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CHAPITRE XI

DÉMENCE

Synonymie. — Incohérence, Stupidité ; Amentia, Narrheit , Blôdsinn.

La démence est caractérisée par l’affaiblissement plus ou moins considérable des facultés morales et intellectuelles. Elle peut être une conséquence des affections cérébrales et des affections mentales les plus diverses. Elle présente, naturellement, des degrés variables et des formes particulières dont nous aurons à étudier les caractères principaux.

La démence, d’après Esquirol, ne doit pas être confondue avec l’ imbécillité ou l 'idiotie. L’imbécile n’a jamais eu ni l’entendement ni la sensibilité assez développés; celui qui est en démence a perdu une grande partie de ces facultés. Le premier ne vit ni dans le passé ni dans l’avenir ; ses propos et ses actions tiennent de l’enfance ; le second conserve des souvenirs et des réminiscences, toute sa manière d'être porte l’empreinte de son état antérieur.

Dans le langage judiciaire on confond, sous cette expression de démence , toutes les variétés de la folie, et c’est le synonyme d’aliénation mentale : c’est là une confusion regrettable. Dans un cas, en effet, on a affaire à des formes de maladie qui présentent des chances de guérison ; dans l’autre cas, au contraire, l’affection est au-dessus des ressources de l’art, et elle doit, au point de vue légal, entraîner pour celui qui en est atteint, certaines conséquences.

Symptômes. — D'une manière générale, on peut observer plusieurs périodes dans la démence.

A un premier degré, ce sont des signes souvent difficiles à bien caractériser, quelquefois même de simples nuances, mais qui n’en indiquent pas moins le commencement de l’affaiblissement des facultés.

Les malades deviennent insensibles et indifférents, ils ne réagissent plus comme autrefois sous l’inlluence des diverses impressions. Ce phénomène pathologique peut, sans doute, déjà tenir en partie à une diminution d'activité que commencent à éprouverles organes chargés de transmettre au cerveau les diverses sensations; mais il tient avant tout à l’affaiblissement qui envahit les parties centrales du cerveau, où les impressions sont recueillies, élaborées et transformées en manifestations psychiques.

PATHOLOGIE SPÉCIALE

Quoi qu’il en soit, les sujets atteints de démence se montrent insouciants et imprévoyants, puérils dans leurs désirs comme dans leurs projets, négligés dans leur tenue. Leurs sentiments affectifs sont affaiblis, ils témoignent de l’indifférence pour les personnes qui leur étaient les plus chères, ils les quittent sans regret et les revoient sans plaisir.

L’organe de la pensée, en perdant de son énergie, les rend incapables d’une attention soutenue; ils ne peuvent plus comme autrefois comparer, juger, associer entre elles des idées, et même s'élever aux abstractions les plus ordinaires.

Ils-soutiennent encore assez bien une conversation peu longue, mais ils se fatiguent promptement, ils perdent vite le fil de leurs idées, oublient ce qu’ils ont dit un instant auparavant et deviennent incohérents. « S’ils écrivent, les premières lignes sont convenables, mais les autres présentent bientôt la même dissociation des idées, plus vite même que dans la conversation (1). »

La diminution de la mémoire est le symptôme caractéristique de la démence ; c’est d’abord une simple défaillance qui s’exerce particulièrement sur les faits les plus récents; les malades perdent progressivement le souvenir des faits qui se sont passés depuis l’invasion de leur maladie, et conservent intact celui des événements qui ont eu lieu auparavant. C’est ainsi que des déments, à un premier degré, ne perdent pas le souvenir de ce qu’ils ont appris autrefois; on trouve parmi eux de bons musiciens, de bons dessinateurs, quelques-uns sont aptes à continuer l’exercice de leur profession; tous les asiles d’aliénés renferment des cordonniers, des tailleurs, des couturières, des repasseuses qui peuvent continuer à se montrer habiles dans leur métier et qui n’en présentent pas moins un affaiblissement plus ou moins marqué des facultés.

« Chez quelques-uns cependant, dit Marcé, la mémoire ne semble atteinte que partiellement et, par un contraste saisissant, certaines facultés restent intactes au milieu de la dégradation générale de l’intelligence: on ne voit pas sans étonnement, comme le fait remarquer Calmeil, des malades jouer aux dominos, aux dames, aux échecs, prévoir et calculer habilement toutes les combinaisons de ces jeux difficiles, tandis qu’ils ne sauraient indiquer leur ancienne profession, le lieu où ils habitaient la veille, etc. »

La diminution de la mémoire peut encore présenter d’autres particularités remarquables, ne porter que sur certains mots, sur les chiffres, sur les dates, etc. On voit des malades qui ne se rappellent plus que les substantifs, qui ne conservent des verbes que l’infinitif, etc., et dont le langage est par suite empreint de bizarrerie. Ce phénomène,

(1) Marcé, op. cit., p. 398.

DEMENCE

rare d'ailleurs, se manifeste plus particulièrement à la suite d’attaques d'héinorrhagie cérébrale, ou après certaines intoxications.

A un degré plus avancé, la mémoire s’affaiblit de plus en plus, et le souvenir des faits antérieurs à la maladie s’efface peu à peu. Le malade reconnaît difficilement ses parents, ses amis; il ne retrouve plus son lit, sa chambre, la rue qu’il habite. Cet affaiblissement intellectuel a pour conséquence un état d’incohérence plus ou moins prononcé ; on pourrait appeler cette période de la maladie la période de l incohé-

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Fig. 31. — Écriture incohérente dans la démence. Les lettres et les chitlres se suivent sans qu’il soit possible de comprendre les idées que la malade voulait exprimer.

rence ; celle-ci passe bientôt des idées aux mots, les phrases nont plus de suite, la pensée semble ne plus exister, et, comme nous 1 avons dit précédement, les mots viennent, en se heurtant pour ainsi dire, se placer les uns à côté des autres sans ordre et sans but.

Comme nous l’avons également fait remarquer ailleurs (1 h 1 hicohérence chez le dément diffère essentiellement de celle que l’on rencontre dans la manie aiguë; chez le maniaque, elle lient a 111,1 excitation cérébrale, à une sorte d’éréthisme par suite duqm I f idées se présentent tumultueusement à l’esprit, sans que le mal, eh puisse en suivre ni développer l’enchaînement; il n a pas le temps d< trouver des mots pour les exprimer. Chez le dément, au continue, il y a inertie et faiblesse intellectuelle ; de là, la lenteur de conception

(1) Voir chap. Symptomatologie, p. 47.

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et l’inaptitude à raisonner; les idées flottent au hasard et se produisent d’une manière incomplète. L 'écriture fournit un signe important pour juger l’état mental du malade; on le voit passer des mots dans les phrases, des lettres dans les mots; souvent le sens de la phrase reste suspendu, la fin est oubliée, ou encore les lettres se suivent d’une manière tout à fait incohérente (voir fig. 3 1 j .

Dès cette période, les malades ne comprennent plus qu'avec peine les paroles qu’on leur adresse; ils semblent avoir oublié le sens des mots.

On remarque, en outre, des signes caractéristiques du côté de la volonté qui, elle aussi, participe à l’anéantissement progressif des facultés. Les déterminations des déments sont vagues, incertaines et sans but. Ils sont sans initiative, s’abandonnent et se laissent conduire sans la moindre opposition; leur obéissance est toute passive; on comprend qu’ils puissent alors devenir des dupes faciles à exploiter; s’ils se montrent quelquefois irascibles, leur colère ne dure qu’un moment, et se manifeste souvent sans motifs plausibles.

Quelques déments ont des tics, et répètent les mêmes actes, les mêmes gestes comme par une sorte d’habitude; les uns marchent sans cesse dans le même sens, celui-ci frappe constamment du pied, cet autre balance toujours son corps de la même manière, avec une désespérante monotonie.

La physionomie revêt une expression caractéristique, elle révèle à l’observateur la nullité de la pensée, ou du moins le degré plus ou moins avancé de déchéance intellectuelle. Les traits sont relâchés, le regard est terne, morne, dénué d’expression; il a quelque chose de vague et d’indéterminé ; les pupilles sont souvent dilatées, et la face quelquefois bouffie revêt le cachet d'une vieillesse anticipée (fig. 32).

Les fonctions de la vie organique conservent en général, dit Esquirol, leur intégrité; le sommeil parfois se renouvelle souvent dans la journée; l’appétit va jusqu’à la voracité; les malades prennent beaucoup d’embonpoint; il arrive souvent lorsqu’une des formes de l’aliénation tend vers la démence, que cette fâcheuse terminaison s’annonce par l’obésité.

A un dernier degré, l’intelligence est véritablement anéantie; les déments n’ont plus qu’une existence en quelque sorte végétative. Ils ont perdu le souvenir de tout ce qui pouvait les intéresser jadis, et n’ont aucune conscience de leur triste situation. Incapables de pourvoir à leurs propres besoins, ils sont malpropres, laissent aller sous eux l’urine et les matières fécales ; dans cet état ils dépériraient rapidement, s ils n’étaient l’objet de soins particuliers.

En résumé, les symptômes généraux de l’affaiblissement intellectuel qui caractérisent la démence, dépendent du degré de diminution de la vie psychique.

Les opérations intellectuelles d'abord altérées sont bientôt anéanties

DÉMENCE

par suite de la difficulté qu éprouve le malade à comprendre, à juger et à se rappeler ; ses idées deviennent confuses et plus tard tout à fait incohérentes.

Le caractère subit lui aussi un changement considérable, il devient apathique, puis il passe à un état de complète indifférence.

La déchéance intellectuelle et morale présente naturellement les nuances et les degrés les plus variables; la vie psychique peut être réduite au minimum, sans que 1 état somatique soit particulièrement

Éig. 32. — Démence suite de délire mélancolique; hallucinations persistantes de la vue et de l’ouïe; idées de damnation et de persécution, il faut faire manger la malade de force. (Collection du 1). Bonnet.)

affecté; les fonctions organiques continuent à s'accomplir d'une manière régulière. L'expression de la physionomie dénote, comme nous l’avons dit, le degré d’obtusion des facultés intellectuelles.

Marche. — La démence, dit (luislain, suit une marche progressive pendant laquelle on voit la dégradation des facultés intellectuelles s’opérer insensiblement, jusqu’à ce qu’enfin le malade tombe dans un anéantissement moral plus ou moins complet; l’intelligence s'use d'abord, puis l’instinct ; l’homme ainsi réduit finit par n’ètre plus qu’un estomac.

La marche de la démence est quelquefois rapide, le plus souvent elle est lente. Les déments peuvent vivre longtemps dans cette situation, leur existence peut se prolonger vingt, trente, quarante ans,

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sans offrir d’autres particularités. La mort survient parfois d’une manière brusque; les malades ne présentent pas la moindre apparence de fièvre, ils continuent à ingérer les aliments qu’on leur donne; on les couche le soir, et le lendemain on les trouve morts, ne différant presque pas à l’état cadavérique de ce qu’ils étaient pendant la vie. Ou bien c’est une diarrhée, un état scorbutique, une hydropisie qui amènent rapidement la mort.

La démence bien constatée est une affection incurable.

Variétés. — La démence affecte des formes diverses; elle est complète ou incomplète ; dans le premier cas, l’anéantissement des facultés mentales est pour ainsi dire entier. Lorsqu’elle est incomplète, elle ne revêt que quelques-uns des caractères que nous avons décrits. Le malade reconnaît les membres de sa famille, il se rappelle quelques faits antérieurs, ses réponses ne sont pas tout à fait dépourvues de bon sens.

Quelquefois même les signes qui caractérisent la démence sont si peu apparents, qu'il faut l'œil exercé du praticien pour les distinguer, et souvent ce n’est qu’en vivant avec les individus qui en sont atteints, qu’on s’aperçoit que leur intelligence est plus ou moins affaiblie.

Démence sénile. — La démence sénile offre quelques traits spéciaux. L’homme, insensiblement poussé par la vieillesse, voit s’affaiblir sa sensibilité, et par suite le libre exercice de ses facultés. Ses sensations deviennent plus faibles, l’attention difficile et pénible; la mémoire s’amoindrit, la volonté est plus incertaine et les mouvements se ralentissent. Assez souvent aussi la démence sénile s’annonce par une excitation maniaque, qui persiste plus ou moins longtemps. C’est alors une activité insolite, une grande susceptibilité, des désirs érotiques qui semblaient devoir être entièrement disparus, et qui poussent les malades à des actes contraires à leurs habitudes antérieures; en même temps l’on voit le caractère égoïste des vieillards s'exagérer; les sentiments de défiance qu’ils manifestent envers leur entourage se transforment souvent en idées de persécution. Des hallucinations, des troubles de la sensibilité leur font dire qu'on les maltraite et qu’on les vole (t).

La démence dite sénile, fait observer Marcé, qui survient chez les vieillards par suite des progrès de l’âge, et que l’on s’efforce de distinguer de la démence simple, n’existe pas à litre de maladie essentielle, et c’est en vain que l’on a tenté d’en faire une espèce nosologique. Elle est le plus souvent une extension de lésions que l’on constate en remontant dans les antécédents trop souvent oubliés des malades, des ramollissements, des apoplexies accompagnés d’hémiplégies variables par leur durée et leur intensité. Bientôt l’intelligence s’est affaiblie consécutivement, la mémoire a perdu sa sûreté, le caractère

(I) Voir Délires systématisés, p. 36 i.

DÉMENCE

est devenu violent, irritable; et l'excitation incohérente l'insomnie 1 agitaüon nocturne les pleurs sans motifs, sont venus compléter cet ta morb.de, dont le point de dépari est toujours facile , s si i 1 aide d une enquête bien suivie (1).

Démence primaire, secondaire, - La démence peut être primitive ou consecutive. Dans le premier cas elle survient d'emblée, avec les

ou / "

Fi§,\ 33- ~ D,;ipence consécutive à un délire systématisé chronique; prédominance d idées mystiques et mélancoliques. Le malade (un Alsacien) écrit V Histoire des enfers , quil illustre d’une manière fort singulière.

caractères qui lui sont propres ; elle surprend l’individu au milieu même de la santé morale et physique.

Elle est dite consécutive ou secondaire, quand elle succède à une autre forme d’aliénation. Elle présente alors deux types principaux : tantôt elle s’accompagne d’une légère agitation, sans que, toutefois, le malade devienne jamais violent ; les idées se succèdent sans ordre, il exprime une foule de désirs, de réclamations non motivées. C’est la démence secondaire versatile de Schiile. Tantôt, au contraire (démence secondaire apathique), cet état d’affaiblissement psychique est caractérisé par une torpeur habituelle ; les malades sont indifférents à tout, hébétés, malpropres. Il arrive parfois quil se produise des épisodes

(1) Marcé, Mal. ment., p. 409.

fi36 PATHOLOGIE SPÉCIALE.

d’agitation plus ou moins violents, qui viennent interrompre momentanément cette torpeur.

On retrouve, dans ces démences consécutives à une affection mentale, les symptômes atténués de la psychose : elles renferment les éléments de l’ancien délire. Ainsi il y a des démences avec manie, avec persistance d’hallucinations, avec tendances au suicide, à l’homicide, avec loquacité, accès d'agitation ; ou bien l’affaiblissement intellectuel est associé à la mélancolie, et s’ajoute au sentiment plus ou moins profond de tristesse.

Dans les écrits on retrouve, à côté de l’affaiblissement psychique, quelques-unes des idées délirantesde la psychose primitive. (Voir fig. 33 et 34.)

Ces divers troubles, étrangers à l’affection elle-même, peuvent en faire connaître l’origine et le mode d’évolution.

Schiile a bien décrit les différentes formes que présente la démence qui succède à l’un ou l’autre des types principaux de l’aliénation mentale. Chaque psychose, comme il le fait justement remarquer, donne une physionomie particulière à l’affaiblissement psychique qui en est la conséquence et qui, malgré la diversité des formes, en est le caractère commun.

La démence, par exemple, lorsqu’elle termine un délire systématisé aigu ou chronique, conserve les idées délirantes qui caractérisent ce délire; mais la perception obscurcie se montre de plus en plus défectueuse. Les malades deviennent plus indifférents, rient ou parlent seuls; leur tenue est tout à fait négligée ; ils parlent rarement et souvent ne peuvent pas répondre aux questions les plus simples, ou répondent toujours par les mêmes phrases. L'incohérence de leurs paroles est un signe clinique des plus caractéristiques. Peu à peu la déchéance intellectuelle devient plus profonde, tantôt d'une manière continue, tantôt par des aggravations périodiques, et se transforme enfin en démence apathique où les hallucinations toujours plus confuses et les actes réflexes violents restent fixes et persistants; mais assez souvent hallucinations et réflexes disparaissent dans l’apathie de la démence.

De même, après une manie ou une mélancolie, on voit apparaître des périodes où l'on retrouve les restes de l’ancienne psychose. Le malade reproduit les accès d’agitation, les angoisses, les idées hypochondriaques qui le tourmentaient auparavant. 11 émet des plaintes incohérentes, s’excite, accuse ceux qui l’entourent ; on observe chez lui, par intervalles, des hallucinations caractéristiques de son ancien délire, puis il retombe dans son état habituel de torpeur et d’apathie.

Démence compliquée. — Enfin la démence peut être compliquée d’épilepsie, de convulsions et surtout de paralysie. Les déments paralytiques constituent surtout cette classe d’infortunés que l’on a

DÉMENCE

désignés sous le nom de gâteux, et que l’on est obligé d'isoler dans des quartiers spéciaux.

La démence qui se complique de paralysie, à laquelle on peut donner le nom de démence paralytique, et qui est la conséquence des lésions cérébrales les plus variables, ne doit pas être confondue avec cette autre affection, bien différente sous tous les rapports, et décrite sous le nom de paralysie générale. Aussi le nom de dcmenliapara/t/tica, donné par les auteurs allemands à la paralysie générale, ne nous parait pas heureusement choisi.

L’affaiblissement musculaire qui, chez un grand nombre de déments,

Fig. 34. — Démence, suite de délire systématisé chronique. Depuis plusieurs années, la malade a transformé son écriture, sous l'influence d'idées délirantes; elle croit écrire en tonkinois, elle ne parle plus que par monosyllabes incompréhensibles.

se montre à titre de complication, est souvent le résultat même des progrès de l'affection mentale, et de l’extension de la maladie aux parties du cerveau qui président aux fonctions de la motilité. On comprend que, dans quelques cas, le diagnostic différentiel de ces deux affections présente de sérieuses difficultés ; d’ailleurs, le dernier degré de la paralysie générale se confond avec celui de la démence paralytique.

Diagnostic différentiel. — La démence offre, avec l’idiotie et 1 imbécillité, une ressemblance qui pourrait, comme nous 1 avons déjà dit, la faire confondre avec ces deux états.

Chez l'idiot, la pensée a toujours été nulle; chez 1 imbécile, 1 arrêt de développement des facultés se produit dans les premières années de l’existence, de sorte que la vie intellectuelle ne se compose plus que des idées et des sentiments qui, ayant reçu dans le jeune âge un

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premier développement, sont restés depuis à l'état imparfait. Chez l’idiot et l'imbécile, il y a le plus souventquelque irrégularité saillante dans la conformation normale du crâne, ce qu’on ne remarque pas d'habitude chez le dément. Les traits du dément conservent encore quelques traces d'intelligence, tandis que chez l’imbécile, et plus encore chez l’idiot, ils sont frappés d’un cachet particulier que l’observateur ne peut méconnaître, et qui indique que la pensée n’a jamais exercé son empire sur ces êtres disgraciés. Les circonstances commémoratives offrent un moyen sûr de reconnaître la démence de l’idiotie et de l’imbécillité. Les déments ont été doués d'intelligence, les idiots et les imbéciles en ont toujours été dépourvus.

Le doute, du reste, ne saurait exister que dans le cas de démence complète ; or celle-ci survient rarement tout d’un coup ; presque toujours elle est précédée de démence partielle. Cette dégradation successive de chacune des facultés de l’entendement n’a point lieu chez l'idiot et l'imbécile; ils sont et restent ce qu’ils ont toujours été ; ils ne vivent ni dans le passé ni dans l’avenir; le dément, au contraire, peut avoir des souvenirs et des réminiscences.

Il est une autre affection mentale avec laquelle la démence pourrait être confondue, c’est, nous l'avons vu, avec la stupidité. Celte dernière est caractérisée par la suspension accidentelle, plus ou moins complète, des facultés intellectuelles, morales et instinctives, ainsi que des mouvements. Elle reconnaît pour cause une secousse physique ou morale, souvent brusque et violente ; elle se distingue de la démence par la rapidité de son apparition, par les troubles caractéristiques de la motilité, l’intensité de ses symptômes, leur rémission et leur exacerbation fréquente, et surtout par la possibilité d’une guérison complète (1).

Étiologie. — C’est à partir de l'âge de quarante ans que la démence se montre le plus ordinairement; elle est plus fréquente chez les hommes. Comme la plupart des autres formes d’aliénation, elle reconnaît un grand nombre de causes, les unes physiques, les autres morales : ces deux ordres de causes peuvent se combiner entre elles. Ainsi, chez les nouvelles accouchées, des chagrins, sous l’influence de l’état puerpéral, peuvent amener un état de démence. Les désordres et la cessation de la menstruation, lescongestionscérébrales répétées, les inflammations chroniques du cerveau et des méninges, les écarts de régime, les excès de toutes sortes, l’onanisme, les traumatismes crâniens, telles sont les causes que l’on rencontre dans la généralité des cas.

Nous l’avons dit, toutes les formes de la folie peuvent se terminer par la démence ; Esquirol a trouvéqu’un septième environdes individus

(I) Ferrus, Leçons cliniques, in Gazette des hôpitaux, 1834.

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c:to

altcintsde manie, de monomanie et de lypémanie, devenaient déments. Cette affection est souvent provoquée par un régime débilitant, auquel les aliénés sont quelquefois soumis, autrefois surtout par l’abus des saignées; il n’est peut-être pas de cause plus efficace pour hâter le progrès de cette redoutable maladie.

Nous avons encore observé, comme causes déterminantes, un traitement hydrothérapique trop rigoureusement suivi, le froid humide, l’érysipèle de la face, etc.

L’épilepsie existe parfois longtemps sans entraîner un trouble grave de l'intelligence, mais le plus souvent elle se complique d'un état de trouble mental qui peut affecter les différentes formes de la folie et qui offre fréquemment tous les symptômes de la démence ; elle constitue alors la démence épileptique.

Certaines substances toxiques agissent sur le cerveau, soit en excitant, soit en stupéfiant ses fonctions; par un usage prolongé elles finissent par produire aussi un état d’affaiblissement des facultés mentales, constituant une véritable démence par intoxication. Telle est la démence de l'alcoolisme chronique, de l’empoisonnement chronique par le plomb, par le mercure, etc.

Anatomie pathologique. — Les individus morts en état de démence offrent un bien plus grand nombre de lésions cérébrales que dans les autres espèces de folie. « On comprend, dit Esquirol, que dans la démence, qui est la terminaison de tous les désordres intellectuels et moraux, qui est le résultat des progrès de l’âge, qui est souvent compliquée de paralysie et de convulsions, on comprend que dans cette affection le crâne, les méninges et le cerveau aient subi un grand nombre d’altérations qui donnent la raison de l’affaiblissement de l’intelligence et de la sensibilité (1). »

Les lésions cérébrales que l’on rencontre le plus fréquemment sont tantôt isolées, tantôt combinées entre elles :

L’hydrocéphalie chronique par hydropisie des ventricules, l’infdtration séreuse des membranes du cerveau, devenues opaques, surtout à la partie supérieure des hémisphères cérébraux; la pachyméningite, l’inflammation plus ou moins récente des méninges avec exsudats, etc. ; dans ces cas, la pie-mère adhère entièrement avec la substance corticale du cerveau.

Les foyers de ramollissement, l’apoplexie hémorrhagique de la substance cérébrale se rencontrent, de temps à autre, ordinairement compliqués d’autres états pathologiques du cerveau et de ses membranes. Les foyers ont pu faire place, suivant leur degré d’ancienneté, à des kystes séreux plus ou moins volumineux ; dans quelques cas, enfin, l’hémorrhagie s’est produite sous la forme diffuse et capillaire.

(1) Esquirol, Mal. ment., t. 11, P* 244.

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Les circonvolutions du cerveau sont souvent atrophiées , écartées les unes des autres, souvent aplaties, comprimées. On peut même voir quelquefois une ou deux circonvolutions de la convexité du cerveau déprimées, atrophiées, presque détruites, et l’espace vide rempli par de la sérosité.

L’atrophie cérébrale, sur laquelle le Dr Colard nous a donné une intéressante relation (1), se rencontre dans la plupart des cas de démence arrivée à une période avancée ; elle est en effet le terme auquel aboutissent les maladies cérébrales les plus diverses. « Lorsqu’une portion limitée des centres nerveux, dit l’auteur que nous citons, vient d’être détruite, d’autres parties de l’encéphale et quelquefois de la moelle s’atrophient secondairement; telles sont les atrophies secondaires du pédoncule cérébral, de la protubérance et de la moelle, bien connues depuis les recherches de Turck, de Charcot et Turner et de M. Bouchard (2).

Le crâne présente aussi des particularités qui rendent compte du développement de l’affection. Les os crâniens sont parfois épaissis et sclérosés; on peut rencontrer des productions osseuses, des exostoses partielles, des enfoncements, l’épaississement et l’hyperostose de différentes parties de la boîte crânienne.

L’élude microscopique des altérations cérébrales dans la démence a été faite par Marcé. Voici les principales combinaisons :

Un examen attentif de l’ensemble de la couche corticale et des circonvolutions, fait â l’œil nu et au microscope, révèle bien vite dans tous les cas de démence tout un ordre de lésions que nous indiquerons de la manière suivante :

1° Atrophie des circonvolutions ;

2° Altération des cellules nerveuses et des tubes nerveux;

3° Altération des capillaires.

Aux caractères déjà connus de l’atrophie des circonvolutions, il ajoute l’aspect rugueux et la teinte jaunâtre, ambrée, de la substance corticale, qui sont toujours l’indice de la dégénérescence graisseuse des tubes et des cellules nerveuses, ainsi que des parois capillaires.

« Les tubes nerveux et les cellules nerveuses offrent à un degré variable la dégénérescence graisseuse. Les cellules, déchiquetées sur leurs bords, irrégulières, méconnaissables, offrent une coloration jaune ambré; leurs prolongements sont rompus, elles sont couvertes de granulations graisseuses, jaunâtres, et finissent par disparaître, laissant à leur place des amas granulo-graisseux. Tantôt les cellules ainsi malades sont en petit nombre, tantôt, au contraire, on en trouve à peine quelques-unes ayant conservé quelques traces de l’aspect normal.

(1) Cotard, Thèse, Paris, 18G8, Études sur les maladies cérébrales et mentales , Paris, 1891.

(2) Bouchard, Comptes rendus de la Société de bioloç/ie, 1866.

DÉMENCE

» Les tubes nerveux déformés, rétractés, se couvrent d’abord de granulations; plus tard le contenu a disparu, et il ne reste plus qu’un cylindre d'apect noueux, de teinte jaune ambrée, qui fait place à un degré plus avancé, aux parois de la gaine revenue sur elle-même; en dernier lieu, tube et gaine ont disparu. La paroi des capillaires apparaît incrustée de granulations graisseuses, jaunâtres, qui la recouvrent complètement, s’accumulent de manière à faire saillie dans l’intérieur du vaisseau, et parfois même remplissent toute sa cavité. Souvent on rencontre, à côté des granulations graisseuses, des granulations et des cristaux d’hématine, ou des incrustations calcaires qui contribuent à diminuer laperméabililé du vaisseau et même à l’oblitérercomplètement. »

Marcé ajoute que ce rétrécissement graduel des capillaires, qui peut aller jusqu’à leur entière oblitération, lui parait la cause de la destruction des cellules et des tubes. « Les éléments ne recevant plus qu’une quantité insuffisante de sang s'atrophient, subissent la dégénérescence graisseuse et deviennent incapables de fonctionner. L’affaiblissement de l’intelligence et de la motilité suit les progrès des lésions. Lorsque celles-ci sont très accusées, elles se traduisent à l’œil nu par l’atrophie et la coloration jaunâtre des circonvolutions; mais lorsqu’elles sont récentes, elles ne peuvent être reconnues qu’à l’aide du microscope. »

De ce qui précède, dit Achille Foville (1), nous croyons être en droit de conclure que la démence est anatomiquement caractérisée par une atrophie, qui affecte d’abord la substance corticale des circonvolutions du cerveau, et s’étend ensuite à la substance blanche; que le degré de la démence est, d'une manière générale, proportionnel au degré de cette atrophie ; que sa cause histologique est la dégénérescence graisseuse des cellules, des tubes et des capillaires, de la substance nerveuse, et qu’ainsi se trouve nettement caractérisée la lésion propre à la démence.

Parchappe avait, un des premiers, constaté que la moyenne du poids de l'encéphale dans la folie chronique était inférieure à la moyenne dans la folie aiguë, dans le rapport de 1363 grammes à 1449 chez l’homme, et dans celui de 1186 grammes à 1293 chez la femme. De plus, ayant réparti les cas de folie chronique en quatre séries, d après le degré de plus en plus avancé de l’affaiblissement intellectuel, il obtint quatre séries de moyennes de poids graduellement décroissantes, ainsi exprimées :

Poids moyen de l'encéphale dans la folie chronique.

1er degré

Hommes.

Femmes.

(1) A. Foville, Nouv. Dict. de mëd. et de chir., art. Démence, t. XI. Dagonet. — Maladies mentales.

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Parchappe a, en outre, démontré que c’est surtout sur la partie antérieure des hémisphères que s'exerce l’atrophie, et, se basant sur ces résultats, il considère, comme hors de doute, la loi de l'atrophie graduelle du cerveau en rapport avec la dégradation progressive de l'intelligence.

D'autres observateurs, et particulièrement Bucknill, sont arrivés à des résultats identiques. Dans le cas de folie chronique et surtout dans la démence, l'atrophie était proportionnelle au degré de la décadence intellectuelle et à sa durée (I).

Nous avons accumulé de nombreux documents et noté le poids des diverses parties de l'encéphale chez huit cents aliénés environ. Voici en ce qui concerne les démences les conclusions formulées par notre ancien interne le Dr Bra (2) :

Les moyennes étaient pour l’encéphale

Hommes.

Femmes.

Formes mélancoliques

— maniaques

Démences

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