CHAPITRE PREMIER
Considérations.
xLtymologie. Le mot hypocondrie vient de deux racines grecques, dWo, sous, et -^ov^oç-, cartilage. Cette expression a sans doute été destinée à désigner cette affection , parce que son siège paraît exister particulièrement dans les organes situés sous les fausses côtes ou dans les hypocondres (1).
Synonymie. Hypocondrie des modernes , hypocondria, — Morbus flatuosus de Diodes et Aëtius,
(1) Le sens moral qu'on attache au mot hypocondre , et l'espèce de répugnance que manifestent les personnes atteintes de cette maladie contre le nom qu'on lui a donné, nous avaient inspiré l'idée de changer cette dénomination; mais l'exactitude de son étymologie nous a décidés à ne rien innover à cet égard. Nous observerons seulement qu'on devrait peutêtre écrire hypochondrle , et non hypocondrie , parce que le x. des Grecs est représentatif du ch; mais la plupart des auteurs, et surtout le Dictionnaire de l'Académie , écrivent hypocondrie, et nous déférons à l'usage et à l'autorité.
2l8 MALADIES NERVEUSES.
— Mater scorbtjti de Barbette, — Morbus resiccatortus, quod in aliquibus corpus exsiccet et manifeste emaciet. — Morbus ructuosus , quod plurimos nimirùm excitet ructus. — Morbus niger nomine, vel quod œgroti humores nigros evomant, vel quod corporum illorum color quasi lisndus et niger. — Morbus corruptorum, quod nimirùm corpus corrumpat et destruat. — Morbus mirachtalis
' des Arabes, de mirach, qui signifie ventre , épi— ploon ou péritoine : Ab Arabibus mala hypocondriaca mirachialia nominata fuerunt, quoniam mirach apud ipsos membranam illam cui intestina alligata sunt signijîcat. — Kutubuth Arabum.
— T7ro%ov£picL)toç wctQo? ^ çv<rcù£îf, maladie hypocondriaque avec gonflement; — Av&vln àHippocrate et des autres médecins grecs.
Ordre nosologique. Sauvages range l'hypocondrie dans la classe des vésanies ; Linnée, parmi les affections mentales; suivant Fogel, elle doit appartenir aux maladies spasmodiques, et d'après Cullen, aux névroses. Elle a été placée par le professeur Pinel dans la classe des névroses , ordre vésanies, et nous nous conformons à l'avis de ce nosographe célèbre. L'hypocondrie a été connue dès l'enfance de l'art : l'oracle de Cos nous en a transmis les principaux caractères; il la surtout bien isolée de l'hystérie, et les principes de traitement qu'il indique contre Tune et l'autre de ces deux affections formeront les bases
de In méthode curative que nous développerons dans les diverses parties de notre travail. La plupart des chefs de la médecine, suivant son impulsion, ont bien distingué cette maladie d'avec l'hystérie; mais il faut l'avouer, ils l'ont trèssouvent confondue avec la mélancolie.
Par la suite, on a de plus en plus méconnu ou négligé la distinction précise de ces deux névroses : Sjdenham le premier, et beaucoup d'autres, à son exemple, ont considéré l'hypocondrie et l'hystérie comme une seule et même affection ; toutefois cette opinion n'a pas été adoptée par ceux qui ont apporté le plus de zèle et de soin dans l'étude des maladies et dans la recherche de leurs caractères distinctifs : ainsi tous les nosographes ont rivalisé d'efforts pour bien faire ressortir les différences qui existent entre elles, pour assigner leurs phénomènes caractéristiques; mais l'erreur n'en a pas moins prévalu, et jusque vers la fin du siècle dernier, les névroses, et principalement les vésanies, étaient rarement bien isolées dans les histoires générales que renfermaient les divers traités de médecine, et surtout dans ceux publiés au commencement du dix-huitième siècle. C'est en consultant les histoires particulières, éparses dans un grand nombre d'ouvrages, que l'on a retrouvé le chemin de la vérité et de la bonne observation; c'est dans les écrits des médecins observateurs qu'on
a découvert quelques débris du feu sacre' ; ce sont les nobles efforts des professeurs de l'École de Paris, ce sont les bonnes monographies sorties de cette Faculté, justement renommée, dont l'ensemble a puissamment contribué à débrouiller ce chaos, à éclairer l'histoire des diverses maladies internes, ou de la pathologie médicale, et spécialement celle des affections nerveuses.
L'hypocondrie est une maladie de tous les temps, de tous les pays, qui se manifeste dans toutes les saisons et dans toutes les températures, commune à l'un et l'autre sexe, mais qui n'affecte indistinctement ni tous les âges, ni toutes les classes de la société. Sa fréquence (r) est * 1 ■ — — — — — — — —
()) Zacchias , en 1671 , demandait si cette névrose était nouvelle, et si elle était plus fréquente de son temps que dans les siècles qui lavaient précédé. Cette question ne peut être résolue que d'une manière relative. La fréquence de la maladie dépend de la multiplicité et de l'intensité des causes, et celles-ci tiennent à une foule de circonstances physiques et morales, générales ou particulières, qu'il n'est pas facile d'apprécier sous ce rapport ; seulement on peut avancer qu'une impulsion générale vers l'étude des sciences et des lettres, et surtout les désastres publics ^ doivent en multiplier les exemples. A l'époque où écrivait cet auteur, les progrès de la civilisation , l'amour et l'étude de la littérature , enfin les événemens politiques du siècle , malgré les brillans succès de Louis XIV, contribuèrent sans doute au développement d'un grand nombre de ces maladies ; mais combien les vingt-cinq années de révolution que nous venons de traverser doivent
jusqu'à un certain point, en raison directe du développement de l'entendement humain , ( t des progrès de la civilisation ; c'est assez dire qu'elle est plus souvent observée de nos jours que dans les siècles passés ; plus rare , sans doute, dans les pays encore peu civilisés, et surtout quand ils sont étrangers aux horreurs de la guerre ou des dissentions intestines. On l'observe fréquemment en Angleterre, en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne; elle n'est pas non plus inconnue aux Mahométans , à ce peuple ignorant, fanatique par religion , chez qui l'abus des narcotiques, des plaisirs vénériens, une vie molle et sédentaire , une indolence nationale , et les principes du fatalisme, nous offrent tous les inconvéniens de l'état social , dépouillé des avantages qui forment à nos yeux une douce compensation pour les privations qu'il nous impose.
C'est parmi les hommes de lettres , les citoyens livrés aux travaux assidus du cabinet , les artistes , les poètes, parmi les littérateurs les plus distingués, et surtout au milieu des personnes douées de l'imagination la plus ardente, ou de la plus vive sensibilité , qu'elle choisit de préférence ses victimes (1).
revendiquer une influence plus énergique. Remarquons enfin celle qu'a dû exercer, sur l'observation de ces névroses, l'attention des médecins excitée par de bonnes descriptions, etc. ! (1) Je pourrais citer plusieurs de nos premiers juriscon-
Cette observation n'a point échappé aux philosophes de l'antiquité. Aristote, si connu par son amour pour la vérité, amicus Plato,sedmagis arnica veritas, assure que tous Jes grands hommes de son temps étaient mélancoliques ou hypocondriaques. Car homines qui ingenio claruerunt, et in studiis philosophiœ , vel in republicâ administrandà, vel in carminé fingendo , vel in artibus exercendis melancholicos omnes fuisse videamus ? (Arist. Probl. sect. 3o.)
Le mot de Sénèque, non est magnum ingenium sine mixturâ dementiœ > ne serait-il pas une traduction élégante de cette même pensée? et ne peut-il pas offrir une consolation aux hommes, qui , sans paraître s'élever au-dessus de la nature humaine, sont cependant fort au-dessus de la sphère commune ?
L'hypocondrie sévit avec d'autant plus de force contre ceux qu'elle attaque, qu'ils peuvent être enchaînés sous l'empire des causes, obligés de rester en butte à ses traits, soit par la nature
suites, de nos auteurs les plus distingués , des sculpteurs, des peintres et des musiciens de France les plus célèbres. Les états voisins nous en offriraient également un grand nombre. Le trop fameux Kotzebue a décrit lui-même une partie de ses affections nerveuses : on peut consulter l'année la plus remarquable de sa vie , p. j53, t. I. Colin d 'Harleville , Gretrj , Bernar-din de Saint- Pierre , ont également parlé de leurs nerfs dans les ouvrages qu'ils nous ont laissés.
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de leurs professions , soit par la force des circonstances. L'histoire de celte vësanie, que nous commencerons par l'exposé des causes , nous fera mieux connaître ces particularités; mais fâchons d'abord de bien présenter les sources principales d'où elle dérive, et indiquons avant tout, dune manière sommaire, la nature, le siège et les caractères principaux de l'hypocondrie.
C'est une affection éminemment nerveuse , qui paraît du moins résider dans une irritation, ou une manière d'être particulière du système nerveux, et principalement de celui qui vivifie les organes digestifs : les symptômes essentiels qui lui appartiennent sont nombreux; le plus souvent trouble et lenteur des digestions , sans fièvre et sans indices d'une lésion locale , fia— tuosités, borborygmes ; exaltation de la sensibilité générale, spasmes variés, palpitations, illusions des sens, et surtout de la vue et de l'ouïe, succession rapide de phénomènes morbides ou morbifiques, qui simulent la plupart des maladies, état réel , mais variable , de souffrances diverses , d'où naissent des terreurs paniques ou des inquiétudes exagérées, versatilité morale, exagération habituelle, spécialement sur tout ce qui tient à la santé, ou à l'énoncé des accidens de la maladie.
Mais d'où provient cette névrose? de sources aussi nombreuses que variées, et dont nous allons exposer le tableau.