ARTICLE PREMIER CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Action physiologique. — L’alcool, absorbé dans l’estomac, se retrouve en nature dans le sang et dans les viscères, notamment dans l’encéphale et le foie; une petite quantité seulement est décomposée au contact des ferments de l’estomac et transformée en acide acétique, et c’est peut-être ce dernier acide qui est l’une des causes les plus actives des gastrites que l’on rencontre si fréquemment chez les buveurs. L’alcool une fois versé dans la circulation générale imprègne les tissus, les organes, les parenchymes; 1 analyse chimique l y
(1) Decaisne, Acad, des sciences, 5 juin 1871. — Voyez Jolly, le Tabac et t Absinthe , 2e édition. Paris, 1887. — Bergeret, l'Alcoolisme, dangers et inconvénients pour les individus, la famille et la société. Paris, 1889.
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découvre facilement, quelquefois même l’odorat suffit à l’y révéler (élimination de l'aldéhyde par les poumons). Pris même à faible dose, il fait un séjour assez long dans l'organisme; après l’ingestion d’une quantité modérée de boissons spiritueuses, les poumons éliminent de l’alcool pendant huit heures, et les reins pendant quatorze (1).
Sans admettre d’une manière absolue, comme le veut une certaine doctrine, que l’alcool reste inaltérable pendant son séjour dans l’économie, nous croyons qu’il y séjourne en nature dans des proportions bien plus considérables qu’on ne le croyait jusqu’à ce jour, qu’il est détruit moins rapidement et moins complètement qu’on ne l’avait supposé et enfin que certains parenchymes le retiennent de préférence.
11 n’est point, comme on le croyait généralement, un aliment réparateur de l’économie, mais un modificateur agissant à faible dose comme stimulant, et à dose élevée comme stupéfiant.
Pour certains physiologistes, il remplirait encore un autre rôle dans la nutrition, il diminuerait et ralentirait les phénomènes chimiques dont l’ensemble constitue la désassimilation.
Quoi qu'il en soit, l’alcool agit à la façon des poisons qui imprègnent l’économie et créent un état morbide frappant plus particulièrement tel ou tel système organique, et donnant lieu, par conséquent, à une symptomatologie extrêmement variée et étendue. Suivant le docteur Marvaud (2), l'alcool exerce sur l'organisme une action complexe qui dépend : 1° de sa présence à l’état libre dans le sang; 2“ des altérations qu'il subit dans l’économie. A l’état libre, il produit des effets manifestes sur le sang en altérant la forme des globules, et en déterminant une coagulation d’autant plus rapide qu’il est plus concentré. Il agit sur le système nerveux, à faible dose, en excitant ses fonctions, ainsi que la motilité, la sensibilité, l'intelligence; à haute dose, il amène une perturbation, une dépression et l’abolition de ces mêmes fonctions ; il modifie enfin la circulation, la respiration et la production du calorique dans les différentes parties du corps.
Une partie de l’alcool absorbé subit dans l’économie des transformations, encore peu connues, mais qui consistent dans une combustion plus ou moins complète de ses éléments; dans cet état de transformation, il exerce sur la nutrition une action particulière. Il devient alors, non plus un aliment respiratoire, mais un aliment anticaloriq ue et antidéperditeur, car il diminue la quantité d’acide carbonique éliminée par les poumons, abaisse la température organique, restreint la proportion des résidus éliminés par les urines, enraye la désassimilation et favorise la stéatose.
(1) Alfred Fournier, Nouv. dict. de méd. et de chir ., 1. 1. Puris, 1804, art. Alcoolisme.
(2) .Marvaud, l'Alcool, son action physiologique, son utilité et ses applications. Paris, 1870.
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A ce titre, il, joue un rôle considérable dans l’hygiène et la matière médicale, il peut être en effet administré comme stimulant général du système ner\eux, comme anticaloricjue et comme antidéperditeur
Anatomie pathologique. Les lésions du système nerveux déterminées par l’alcoolisme, dit le docteur Lancereaux 1), quoique d’une appréciation difficile ne sauraient être mises en doute, et l’on ne saurait méconnaître la cause qui vient leur donner naissance.
La dure-mère, dans quelques circonstances, est le siège d’un travail phlegmasique que l'on a décrit sous le nom de pachipnéningita. L’arachnoïde et la pie-mère, souvent adhérentes à la dure-mère crânienne, présentent fréquemment, chez les vieux ivrognes, des vaisseaux dilatés et gorgés de sang et des traînées blanchâtres le long des parois vasculaires plus ou moins altérées. Ces lésions des méninges sont surtout accentuées vers les parties supérieures des hémisphères. Par suite des altérations vasculaires, on constate dans l’épaisseur des membranes des taches ecchymotiques d’une petite étendue, ou des plaques jaune d’ocre constituées par la matière colorante du sang.
Les lésions cérébrales se présentent avec des degrés d’intensité variables. A un premier degré, le microscope peut déjà constater l’altération de quelques-uns des éléments anatomiques du cerveau. Les capillaires sinueux et dilatés présentent, de place en place, dans l’épaisseur de leurs parois et surtout au niveau des points de bifurcation, des granulations jaunâtres qui paraissent être le résultat d'un commencement de désorganisation de l’élément contractile de la paroi. Cette altération graisseuse est une cause de trouble de la circulation capillaire et de stase sanguine.
Les éléments cellulaires de la substance grise, qui avoisinent les vaisseaux malades, contiennent des granulations brillantes ayant les apparences de petits globules graisseux.
Aune période avancée, les lésions de l’encéphale deviennent de plus en plus manifestes, même à l’œil nu; tantôt diffuses, tantôt circonscrites, elles ont pour siège de prédilection la périphérie du cerveau ou du cervelet, le corps strié et les couches optiques.
On observe fréquemment encore l'atrophie cérébrale, avec induration de la masse encéphalique; assez rarement la pie-mère est adhérente à la surface des circonvolutions; les adhérences sont dues à l’hyperplasie conjonctive qui a pour point de départ principal les tuniques des capillaires qui, de la pie-mère, pénètrent dans la substance nerveuse.
Outre ces lésions diffuses, on rencontre chez les buveurs des plaques jaunâtres, dues à une encéphalite partielle et à une dégénérescence granulo-graisseuse des vaisseaux et des éléments nerveux i2 .
Suivant Hayem, dans l'alcoolisme chronique, outre 1 épaississement
(1) Lancereaux, Dict. encyclop. des sc. méd ., art. Alcoolisme.
(2) Calineil, t. II, p. 279.
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des méninges et la coïncidence fréquente de la pachyméningite, il existe aussi des altérations cérébrales analogues à celles de la paralysie générale, et caractérisées surtout par une multiplication abondante et diffuse des éléments conjonctifs des vaisseaux et de la névroglie (1).
Les lésions de la moelle épinière sont mal connues; il est probable que les recherches ultérieures feront reconnaître les mêmes altérations que pour le cerveau (2). Enfin l’alcool agit sur le système nerveux périphérique et il est la cause de certaines névrites bien connues.
Les autres lésions organiques dues à l’alcoolisme sont étudiées dans les Traités d'anatomie pathologique (3).
En résumé, l’alcool se comporte vis-à-vis de l'économie comme antidéperditeur, et comme tel il enraye les oxydations organiques et les fonctions vitales. Parmi les altérations qu’il provoque, la plus commune et la mieux démontrée est la dégénérescence graisseuse, qui accompagne presque tou jours la nécrobiose des éléments physiologiques et des éléments morbides de nouvelle formation. La stéatose paraît être, en définitive, comme laconséquence ultime et nécessaire de l'action des substances antinutritives, parmi lesquelles les alcools doivent être rangés (4).
D’après une note de MM. Üujardin-Beaumetz et Audigé (5), les propriétés toxiques dans la série des alcools de fermentation suivent, d’une façon mathématique pour ainsi dire, leur composition atomique; plus celle-ci est réprésentée par des chiffres élevés, plus l’action toxique est considérable, et cela aussi bien lorsqu’on les introduit par la peau que par l’estomac.
Ainsi on a la série toxicologique suivante ; 1° alcool méthylique, peu actif; 2° alcool éthylique, peu actif; 3° alcool butylique, toxique; 4° alcool amylique, très toxique.
Il résulte des analyses que l’alcoolisme est dii plus à la mauvaise qualité qu’à la quantité d’alcool absorbé. La plupart des alcools sont imparfaitement rectifiés ; le bas prix n’excuse même pas la falsification, car l’alcool le plus mauvais n’est pas toujours celui qui se vend le meilleur marché. L’alcool servi aux ouvriers, aux cochers, dans les débits qu’ils fréquentent a été souvent noté dangereux à l'analyse; il provient d’un trois-six impur contenant de l’alcool amylique.
Symptômes de l’alcoolisme.
Quoi qu’il en soit, l'intoxication alcoolique, suivant le degré qu’elle présente et l’organe qu’elle affecte, donne lieu à des phénomènes mor-
I) Ilayem, Étude sur les diverses formes de l'encéphalite, 1868.
(■.’) Lancereaux, op. cit.
(3) Voyez aussi Coyne, Traité élémentaire d'anatomie pathologique. Paris, 1894.
(4) Marvaud, op. cit., p. 78.
(5) Dujardin-IIeaunielz et Audigé, Bull, de l'Académie de méd., 26 juillet 1875.
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bides complexes, remarquables surtout au point de vue du système nerveux, et que l'on peut suivre à travers l'évolution des formes d'aliénation les plus diverses. Nous les résumerons d’une manière aussi succincte que possible.
Sens de la vue. — La vue est peut-être le sens qui, chez les individus atteints d'alcoolisme, présente les troubles fonctionnels les plus caractéristiques ; il est même rare que ceux-ci ne fournissent pas, pour le diagnostic différentiel, des indications précieuses ; nous devons ajouter aussi qu ils disparaissent assez rapidement à mesure que s’éloigne la cause qui les a fait naître.
Ces troubles se manifestent comme l’un des premiers symptômes de 1 intoxication alcoolique; ils se montrent quelquefois avec une intensité considérable. Ils sont nombreux et variables, suivant certaines conditions, telles que la prédisposition individuelle, la sensibilité de l’organe, le degré et la nature de l’intoxication; suivant enfin que cette dernière se présente à l’état aigu ou à l’état chronique, et quelle se produit sous la forme d’accès plus ou moins violents et greffés sur un état cachectique plus ou moins intense.
D’une manière générale, on peut diviser les troubles de la vue en phénomènes d' excitation ou hgpéresthésiques, et en phénomènes anesthésiques ou d 'insensibilité ; dans ce dernier cas, on observe l'affaiblissement progressif de l'organe de la vue.
L'un des symptômes que l’on remarque fréquemment au début de l'alcoolisme, surtout à sa période aiguë, c'est une sorte de trémulation ou plutôt de vibration spasmodique, en vertu de laquelle les objets paraissent animés de mouvements incessants, changent de place, de forme, de volume, grandissent et se rapetissent, s'éloignent et se rapprochent, ou prennent successivement les formes les plus bizarres el les plus diverses.
On dirait que les éléments nerveux qui composent la rétine sont animés du même tremblement convulsif qui agite les fibres musculaires et quelquefois les muscles de la vie de relation; il en résulte une espèce d'instabilité et de mobilité des images d'autant plus grande, que l'état d’excitation que subit l'appareil de la vision est plus marqué; el ce ne sont pas seulement les objets eux-mèines qui présentent ce caractère singulier de mobilité et de transformation, mais encore les hallucinations spéciales que nous décrirons plus loin.
Nous pourrions citer sous ce rapport des exemples remarquables : ainsi les malades croient voir les murs se couvrir d’animaux fantastiques, de rats, d’araignées, de crapauds qui se meuvent sans cesse ; tantôt ce sont desespècesde colonnes qui s'élèvent en grossissant, des cristaux qui s’allongent, des lapins qui tombent du plalond, des animaux de toutes sortes qui voltigent dans les airs, des fourmilières d’iusectes qui sortent de dessous terre et que le malade scflorce
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sans cesse de ramasser; tantôt ce sont les objets avoisinants qui semblent s’agiter et prendre successivement la forme d’animaux, de fleurs, de serpents, etc.
L’effort fait pour fixer l'image, pour en déterminer l'aspect et les contours, suffit pour donner une nouvelle intensité à ces troubles de la vision; l'un de nos malades, par exemple, voit sortir du plancher, dès qu'il le fixe, les animaux les plus bizarres et toutes sortes de points jaunes. Dans la plupart des cas, cependant, ces phénomènes morbides se manifestent spontanément.
Il est un autre symptôme qui ne nous parait pas avoir suffisamment appelé l’attention des observateurs, et que nous avons rencontré chez un certain nombre d’alcooliques, à la période aiguë, c’est le mouvement spasmodique des globes oculaires, que l’on a décrit sous le nom de nystagmus. Nous l’avons remarqué, dans certaines circonstances, avec un caractère d’intensité très prononcée, disparaissant au fur et à mesure que cessaient les autres symptômes déterminés par l'intoxication. Nous ne devons pas oublier qu’on peut rencontrer aussi, dans certaines formes d’excitation maniaque, cette espèce de vacillation des globes oculaires ; mais lorsqu'elle a pour origine des excès de boisson, elle s’accompagne toujours du tremblement caractéristique des muscles de la face, de la langue, des membres ainsi que des sensations douloureuses que nous décrirons plus loin, et qui sont si caractéristiques de l'affection dont nous nous occupons.
Le docteur Galezowski a résumé (1), les désordres fonctionnels que l’on peut observer du côté de la vue dans l'alcoolisme.
Suivant lui, l 'amblyopie alcoolique , presque exclusivement propre au sexe masculin, présente les caractères suivants : 1° la vue s’affaiblit d’une manière assez brusque, elle reste ensuite sans grand changement pendant des mois entiers; 2° l’acuité visuelle s’affaiblit au point que les malades peuvent à peine distinguer de très gros caractères; 3° la vision éloignée se perd d’une manière très sensible, età quelques pas, il est impossible de reconnaître la figure d’une personne; 4° le soir, les malades semblent voir mieux, le trouble de la vue est moins accentué; la même chose a lieu le matin; ils peuvent très bien lire dans leur lit, tandis qu’ils voient à peine dans la journée pour se conduire; 3° par moments il y a de la diplopie ou de la polyopie, ou bien les objets semblent se rapprocher ou s’éloigner, lorsqu’on les fixe; ce phénomène ne peut être expliqué que par un spasme du muscle accommodateur ; G0 les troubles chromatiques ne sont pas constants ; le rouge paraît brun ou noir, et le vert devient gris ; 7° les pupilles sont souvent inégales, fortement dilatées; 8° à l’examen ophthalmoscopique, on ne remarque généralement aucune altération ;
M) Galezowski, Sur l’iimblyopie chez les alcooliques (Huit, de V Académie de médecine, 28 février 1871, t. XXXVI), et Traité des nud. des yeux, 3e édition, 1888,
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chez quelques individus on constate pourtant des infiltrations rétiniennes, séreuses, et des contractions apparentes dans les artères; 9U cette aitection est ordinairement rebelle au traitement; elle dure très longtemps et ne disparait qu’après la cessation complète de l'usage des alcools.
L auteur que nous citons ajoute, en outre, que l’alcoolisme a encore un effet désastreux sur les opérations oculaires, une simple érosion de 1 iris peut alors être suivie d’une iritis, la plaie cornéenne reste quelquefois deux, trois semaines sans cicatrisation. Des accidents bien plus graves peuvent survenir consécutivement à une opération de la cataracte par extraction; on voit apparaître des iritis suppuratives et des sphacèles de la cornée.
Une des particularités les plus curieuses de certaines formes d’alcoolisme, c’est une sorte d achromatopsie, caractérisée par l’affaiblissement et quelquefois la perte momentanée de la notion des couleurs, et particulièrement des teintes secondaires, en même temps qu’on rencontre, dans la généralité des cas, d’autres troubles de la vision, par exemple la diplopie, l’affaiblissement accidentel de la vue, etc. Cette anomalie ne se rencontre d’ailleurs que chez un nombre de malades assez restreint; nous l’avons observée quelquefois comme une exagération d 'une disposition congénitale.
Ce trouble disparait, comme tant d’autres, à mesure (pie l’individu revient à la santé.
Nous rapporterons comme l’un des exemples les plus remarquables que nous ayons eus sous ce rapport, le fait suivant :
Le nommé Th..., entré dans notre service en 1863, est atteint d’alcoolisme chronique bien caractérisé ; ses facultés sont affaiblies; il est méchant, irritable, dominé par des idées ambitieuses; il se plaint de maux de tète, bégaye; on observe en outre des troubles singuliers de la vue; il ne peut plus distinguer les couleurs les unes des autres, l’or de l’argent, il lui est surtout impossible de reconnaître le bleu du vert. Cet individu, employé de commerce pourles soieries, ne pouvait plus, par suite de cette difficulté, suffire aux exigences de son travail; il avait dû abandonner sa position, ce qui l’avait vivement contrarié et avait contribué à aggraver son affection mentale.
Après quelques mois de traitement, cette disposition maladive s est entièrement dissipée; depuis sa sortie de l’asile il n a plus fait d excès, et plus de trois ans après, nous avons pu constater que ce trouble spécial de la vue ne s’était pas reproduit.
Il ne faut pas confondre cette incapacité de percevoir les couleurs, avec un autre symptôme qui se rapproche de l affaiblissement de la sensibilité spéciale, et que l'on observe fréquemment; ce symptôme consiste dans le ralentissement des diltérentes sensations successivement éprouvées ; ce même phénomène, nous le verrons se reproduire dans d’autres conditions analogues.
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Ainsi quelques malades ne peuvent désigner les couleurs qu'on leur présente les unes après les autres; lorsqu’on leur fait, par exemple, passer un peu trop vite et successivement sous les yeux des bandes bleues, jaunes, vertes, il leur est impossible d’indiquer la couleur qu'on leur montre, si on ne leur laisse pas un temps suffisant et quelquefois prolongé pour que l'impression première ait entièrement disparu, de manière à permettre à celle qui suit d’être transmise au centre de perception. Ils ont conservé la notion des couleurs, mais à la condition qu'on donne plus de temps à la perception ralentie.
C'est le même symptôme que nous retrouverons plus tard pour la sensibilité générale ; les malades ne sentent que longtemps après les piqûres ou les brûlures qu'on leur a faites.
Enfin quelques individus ne peuvent distinguer à une certaine distance les couleurs qu’on leur présente, mais ce signe doit se rattacher à la diminution d’acuité de la vision.
Les troubles hyperesthésiques, qui dépendent de la sensibilité générale et qui se manifestent dans différentes parties du corps, se rencontrent également pour le sens de la vue ; c’est ainsi qu’on voit des malades, en même temps qu’ils accusent des sensations bizarres et douloureuses dans d'autres parties du corps, se plaindre qu’on leur jette dans les yeux des substances nuisibles qui les brûlent, les piquent, leur font éprouver les douleurs les plus vives.
On doit encore attribuer à la même cause, à l’hyperesthésie, d’autres symptômes fréquents; telles sont les lueurs, les étincelles, les flammes, les lumières vives, les bluettes ou ces sensations bizarres qui font dire aux malades qu’ils voient du plomb fondu, des fils de verre qui semblent s’étirer, des grains d’or qui sautent devant les yeux, des pluies de feu, des girandoles de diverses couleurs, des figures bleues, blanches, noires, rouges, des grains de sable, des pièces de monnaie qu’ils cherchent en vain à ramasser ; toutes sensations analogues à celles qui se rattachent à l’hyperesthésie cutanée dont nous verrons ces malades se plaindre, en prétendant qu'ils sont couverts de poux, de vermine, d’insectes, dont ils cherchent sans cesse à se débarrasser.
La disposition à voir certains objets revêtir particulièrement la teinte rouge peut aussi dépendre d’une lésion organique commençante ; elle doiten conséquenceattirerplus particulièrement l’attention.
L’affaiblissement de la vue est, nous l’avons dit, un caractère fréquent de l’intoxication alcoolique, et donne lieu à différents symptômes que nous ne ferons que mentionner.
Ainsi beaucoup de ces malades ne peuvent plus distinguer nettement le contour des objets; ils se plaignent d'avoir toujours devant les yeux comme de la fumée, comme un nuage de poussière ; le soir ils voient difficilement ; souvent aussi le champ de la vision se rétrécit, etc. On peut encore, dans quelques cas, observer une fatigue de la vue,
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excessive et douloureuse, lorsque le regard vient à se fixer pendant quelque temps.
L afl aiblissement delà vue est souvent momentané, comme les autres symptômes. Mais on doit reconnaître que c’est, en général, un indice
Fig. 24. — Délire alcoolique; frayeurs continuelles; il cherche à se sauver pour échapper à ceux qui le poursuivent.
d’une certaine gravité, qui se rencontre fréquemment dans les formes graves de l'alcoolisme, dans celles qui tendent vers la démence et la paralysie.
Le strabisme a été encore observé par suite de la paralysie des di 11 érents muscles du globe oculaire.
Hallucinations de la vue. — Mais les hallucinations de la vue offrent bien certainement l’un des signes les plus caractéristiques du délire
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alcoolique. L'hallucination, nous n’avons pas besoin de le l'aire remarquer, doit être ici soigneusement séparée des troubles de la sensibilité spéciale que nous venons d’examiner. C’est un phénomène essentiellement psychique, pour lequel l’appareil de la sensation n’intervient plus que d'une manière indirecte; c’est une création de l’esprit qui peut avoir son origine au foyer même où viennent converger et se réfléchir les impressions sensorielles.
Les hallucinations de la vue dans l’alcoolisme, comme celles de l'orne, s’accompagnent presque constamment d’une dépression morale sous l’influence de laquelle le malade reste sans cesse plongé dans une anxiété plus ou moins profonde. Le délire sensoriel et les cauchemars qui viennent à chaque instant troubler le sommeil, ne sont pas la principale cause de l’état de frayeur si remarquable que l’on observe alors ; c’est bien plutôt cette disposition morale qui est la cause génératrice de ces hallucinations singulières et pénibles; elle les précède presque toujours.
Quoi qu'il en soit, les hallucinations de la vue présentent, suivant la forme du délire, des degrés variables; elles sont surtout très marquées dans l’accès d'alcoolisme aigu, et alors elles disparaissent rapidement après une durée de quelques jours, quelquefois même de quelques heures. Dans l’alcoolisme chronique, on les voit se reproduire à certaines périodes d’exacerbation, et sous l’influence de causes particulières, avec les mêmes caractères et souvent la même intensité; elles sont du reste beaucoup moins persistantes que les hallucinations de l’ouïe.
Une des particularités les plus remarquables de ces hallucinations, c’est l'apparition défigurés d’animaux plus ou moins bizarres, et qui excitent la plus vive frayeur. On peut dire que, sous ce rapport, toutes les observations se ressemblent. Ces apparitions se manifestent d’habitude aussi dans les accès qui suivent les attaques épileptiformes d’origine alcoolique.
Le malade voit tout à coup apparaître des chats, des chiens qui cherchent à le mordre, des sangliers qu'il entend grogner, des loups qu'il entend hurler, des lions, des renards, des serpents qui sifflent, des rats, des souris qui grimpent après ses jambes et qui lui causent une douleur excessive. Des animaux bizarres de couleur noire volent dans l’air, des ours, des hyènes s'acharnent à sa poursuite et veulent le dévorer; des mouches, des insectes ne cessent de voltiger autour de lui, remplissent son lit, ses habits, et lui procurent des tourments inexprimables.
Toutes ces visions le jettent dans une profonde terreur et donnent à sa physionomie une expression caractéristique (Voir fig. 24).
Les hallucinations de la vue peuvent être, on le comprend, aussi variées que le sont les combinaisons de la pensée et de l'imagina-
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tion ; elles peuvent aussi se rapporter à d'autres objets que ceux dont nous venons de parler, mais elles ont cela de particulier qu’elles s'accompagnent presque toujours d’un sentiment d'angoisse ou de frayeur.
Au lieu de figures d’animaux, le malade voit quelquefois se dresser devant lui les spectres de parents morts depuis longtemps, d’un père, d’une mère, d’une femme dont il sent la main froide et décharnée s’appliquer sur son épaule. D’autres fois, c'est un homme qui descend dans sa cave, ou bien un assassinat que l'on commet dans la rue ; il entend, il reconnaît l’assassin, et, dominé par cette idée, il court chez le commissaire de police dénoncer le meurtrier. Tantôt des hommes armés le menacent, le poursuivent, le frappent; ou c’est une tète de femme qui se change en figure ignoble et veut l’embrasser; il voit, dans l’église où il s’arrête pour prier, l’ange exterminateur se poser sur son épaule et le menacer de son épée; des ouvriers, des camarades courent après lui pour le tuer, il les voit armés de couteaux, il entend les coups de fusil, et pour se soustraire à leur poursuite il se jette dans un puits, sans être autrement dominé par des idées de suicide. Des fantômes lui font croire qu’il assiste au Jugement dernier, ou des individus masqués chuchotent entreeux pour décider le genre de mort qui devra lui être appliqué; ou enfin ce sont des précipices qui s’entr 'ouvrent sous ses pas; des tableaux sinistres défilent devant ses yeux, des voleurs viennent le dévaliser, des ombres lui passent la main sur la figure, etc.
Toutes ces visions sont caractérisées par leur intensité, et nous l'avons dit, par le sentiment de frayeur qui les accompagne : c’est pourquoi on les a désignées sous le nom d’hallucinations terrifiantes.
Un autre caractère des perceptions illusoires des alcooliques, bien indiqué par Lasègue, doit être particulièrement signalé. Hommes, choses ou animaux, tout ce qui fait l'objet des hallucinations se meut et se déplace (voir plus haut) ; de là aussi la mobilité des idées et des actes de l’alcoolique (1).
Sens de l’ouïe. — Les troubles qui existent du côté de l’appareil auditif sont analogues à ceux que l’on observe pour la vue ; mais ils sont moins variés, et peut-être aussi moins bien caractérisés, par celte raison sans doute que les sensations fournies par 1 ouie sont plus restreintes.
En même temps qu'ils accusent une céphalalgie plus ou moins intense et d’autres sensations pénibles, les malades se plaignent d entendre sans cesse résonner à leurs oreilles des bruits insupportables; c est une sorte de bourdonnement, de bruissement, de bruit de feuilles sèches ; des mouches bourdonnent dans les oreilles; c est une sensa-
(1) Lasègue, Alcoolisme ( Arch . génér. de méd., 18G9).
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lion de souffle dans le conduit auditif; ou bien un bruit de musique, de coups de tonnerre, de coups de fusil, ou de jets d’eau, de télégraphe ; ce sont quelquefois des sifflements plus ou moins douloureux.
La sensibilité des organes de l’ouïe est, dans certains cas, exaltée au plus haut degré, et alors les malades se plaignent du moindre bruit qui se passe autour d'eux, de l’éclat de la voix, alors qu’on leur parle presque à voix basse, de la répétition et de l’écho qui se produit pour chaque parole qu’on leur adresse.
Les bruits peuvent offrir tous les degrés possibles; ils persistent souvent queJque temps encore après que les hallucinations ont cessé.
On doit encore noter que, chez les individus qui présentent un commencement de surdité, celle-ci augmente sous l’influence de l’intoxication alcoolique, pour diminuer quand celte dernière vient à disparaître.
Hallucinations de l’ouïe. — Les hallucinations de l’ouïe, sur lesquelles nous n’insisterons pas, ont le même caractère que celles de la vue. Elles sont accompagnées d’un sentiment d’angoisse, de vive frayeur, et lorsque l’accès d’alcoolisme est intense, ou après certaines attaques épileptiformes, elles s’accompagnent d’une surexcitation violente. Presque toujours, enfin, les hallucinations de la vue et de l'ouïe existent simultanément.
Le malade voit des individus animés d’intentions malveillantes et s’entend menacer et injurier par eux; il entend tirer des coups de fusil ; des animaux s’apprêtent à le dévorer et poussent d’affreux rugissements. D’autres fois ce sont des voix très distinctes; on lui fait des reproches sur sa conduite passée, on le menace des plus horribles supplices; on lui dit qu’il sera fusillé, pendu, guillotiné; on l’appelle coquin, voleur, assassin ; il entend dire qu'on le coupera en morceaux; on le bafoue, on le raille, on se moque de lui, on le traite de mouchard, on l’accuse d’avoir conspiré contre la sûreté de l’État, on le menace des plus grands malheurs, etc.
Sous l’influence de ces hallucinations, un grand nombre d’individus se rendent eux-mèmes au poste pour dénoncer les accusations mensongères dont ils se croient l’objet, et implorer de l’autorité aide et protection.
Les hallucinations peuvent, dans quelques cas, s’éloigner de la physionomie générale que nous venons de décrire, et se rapprocher de celles qu’on observe dans les formes d’aliénation qui ne reconnaissent pas une origine alcoolique. C’est ainsi que les malades se plaignent des paroles contradictoires qu’ils entendent prononcer, ou bien de ce qu’on révèle à haute voix leurs pensées les plus secrètes.
L’un de nos aliénés, par exemple, encore sous l’influence de l’intoxication alcoolique, prétend qu’on lui envoie dans les yeux des coups de lancette; en
même temps, il entend une voix qui lui répète : « Je vous fais du mal ; défendez-vous. » Cette même voix ne cesse de le contredire, elle lui dit la nuit :
« Vous ne dormirez pas ; » ou bien elle l’engage à se regarder dans la glace, et aussitôt il reçoit un soufflet.
Il est fréquent d’entendre encore dire à ces malades qu’ils assistent à des luttes, à des batailles, à des scènes violentes dont ils ne peuvent comprendre la raison, et qui redoublent leurs terreurs.
Hallucinations multiples. Goût. Odorat. — Les hallucinations de cause alcoolique occupent quelquefois tous les sens; elles déterminent alors une excitation maniaque intéressante à étudier, et qui repose essentiellement sur ce délire sensoriel généralisé.
Les aberrations sensorielles du goût, de l’odorat, font ressentir des saveurs, des odeurs insupportables. Elles entretiennent les malades dans l’idée fixe qu’on cherche à les empoisonner; ils se plaignent des substances nuisibles qu’on mêle à leur boisson, à leurs aliments, dans le but de les faire mourir, de les rendre fous. Le poison qu’on a mis dans leur pain, dans leur vin, leur a causé de violentes coliques; on a mélangé aux légumes qui leur sont servis des poudres qui leur donnent un goût détestable; les boulangers ont reçu l’ordre d’empoisonner le pain qu'ils leur vendent.
L’idée fixe du poison est, en effet, une des interprétations délirantes que l’on rencontre fréquemment dans l’alcoolisme; elle sert à ces malades à expliquer les sensations douloureuses anormales qu’ils ressentent dans diverses parties du corps. Cette croyance à l’existence du poison, à la réalité des hallucinations et des illusions éprouvées, persiste souvent longtemps après que les principaux accidents ont entièrement disparu; c’est ce qu’on remarque, surtout lorsqu'il existe une prédisposition héréditaire, et dans ce cas les manifestations délirantes présentent une ténacité plus grande.
Hallucinations volontaires et hypnagogiques. — Chez un petit nombre seulement d'individus, on observe des hallucinations qui sont provoquées par le fait même de la volonté. Ils peuvent faire réapparaître à leur gré les sensations anormales, les scènes étranges, la vue d'animaux, de bêtes féroces qui les avaient jetés dans une vive frayeur pendant la période aiguë de leur affection ; mais comme ils se rendent parfaitement compte de ces aberrations sensorielles, elles n’exercent plus sur leur esprit la même influence fâcheuse.
Du reste, les hallucinations de l’alcoolisme neprésenlentpas toujours une netteté parfaite, elles peuvent être confuses, mal définies, et plus ou moins en rapport avec certaines formes du délire, celles par exemple qui s’accompagnent d’un état habituel de congestion cérébrale, ou de stupeur, de démence et de paralysie.
Nous ajouterons, pour terminer ce qui a trait à cet ordre de phéno-
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mènes, que c’est surtout chez les alcooliques que l’on rencontre les hallucinations que l'on a désignées sous le nom d hypnagogiques, c’est-à-dire celles qui se produisent dans l'état intermédiaire à la veille et au sommeil; on peut les observer quelque temps encore après la disparition des autres symptômes caractéristiques.
Troubles de la sensibilité générale. — Les troubles de la sensibibilité, ceux de la motilité ne sont ni moins nombreux, ni moins variés.
Les sensations éprouvées par le malade peuvent se rapporter, comme les faits précédents, à ces deux ordres de phénomènes morbides : l’hyperesthésie et l’anesthésie. Dans le premier cas, au lieu de lueurs, d’étincelles, de flammes, de bruits, de sons de cloches, de coups de canon, etc., qui dépendent d’un trouble fonctionnel de la sensibilité spéciale, nous trouvons les crampes, les fourmillements, les secousses, etc., qui se rattachent à un désordre analogue survenu du côté de la sensibilité générale. Nous verrons de même les signes qui caractérisent l’état d’anesthésie plus ou moins marqué, et que nous étudierons plus loin; toutes ces sensations, nous n’avons pas besoin de le répéter, sont de la part des malades l’objet des interprétations les plus délirantes.
Les auteurs qui ont écrit sur l'alcoolisme n’ont pas manqué de mentionner l’hyperesthésie si remarquable que l’on observe à la suite de cette intoxication. Magnus fluss admettait déjà une forme hyperesthésique.
« Les douleurs accusées par les malades, dit le docteur Leudet (i), offrent dans la forme hyperesthésique des caractères différents; elles sont fréquemment gravatives, contusives, quelquefois même térébrantes, lancinantes et accompagnées de troubles de la motilité, de soubresauts, de crampes, etc., qui augmentent l’angoisse du malade. » Bouchardat (2), reconnaît également dans l’alcoolisme une forme hyperesthésique, qui pourrait se diviser en deux variétés : l’hyperesthésie cutanée , dans laquelle la peau est tellement sensible que le malade tressaille et pousse des cris au moindre attouchement, et l’hyperesthésie des parties profondes , dans laquelle les douleurs semblent siéger dans les muscles ou dans la moelle des os.
Le docteur A. Ferrand (3) examine les differentes modifications de la sensibilité qui précèdent si souvent la paralysie en général et l’anesthésie en particulier. Les douleurs musculaires diffuses, le fourmillement des extrémités surviennent souvent avant les phénomènes de paralysie. « Rien, dit-il, n’est plus fréquent que ce m ode d’invasion dans les paralysies d’orgine périphérique. La nutrition des nerfs périphé-
(1) Leudet, Arch. qénér. de médecine, janvier 1667 et Clinique médicale de l’Hôtel- Dieu de Rouen. Paris, 1874.
(2) Bouchardat, Journal de la santé publique, 27 mai 1869.
.3 A. t'errand, Intoxication alcoolique [Union méd., 23 novembre 1872).
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riques étant atteinte sur place, et gravement altérée, trahit ainsi les troubles qu’elle éprouve, jusqu’à ce qu’une altération dynamique ou matérielle de ses éléments se soit développée au point d'en rendre les fonctions impossibles. Sans doute les mêmes sensations peuvent encore se produire en cas de lésions nerveuses centrales, et par un mécanisme bien différent; mais, dans ce dernier cas, elles ont quelque chose de spécial. »
Decaisne, au sujet de 1 anesthésie alcoolique que nous examinerons plus loin, a émis les considérations suivantes (1) :
« Le caractère le plus fréquent de l'alcoolisme, c’est la diminution de la sensibilité. Avant qu’il y ait empoisonnement complet par l’alcool, on observe comme une demi-paralysie. Le malade s’aperçoit bientôt de la diminution de la sensibilité tactile, surtout au bout des orteils; elle gagne la plante des pieds, la face dorsale, le tibia, le mollet, le creux du jarret oü généralement elle s’arrête. Les mêmes phénomènes se présentent du côté de l'avant-bras. Ce n’est qu'à la superticie qu’on observe cette anesthésie ; elle n’envahit pas l’épaisseur des muscles ; en même temps on observe des fourmillements et un certain tremblement. Lorsque cet état ne s’améliore pas, au bout d’un temps plus ou moins long, on voit le malade maigrir considérablement et son intelligence s’affaiblir progressivement. Tous les sentiments moraux disparaissent, ainsi que la distinction du bien et du mal. pour arriver à l’abrutissement complet. »
Nous ne croyons pas qu’il soit utile d’admettre, ainsi que l'a proposé Bouchardat, une forme spéciale hyperesthésique de l'alcoolisme. En effet, sous l'influence de cette intoxication, les sensations anormales se manifestent dans presque tous les cas ; elles constituent, en quelque sorte, un symptôme caractéristique ; seulement elles sont souvent passagères.
L’une des souffrances les plus ordinairement accusées par les malades, surtout à la période aiguë, c’est une céphalalgie plus ou moins intense.
Celle-ci présente un caractère variable suivant la sensation éprouvée et le siège plus ou moins limité qu’elle occupe. Ceux qui en sont atteints se plaignent de sentir comme des battements, des coups, à 1 intérieur de la tête, quelquefois c’est une simple pesanteur. La céphalalgie est d’autant plus forte que les excès alcooliques ont été plus considérables, ou qu’ils ont été commis avec des boissons qui portent sur le système nerveux une atteinte plus profonde, par exemple le vin blanc, l’absinthe, d’autres liqueurs fortement aromatisées et fabriquées avec des alcools de mauvaise provenance, tels que les eaux-de-vie de grain, etc.
(1) Decaisne, Compte rendu de l' Académie des sciences, 5 juin 1871.
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La douleur s’étend le plus souvent à toute la tête, quelquefois elle est limitée à la partie supérieure, ou bien à la partie occipitale, souvent aussi à la région frontale, surtout entre les deux yeux.
On l’observe particulièrement dans les affections mentales avec dépression morale considérable, dans la stupeur, la mélancolie avec idées de suicide, la démence, etc. Nous avons rencontré ce symptôme chez les trois quarts des malades atteints de ces différentes espèces d'aliénation ; dans la manie aiguë, dans les délires ambitieux et dans la forme expansive de la paralysie générale, on le remarque pius rarement.
Les désordres de la sensibilité générale que nous devons examiner sont autrement importants; ils présentent, quant à leur siège et à leurs manifestations, des particularités intéressantes; on peut, d’une manière générale, les diviser en troubles graves et en troubles légers.
On observe sous ce rapport tous les degrés, depuis la douleur la plus violente, la plus aiguë, jusqu’à l’insensibilité la plus complète et la plus étendue. Nous devons ajouter qu’il est quelquefois difficile, à travers les dénominations bizarres dont se servent les malades d’en bien préciser la nature et le véritable caractère.
Au point de vue de l'intensité des douleurs, on trouve les fourmillements simples, les picotements et les démangeaisons; puis la sensation de morsure, de brûlure, les crampes, les douleurs fulgurantes, la contraction douloureuse des membres, enfin l’hyperesthésie musculaire profonde plus ou moins aiguë, siégeant sur différentes parties du corps.
Ces derniers accidents se dissipent assez rapidement, surtout dans les accès d’alcoolisme aigu ; mais ils disparaissent difficilement dans la forme chronique de cette affection. Ils sont, nous l’avons dit, l’objet d’interprétations bizarres, de la part des malades, qui se plaignent de sentir des poux, de la vermine, répandus à la surface du corps (hyperesthésie cutanée superficielle), et retirent sans cesse leurs vêtements pour les secouer, pour chasser les insectes dont ils les croient remplis.
Les sensations douloureuses sont ordinairement limitées à une partie restreinte du corps, à un membre; quelquefois elles occupent le corps entier; les expressions dont se servent les malades pour les désigner sont extrêmement bizarres. Ils disent qu’on leur donne des coups de lancette, qu'on les pique, qu’on les poignarde, qu’on leur arrache les parties; on leur envoie des douleurs lancinantes dans la tête, on leur serre la poitrine, etc.
La douleur s’accompagne des hallucinations spéciales de la vue et de l’ouïe que nous avons décrites et il n’est pas rare d’entendre dire à ces malheureux que des animaux féroces les mordent; ils voient, lorsque surtout ils sont sur le point de s’endormir, des chats, des chiens, des souris courir autour d’eux ou remplir leur lit; quelquefois
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ces souffrances occupent une partie restreinte du corps; l'un de nos malades se plaint, par exemple, que des chiens le mordent à la figure.
On peut encore admettre, avec Magnus Huss, une hyperesthésie périphérique consistant en des douleurs erratiques qui font quelquefois pousser des cris aux malades par le seul contact des objets extérieurs, et une hyperesthésie profonde ou musculaire qui s’exagère par le mouvement et la pression.
L anesthésie présente également tous les degrés, depuis l’engourdissement, l'obtusion, jusqu’à l’insensibilité la plus complète.
Les crampes se montrent également d’une manière fréquente, dans la période aiguë comme dans l'état chronique de l’alcoolisme. Tantôt elles sont passagères, d’autres fois elles sont persistantes ; elles accompagnent d’habitude les formes graves.
La contraction douloureuse des muscles a son siège de prédilection dans les mollets, mais elle peut apparaître aussi dans les parties du corps les plus diverses. Elle se produit pendant le jour, et souvent pendant la nuit, au milieu du sommeil qu'elle interrompt; elle se manifeste aussi au moindre mouvement d’extension ou de ilexion. Cette disposition aux crampes ne tarde pas à disparaître, à mesure que diminuent les autres symptômes de l’intoxication alcoolique. On l’observe chez le tiers environ des malades.
Toutes ces sensations se rattachent en définitive au même genre de lésion, à l’irritation des appareils nerveux qui président à la sensibilité générale.
L’hyperesthésie est un symptôme grave lorsqu'elle persiste; mais on la voit d'habitude disparaître quelles qu’en soient la gravité et l'intensité, sous l’influence d’un régime approprié et de la privation des excitants alcooliques.
L'analgésie et Yanesthésie présentent d’habitude une certaine gravité ; il est rare qu’elles ne s’accompagnent pas de certaines lésions de la motilité.
Elles offrent, comme les signes que nous avons examinés plus haut, des degrés variables et des formes différentes. Rarement l’anesthésie est généralisée; dans" la grande majorité des cas, elle est symétrique et occupe une région limitée, particulièrement les doigts du pied et de la main, une partie de l’avant bras, etc. Les malades n’ont souvent pas la conscience de ce trouble spécial, ils en expriment leur étonnement lorsqu’on appelle leur attention à ce sujet.
Un autre phénomène qui se rapporte à la même catégorie d accidents, et qui est d’ailleurs essentiellement transitoire, c’est le ralentissement des sensations. L’impression ne parvient au centre de perception qu’un temps plus ou moins long après que l’excitation a été provoquée. Ainsi les malades ne ressentent les piqûres, les brûlures, ou ne perçoivent les odeurs qu’un certain temps après qu on leur a fait
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éprouver ces diverses sensations. Ces faits sont d’ailleurs peu fréquents.
Le nommé L..., atteint depuis nombre d’années d'accès d’alcoolisme, nous offre les symptômes les plus caractéristiques : maux de tête, frayeurs, hallucinations spéciales, idées et tentatives de suicide, rien ne manque. Aces accidents s’ajoutent les troubles suivants de la sensibilité générale: picotements et fourmillements dans les doigts, dans les jambes, crampes dans les mollets, anesthésie symétrique ayant pour siège les mains et les doigts et portée à ce point que le malade, peintre de son état, ne peut plus sentir le manche de ses pinceaux. Ce qu’il y avait encore de remarquable, c’était le ralentissement de sensations; il ne ressentait la douleur qu’un certain temps après l’impression qui l’avait produite.
Quoi qu’il en soit, les troubles de la sensibilité générale et spéciale sont exceptionnels, lorsqu'ils sont portés à un degré élevé. Ils n’en sont pas moins caractéristiques de l’alcoolisme; ils offrent cette particularité de paraître et de disparaître sous l'influence des moindres circonstances; on peut les suivre à travers les formes d'aliénation les plus diverses, et dans certains cas, si l'attention n’est pas suffisamment portée de ce côté, ils peuvent induire en erreur et être confondus avec des symptômes analogues qui caractérisent d’autres affections mentales.
Troubles de la motilité. — L e tremblement se manifeste au début de l’intoxication alcoolique; il est également l’un des symptômes qui persiste le plus longtemps; il devient définitif chez les individus atteints d’alcoolisme chronique. Il dépend presque toujours d’une irritation spéciale des centres nerveux et des nerfs périphériques; il diffère sous ce rapport de celui qu’on observe dans la paralysie générale, et qui est causé par l’affaiblissement de l'activité nerveuse et l’insuffisance de la contraction musculaire.
Il a pour siège ordinaire les mains, les doigts surtout, la langue, les lèvres, les muscles de la face, les paupières; il peut même occuper les parties du corps les plus différentes; c'est à lui qu’est due cette vacillation des globes oculaires plus ou moins marquée, dont nous avons parlé plus haut. On observe quelquefois le tremblement en masse du corps tout entier; la langue, les membres ne peuvent alors être mis en mouvement sans être pris d’une sorte d’agitation qui rappelle celle qu’on observe dans la chorée ou dans la paralysie agitante.
On rencontre dans les mêmes conditions des spasmes convulsifs, espèce de tics nerveux qui occupent les muscles de la face; ces contractions spasmodiques peuvent siéger sur d’autres parties du corps, elles se remarquent en général dans les cas d’intoxication grave, et s’accompagnent d’autres troubles, tels que les crampes, les soubresauts des tendons, l'exagération des réflexes, etc.
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Épilepsie alcoolique. — Les attaques d’épilepsie forment l'un des symptômes les plus fâcheux, et quelquefois les plus graves de l'alcoolisme. « Dans l'ivresse convulsive, dont Percy a indiqué les principaux traits, on voit survenir, dit Marcé (1), des convulsions cloniques, pendant lesquelles le malade se roule et s’agite en faisant des mouvements tellement désordonnés que plusieurs hommes peuvent à peine le contenir; abandonné à lui-même, il peut se précipiter par la fenêtre ou se blesser dangereusement en se roulant sur le pavé, en se heurtant la tête contre les murs. Les accès convulsifs peuvent se terminer en moins de vingt-quatre heures par la mort ou d’une manière heureuse en laissant après eux un état d’hébétude qui se dissipe au bout d’un certain nombre d’heures. »
L'épilepsie d’origine alcoolique, et les attaques épileptiformes qui ne doivent être considérées que comme un phénomène transitoire de l’alcoolisme, ne diffèrent pas essentiellement dans leurs manifestations extérieures de l’épilepsie vraie; cependant on peut dire, d’une manière générale, que les convulsions de cause alcoolique présentent une intensité plus grande, quelles se montrent plus particulièrement sous la forme de paroxysmes, c’est-à-dire d’accès répétés à une courte distance les uns des autres; qu’elles déterminent enfin sur les facultés une atteinte plus profonde.
Nous ne rappellerons pas la description de l’attaque épileptique, si bien tracée par le professeur Axenfeld, et qui s'applique également aux attaques épileptiformes. Cet auteur fait remarquer, du reste, que l’attaque épileptique peut revêtir les formes les plus variables; elle peut être incomplète, ne se manifester que par l'un ou l’autre de ses symptômes habituels; elle est quelquefois remplacée par un simple vertige, et dans ce cas elle est encore désignée sous le nom d'absence. Enlin, elle peut se manifester sous la forme d’un délire plus ou moins violent, suivi d’un état de collapsus plus ou moins prolongé; on lui donne alors le nom d’épilepsie larvée.
On s’accorde généralement à reconnaître, surtout depuis les travaux de Schrœder van der Kolk, que l’excitation des nerfs moteurs, qui se traduit dans l’accès d’epilepsie par les convulsions et les autres désordres caractéristiques, a son point de départ dans la moelle allongée, et notamment dans la substance grise de l’isthme encéphalique. Ainsi on trouverait des altérations manifestes du noyau de l’hypoglosse, chez les malades qui se mordent la langue pendant leurs accès. On sait, du reste, que l’irritation de la moelle allongée, cause des convulsions épileptiques, peut être provoquée par la transmission d'une excitation provenant des diverses régions du cerveau ou de la périphérie du corps.
(1) Marcé, Traité des maladies mentales. Paris, 1862, p. 610.
(2) Voir plus loin, Épilepsie dans T alcoolisme aigu et chronique.
Quoi qu’il en soit, les attaques épileptiformes se manifestent d’une manière accidentelle et passagère, à la suite d’accès alcooliques intenses et répétés.
Lorsqu’elles se montrent dans l'alcoolisme chronique, comme une forme définitive, elles rentrent dans les conditions de l'épilepsie ordinaire.
Tantôt les attaques convulsives sont isolées de toute autre complication; elle n’apparaissent qu’à de rares intervalles, sous l’influence d’impressions morales vives ou d’excès nouveaux; tantôt elles reviennent d’une manière périodique et à des époques plus ou moins régulières.
Les attaques épileptiformes de cause alcoolique s’éloignent souvent du type indiqué pour l’épilepsie ordinaire; elles sont presque toujours d’une durée plus longue; le malade peut rester un quart d’heure, une demi-heure, des heures entières sans connaissance, en proie à des convulsions qui se répètent incessamment; elles affectent quelquefois une forme paroxystique, se reproduisant cinq, six, dix fois dans la même journée, à de courts intervalles; presque toujours elles sont suivies d’un délire furieux avec hallucinations, ou d’une dépression morale considérable; elles donnent lieu, plus souvent encore que l’épilepsie simple, à une perte de conscience et à une absence de la mémoire, qui peut se prolonger pendant des journées entières.
On voit alors l’individu marcher devant lui sans but, répondre sans suite aux questions qu’on lui adresse; il ne sait où il va, ni où on le conduit; et il ne se rappelle pas, lorsqu’il sort de cette espèce de torpeur intellectuelle, ce qui s’est passé depuis le moment où les convulsions sont survenues, ni les événements qui ont nécessité son placement dans la maison de santé. Nous reviendrons plus loin sur cette forme d 'amnésie alcoolique.
Les attaques épileptiformes cessent d'habitude si les excès ne sont plus continués, si surtout les malades, dont la sensibilité morale est exaltée, sont l’objet de quelques ménagements, et si on éloigne d’eux tout ce qui pourrait être une nouvelle cause de contrariétés. Mais lorsqu’elles se manifestent déjà depuis quelque temps, et qu’elles reviennent à des époques plus ou moins régulières, elles se montrent alors comme une habitude acquise, désormais difficile à détruire.
La forme convulsive constitue une variété grave de l’alcoolisme; la guérison cependant est un fait qui est loin d’être rare, nous pourrions en citer des exemples incontestables, même chez des individus qui présentaient les complications les plus fâcheuses, telles que l’embarras de la parole, l’inégalité des pupilles, l’affaiblissement des facultés et de la mémoire.
Les attaques épileptiformes et l’épilepsie alcoolique provoquent en
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général, sur le système nerveux, un trouble dynamique plus considérable que l'épilepsie ordinaire.
Dans la généralité des cas, elles déterminent le retour d’accès d’alcoolisme aigu (que nous décrivons plus loin), ou bien un état plus ou moins prolongé d’amnésie avec perte absolue de la conscience.
Enfin, elles peuvent amener, à leur suite, l’affaiblissement progressif de l’intelligence et de la motilité, qui caractérise alors l'affection désignée sous le nom de démence paralytique. Dans ce cas, on constate un tremblement plus marqué, la lenteur de la parole, une difficulté particulière de la prononciation, une hémiplégie incomplète, l’affaiblissement de la vue et des autres organes de la sensibilité spéciale.
La prédisposition héréditaire , et nous entendons par là celle qui provient de parents épileptiques, est une circonstance aggravante; non seulement elle détermine, sous l’inlluence des moindres excès, des attaques d’épilepsie, mais elle leur donne aussi une gravité particulière.
On s’est demandé si l 'absinthe avait une propriété spéciale pour déterminer des convulsions. « Des nuances symptomatiques très accusées, dit Marcé (1), séparent l'intoxication alcoolique simple de l’intoxication à l'aide de la liqueur d’absinthe. Chez ceux qui font abus de ce dernier poison, on voit prédominer la stupeur, l'hébétude, les hallucinations terrifiantes, et l’affaissement intellectuel arrive avec une extrême rapidité. Ces différences cliniques permettent de supposer que l’absinthe exerce par elle-même une action spéciale.
» Afin de vérifier cette hypothèse, j ai cherché à isoler, à l’aide d’expériences sur les animaux, les effets toxiques dus à l’absinthe de ceux qui dépendent de l’alcoolisme. Des faits nombreux d’expérimentation ne laissent aucun doute sur l’action toxique de cetLe dernière substance qui, à la dose de 2 à 3 grammes, détermine du tremblement, de la stupeur, de l'hébétude, de l'insensibilité et toutes les apparences d’une terreur profonde, et à dose plus élevée (3 à 8 gr.) des convulsions chroniques épileptiformes avec évacuations involontaires, écume aux lèvres et respiration stortoreuse. Ces accidents sont passagers et n’entraînent pas la mort.
» Ces résultats, ajoute Marcé, expliquent les etlets spéciaux de la liqueur d'absinthe sur le système nerveux. »
M. Magnan a répété les expériences de Marcé; pour lui l’épilepsie est le caractère de l’absinthisme, au point que 1 on peut dire d une façon générale : « Point d'attaques, pas d’absinthe (2). »
Le Dr Laborde (3) fait remarquer que la liqueur d’absinthe consommée à Paris ne contient que peu d’absinthe, et que, par conséquent
O) Marcé, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 18G4.
(2) Magnan, De V alcoolisme , Paris, 1874.
(3) Laborde, Société de biologie, septembre 1871.
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les effets nuisibles que produit la liqueur du commerce ne peuvent pas être imputés à cette plante. Cadéac et Meunier ont expérimenté récemment les diverses essences qui entrent dans la composition de la liqueur d’absinthe : les unes ont une action épileptogène et parmi ces dernières la plus dangereuse serait l’essence d'anis (1).
On ne saurait nier la fréquence des attaques convulsives dans l’absinthisme, mais l’expérience clinique démontre que ces convulsions existent dans d’autres formes d’alcoolisme. Il n’est pas rare d’observer des individus qui n’ont jamais fait usage d’absinthe, et qui n’en ont pas moins été sujets, à la suite d’excès alcooliques divers, à des attaques épileptiformes. Par contre, nous avons vu des cas d’ivresse profonde et des accès d’alcoolisme aigu violents, provoqués par l’absorption d’une grande quantité de verres d’absinthe dans la même journée, et qui n’ont pas été suivis de convulsions.
D’après Westphal, le tiers environ des individus atteints de delirium fremens à Berlin seraient sujets à des attaques d’épilepsie. Le DrSamt(2) ajoute: «Si, comme l’affirme M. Magnan, l’absinthe et non l’alcool produit l’épilepsie chez les alcooliques parisiens, il faudrait conclure que le cumin mêlé au rhum, l’air et l’esprit du pays constitueraient pour les centres du Nord autant d’éléments épileptogènes autrement actifs que l’absinthe ».
On ne peut donc pas admettre l’opinion absolue de M. Magnan; mais nous sommes entièrement d’accord avec le Dr Lancereaux, en reconnaissant avec lui des degrés dans l’intoxication alcoolique, suivant la qualité des boissons spiritueuses.
Le Dr Lancereaux admet, au point de vue clinique, trois ordres d’intoxication, par le vin, les alcools, l’absinthe et les liqueurs simi laires. L’intoxication par Y absinthe et les liqueurs similaires qui renferment des huiles essentielles est une des plus graves ; elle provoque très fréquemment l’épilepsie. Il en est de même du vin blanc livré à la consommation de la classe ouvrière à Paris : nous avons souvent observé des attaques et des vertiges épileptiques à la suite d’excès commis avec cette boisson, surtout chez les ouvriers qui ont l’habitude de boire du vin blanc à jeun.
L’intoxication agit avec d’autant plus de violence, que l’individu se trouve dans des conditions organiques plus défavorables, c’est ce que l’on remarque, par exemple, à la période de convalescence d’une affection somatique plus ou moins grave.
Troubles psychiques. — La peur, l’angoisse, la frayeur) sont les symptômes prédominants et parfois les plus caractéristiques de l’accès d’alcoolisme. On peut même dire que cette disposition morale
(1) Cadéac, Sémiologie diagnostic de traitement des maladies des Animaux domestiques, Paris, 1894, tome II ( Encyclopédie vétérinaire).
(2) Saint, Arch. f. Psychiatrie , p. 146, 1875.
particulière est bien réellement le principe générateur, et comme le terrain sur lequel se développent les autres manifestations morbides, telles que les hallucinations, les idées de suicide, le délire de persécution, les actes extravagants.
La physionomie porte l'empreinte caractéristique du sentiment qui saisit le malade, soit que la terreur paralyse ses mouvements et le cloue pour ainsi dire à la même place, soit qu’elle précipite sa fuite, comme on l’observe encore (Voir fig. 24).
La fuite, sous l'inlluence de la frayeur et des hallucinations, est un fait significatif dans l'alcoolisme. L’individu s’élance à travers l'espace, sans réflexion comme sans hésitation, brisant les obstacles qui se rencontrent sur sa route et frappant ceux qui cherchent à arrêter sa course insensée; il se jette par les fenêtres, comme par les portes, des hauteurs les plus élevées, sans souci du péril qu’il ne voit pas, se donnant même quelquefois volontairement la mort pour échapper à un danger chimérique. On voit chez ces malheureux, avec la perte de toute conscience, une impossibilité complète de juger et d’apprécier les conditions particulières et anormales dans lesquelles ils se trouvent placés.
Le nommé L)..., pris d’un accès d'alcoolisme aigu, voit apparaître tout à coup un homme devant lui, tout petit d’abord, qui devient très grand ensuite; ce fantôme lui parle et disparaît aussitôt sous la forme d’une flamme; saisi de frayeur il se sauve, emportant sa chemise sous son bras, et n’ayant d’autre vêtement, que son pantalon.
Un autre, le nommé L..., sort presque nu de son logement ; il avait vu des chiens, des chats, des lapins courir autour de lui, il avait entendu des coups de tonnerre, etc. ; il ne tarde pas cependant à reprendre le calme de son esprit et à revenir à une appréciation plus raisonnable, mais il conserve longtemps l’idée fixe que la femme de son patron avait mis dans sa boisson une substance nuisible.
On a désigné sous le nom de panophobie une affection mentale qui se manifeste principalement par une sorte d'angoisse, sahs être accompagnée en général d’hallucinations, ni de délire systématisé, et dans laquelle le malade ne peut rendre compte de la frayeur qui le saisit; il ne sait pas pourquoi il a peur. On rencontre quelque chose d analogue dans l’alcoolisme; il est rare cependant que l’état de dépression morale n’engendre pas rapidement le délire sensoriel si caractéristique, et pour lequel l’excitation des organes de la sensibilité crée une prédisposition particulière.
Quelquefois on ne trouve, comme symptôme spécial, que des interprétations délirantes ou des croyances erronées qui ne peuvent s’expliquer ni par des hallucinations, ni même par les angoisses et la frayeur qui semblent constamment dominer 1 alcoolique.
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Le nommé I).... par exemple, prétend qu’on va enterrer ses enfants, il ne sait pourquoi il a cette singulière idée, personne ne le lui a dit, au contraire on lui a assuré que ses enfants n’étaient pas malades; mais il ne peut détacher son esprit de cette préoccupation.
Un autre se reproche d’avoir commis les plus grands crimes, rien ne peut lui enlever cette pensée.
On voit dans ces conditions, une foule de malades s’accuser à la police de crimes imaginaires. C’est ainsi qu’après le crime de Pantin, un grand nombre d’ivrognes sont venus se dénoncer comme complices de Troppmann.
Les interprétations délirantes sont nombreuses et fort différentes les unes des autres; l'idée du poison est l’une de celles que l’on rencontre le plus fréquemment. Ce délire de persécution survient ordinairement à la suite d’accès répétés d'alcoolisme, et souvent dans les cas de prédisposition héréditaire ; il rend d'habitude les malades fort dangereux.
Ch... accuse sa femme de le tourmenter de diverses manières, de lui mettre, pour arriver à ses lins, des poudres dans ce qu’il mange, d’arrêter la circulation du sang; les violences auxquelles il se livre oblige celle-ci, qui ne croyait pas à un dérangement d’esprit chez son mari, à s’adresser à la justice pour obtenir une séparation de corps.
Un autre malade est en proie, depuis plus de huit jours, à une insomnie et à une agitation que rien ne peut calmer. Il s’imagine que tout le monde dans le quartier lui en veut; que tout ce qui se passe autour de lui est fait pour le contrarier; que les marchands de vin préparent pour lui des bouteilles de différentes couleurs; qu’on le regarde de travers, etc.
Toutes ces interprétations délirantes, comme les hallucinations elles-mêmes, présentent une physionomie caractéristique en rapport avec la disposition morale que détermine l’alcoolisme, et qui est comme le point de départ et pour ainsi dire le pivot autour duquel elles tournent.
Les idées de suicide , chez les individus atteints d’alconlisme, rentrent dans la même catégorie de phénomènes; elles diffèrent de celles que l’on observe dans d’autres formes d'aliénation en ce sens qu’elles se manifestent le plus souvent sous l'influence de conditions particulières et accidentelles. Rien n’est plus commun que les tentatives de suicide à la suite d excès alcooliques accidentels ou prolongés; les relevés statistiques présentent, sous ce rapport, les faits les plus incontestables.
En France, les suicides par ivrognerie habituelle, qui étaient en 1848 de 442, atteignaient en 18(53 le chiffre de 471, chiffre qui marque l’cffravante progression de l'alcoolisme : on compte en général, un sui-
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eide de femmes sur 7 suicides d’hommes par le fait de l’ivrognerie habituelle (1).
L'habitude de la boisson détermine peu à peu chez celui qui s’y adonne un dégoût profond de 1 existence. Un certain nombre de ces malheureux ont conscience de leur impuissance et de leur dégradation morale; ils se sentent incapables de s’arrêter sur la pente dangereuse où ils se sont laissé entraîner; leurs forces morales et l’énergie qu'ils retrouveraient dans l’accomplissement du devoir, présentent une défaillance qu’ils ne peuvent plus surmonter; rien ne peut vaincre leur découragement, l’idée de suicide les poursuit alors comme le seul remède à une existence qui n'est plus qu’une source de regrets et d’amères déceptions; elle leur apparaît comme l'unique moyen d'en linir avec des souffrances morales intolérables.
11 est même des malades tombés dans un anéantissement voisin de la stupeur , qui semblent incapables d'aucune espèce d’initiative et qui, cependant, malgré l'état de prostration et d’indifférence dans lequel ils semblent plongés, sont continuellement dominés par des idées de suicide dont ils ne peuvent donner aucun motif plausible; ce que l’on observe surtout chez eux, c’est le sentiment exagéré de leur indignité [formes mélancoliques de V alcoolisme) .
L’idée de suicide, loin de se développer lentement et de se préparer à l’avance, se manifeste le plus souvent brusquement; l’individu ne pouvant plus opposer la moindre résistance à l’impulsion qui le saisit, la met tout à coup à exécution ; nous verrons plus loin que cet affais- ; sement moral est précisément l’un des effets les plus ordinaires des excès alcooliques, lorsque surtout ceux-ci sont répétés et prolongés.
Mais, dans la plupart des cas, le suicide est, comme on le sait, la \ conséquence directe des hallucinations et des manifestations délirantes que développe l’alcoolisme. Il est des malades qui commettent, chaque lois qu’ils reprennent leurs habitudes de boisson, les mêmes tentatives de suicide.
Le nommé C... a été plusieurs fois aliéné à la suite d’excès de boisson. Chaque fois qu’il commet de nouveaux excès, il va régulièrement se jeter à à la Seine. Il devient méchant, pleure comme un enfant, souffre de céphalalgie, d’insomnie, de sensations douloureuses dans diverses parties du corps. Il dit lui-même qu’il n’a pas la tète forte; il cède, en effet, sans leur opposer le moindre effort, aux impulsions qui viennent le dominer. Il s’est cassé une fois la cuisse en sautant par la fenêtre d’un premier étage.
L’insomnie, les rêves, les cauchemars sont 1 une des particularités caractéristiques de l’alcoolisme, surtout à sa période aiguë.
Le sommeil est, en général, interrompu par des cauchemars affreux
(1) Decaisne, Compte rendu de L' Académie des sciences, 5 juin 1 8 < I, et Annales d hy- \ ç/iène.
Dago.net. — Maladies mentales.
PATHOLOGIE SPÉCIALE
qui rappellent les hallucinations et les sensations pénibles qui se sont produites pendant la veille.
Au moment où le malade fatigué sent ses paupières s’appesantir, et où il espère voir apporter à ses soulfrances un repos si désiré et si nécessaire, les terreurs les plus vives et les visions les plus effrayantes viennent de nouveau assiéger son esprit; il se réveille en sursaut, en proie aux plus violentes angoisses, le corps baigné de sueur.
L’insomnie, l’agitation nocturne, les cauchemars peuvent persister longtemps après que les principaux caractères du délire alcoolique ont disparu ; et il y a là une indication pour le médecin, qui ne doit pas croire à la guérison, tant que se manifeste cette impressionnabilité particulière.
La mémoire présente aussi, dans l’alcoolisme, des particularités intéressantes à signaler. Elle s’affaiblit progressivement dans les affections qui tendent à la démence et à la paralysie ; elle est alors en rapport direct avec le degré d’affaiblissement des autres facultés, qui caractérise ces maladies.
Lorsque le délire alcoolique est intense, la mémoire reste longtemps confuse; mais le souvenir reparaît peu à peu, d'autant plus net que l’individu reprend davantage la possession de lui-même et l'usage normal de ses facultés.
La perte de la mémoire est accidentelle dans deux circonstances principales : à la suite des attaques épileptiformes d’origine alcoolique, et dans les accès d’alcoolisme portés au plus haut degré d’intensité. L 'amnésie n’existe alors que pour les faits qui se sont passés, à la suite de l’attaque convulsive, pendant la période de délire qui en est la conséquence. Les individus ne peuvent fournir les moindres explications ; ils conservent tout au plus, dans quelques cas, un souvenir extrêmement confus. C’est là un symptôme caractéristique de la plupart des délires transitoires , sous l'influence desquels on voit se produire les aberrations les plus étranges et souvent aussi les impulsions les plus dangereuses. Les malades ne peuvent en indiquer les mobiles ni rappeler les circonstances au milieu desquelles ils se sont livrés à des actes regrettables.
En résumé, l'intoxication alcoolique détermine un ensemble de symptômes particuliers; on les retrouve à travers les manifestations délirantes que l’individu peut présenter, et ils permettent d’établir, dans de nombreuses circonstances, le diagnostic différentiel.
L’alcoolisme imprime à la longue, chez celui qui en est atteint, une sorte d’affaissement. L’individu devient pusillanime, sans énergie, hors d’état d’opposer la moindre résistance aux affections psychiques ou morales qui peuvent l’atteindre. Il est sans défense en face des émotions les plus insignifiantes qui viennent exercer sur lui une action nullement en rapport avec la cause qui l’a fait naître. On le voit
ALCOOLISME
perdre tout sang-froid en présence des situationsles moins périlleuses, et concevoir sans motifs les craintes les plus déraisonnables ; ses efforts restent impuissants pour dominer l’agitation qui s’empare de lui et qui bouleverse son esprit.
De même, on voit les états fébriles les plus légers revêtir tout à coup un caractère de gravité inattendu, et présenter des manifestations délirantes que ne saurait expliquer la maladie incidente qui les produit.
On ne peut également nier le rûle de la prédisposition héréditaire pour développer, conjointement avec l'alcoolisme, l’une ou l'autre des diverses formes d’aliénation mentale. Les moindres excès suffisent à provoquer des accidents graves, de délire, chez les individus prédisposés : c’est ce que l’on a appelé Y ivresse pathologique. Les faits qui prouvent l’intluence héréditaire ont nombreux et incontestables, et l’on n’a, pour citer des exemples, que l’embarras du choix.
ARTICLE II