CHAPITRE X
PARALYSIE GÉNÉRALE
La paralysie générale présente un intérêt considérable, et par sa fréquence, et par les recherches nombreuses dont elle a été l’objet. Dans certaines contrées, on l’observe chez le quart, et même le tiers des hommes atteints d’aliénation mentale. Son étude est donc de la plus haute importance.
Malgré les travaux remarquables auxquels elle a donné lieu, on est loin cependant d’être fixé sur sa nature. Souvent confondue avec d’autres maladies, elle a été considérée par les uns comme représentant des affections diverses, par d’autres comme une véritable entité morbide.
Pour nous, elle constitue une affection spéciale, comprenant un groupe clinique de cas ayant des caractères propres, une marche, des symptômes, des lésions déterminées, présentant en un mot une physionomie très nette.
Avant d’entrer plus avant dans son étude, nous examinerons rapidement les opinions des auteurs qui se sont occupés de cette maladie.
Baillarger (1) a présenté des considérations du plus grand intérêt que nous mettrons à profit.
Haslam (2) parle le premier de la fréquence de la folie comme cause des affections paralytiques ; il remarque que les malades qui en sont atteints ont des idées d’orgueil, qu’ils sont incurables, qu’ils tombent dans l’imbécillité et le marasme, et meurent d’apoplexie. Esquirol, puis Georget, commençaient à entrevoir l’existence et la gravité de la paralysie générale.
Pour Esquirol, elle était une terminaison particulière de la démence, il la considérait comme une complication de la folie.
« Le premier, en 1805, dit-il, j’ai attiré l'attention sur les lésions du mouvement, et j'ai constaté l’incurabilité de la folie compliquée de paralysie. Cette paralysie est souvent le signe d’une inflammation chronique des méninges et ne doit pas être confondue avec les paralysies consécutives aux hémorrhagies cérébrales, aux cancers, aux tubercules, aux ramollissements du cerveau (3). »
(1) Baillarger, Appendice à la traduction française du Traité de Griesinger.
(2) Haslam, Folie et mélancolie. Londres, 1798.
(3) Esquirol, t. II, p. 2G3.
PARALYSIE GÉNÉRALE
Georget, en 1820, enseignait de la meme manière la paralysie générale , il donnait à la description de cette maladie des développements plus complets, mais il admettait la doctrine d’EsquiroI, son maître. La démence qui terminait, suivant lui, toutes les folies incurables, lorsque les malades vivaient assez longtemps pour que cette transformation eût lieu, la démence était la conséquence d'une désorganisation cérébrale qui, dans la moitié des cas, amenait la paralysie musculaire, partielle ou générale. Elle était par conséquent la cause de la paralysie musculaire. Georget décrit en même temps les différents stades de la marche particulière qu’affecte cette forme de paralysie.
Peu d’années après, Délayé (1) considère la paralysie des aliénés comme une nouvelle forme de paralysie dont il cherche à établir le diagnostic différentiel. Elle n’est caractérisée pour lui que par un seul ordre des symptômes essentiels, la lésion générale et progressive du mouvement. Il lui donne le nom de paralysie générale incomplète, parce que rarement elle détermine une résolution aussi complète des membres que les autres paralysies. Il la décrit comme une maladie à part, survenant surtout chez les aliénés, mais ne leur étant pas exclusive ; suivant lui, elle dépendrait du ramollissement du cerveau, avec adhérence des méninges à la surface de la substance cérébrale.
A.-L.-J. Bayle, en 1822 (2), puis en 1826 (3), cherche à établir, pour caractériser cette affection, laconnexion des deux ordres de symptômes: d’une part les lésions de l'intelligence, d’autre part l’altération du mouvement se développant dans un ordre déterminé et parallèlement. 11 n’y aurait donc pas là pour lui deux maladies, mais une seule et même affection. 11 ena fait, en conséquence, une unité morbide qu’il a désignée, suivant la cause anatomique qu’il lui assignait, sous le nom d 'arachnitis chronique , ou encore de méningite chronique et de monomanie ambitieuse avec paralysie.
« Les symptômes de l’arachnitis chronique peuvent tous, dit-il, se réduire à une paralysie générale et incomplète et au dérangement des facultés intellectuelles. Ces deux ordres de phénomènes marchent d’un pas égal et proportionnel, et s’observent dans les trois périodes de cette maladie. »
Les lésions de l’intelligence seraient, suivant lui, caractérisées dans la première période par une monomanie ambitieuse ; dans la deuxième période par une manie avec prédominance de délire ainhi lieux; enfin dans la troisième période elles auraient pour caractère la démence, c’est-à-dire l’affaiblissement plus ou moins considérable des facultés
(I) Délayé, Considérations sur une espèce de parah/sie qui affecte particulièrement les aliénés, 1 824.
i,2; A.-L.-J. Bayle, Recherches sur l’arachnitis chronique. Paris, 1822.
(3) A.-L.-J. Bayle, Traité des maladies du cerveau. Paris, 1820.
Dagonf.t. — Maladies mentales. 37
PATHOLOGIE SPÉCIALE
intellectuelles. Comme le fait remarquer Baillarger (1), si les signes de paralysie sont tous de même nature (embarras de la prononciation, faiblesse générale des membres, paralysie des sphincters, etc.), il n’en est pas de même des lésions de l’intelligence. Ces dernières, très variables, caractérisent les formes par lesquelles la paralysie générale se manifeste.
A la même époque, en 1820, Calmeil (2) considère la paralysie générale comme une affection distincte, dépendant de l’inflammation de la couche corticale du cerveau ; elle donnerait lieu d’abord à des symptômes de paralysie, et plus tard à des désordres de l'intelligence qui, dans ce cas, doivent être considérés comme une complication de la paralysie. En 1859, Calmeil (3) s’attacha à décrire les modifications histologiques que l’on observait chez les malades atteints de paralysie générale, et il donne à cette affection le nom de péri-encéphalite chronique diffuse. Celle-ci se présente tantôt à l’état de complication et, dans ce dernier cas, par le fait de l’extension du processus inflammatoire, on peut observer des lésions des méninges et diverses altérations intra-crâniennes.
Parchappe avait aussi dirigé ses recherches de ce côté. En 1838(4) il a émis l’opinion que la paralysie générale, à laquelle il donne le nom de folie paralytique, se rattachait au ramollissement de la couche corticale. Cette forme particulière de folie était caractérisée par la lésion simultanée de l’intelligence et de la motilité; la marche en était généralement aiguë et la terminaison constamment funeste. Elle déterminait des altérations diverses de l’encéphale, mais le ramollissement de la couche corticale était la lésion constante, pathognomonique.
Citons enfin les importantes recherches de Baillarger, au point de vue surtout de la symptomatologie. En 1846, cet auteur cherche à démontrer que, chez les paralytiques aliénés, les lésions du mouvement, et surtout l’embarras de la parole, précèdent le plus souvent les manifestations délirantes (5). Cette maladie n’est pour lui ni une complication de la folie ni une forme particulière d’aliénation mentale, mais une affection spéciale, indépendante de l’aliénation mentale, ayant pour caractère essentiel la lésion des mouvements, avec ou sans délire, mais s’accompagnant toujours d’un affaiblissement intellectuel, qui ne tarde pas à revêtir le caractère d’une démence confirmée.
Plus tard on signala, dans les hôpitaux, des malades qui présentaient une affection identique, mais avec cette différence qu’il n’existait aucun trouble des facultés, et Requin, frappé de cette circonstance,
(1) Baillarger, op. cit., p. 601.
(2) Calmeil, De la paralysie générale. Paris, 1826.
(3) Calmeil, Traité des maladies inflammatoires du cerveau. Paris, 1869.
(4) Parchappe, Des altérations de T encéphale dans l’aliénation mentale. Paris, 1838.
(5) Baillarger, Ann. méd.-psych., 1847, p. 343.
PARALYSIR GÉNÉRALE.
proposa de remplacer le nom de paralysie générale des aliénés par celui de paralysie progressive.
Depuis, des travaux nombreux furent publiés en vue d’élucider les points les plus obscurs de cette maladie. Nous y aurons recours dans la suite de cette étude.
Définition. — Sous le nom de paralysie générale progressive des aliénés , on désigne une affection cérébro-spinale, qui a pour caractère des troubles du mouvement, l’embarras de la parole, l’inégalité pupillaire, un délire plus ou moins accentué, et l’affaiblissement progressif des facultés intellectuelles et morales.
La dénomination de paralysie générale est sans doute une expression défectueuse. La paralysie désigne, en effet, la perte de la contractilité musculaire; celle-ci peut occuper différentes parties du corps, une région plus ou moins étendue, mais il ne saurait exister à proprement parler, de paralysie générale; la perte absolue et complète des mouvements de toutes les parties du corps serait, on le comprend, incompatible avec la vie. La paralysie générale est caractérisée seulement par un affaiblissement étendu à un plus ou moins grand nombre de muscles de l’économie. Malgré la confusion à laquelle elle peut prêter, il serait difficile, dans l’état actuel de la science, de lui donner une autre désignation.
§ Ier. — SYMPTÔMES.
Deux ordres de phénomènes caractérisent cette affection : 1° les signes physiques , dus à la lésion du mouvement et de la sensibilité; 2" les troubles psychiques.