NEURASTHÉNIE. FOLIE NEURASTHÉNIQUE
La neurasthénie, décrite par Bouchut sous le nom de nervosisme, puis sous son nom actuel par Beard et Weir-Mitchell, n’est pas toujours une affection nerveuse à manifestations multiples et générales. Elle peut, d’après M. Huchard, se traduire pendant un temps plus ou moins long par un seul accident périphérique ou viscéral.
La neurasthénie locale périphérique prend surtout la forme douloureuse. Ce sont des douleurs incessantes, variables, vagues et indéterminées par leur siège, comme par leur nature ; ce sont, par exemple, des sensations de brûlure, de cuisson, etc. Elles ne sont jamais augmentées par la pression et ne suivent pas le trajet des nerfs. Elles sont constituées par des plaques douloureuse#, et le nom de topoalgies, que Blocq leur a attribué, les caractérise parfaitement.
Elles peuvent siéger au niveau des seins, à la région lombaire, à la partie antérieure de la cuisse, à l’épigastre, etc., pouvant ainsi faire croire aux malades qu’ils ont une lésion viscérale ou profonde. Elles ne s’accompagnent pas d’hyperesthésie cutanée, ni d’aucun des stigmates de l'hystérie. Elles sont souvent très tenaces.
M. Huchard préfère à la dénomination de topoalgies, celles d 'algies psychiques ou centrales.
La neurasthénie, primitivement locale, peut se généraliser tôt ou tard. En outre, à côté de ces manifestations locales, on retrouve les stigmates de la neurasthénie. Les plus constants, d’après Huchard, sont l’asthénie neuro-musculaire, la diminution d’aptitude fonctionnelle des organes et surtout l’état cérébral des sujets. Ces malades sont, en effet, des sensitifs en état de faiblesse irritable, capables d’efforts intenses qui durent peu, incapables de volonté suivie, d at-
(l) Koch, Deutsches Arch. f. /clin. Medicin, vol. \l..
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tention prolongée. Ce sonl des pessimistes, mais qui cherchent à être rassurés, ce qui les distingue des hypochondriaques (t).
La neurasthénie peut être une cause d’aliénation mentale, elle présente dans ce cas quelques caractères spéciaux.
Le caractère commun de toutes les psychoses dues à une névrose générale consiste dans des troubles fonctionnels nerveux surajoutés à la psychose.
La disposition nerveuse qu’on voit se manifester dans la névrose est congénitale ou acquise de bonne heure. Plus rarement, elle se rattache à des causes extérieures. Les commotions, suites d’accidents de chemin de fer, créentsouvent aussi un état neurasthénique.
Le signe prédominant de la neurasthénie, nous l’avons vu, c'est la faiblesse irritable du système nerveux, l’augmentation de son excitabilité et en même temps son épuisement rapide.
Symptômes. — Le professeur Kraepelin a tracé de cette affection un tableau fort exact et nous résumerons la description qu’il a faite (2) .
Le premier degré de la neurasthénie, dit-il, c’est la fatigue nerveuse avec une plus grande irritabilité; quand cet état se prolonge, on voit diminuer la force de l’attention, que le moindre incident détourne.
Au fur et à mesure que le malade devient moins apte à des travaux intellectuels, il se désintéresse deses occupations habituelles. Il devient distrait, oublieux surtout en ce qui concerne les noms, les chiffres, et il fait avec une plus grande difficulté ce qu’aulrefois il faisait aisément. Puis le caractère se modifie, le malade devient excité, irritable, chagrin, mécontent de ses relations ; les moindres choses le surexcitent, le portent à des actes que plus tard il regrette vivement. D’autres fois, il est pris d’une apathieinsurmontable, il n’éprouve plus de satisfaction pour rien, tout est pour lui une cause d’irritation. De là deux formes de neurasthénie, l’une torpide, l’autre éréthique, suivant la prédominance de tel ou tel symptôme.
La forme éréthique reconnaît surtout des causes morales, tandis que la forme torpide paraît être particulièrement due à un surmenage intellectuel.
Avec les symptômes psychiques, on voit apparaître toute une série de phénomènes physiques, la céphalalgie, le sentiment d’une pression qui empêche tout travail et qui finit par devenir insupportable; le siège de cette fatigue (du cercle de constriction) est frontal, pariétal ou occipital, quelquefois bilatéral ; ou bien ce sont des migraines hémi ou bilatérales.
Les régions orbitaire et occipitale sont le siège le plus fréquent de ces douleurs. Habituellement les branches du trijumeau et l’occipital sont douloureuses à la pression. Assez souvent le malade se plaint de
(1) Iluchard, Arch. qén. de méd., déc. 1892 et Bull. méd. 1892, p. 1568.
(2) Kraepelin, Psychiatrie, 1889.
vertiges légers et passagers, de mouches volantes dans les yeux, d'autres phénomènes morbides caractérisant l'asthénopie.
Dans le reste du corps, on remarque aussi toute une série de trou-
blés fonctionnels, une fatigue générale ; une diminution réelle de la force musculaire n existe cependant pas, c’est un manque d'énergie qui oblige le malade à des efïorts considérables pour les moindres choses. Certains muscles du visage sont agités de légères secousses, ce qui détermine une vive inquiétude chez le malade; il se plaint que sa parole est plus lente, qu il a des hésitations de la parole, surtout en société ; on ne constate cependant que quelques contractions fibrillaires de la langue.
Troubles sensoriels de toutes sortes : paresthésies le long de la colonne vertébrale, dans les bras, les jambes, les testicules; douleurs rayonnantes, secousses, fourmillements, sensations de brûlure, etc., objectivement, on ne trouve pas de troubles de la sensibilité, mais une exagération des réflexes. Troubles circulatoires , battements de cœur, sensations de déchirure, de brûlure dans la région précordiale, battements dans la tête, chaleurs passagères, sécheresse anormale ou sécrétion exagérée de la peau, etc. Troubles génitaux : excitation anormale, pollutions fréquentes, impuissance de cause psychique. Appétit diminué, langue chargée, constipation, sensations stomacales désagréables, calmées par le repos. Sommeil mauvais, rêves fréquents, le matin, fatigue générale : dans quelques cas, somnolence dans la journée même en société, au théâtre, etc.
A côté de ce syndrome, on voit persister la conscience de cet état morbide. Le malade comprend la modification qui s'est produite en lui et la considère comme un état pathologique. Il craint de voir son étal s’aggraver, de là ce trouble hypochondriaque que l’on considère aujoui’d’hui comme un caractère de la neurasthénie. Cette dépression hypochondriaque se développe différemment suivant certaines causes individuelles. Une bronchite est prise pour une tuberculose, des boutons d’acné pour de la syphilis, un battement de cœur pour une lésion cardiaque, etc. La disposition à l'oubli, pour le médecin atteint de neurasthénie, est considérée par lui comme un signe de paralysie générale; les paresthésies sont de l’ataxie; la sensation de pression à la tête est un symptôme de tumeur cérébrale, etc.
Ces idées sont rejetées au début comme ridicules, mais les idées hypochondriaques, reprenant le dessus, deviennent des conceptions délirantes fixes.
Les formes légères de neurasthénie sont très fréquentes; la description de cette maladie est due à Beard (1880), qui a étudié la neurasthénie en Amérique où elle est si fréquente. Cette affection, qui caractérise si bien l’épuisement nerveux, est due à un surmenage cérébral, causé surtout par des actes accompagnés de grande excitation morale et d’importante responsabilité.
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Ce sont surtout les gens intelligents et actifs qui sont prédisposés à la neurasthénie, ainsi que les femmes, dont l’excitabilité morale est plus grande et la résistance moindre.
Une vie irrégulière, le manque de sommeil et de repos favorisent cette situation. La prédisposition originelle, des traumatismes graves sont autant de causes. La maladie de Graves ou de Basedow peut jouer un rôle par les troubles vaso-moteurs qui la caractérisent.
Le développement de la neurasthénie est généralement progressif : elle peut déterminer la confusion mentale , la stupeur asthénique et la démence aiguë.
La marche présente des oscillations, des périodes d’aggravation et d'amélioration : en dehors de certaines rémissions vespérales les malades reprennent leur état normal, mais pour retomber ensuite dans un état plus grave.
Au plus haut degré de la maladie, on remarque des accès d'agitation et d 'angoisse avec l’idée fixe d’une mort prochaine et la crainte de devenir fou; ces crises peuvent déterminer des impulsions et même des tentatives de suicide.
Nous nous rappelons avoir observé de ces crises fort remarquables chez un de nos malades neurasthénique. 11 était pris tout à coup d’angoisse et de sensations vertigineuses qui l'obligeaient à tourner sur lui-même. 11 poussait alors des cris atl'reux, se tenait la tête et croyait qu'il allait être foudroyé.
Un signe caractéristique de la neurasthénie, d’après Kraepelin, c’est Y alternance dans les symptômes. Quand la maladie dure longtemps, les symptômes spéciaux (myélasthénie), peuvent être remplacés par des symptômes cérébraux (phrénasthénie).
L e pronostic est variable suivant que la maladie est due à des causes externes ou à une prédisposition psychopathique. Dans le premier cas, la disparition des causes amène la guérison qui est, dans l’autre cas, plus difficile et moins stable.
Le diagnostic est important et il est nécessaire de bien constater si les craintes du malade sont fondées.
Le tabès se constate par l'examen des réflexes, des pupilles et du signe de Romberg. Par contre, on aura une grande difficulté à reconnaître un début de paralysie générale; l’affaiblissement de l’attention, de la réflexion, de la mémoire, les troubles de la pupille, l’analgésie permettront d’établir ce diagnostic.
La disparition brusque de la tristesse sous l’influence des moindres distractions, la conscience de la maladie, etc., sufiisent à distinguer l’état neurasthénique de la dépression qui précède les psychoses.
Le neurasthénique se différencie de l’hypochondriaque, réellement délirant, par la confiance qu'il témoigne envers son médecin, dont les affirmations le tranquillisent momentanément; l’hypochondriaque, au
contraire, conçoit un mépris profond pour la médecine qui ne peut le guérir.
Pour le traitement, on peut recommander les moyens prophylactiques, diététiques et psychiques ; l'hydrothérapie, le massage, la gymnastique, la faradisation, les distractions, la confiance inspirée aux malades, etc.
Résumé. — En résumé la prédisposition individuelle est évidente dans la neurasthénie congénitale, souvent difficile à séparer de la neurasthénie acquise.
La forme la plus simple de neurasthénie congénitale serait la folie raisonnante mélancolique (Krafft-Ebing). Les malades qui ont une lourde tare neuropathique ont, depuis leur enfance, une tendance à voir dans tous les événements le mauvais côté seulement; ils ne sont sensibles qu’aux désillusions et ne peuvent trouver aucune joie sans mélange de préoccupations tristes et de craintes pour l'avenir. L’activité de la vie est un lourd devoir qu'ils accceptent avec résignation, ils ignorent la joie de vivre et le plaisir de l’acte accompli. Le caractère de cet état consiste dans 1 impuissance psychique. Des efforts psychiques amènent vite une fatigue disproportionnée et une irritabilité exagérée; de là des explosions impulsives non motivées, une méfiance absurde, etc.
En même temps reviennent les symptômes nerveux déjà décrits, constriction, douleurs de tête, insomnie, pulsations, etc.
Ce tableau n’est autre chose que la variété d’étals psychopathiques sur lesquels se développeront les formes d’aliénation mentale.
C’est aussi une transition vers les formes dégénératives de la mélancolie périodique, que nous pourrions considérer à bon droit comme des exacerbations typiques et prolongées des symptômes que nous venons de décrire.
D’autre part, on voit également les ressemblances qui unissent la neurasthénie congénitale aux états hystériques.
Le développement de la mélancolie raisonnante est en général lent, la marche est habituellement stationnaire (1), etc.
La prédominance des tendances impulsives et des idées obsédantes irrésistibles (2), caractérisent toute une série d’états de neurasthénie congénitale. L’individu perd la possession de lui-même et ne peut résister aux entraînements pathologiques qui le dominent: il conserve la conscience de cette situation morbide et il a parfois le sentiment extrêmement pénible de cette situation.
On retrouve en partie cette disposition fâcheuse dans la surexcitation que nous procure l’insomnie, pendant laquelle nous ne pouvons chasser, malgré tous nos efforts, un certain nombre d idées
(1) Voy. Mélancolie raisonnante, p. 442.
(2) Voir p. 62, 92, 95, 417, 445.
Dagonet. — Maladies mentales.
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plus ou moins banales et absurdes qui reviennent continuellement.
Une malade devait sans cesse penser aux noms de personnes éloignées ; elle inscrivait ces noms sur les murs pour pouvoir les retrouver plus facilement au besoin.
La direction de la marche des idées est inlluencée comme dans la folie du doute (manie d'ergotage, Grübehucht).
Ces états se distinguent toujours des autres formes de mélancolie par la conscience que le malade conserve de sa situation. La personnalité psychique peut encore au début résister jusqu’à ce que finalement elle soit envahie ou débordée.
L’agoraphobie, la crainte de l’espace, peut être considérée comme une des formes de la neurasthénie acquise. (Voy. Agoraphobie, p. 424.)
Le sentiment de l’angoisse est, on le sait, normal dans certaines circonstances même chez des personnes tout à fait bien portantes, lorsque, par exemple, on se trouve sur une tour élevée, au bord d’un précipice, et alors même que toute espèce de danger est impossible. Chez les neurasthéniques, on observe ces accès anxieux lorsqu'ils se trouvent au milieu d'un grand espace, dans une église, un théâtre, au milieu de la foule, dans l'obscurité (nyctophobie, claustrophobie, agoraphobie).
Ces états se distinguent du vertige par l’absence complète du sentiment de rotation, d'oscillations, signe fort douteux, d’après Schüle.
La diminution de la résistance psychique est, en définitive, le caractère de ces sortes de folies neurasthéniques, surtout pour les formes impulsives. La marche de tous ces états graves est naturellement chronique, mais avec des oscillations; le pronostic dépendra du degré de l’état psychopathique; il sera plus favorable pour les obsessions simples, l’agoraphobie; plus fâcheux au contraire, pour la folie d’ergotage (Grübelsuchi) ; le délire du toucher et les impulsions présentent une grande tendance aux récidives.
Les neurasthéniques deviennent facilement des morphinomanes, de là le danger d’un traitement par la morphine (1).
ARTICLE II