nous suffit d’avoir passé en revue quelques-uns des phénomènes qui se rattachent à ce genre de maladie et qui peuvent servir à la caractériser. Nous verrons les mêmes faits se reproduire pour les autres espèces de folie impulsive, quel que soit d’ailleurs le caractère des impulsions.
Folie impulsive suicide.
La folie impulsive suicide complique souvent la folie homicide; on voit alors les impulsions suicides coïncider avec les tendances au meurtre ou bien alterner avec elles.
L’impulsion au suicide n’est pas un phénomène absolument isolé, le seul symptôme qui puisse caractériser d une manière absolue la maladie. Elle se montre, comme dans la folie homicide, avec la conservation plus ou moins complète de l'intelligence et de la conscience ; mais elle n’est, après tout, que le signe extérieur le plus apparent d’un état de souffrance générale et d’accidents névropathiques variables, qu’une observation attentive peut seule faire reconnaitre.
Tantôt l’impulsion surgit brusquement, d’une manière presque inattendue, au milieu de l’irritation produite par une sorte de névrose ganglionnaire ou cérébro-spinale; tantôt, au contraire, elle se montre dans des conditions opposées, d’une manière persistante et avec une fixité qui désespère le malade, et qui augmente son état de souffrance et de dépression morale.
Le fait suivant, rapporté par Georget, est un mélange d idées homicides et suicides :
(!) Knopp, Paradoxie des Willens, p. 8.
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La femme d'un chaudronnier, nommée Ny, vint me demander des conseils pour un état qui la mettait au désespoir; elle avait l’apparence de la santé, elle dormait bien, avait bon appétit, ses règles étaient régulières, elle n’éprouvait aucune douleur, la circulation n’offrait rien de particulier; mais la femme Ny se plaint d’avoir par instants des idées qui la portent à immoler ses quatre enfants, quoiqu’elle les aime, dit-elle, plus qu’elle-même. Elle craint alors de faire un mauvais coup, elle pleure et se désespère; elle a envie de se jeter par la fenêtre. Dans ces moments, elle devient rouge, elle ressent une impulsion irrésistible, non motivée, ce qui lui donne un saisissement et un tremblement général. Elle n’a pas de mauvaises idées contre les autres enfants; elle a le soin de fuir les siens, de se tenir hors de chez elle, de rester chez une voisine, de cacher couteaux et ciseaux ; on n’observe aucune autre lésion mentale. Cet état dure depuis un mois; trois mois auparavant la malade avait éprouvé une vive contrariété, étant dans ses règles ; celles-ci continuèrent de couler et sont revenues avec régularité. « Supposez, dit Georget, un peu plus d’intensité à cette impulsion involontaire, et la femme Ny aurait pu commettre contre son gré le plus horrible forfait (1). »
Personne ne doute aujourd’hui de l’état de folie de la plupart des malheureux qui se livrent au suicide. On trouve dans ce genre de délire les mêmes formes que dans la folie homicide. Il en est qui se tuent sans motifs, c’est une force intérieure qui les pousse, qui les maîtrise à un tel point qu’ils sont obligés d’y obéir subitement ou après une lutte plus ou moins longue.
L’observation suivante nous a paru être un exemple remarquable de la persistance et de l'intensité des idées de suicide.
F. de L..., officier, âgé de vingt-sept ans, à la suite d’une fièvre rhumatismale, devient timide, taciturne, mais reste parfaitement raisonnable et lucide dans ses paroles comme dans ses écrits. Un soir il demande à son domestique une paire de pistolets, et comme celui-ci regarde cette demande comme une plaisanterie, il lui offre 80 francs pour qu’il le jette par la fenêtre. Après le refus du domestique, il lui ordonne de lui apporter un couteau bien eflilé, en ajoutant qu’il veut se donner la mort. Il dormit bien la nuit, mais le lendemain il s’adressa à la cuisinière avec la même demande, et ensuite il s’informa si la cour était pavée de pierres sous les fenêtres de sa chambre.
Laissé seul pour un moment, il se jette par la fenêtre du deuxième étage ; par bonheur, cette chute n’eut pas de résultats sérieux. Interrogé sur le motif d'une action aussi folle, il avoue que depuis quelque temps il est obsédé par l’idée de s’ôter la vie, idée qui ne lui est jamais venue auparavant, mais dont il ne pouvait pas se débarrasser ; malgré tous ses efforts, il ne pouvait chasser cette envié irrésistible. Ni ses principes religieux, ni la raison, ni la honte pour sa famille, rien ne pouvait vaincre cette impulsion qui pourtant lui faisait une telle horreur, qu'il pleurait et priait Dieu de lui
(1) Georget, Discussion médico-légale sur la folie. Paris, 1826, p. 21.
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donner la force de résister. Le séjour aux eaux et un voyage d’agrément le rétablirent complètement (1).
« Dans la monomanie suicide, dit Bucknill(2), c’est l'instinct de la conservation qui est le plus particulièrement altéré, qui agit même, pour ainsi dire, en sens contraire. L’impulsion est alors aveugle, profondément empreinte de déraison, irrésistible : c'est une véritable monomanie. »
Un malade riche, se trouvant parfaitement heureux, n'avait aucun su|et de contrariétés: une seule chose le tourmentait, c’était le désir, la pensée, la tentation violente de se couper la gorge chaque fois qu’il se faisait la barbe.
Il éprouvait le sentiment comme d’un indicible plaisir qui en devait résulter pour lui. Souvent il était obligé de jeter son rasoir.
Ce genre de folie suicide, d’après Bucknill, nous offre le spectacle d’un individu parfaitement raisonnable, professant des opinions religieuses, heureux physiquement et moralement, entièrement convaincu que le suicide est un acte criminel, et qui pourtant y est poussé en dépit de lui-même, par une force en quelque sorte mécanique qui maîtrise sa raison et enchaîne sa volonté.
Comme pour la folie homicide, l 'imitation peut exercer la plus funeste influence : le spectacle d'un suicide, la description des scènes dans lesquelles s’accomplit la mort volontaire suffisent pour réveiller, chez les personnes prédisposées, des impulsions semblables, plus ou moins irrésistibles.
La transmission héréditaire se remarque fréquemment dans les faits d’impulsion au suicide; la science renferme sous ce rapportlesexemples les plus attristants; on a pu observer des familles entières qui ont été atteintes de cette triste maladie. Gall cite une famille où le grandpère, le père et le fils se suicidèrent.
Nous avons connu un jeune homme qui est allé se noyer l’endroit où son père s’était jeté lui-même quelques années auparavant.
Falret a aussi relaté l’histoire d une famille qui se composait de cinq fils et d’une fille. L’ainé des fils se tua à quarante ans, le second se pendit à trente-cinq ans. Le troisième se jeta par une fenêtre sans éprouver de mal; le quatrième tenta de se tirer un coup de pistolet au cou. Le cinquième et sa sœur devinrent mélancoliques, mais sans attenter à leur vie. On doit ajouter enfin qu'un cousin se noya.
Chez les aliénés, comme le fait remarquer le Dr Bouchet, le suicide est produit par deux ordres d’influences : 1° il y a un rapport direct entre le suicide et le genre du délire, les malades entendent des voix accusatrices, etc. ; 2° il n’y a aucun rapport direct entre l'état
(1) Knopp, op. cit., p. G7.
(2) Bucknill et Hack Tuke, op. cit.
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actuel, ordinaire, de l’aliéné et le suicide. Ce dernier est alors le résultat d'un trouble cérébral qui anéantit à l’instant toute conscience, ou du moins toute volonté. L’aliéné se tue sans aucune espèce de raisonnement, sans aucun enchaînement d’idés. Il obéit à un instinct aveugle dont il ne peuL lui-même rendre compte (1).
Kleptomanie.
Il n’entre pas dans notre intention de passer en revue toutes les impulsions par lesquelles se caractérise la folie impulsive, et qui peuvent constituer autant de variétés de cette maladie. Les auteurs, dans la description qu’ils ont pu faire de ces formes spéciales, ont émis à ce sujet des considérations et cité des faits que nous ne pourrions que répéter. Ce sont toujours les mêmes particularités, des impulsions irrésistibles, un affaissement momentané de la volonté, des conditions névropathiques variables, dont l’ensemble constitue le fait pathologique. C’est la même affection, la forme seule diffère avec le caractère de l’impulsion.
La folie impulsive qui porte au vol, et que l’on a décrite sous le nom de kleptomanie, se montre dans les mêmes circonstances que celles que nous avons décrites. Tantôt elle se manifeste d’une manière brusque, instantanée, sous forme d’accès, et rappelle alors quelques-uns des symptômes que l’on observe dans l’excitation maniaque; tantôt au contraire elle se montre persistante, et les impulsions peuvent être alors assimilées aux idées lixes que l’on rencontre dans d’autres espèces d’aliénation mentale.
L’inlluencede la prédisposition héréditaire ou de famille est énergique ? si constante et si commune, disent Esquirol et Marc dans un savant rapport sur un fait de ce genre, que, si un petit nombre de données, dans un cas contesté de folie, sont de nature à faire pencher l’avis du médecin en faveur de la réalité du désordre intellectuel, elle donne à ce faisceau de données une force qui doit exclure le doute.
Tel est le cas de Mme M..., veuve d’un vérificateur des domaines, condamnée une première fois à 13 mois de prison et à 2ü francs d’amende, pour avoir commis divers larcins dans des magasins. Cette dame allègue qu’elle était malade, qu’elle était poussée invinciblement à prendre, et que sa volonté y était étrangère. « Je sais bien que je lais mal, disait-elle, mais c'est plus fort que moi, je ne puis m’en empêcher. » La folie, et partant l’irresponsabilité, fut démontrée par un rapport du D' Girard (2), et l’acquittement prononcé .
Cette dame présentait un tempérament nerveux, il existait chez elle des antécédents héréditaires très marqués ; sa mère était affectée d’une propension bizarre, irrésistible, à absorber des boissons alcooliques; il lui
(1) Bouchet, Ann. médico-psych., 1844, p. 244.
(2) Girard, Ann. méd. psych. 1845, p. 231.
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arrivait de perdre la raison à la suite de ces excès, dont rien 11e pouvait la détourner, ni les conseils de ses amis, ni les préceptes de la morale et de la religion. Une tante, du côté maternel, était aliénée depuis plus de vingt ans ; un de ses oncles également du côté maternel, devenu aliéné, s était brûlé la cervelle à la suite d’une querelle futile.
Mm0 M... a eu des convulsions dans la première enfance, elle est restée depuis ce temps d’une impressionnabilité extrême, ne pouvant supporter la plus légère contrariété et sujette la nuit à des rêves et à des cauchemars. La menstruation, à l’époque de la puberté, s’était établie difficilement, elle s’était accompagnée de maux de tête, de douleurs dans les membres, de bizarreries dans le caractère, dans les goûts. Le premier écoulement menstruel avait donné lieu à des attaques de nerfs avec perte de connaissance. C'était du reste une personne douée de sentiments généreux et d’une moralité à toute épreuve.
Le 21 novembre, après une nuit passée dans l'insomnie et l’agitation, se plaignant de maux de tète, de soif, de chaleurs intestinales, de constipation, d’inquiétude dans les membres, obsédée du désir de soustraire quelque chose, elle se lève à sept heures du matin; elle entre dans un magasin où elle a habitude de se servir, aperçoit sur le comptoir, au milieu de pièces d’étoffes étalées, un tissu de laine dit alpaga, de la valeur de 43 francs. Elle veut d’abord résister au désir de s’en emparer, appréciant l'odieux de cette action; mais cette idée de possession la domine au point de subjuguer sa volonté, sa raison; elle est pâle, tremblante, éprouve une violente céphalalgie et cède à son désir, en ayant soin de cacher son larcin sous son manteau.
Cette malade était portée à voler, dit le l)r Mandon 1 , comme Clenadel et tant d’autres à tuer, sans pouvoir résister à cette idée, quoiqu’elle la sentit coupable. Une pareille obsession, quand elle est sans motifs d’intérêt, ne s’explique que par la folie.
Pyromanie.
La folie incendiaire, l’impulsion qui porte quelques malades à mettre le feu, se présente dans des conditions identiques et avec le même cortège de symptômes généraux déjà indiqués.
Ainsi on rencontre l’hérédité morbide, le développement anormal des facultés, le retour périodique des différents troubles nerveux, certaines imperfections physiques, des tics, des mouvements spasmodiques, en un mot les signes de la dégénérescence mentale qui forment le caractère général de ces- variétés d’aliénation, que nous rattachons à la folie impulsive.
Mais, comme le fait remarquer Bucknill, en examinant un grand nombrede casde pyromanie, on estforcé d’admettre qu il s en rencontre beaucoup qui n’ont aucun rapport avec les formes d aliénation instinctive ou impulsive. Tantôt on trouve certains mobiles, un senti-
(t) Mandon, op. cil., p. 128.
Dagonet. — Maladies mentales.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
ment de vengeance, d’autres fois un véritable dérangement mental. Sur vingt cas rapportés par Klein et Platner, il s’en trouve seize qui semblent avoir eu quelque mobile, quoique le motif ait été dans quelques cas bien insignifiant. 11 est aussi remarquable que, dans des cas de cette nature aussi bien que dans ceux où se rencontre le caractère impulsif, les individus étaient toujours au-dessous ou approchant de l’âge de la puberté, et qu’il y avait plus de jeunes fdles que de jeunes garçons.
Marc fait également cette remarque, que la période de la vie où l’on observe le plus souvent la pyromanie, est l’époque de la puberté , entredouze anset vingt ans; la cause en serait le développement irrégulier des fonctions sexuelles. Suivant cet auteur on observe alors, outre les désordres du système nerveux, un changement dans le caractère, une tendance à la tristesse, de l’irascibilité, ou quelque autre fait indiquant le désordre des fonctions psychiques.
Dans un certain nombre de cas, il y avait depuis l’enfance un état d’esprit confinant à l’imbécillité.
Les cas de véritable pyromanie, sans troubles marqués de l’intelligence, sont véritablement rares; Bucknill(l) en cite quelques exemples remarquables.
Il rapporte, d’après lioy (2), le cas d'une jeune paysanne de dix-sept ans qui fut prise tout à coup d’un irrésistible désir de mettre le feu en revenant d’un bal. Après une lutte de trois jours contre celte impulsion, elle y céda ; elle dit qu’en voyant s’élever la flamme elle éprouva une joie telle qu’elle n’en avait jamais ressentie de pareille.
Il cite encore le fait d’une jeune servante de vingt-deux ans, qui alluma trois incendies. Sa maîtresse avait observé qu’elle était triste, qu’elle semblait souvent plongée dans ses réflexions et qu’elle jetait des cris pendant son sommeil. Elle avait eu deux ans auparavant de violents maux de tète et des accès d'épilepsie ; depuis lors il existait une suppression de la menstruation.
Les cas d’impulsions incendiaires liées à des troublesde l’intelligence manifestes, à un état de dépression ou de faiblesse de facultés intellectuelles sont infiniment plus fréquents; nous nous bornerons à citer l’exemple suivant :
Le nommé X..., messager, est âgé de dix-neuf ans ; il a été arrêté à la suite de nombreux incendies allumés dans les environs de Meaux, et dont l’auteur était resté longtemps inconnu. Après avoir été l’objet d’une expertise médico-légale, une ordonnance de non-lieu avait été rendue, et il avait été placé, au mois de janvier 1873, à l’asile Saint-Anne.
Ce jeune homme a mis le feu pendant l’hiver successivement à plusieurs maisons situées auprès de chez lui; il a toujours été bizarre et faible
(1) Bucknill, op. cit., chap. Pyromanie.
(2) Roy, Medical Jurisp. of Insanity.
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d’esprit, il n’avait jamais pu apprendre à lire ni à écrire. Il avait quelquefois de violentes colères, il disait qu’alors il n’était plus maître de lui; on avait remarqué que, depuis quelque temps, il parlait seul, rêvait beaucoup.
11 est de taille moyenne, la tête est bien conformée, mais on remarque comme imperfection physique l’atrophie des testicules et un développement mammaire considérable (gynécomastie'.
Depuis quelque temps il rêve beaucoup, et ses rêves lui retracent toujours des incendies : il voit des flammes, de la fumée, son lit brûle, etc. De temps à autre, il est pris d’accès maniaques véritables; alors il se met à crier au feu, traite de lâches les pompiers, frappe à coups de poing contre le mur; d’autres fois il voit des hommes entrer dans sa cellule, ils allument delà paille avec des allumettes pour le brûler, quelquefois il s’imagine que le feu est après sa blouse, il fait pour l'éteindre des efforts considérables, etc.
L’accès maniaque dure quelques heures: une fois terminé, le malade ne se rappelle plus ce qui s'est passé ni les hallucinations qui l’ont obsédé ; il souffre seulement pendant quelque temps de maux de tète et d’inappétence.
Il croit bien, puisque surtout on le lui a dit, qu’il a mis le feu à cinq ou six maisons de son village, mais il ne sait pas comment cela s’est fait, et, sous ce rapport, il ne peut donner aucun détail. Il sent bien qu’il a comme des impulsions à mettre le feu, et que, quand cela le prend, c’est plus fort que lui; il faut qu’il cède à l’impulsion ; une fois celle-ci passée, il ne se souvient de rien. Une connaissait même pas les habitants des maisons qu’il avait brûlées, il ne pouvait donc être animé contre eux de sentiments de haine ou de vengeance. Il ne croit pas d’ailleurs que les gens de son pays lui en veuillent, même ceux dont il a brûlé les propriétés ; il voudrait bien qu’on le laissât retourner dans son pays, mais il ne peut pas promettre qu’il ne recommencerait pas ; il sent bien aussi qu’il a quelquefois comme la tète troublée.
Autres formes de folie impulsive. Anthropophagie.
La folie impulsive peut encore se manifester par les aberrations les plus étranges, les plus monstrueuses, et telles que l’imagination se refuse à les concevoir.
Marcé a décrit, sous le nom d’ anthropophagie, une espece d’aliénation, se présentant sous forme d’accès irréguliers, de durée variable, et dans laquelle on retrouve les caractères particuliers de la folie impulsive. Au début, malaise, insomnie, tristesse, confusion dans les idées, hallucinations, puis développement d une impulsion irrésistible contre laquelle le malade lutte en vain.
L'histoire du sergent Bertrand est un des exemples les plus curieux de cette sorte de délire. Dans tous les faits analogues, les antécédents héréditaires du sujet, le récit détaillé de ses impressions, les circonstances au milieu desquelles l’acte a été commis mettront bien \ile sur les traces du trouble mental, et ne devront jamais être négligées par le médecin (1).
;I) Marcé, Di et. de méd. et de chir. prat., art. Anthropophagie. Paris, 1 8(>.>, t. II, p, .>70.
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On pourrait encore rappeler les actes de bestialité qui se rattachent à la même forme d’aliénation, et quise trouvent rapportés par différents auteurs.
Tel est le cas de cet aliéné, Jacques Maxime, âgé de cinquante-trois ans, homme généralement estimé, intelligent, laborieux, probe et pieux, marié et ayant quatre enfants; malgré ses rapports conjugaux très fréquents avec sa femme, il s’adonnait à la masturbation. « Il éprouvait souvent aussi le désir de cohabiter avec le bétail, et il ne pouvait résister à l’entraînement qui le sollicitait, tout en déplorant l’affreux péché qu’il commettait. 11 priait Dieu inutilement. » Malgré son vif attachement à sa famille, il lue un jour sa femme et ses quatre enfants ; il en fut vivement affligé. A l’interrogatoire il se montre parfaitement lucide, sans aucune idée délirante; son intelligence était audessus de la moyenne (1).
Dipsomanie (Monomanie d'ivresse d’Esquirol).
Au nombre de toutes ces formes de « manie instinctive » qui ne devraient être considérées, d’après la remarque d’Achille Foville, que comme des variétés d’une même espèce pathologique à laquelle le nom de folie impulsive conviendrait mieux, ilfaut placer la. dipsomanie, c’està-dire l’impulsion irrésistible à commettre, à certains moments, des excès de boisson.
Il ne faut pas confondre la dipsomanie avec l’habitude de l’ivrognerie, ni avec les troubles du système nerveux qui peuvent en être la conséquence, et que l’on a décrits sous le terme générique d’alcoolisme: « C’est un entraînement maladif, comme l’a dit Esquirol, qui porte certains individus à abuser de boissons fermentées. Ce besoin des boissons alcooliques persiste pendant toute la durée du paroxysme ; il est instinctif, impérieux, irrésistible (2). »
Cette affection se présente d’habitude sous forme d 'accès. Les malades, qui avaient jusque-là des habitudes sobres, une conduite régulière, sont pris d’accès dipsomaniaques sous l’influence de certaines causes physiques et morales.
Quelques signes précurseurs se manifestent ; le malade se plaint d’un malaise d’estomac qui le jette dans un état de prostration extrêmement pénible, il se montre sans énergie, incapable de penser et d’agir, accablé d’ennuis et de tristesse. Puis il éprouve une irrésistible propension pour les boissons alcooliques; le besoin de boire devient instinctif, irrésistible; le malade absorbe toutes sortes de boissons fortes; il s’irrite et devient dangereux s’il ne peut contenter le besoin des boissons alcooliques qui persiste pendant toute la durée du paroxysme. Après l’accès, les malades reprennent leurs habitudes et leur vie ré-
(1) P. Jacoby, Monomanie imp., p. 39.
(2) Esquirol, t. II, p. 81.
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gulière, manifestent même un dégoût prononcé pour toute boisson fermentée, jusqu au moment où les symptômes de leur triste et redoutable affection viennent à se reproduire de nouveau. Les accès reviennent à intervalles plus ou moins réguliers ; ils se terminent brusquement.
On rencontre du reste, comme le fait observer Achille Foville(l), pour la dipsomanie, comme pour les autres affections dont nous venons de résumer les caractères, un ensemble de manifestations anormales qui forment la caractéristique de ces singulières affections. Ainsi on observe 1 hérédité morbide, le caractère inégal, fantasque, un développement anormal des facultés morales et intellectuelles, un retour périodique de différents troubles nerveux, tantôt toujours semblables, tantôt variables dans leur forme; on peut joindre à cet ensemble de symptômes certaines imperfections physiques telles que tics, spasmes, strabisme, mauvaise conformation du crâne, qui constituent le fond commun à toutes ces variétés de dégénérescence moniale désignées aussi sous les noms de manie sans délire, manie instinctive, délire des actes, moral insanity.
Les causes les plus ordinaires de cette affection mentale, qui peut se transformer en une folie chronique, sont la prédisposition héréditaire, des peines morales plus ou moins vives; chez la femme, les difficultés de la menstruation, la grossesse, l’âge critique, etc. ; on l’observe fréquemment aussi dans l’épilepsie et l’alcoolisme.
Marc cite l’observation (2) d’un homme qui présentait au plus haut degré les caractères de cette redoutable maladie. Le besoin irrésistible de boire lui venait régulièrement tous les trois ou quatre mois pendant huit jours. Quand l’accès arrivait, cet homme, jusque-là si laborieux et si économe, quittait le travail et buvait jusqu’à ce qu’il eût dépensé tout son argent, n’ayant la tète à lui ni jour ni nuit, et ne ressemblant en rien à un être raisonnable. Prières, représentations, menaces, mauvais traitements même de la part de ses proches ne produisaient pas plus d’effet que la soustraction absolue de l’argent et de la boisson. N’avait-il rien dans sa bourse ? Lui, qui d’ordinaireétait bien vêtu, allait en haillons sales et déchirés, mendiant d’un air hébété qui décelait le bouleversement de ses facultés morales. Oubliant scs habitudes de propreté il buvait l’eau-de-vie dans les vases les plus dégoûtants, sans s’inquiéter de ce qui pouvait y être mêlé.
« La dipsomanie, ajoute Foville, n’est qu un trait dominant qui, joint à bien d'autres, sert à caractériser une variété spéciale de manie instinctive ; au lieu de la considérer comme une entité morbide indépendante, il est plus juste de l’envisager avec plusieurs auteurs comme un symptôme dépendant d’une aflection générale.
( 1) Achille Foville, Xouv. Dict. de méd. et de chie- Paris, 1869, t AI, p. 6 il!, cl Juin nul de méd. ment, de Delasiauve. — Voir aussi Trélat, Folie lucide.
(2) Marc, Annales de Ilenke, 1837.
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» Cette manière de voir permet d’expliquer facilement ses analogies avec différents étals morbides voisins; bien d’autres variétés de manie instinctive se composent d'un état ordinaire, caractérisé par les symptômes généraux que nous avons signalés, auxquels s’ajoutent, par accès plus ou moins réguliers dans leur retour, diverses impulsions irrésistibles à commettre des actes déraisonnables, dépravés ou coupables. C’est dans ces conditions que l’on observe le plus souvent les tendances maladives au vol, à l'incendie, au meurtre, au suicide, voire même à la profanation des cadavres et à l'anthropophagie, etc. ; souvent plusieurs de ces impulsions peuvent se développer à la fois.
» Ces diverses formes de manie instinctive, au lieu d’ètre autant de maladies distinctes et de monomanies indépendantes, ne constituent, à notre avis, qu’une seule espèce pathologique à laquelle conviendrait le nom de névrose ou de folie impulsive à accès rémittents, et comprenant différentes variétés caractérisées par les entraînements spéciaux qui servent de mobiles à chaque série d’actes morbides; la dipsomanie serait une de ces variétés. »
Résumé. — En résumé, dans lesformes d’aliénation les plus diverses, des malades peuvent être dominés par des impulsions violentes, irrésistibles.
L’impulsion chez les aliénés peut être motivée ou non ; dans le premier cas elle est en rapport avec les manifestations délirantes, les sentiments pervertis, les hallucinations, les idées obsédantes, elle est, en un mot, la conséquence logique des dispositions anormales que la maladie a créées 1). Dans le second cas, l'impulsion n’est nullement motivée, elle survient brusquement, elle est un phénomène morbide, indépendant des autres symptômes qui caractérisent le trouble des facultés; en un mot, elle n’a aucun rapport avec les idées délirantes du malade. C’est sous cette forme qu'on l’observe chez les dégénérés héréditaires.
(I) Paul Jacoby, Monomanie imp,, p. 39.