‹ Traité des maladies nerveuses, ou vapeursChapitre 18 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Causes de V Hypocondrie .

L'étude des causes de l'hypocondrie doit captiver l'attention du médecin : celle des causes Finales qui échappent, dans presque toutes les sciences, à la pénétration humaine, ne doit pas également exciter ses efforts; mais la recherche des causes qui commencent et complètent en quelque sorte l'histoire d'une maladie, et qui influent si puissamment sur le mode de curalion , réclame une application suivie et une sagacité délicate. Ces causes, aussi nombreuses que variées, servent encore à établir le diagnostic, ce qui, dans une névrose où les méprises ont été si fréquentes, n'est pas d'un faible intérêt. Nous allons les examiner à peu près dans le même ordre que nous avons adopté en traitant de l'hystérie, sans nous attacher à la distinction des causes en disposantes et en déterminantes, parce que le même agent peut constituer tour à tour une disposition ou une cause efficiente, suivant son intensité ou la disposition de l'individu.

PREMIÈRE SECTION

Causes phjsiq ues .

Chaque période de la vie est marquée par des rapports organiques , et par une disposition à

diverses maladies, qui en constituent en partie ]es attributs physiques; on sait, en effet, que dans l'enfance les maladies cérébrales prédominent; que dans la jeunesse les affections de poitrine sont les plus fréquentes; et qu'à l'âge adulte appartiennent spécialement les névroses et les lésions organiques des viscères abdominaux. Aussi l'hypocondrie se déclare- 1- elle bien rarement avant l'âge de vingt ans et après celui de soixante; si elle persiste au-delà de ce dernier terme, elle est quelquefois remplacée par les altérations organiques des viscères abdominaux et de ceux de la poitrine.

L'âge viril est l'époque où se manifestent les passions les plus orageuses , où les intérêts les plus puissans, où tous les mobiles sont mis en jeu , se froissent et se heurtent ; c'est l'époque des orages, des bouleversemens et de l'ambition avec laquelle marchent l'inquiétude, la crainte, et une perplexité sans cesse renaissante ; c'est alors aussi que l'homme se concentre dans ses méditations, que le philosophe se livre aux réflexions les plus profondes , et que le métaphysicien s'enfonce dans ses abstractions; le sculpteur ne quitte plus son ciseau , le peintre sa palette, le graveur son burin, le littérateur consacre à l'étude ses plus belles années, le poète s'abandonne à son imagination ; tous sont éga-

lement tourmentes par le désir de laisser un nom , et de pouvoir répéter avec Horace :

Non omnis moriar, multaque pars met

Vitabit Libitinam*

Lib. m , od. xxiv.

Mais la fortune n'est pas à tous également favorable, et beaucoup sacrifient, à de vaines et trompeuses illusions leur santé, et quelquefois même leur existence. C'est donc à l'âge viril que Ton doit rapporter la plus grande fréquence des aliénations et de l'hypocondrie.

On n'a peut-être jamais observé celle-ci chez les enfans : toutefois le fait que nous allons rapporter démontre jusqu'à un certain point que les vapeurs ne sont pas étrangères à l'âge tendre.

Un jeune enfant de sept à huit ans, né d'un père très-nerveux, et d'une mère délicate, vivait dans une heureuse intelligence avec son frère âgé de dix ans ; celui-ci fut enlevé par une fièvre maligne. Long-temps on cacha au cadet la perte qu'il avait faite; mais au bout de cinq mois, après l'avoir bien disposé à recevoir cette triste nouvelle, on la lui annonça ; aussitôt il fondit eu larmes, resta deux ou trois jours sans demander de nourriture , et pendant plusieurs mois il fut très-affligé. On avait espéré que le temps et la distraction le consoleraient; mais l'on s'aperçut bientôt que , toujours tourmenté par la mort de «on jeune compagnon , il avait perdu l'ap-

ItYPOCONDRtE. lïj

petit, et qu'il ne digérait qu'avec peine. Souvent il se retirait pour verser des larmes 3 d'autres fois il s'abandonnait à une gaîté insolite. Il parut pendant long-temps dépérir, et revint ensuite à un état satisfaisant. Sans doute ces symptômes ne constituent point une hypocondrie véritable, mais ils s'en rapprochent, et en forment une nuance. Ou peut encore joindre à cette observation l'histoire rapportée par Zimmermanny d'un homme hypocondriaque dès l'âge de six ans. Toutefois , je pense que long-temps l'hypocondrie de ce malade ne fut qu'une disposition à cette névrose, que l'on aura confondue par la suite avec la maladie bien déterminée. On ne voit pas, du moins en général, cette affection dans l'enfance; mais on rencontre parfois une propension à. cette maladie dès les premières années de notre vie : j'en ai connu plusieurs exemples.

L'organisation délicate de la femme la rapproche , sous ce rapport , de celle des enfans , et ne la dispose pas à l'hypocondrie autant qu'on pourrait le penser. Aussi cette maladie affectet-elle plus souvent les hommes que les femmes, qui sont dévolues à d'autres névroses. Cependant, quoique l'hystérie soit une affection exclusive chez elles, et qu'elles l'éprouvent plus fréquemment que l'hypocondrie, elles sont encore a^sez exposées aux accidens de cette dernière

2^8 maladies nerveuses.

maladie, surtout lorsqu'elles ont dépassé l'âge de retour, ou l'époque critique; car il est trop vrai que la plus faible et la plus intéressante partie du genre humain a reçu en partage la plus forte portion des souffrances et des maladies. Cette névrose est assez fréquente chez quelques personnes du sexe, qu'un tempérament plus nerveux que porté pour les plaisirs de l'amour, a préservées des affections hystériques; elle est spécialement produite alors par les chagrins, les dérangemens qu'éprouvent les fonctions particulières au sexe , et par une vie trop uniforme ou trop sédentaire (i). Chez les femmes, la plus grande fréquence de l'hypocondrie s'observe plutôt après l'époque de la puberté qu'aux approches de cette révolution. On voit cependant de jeunes personnes , qu'une débilité générale maintient clans Une disposition chlorotique , dont les symptômes diffèrent peu des accidens ordinaires à cette névrose. Quant à la cessation des règles

(i) J'ai donné plusieurs fois des conseils à une jeune femme qui est constamment en proie aux accidens nerveux les plus multipliés, en un mot, à tous les symptômes de l'hypocondrie ; ses journées tout entières sont habituellement consacrées aux détails d'un commerce d'épicerie très-considérable : à peine a-t-elle passé huit jours à la campagne, qu'aussitôt elle recouvre une santé parfaite. Rappelée aux soins de sa maison , elle endosse de suite ce qu'elle nomme son manteau hypocondriaque*

ÎÏYPOCONDRTE. 2î(f

Vers le terme assigne' par la nature , elle exerce une influence très-marquée sur le développement des affections hypocondriaques, et spécialement quand les femmes s'affligent vivement de l'âge du retour et de la perte des avantages qu'elles avaient conservés jusqu'à ce moment. La crainte des maladies qui les déciment particulièrement lors de cette révolution ajoutera quelquefois encore à la part que celle-ci peut revendiquer , et qui sera d'autant plus prononcée, que son action sera favorisée par le tempérament ou d'autres dispositions physiques.

On sait que l'équilibre le plus parfait entre les différens systèmes qui composent l'admirable édifice du corps humain formerait la constitution par excellence; mais cet heureux accord n'existe presque jamais : le plus souvent tels systèmes sont prédominans, ou tel organe est doué d'une vie plus active que la plupart des autres.

On distingue en général les tempéramens en nerveux, musculaire, lymphatique et sanguin, et cette division semble confirmée par la nature et l'observation ; mais on doit remarquer, outre ces tempéramens généraux , des tempéramens mixtes et des tempéramens particuliers, eu résultat de la prédominance de certains viscères. Nous avons observé déjà la singulière prédominance, et l'influence non moins remarquable

des organes de la génération chez quelques individus du sexe féminin; de même, nous verrons un surcroît d'énergie, soit du cerveau et des viscères de la poitrine , soit de l'estomac et des intestins, soit des organes biliaires, dont l'action très-sensible , quoique exagérée peut-être par les anciens, fit admettre le tempérament bilieux.

Parmi les tempéramens généraux , ceux qui influent plus singulièrement sur la production de l'hypocondrie sont le nerveux et le sanguin ; à ce dernier se rattache l'examen du rôle que jouent dans le développement de cette maladie les hémorrhagies , les menstrues et les hérnorrhoïdes , qui peuvent être considérées comme causes, comme symptômes ou comme moyens curatifs de cette névrose, et dont nous parlerons plus loin.

L'examen des tempéramens particuliers nous apprend que la prédominance du système hépatique est fréquemment celle qui dispose davantage à cette maladie. En effet, un teint bilieux ou jaunâtre, la sensibilité de l'hypocondre droit, l'habitude des vomissemens bilieux, l'abondance des évacuations, ou une constipation opiniâtre, annoncent parfois une disposition à cette affection nerveuse , dont cet ensemble de phénomènes forme dans d'autres cas autant de symptômes concomitans , ou même constituans.

L'influence du tempérament est favorisée ou

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alténuée suivant l'âge, le sexe, le climat, la profession , les mœurs générales ou particulières du pays, et les circonstances spéciales de la vie : ces considérations ne seraient point étrangères à notre sujet ; mais elles se rattachent principalement à l'histoire des tempéramens, et nous éloigneraient de notre but. On connaît aussi les effets étonnans dune sensibilité physique trèsexaltée; cette disposition organique peut être innée, héréditaire ou acquise; le plus souvent elle est inhérente à une complexion délicate, et résulte de notre éducation physique et morale. On l'observe dans quelques cas unie aux différens tempéramens, même au tempérament lymphatique , ou à une énergie générale très-prononcée; mais combien de degrés intermédiaires entre la sensibilité exquise de quelques femmes vaporeuses (i) , et la fermeté de cette dame romaine qui, pour ne pas survivre au déshonneur de son mari, lui donne l'exemple d'une résolution violente et désespérée; et dit, en lui présentant le poignard, Pœtel non dolet.

L'influence du climat modifie également

(1) Voyez le Traité de Melancholiâ , par Lorry , ouvrage riche de son propre fonds, et enrichi de toute l'élégance de la langue latine. L'observation, tenerrima fuit mulier quœ quindecim annos nata ab infantlâ dellcatula et tenuis, cute rosrd et candidissimd , nous offre le summum de la sensibilité ïa. plus prononcée (p. 73).

l'homme , et imprime à ses facultés morales ef à sa constitution physique des caractères sensibles. Le parallèle des habitans du nord et des peuples du midi nous en fournit la preuve : ceux-ci sont aux premiers, sous le rapport physique 5 ce que l'Apollon du Belvédère est à l'Hercule Farnèse ; et la différence de l'organisation morale se tire de la comparaison établie d'une part entre Alcibiade, Périclès, Lucullus, Louis XIV, Richelieu , le chevalier de Grammont ; et de l'autre, entre Charles XII, Pierre - le - Grand , Suwarow , et les guerriers du nord.

Les climats brûlans de l'Inde, de la Haute- Egypte , quand surtout ils réunissent à leur température élevée la subversion des lois simples de la nature, sont très-propres à faire contracter des maladies nerveuses. Cette opinion n'est pas universellement adoptée; Hoffmann et Réveillon regardent les pays froids comme une circonstance favorable à l'invasion de l'hypocondrie, tandis que Van-Swieten pense que les Espagnols sont spécialement disposés à cette névrose; mais outre l'action du climat, il faut compter la paresse qui leur est naturelle, leurs habitations insalubres et leur mauvais régime, etc. Le commentateur de Cullen, l'érudit Bosquillon, estime aussi que les pays méridionaux disposent à l'hypocondrie, et que le froid en détermine particulièrement les paroxysmes.

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Ces opinions, en apparence contradictoires , peuvent jusqu'à un certain point être conciliées; on peut en effet reconnaître que les deux extrêmes de la température produisent plus ou moins constamment une atonie générale. Dans les climats chauds , nous trouvons une vie molle , somptueuse, F abus des épices, des aromates, des liqueurs, en un mot des plaisirs de la table, l'excès des jouissances, qui forment autant de circonstances énervantes; d'un autre côté, les régions boréales obligent beaucoup d'individus à la vie sédentaire, à l'isolement; le froid luimême , quand son intensité est excessive, ou son action trop prolongée, produit un effet débilitant. C'est ainsi que l'immersion dans l'eau froide agit souvent comme moyen excitant; tandis que le bain froid, quand il est prolongé , exerce une action contraire. De même, dans la Russie, les hommes sont en général forts et vigoureux, et atteignent les extrêmes de la vieillesse. Si l'on avance vers le nord de l'Europe, comme en Laponie, où le froid est excessif, l'homme y est petit, faible, et ne parvient presque jamais, suivant le rapport de quelques voyageurs, à un

âge très-avance.

Hippocrate avait déjà remarqué que les mœurs et les formes des habitans participaient de la nature du pays : Inverties hominum formas et mores regionis naturœ compares. Mais n'exagé-

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rons pas cette influence, qui semble démentie par le contraste de Rome ancienne et de Rome moderne , et par la disparité des Grecs d'autrefois et des Grecs qui leur ont succédé. Voyons en outre si certaines circonstances ne peuvent pas modifier les effets du climat.

Chejne, dans son Traité de la maladie anglaise, indique pour causes de la grande fréquence des affections nerveuses en Angleterre , l'humidité du sol, les variations brusques de la température, une nourriture succulente, la vie molle et somptueuse que l'on mène dans les classes les plus riches de la société, enfin le séjour des grandes villes. Pourrait-on ajouter à ces causes éloignées, et peut-être plus actives chez les Anglais, i°. le caractère national de ce peuple froid et mélancolique, que l'on entrevoit dans ce goût décidé pour les tragédies les plus noires, les catastrophes les plus sanglantes , et les romans les plus sombres, ou remarquables par une hardiesse gigantesque et monstrueuse ; 2°. cette disposition innée , ce penchant profond ou même naturel à la méditation et aux sciences les plus abstraites; 3°. leur atmosphère charbonneuse, et l'usage presque exclusif des poêles; 4°. l'excès du thé et l'usage des liqueurs alcooliques, qu'ils portent jusqu'à l'abus le plus monstrueux, etc. etc.? IVlais n'anticipons pas plus long-temps sur l'examen des autres causes.

En résume, si nous considérons que L'imagination est exaltée chez la plupart des hypocondriaques, quand surtout la maladie a déjà fait des progrés, que le développement de l'imagination est en raison inverse de l'énergie des autres fonctions intellectuelles, que les climats chauds sont favorables à l'exaltation de cette faculté, tandis que le jugement prédomine dans les pays froids, nous serons très-portés à penser que les températures les plus élevées sont les plus fécondes en affections vaporeuses, à moins qu'un grand nombre d'autres causes n'ajoutent à l'action d'une température modérée , comme nous l'avons vu pour l'Angleterre.

Les saisons sont en quelque sorte des climats différens qui se succèdent, et font passer nos corps par les gradations diverses des températures les plus opposées , par les modifications les plus brusques. Mais la succession rapide de ces influences empêche qu'elles n'aient sur nous une action aussi profonde que les climats dont l'empire est constant dans ses élémens essentiels. Toutefois une température douce , et surtout un temps serein, agissent d'une manière favorable sur notre moral ; ils semblent propres à réprimer les écarts de l'imagination , ils inspirent nonseulement une satisfaction réelle, mais souvent encore ils apportent plus de calme dans l'esprit, plus dégalité et de douceur dans le caractère.

C'est ainsi que le froid sec et modéré de l'hiver, ou les beaux jours du printemps et de l'automne, durant lesquels le soleil échauffe l'atmosphère, excitent en nous des idées et des sensations agréables, provoquent l'appétit, et facilitent la digestion. On peut donc regarder ces deux états de l'atmosphère comme pouvant éloigner les maladies nerveuses; tandis que le froid trèsintense, une température constamment humide , et surtout les chaleurs brûlantes de l'été , qui en général diminuent l'activité du système digestif, préparent fréquemment ces névroses, et plus souvent encore en déterminent les paroxysmes. C'est encore un fait connu depuis long-temps, que l'intensité d'un froid continu est beaucoup moins à craindre que le passage subit d'une température élevée à un air très-condensé : ce sont les refroidissemens au moment dune transpiration abondante , les boissons froides après l'impression d'une forte chaleur, qui donnent si souvent accès aux maladies, ainsi qu'aux névroses des fonctions digestives. Néanmoins l'action prolongée de l'humidité, celle qui résulte d'un séjour insalubre ou trop humide, est aussi une source féconde de maladies nerveuses; toutes les circonstances qui troublent ou diminuent la transpiration , non-seulement donnent naissance à ces affections, mais elles ont en outre l'inconvénient d'aggraver les phénomènes nerveux qui leur sont

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propres, et de produire Quelquefois des redou-

blemcns. Cependant, il faut eu convenir, la Corrélation observée par Réveillon , entre les irrégularités de la transpiration et les anomalies nerveuses des hypocondriaques , nous paraît avoir été exagérée par ce médecin , qui ne reconnaît les chagrins que comme causes secondaires des névroses, et prétend que ces malades sont exempts de passions ; nouvelle preuve de l'aveugle prévention que produisent les systèmes hypothétiques et les opinions exagérées ou exclusives.

Voulant éviter cet écueil, nous nous contenterons de reconnaître seulement ce qui nous est démontré par l'expérience et les autorités les plus décisives ; que toutes les circonstances qui portent le désordre dans cette fonction sécrétoire sont susceptibles de provoquer les affections hypocondriaques, et d'en déterminer l'exacerbation. Hippocrate nous apprend aussi que la suppression des sueurs et le dérangement de la transpiration peuvent occasionner ces sortes de maladies. Non-seulement l'état de l'atmosphère , mais encore les émanations et les principes odorans qui y existent en suspension, agissent parfois comme irritant chez les individus très-nerveux; toutefois leur action est rarement assez continue ou assez puissante pour donner naissance à l'hypocondrie; «lie se bornera à en aggraver momentanément

les divers symptômes. Mais les miasmes qui s'élèvent des matières animales ou végétales en putréfaction, ou des eaux stagnantes, exercent sur toute l'économie une influence très- préjudiciable, et peuvent, au milieu des nombreux désordres qu'ils occasionnent , donner lieu directement ou indirectement aux névroses des organes digestifs.

C'est par un mécanisme analogue qu'une dame, à laquelle je donne des soins, est devenue hypocondriaque. Elle jouissait habituellement d'une très-bonne santé , lorsqu'un jour elle fut exposée assez long-temps à la vapeur du charbon; elle éprouva, par suite de cette asphyxie, des accidens fort graves, qui se dissipèrent promptement; mais depuis lors sa santé fut toujours dérangée, et une hypocondrie des mieux caractérisées en a été le résultat.

Après avoir examiné la part des objets qui nous environnent au développement de cette maladie, nous allons considérer un autre ordre de causes, l'action des applicata , c'est-à-dire, des objets appliqués sur nous.

Toute compression , trop forte et trop continue, opérée sur nos organes, amène un résultat défavorable; de là l'influence fâcheuse des vètemens qui comprimaient l'abdomen, et qui a fait adopter aux hommes l'usage des bretelles. Il est certain que le point d'appui, pris sur les épaules,

hypocondrie. a3g

est moins dangereux que la pression exercée sur tous les viscères abdominaux. Cette innovation offrirait un nouvel avantage , si les bretelles étaient plus larges, ou mieux, si l'on rattachait au gilet l'autre vêtement, ainsi qu'on le pratique souvent chez les enfans : ce qui dispenserait de l'usage des bretelles.

L'habillement des femmes est bien moins exempt de reproches; la constriction qu'elles emploient pour faire briller la taille ou pour l'amincir, gêne les poumons, le cœur, le diaphragme, l'estomac, etc. Considérée en outre sous le rapport du goût, elle est du dernier ridicule; rien ne ressemble à une poupée, comme ces femmes qui ont l'air d'être dans une gaine, ou dont la taille est en quelque sorte étranglée. La véritable élégance, et la grâce , plus belle que la beauté, repoussent toutes ces entraves ; elles consistent spécialement dans l'exact rapport, dans l'harmonie de toutes nos parties, dans l'aisance, le naturel et le moelleux des mouvemens. Nous connaissons une jeune femme dont la taille est tellement serrée , qu'il existe autour de son corps une large bande noire, suite de cette compression; sans être gravement malade, elle passe sa vie dans une disposition constante à l'hypocondrie. Une autre dame éprouvait une tristesse très-grande, toutes les fois que ses vêtemens la comprimaient ; mais depuis qu'elle en a reconnu

Ja cause, elle lévite avec soin, et sa santé y a beaucoup gagné. Si les vètemens ne doivent être ni génans , ni trop étroits, on doit encore recommander qu'ils n'offrent aucune nudité; car, en découvrant sans grâce et sans mesure leurs bras, leur poitrine ou leur dos, non-seulement les femmes s'exposent aux affections hypocondriaques, mais elles semblent même de gaîté de cœur braver ou rechercher lés maladies de poitrine , qui marquent tant de victimes dans leurs

rangs.

Le froid a encore d'autres modes d'action ; toute substance réfrigérante, appliquée sur une affection cutanée ou sur une douleur, soit rhumatismale, soit goutteuse, tout refroidissement ressenti, au moment d'une forte transpiration, sur une partie quelconque de notre corps, peut devenir parfois l'origine de cette névrose. Il eu est ainsi de l'immersion volontaire ou accidentelle des mains ou des pieds dans l'eau froide , des ablutions, d'un bain froid, d'une averse reçue dans des circonstances analogues. On s'expose au même péril en quittant brusquement ses vètemens, ou en changeant des tissus trèschauds contre d'autres beaucoup plus conducteurs du calorique, si surtout on fait succéder l'inaction au mouvement.

C'est une loi, sans exception, que tous les organes de la vie animale ne peuvent exercer

leurs fonctions qu'avec des intermissions, ou, en d'autres termes , quêtant susceptibles de se fatiguer, ils ont besoin de repos. Ce temps,, donné à la réparation des forces, prend le nom de repos, pour les agens dont les actes sont matériels, et de sommeil , pour ceux qui président à nos facultés intellectuelles; et s il n'est pas moins constant qu'il existe entre toutes nos parties un consensus que trouble l'exercice immodéré d'une classe d'organes , on conçoit comment l'usage journalier, inconsidéré d'une fonction, porte détriment aux autres : c'est ainsi qu'en exerçant trop exclusivement les fonctions intellectuelles, et en laissant dans l'inaction les agens de la locomotion, on trouble l'équilibre, 1'barmonie qui doit exister entre tous nos systèmes, entre toutes nos parties. Aussi les personnes qui, par profession ou par goût , sacrifient habituellement à l'application soutenue de leur entendement toute action des agens locomoteurs, exposent leur santé, et de même ceux qui , sans donner beaucoup d'essor à leurs facultés morales, languissent dans la vie sédentaire.

Les inconvéniens de cette inaction sont beaucoup plus sensibles dans la jeunesse et l'âge adulte, aux époques où l'exercice est le plus nécessaire; car dans la vieillesse le repos n'offre plus le même danger. C'est aussi chez l'adulte principalement que nous considérerons, sous le rapport du mou-

vement et de la locomotion (i), les différentes professions auxquelles se vouent les hommes qui composent la société. Nous verrons par cet examen que , plus les gens de lettres , les artistes , les avocats, les médecins, les hommes de cabinet, les négocians, etc., sont par leurs professions obligés à une vie peu active, plus celles-ci compromettent en général, et toutes choses égales d'ailleurs, la santé, et disposent même à l'hypocondrie. Un de mes amis , employé supérieur dans une administration, éprouve de fréquentes atteintes de vapeurs , lorsqu'il est obligé de se livrer trop long-temps au travail de tête. L'exercice au milieu des champs , ou plutôt un séjour un peu prolongé à la campagne, lui procurent constamment une amélioration sensible.

Parmi les divers métiers, on peut distinguer celui de portier, de tisserand, de tailleur, de cordonnier ou de ferblantier, dont les individus font peu de mouvemens, et restent le plus souvent assis; ceux de boulanger, de menuisier, de boucher, de brasseur, de serrurier, de maçon, de charron, etc. , où les bras sont plus spécialement exercés, et où la locomotion est peu étendue ; enfin celui de perruquier, de charretier, de jardinier, de marchand forain ou ambulant, qui ■ 'i ■ ■ ' ■ ■ i »

(1) Plus loin nous examinerons l'influence morale des professions , arts et métiers, comme cause de celte vésanie,

HYPOCONDRIE. 'j^j

sont dans un exercice presque continuel. On doit encore, parmi ces états, noter ceux de cordonnier, de chapelier, de tailleur, de tisserand , etc. , qui agissent sur les organes abdominaux d'une manière spéciale, en les comprimant avec plus ou moins de continuité, et qui peuvent, d'après Eamazzini et Zimmermann , devenir causes de l'hypocondrie. Il faut, dune autre part, remarquer que plusieurs de ces professions, nécessitant une attention suivie, sans aucune forte contention d'esprit, agissent le plus souvent d'une manière moins désavantageuse qu'on pourrait le croire au premier coup-d'œil.

Les bateliers , les conducteurs de voitures , d'équipages, de cabriolets, de diligences, etc., occupés du soin de leurs chevaux, et surtout de leur maniement ou de leur direction , joignant à l'activité physique une sorie d'exercice moral, ont à cet égard peu à redouter de leur profession. Les travaux nécessités par la culture des terres sont encore plus favorables à la santé, quand on peut éviter l'extrême fatigue : aussi voit-on rarement les affections nerveuses, et surtout l'hypocondrie, parmi les habitans de la campagne.

Les militaires sont également peu accessibles aux névroses : outre les périls auxquels les expose le sort des armes, ils sont toujours en butte aux intempéries de l'atmosphère, aux refroidis-

semens consécutifs; souvent ils suppléent à la pénurie et à la mauvaise qualité des vivres par de fortes doses de liqueurs alcooliques mal préparées. Toutes ces circonstances font naître chez eux des phlegmasies aiguës, qui passent souvent à l'état de chronicité, ou des inflammations qui, dès le principe, ont une marche chronique. Les militaires , une fois dans les rangs , sont en général égoïstes , et plus exposés aux fatigues et à la misère qu'à la vie sédentaire, aux contentions d'esprit ou aux peines de l'âme , sources fréquentes des névroses ; mais lorsqu'au tumulte des camps, au fracas des armes, ils font succéder le charme de la retraite, d'une existence douce et tranquille, ils deviennent sujets aux maladies des citadins. Le même sort est réservé aux cornmerçans, aux artisans, aux cultivateurs, et à tous ceux qui remplacent par le repos une activité plus ou moins continue.

L'observation suivante, transmise par Réveillon, nous en fournit la preuve.

Un militaire qui s'était distingué pendant plusieurs campagnes, et qui avait bravé tous les dangers de la guerre avec un sang-froid imperturbable, se retire au sein de sa famille; bientôt il ressent les mauvais effets du passage subit d'une vie active à l'inaction et à la vie sédentaire; il éprouve les symptômes de l'hypocondrie la mieux avérée, et celui que les plus grands périls

il avaient jamais intimide devint aussi craintif que la femme la plus pusillanime. Il ne pouvait passer d'une chambre dans une autre, parce que, disait-il , ses jambes se dérobaient sous lui. Une vie sobre , des alimens choisis , quelques doux stomachiques et un exercice soutenu , furent les seuls moyens employés, et dont le résultat fut une guérison prompte et solide.

J'emprunte au docteur Maisonneuve l'observation suivante que j'ai abrégée ; elle mettra en évidence la possibilité de l'hypocondrie chez les cultivateurs, quand surtout ils se trouvent sous l'influence des causes qui agissent ordinairement sur l'habitant des villes. Simon, laboureur, âgé de trente-cinq ans, d'un tempérament lymphatico- sanguin , ayant travaillé toute une journée à l'air, par un temps froid et humide, en novembre 1800, rentra chez lui avec des douleurs dans tous les membres, et un accablement général; il ne soupa point, se mit au lit, et sua beaucoup. Le second jour, il se trouva faible et sans appétit; il crut n'avoir pas assez sué, entassa couverture sur couverture , mouilla six chemises, et n'en fut que plus mal. Il essaya de manger, et eut de la peine à digérer les alimens grossiers qu'il avait pris. Il consulta pour lors un chirurgien qui le purgea plusieurs fois , et lui fit boire une grande quantité de petitlait. Les digestions en devinrent plus pénibles;

le malade sentait une pesanteur continuelle sur l'épigastre , une douleur obtuse et tensive sous les dernières fausses côtes droites; des contractions irre'gulières de l'estomac et de l'œsophage se joignirent bientôt à une perte totale de l'appétit; l'inquiétude, le chagrin se mirent de la partie; enfin au bout d'un mois Simon devint un hypocondriaque décidé; il ne se levait qu'à midi, n'osant plus faire un pas; de fréquens sentimens de suffocation lui faisaient craindre à chaque instant d'expirer , et plusieurs fois il envoya au milieu de la nuit chercher un prêtre. Se livrant à tous les charlatans, il suivait aveuglément leurs conseils : l'un le faisait suer dans du lait chaud ; l'autre lui faisait appliquer sur le côté douloureux un chat ou un chapon tué depuis peu; celui-ci lui couvrait la tête et la poitrine de persil et de bêtes piles ensemble ; celui-là lui donnait un purgatif drastique. Tous exténuaient sa bourse par leurs escroqueries , sa santé par leurs remèdes, et sa raison par leurs pronostics fâcheux ou leurs promesses extravagantes.

Le 16 mai 1801, son visage était pâle et un peu bouffi ; il se plaignait d'un resserrement au gosier, d'une grande faiblesse dans les jambes, d'un sentiment de tension dans les hypocondres, d'une douleur dans le dos, et le côté droit; et surtout d'un défaut absolu d'appétit, avec gon-

flement et pesanteur à l'estomac , aussitôt qu'il avait pris quelque aliment. Il lui montait de temps en temps des chaleurs au visage; il éprouvait des fourmillemens incommodes dans les mains, et de temps en temps le sentiment d'une boule qui montait de l'estomac le long de l'œsophage. Il était en outre gêné par des borborygmes continuels et des éructations fréquentes. En parlant de ses souffrances, il employait des expressions exagérées, et refusait de croire à la possibilité de sa guérison, après tout ce qu'il avait tenté en vain pour l'obtenir.

M. Maisonneuve essaya de lui persuader que ses maux, quoique grands, n'étaient point cependant aussi incurables qu'il le pensait, et tâcha en outre de lui prouver qu'il avait fait et faisait encore tout le contraire de ce qu'il fallait pour guérir, etc. ; enfin il lui conseilla de se lever avec le soleil, de travailler autant qu'il le pourrait, et en plein air, de se tenir bien couvert, et de changer de chemise, sfla sienne était mouillée; de ne manger à ses repas que du pain bien cuit, de la soupe un peu poivrée, de boire de temps en temps un verre de bon vin , d'éviter la sueur du lit, et de chasser de son imagination toutes les idées noires. Travail , sobriété , gaîté , ce fut là les seules médecines dont il lui permit l'usage. Au bout de dix jours le teint était vermeil, son visage n'était plus bouffi, ses membres avaient

recouvre leur agilité; il avait fait quatre lieues* lui qui n'osait auparavant faire un pas hors de sa maison. Son appétit n'était pas encore prononcé ; mais les digestions n'étaient plus pénibles, et les contractions irrégulières de l'œsophage étaient fort diminuées; cependant il éprouvait encore des fourmillemens dans les mains et quelques borhofygmes. Vingt- quatre pilules aloétiques , une tous les matins à jeun, et la continuation du régime, achevèrent la cure; au bout de deux mois Simon était parfaitement

guéri.

Dans ces deux histoires particulières, et surtout dans la seconde, on reconnaît l'action si* multanée de plusieurs causes qui ont contribué au développement de cette névrose; mais il me semble que l'inaction et des habitudes sédentaires y ont coopéré très-fortement.

Non-seulement chez les hommes, mais encore parmi les femmes , on compte beaucoup de victimes d'un genre de vie trop exempt de mouvement et de locomotion : il est même certain que les occupations familières aux personnes du sexe les disposent à cette vésanie plus que les travaux mécaniques ordinaires à l'homme ne l'y exposent. Il n'est pas rare non plus de rencontrer dans la société, et surtout dans les classes aisées, des jeunes personnes qui éprouvent les mêmes inconvéniens d'un état de repos habituel, ou mieux

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d'un cc'Iibnt trop prolonge. Aussi ce sont moins les très -jeu nés personnes dont nous faisons ici mention, que les demoiselles qui s'éloignent déjà plus ou moins de l'époque de la puberté. Celles-ci offrent fréquemment les symptômes les mieux caractérisés de l'hypocondrie simple, sans aucun des phénomènes propres à l'hystérie, et retrouvent presque toujours la santé aussitôt qu'elles font succéder à leur désœuvrement les soins d'un ménage, et au vide du cœur le charme d'une union conforme à leur besoin ou à leurs désirs. J'en ai rencontré, dans ma pratique, un assez grand nombre d'exemples, et, je le répète, sans mélange d'aucun symptôme hystérique : plusieurs de mes confrères m'ont assuré en avoir également observé.

Doit-on comprendre dans cette énumération des causes les grands exercices du corps , comme l'ont fait Sydenham et son commentateur? On ne voit, à la vérité, presque jamais l'hypocondrie parmi les individus livrés à une vie trèsactive ou à des travaux pénibles; cependant un exercice violent, des fatigues excessives, peuvent amener des accidens si multipliés, surtout chez les individus mal disposés, ou qui n'y sont pas habitués, qu'on ne doit pas rejeter d'une manière absolue l'action d'une telle cause sur le développement de cette névrose.

Après avoir examiné l'influence que produit

sur notre santé l'exercice excessif, et plus encore l'inaction de nos organes , nous allons passer rapidement en revue les effets sur notre économie des substances que nous y introduisons. On distingue les substances prises à l'intérieur en alimentaires et en médicamenteuses : les unes et les autres sont solides ou liquides.

L'abus des alimens, l'habitude d'une table trop recherchée, qui, par la variété des mets, provoque un appétit démesuré, fatigue fréquemment les organes digestifs, et entraîne à sa suite, tantôt leurs dérangemens accidentels, d'autres fois leurs névroses : cette cause sera d'autant plus puissante , qu'à l'issue de ces repas copieux on se livrera à des excès de différens genres, à une application trop soutenue, et surtout dans une position gênante pour l'estomac et ses annexes. On sait qu'à l'instant de la digestion les forces vitales sont en quelque sorte concentrées sur les organes qui sont les agens principaux de cette fonction importante : dans cette circonstance , toute contention d'esprit, toute application à des sciences abstraites , nécessite leur déplacement : les forces vitales sont appelées vers le cerveau; la digestion est suspendue ou languit; l'estomac, privé des forces nécessaires pour exécuter ses fonctions , éprouve un état de gène qui se manifeste bientôt par un malaise général, et par la tension du diaphragme et des bypocondres. Ce trouble

IÏYPOCONDRIE. l5l

augmente d'autant plus, qu'il se renouvelle plus fréquemment. Tels, et plus pernicieux encore, sont, un régime trop austère, une abstinence continue, des jeûnes multipliés, la privation absolue des nourritures succulentes et des boissons fortifiantes, ou enfin la mauvaise qualité des eaux. C'est à cette série de causes qu'il faut rapporter l'existence de cette névrose parmi les artisans livrés à une vie pénible et sans déplacement, ou privés d'une certaine aisance, et parmi les cultivateurs, qui, à des travaux très-rudes, joignent une nourriture insuffisante ou grossière et l'abstinence des liqueurs excitantes. L'usage excessif des boissons alcooliques , et surtout un état d'ivresse presque habituel , amène souvent le même désordre : à ce trouble physique se joint ordinairement un abrutissement moral, qui peut même conduire à l'idiotisme.

Une boisson très-froide ou à la glace , prise dans le moment d'une soif ardente et d'une forte transpiration, ne manque presque jamais d'occasionner de fâcheux résultats, au nombre desquels on peut placer l'hypocondrie. Une jeune femme bien portante, pour engager son enfant à prendre des eaux minérales ferrugineuses, en but elle-même, étant en sueur, un grand verre, qui produisit une vive irritation de l'estomac, et par suite une névrose des plus violentes : cette maladie fut long-temps rebelle, et enfin affai-

blie par l'usage des eaux sulfureuses iï Enghieni On ajoute au péril quand, après avoir ainsi bu froid, on s'abandonne au repos ou au sommeil; on diminue au contraire le mal si, à la suite de cette imprudence, on se livre à un exercice trèsprononcé. Citons, à ce sujet, le trait d'un général français. Après une marche forcée, au milieu des chaleurs brûlantes de l'été, une colonne, exténuée de fatigue et de soif, arrive au bord d'une rivière ; le général défend aux soldats de se désaltérer de suite ; mais ses efforts sont inutiles; une force involontaire les entraîne, et tous étanchent leur soif. Aussitôt il place en divers lieux les musiciens et les tambours, fait exécuter à ses troupes des marches militaires, et les sauve, par celte conduite ingénieuse , d'un danger qu'elles n'avaient pas même soupçonné.

Les médicamens donnés à l'intérieur, sous forme solide ou liquide, peuvent aussi occasionner cette vésanie, quand leur emploi est inconsidéré, leur usage trop long-temps continué, ou porté à une dose trop forte.

Nous allons prendre pour exemple les délayans que l'on administre si fréquemment; il est évident que, donnés dans une fièvre inflammatoire, bilieuse ou putride, ils peuvent, sans entraver la terminaison heureuse de cette maladie, laisser les organes de la digestion, et même toute l'économie, dans une telle faiblesse, que les accidens

nypocorr prié. ^53

île l'hypocondrie seront imminens , et que la moindre circonstance défavorable pourra déterminer cette affection. S'ils sont administres en trop grande quantité, ou continués trop longtemps, leurs effets seront encore plus nuisibles; cependant rien n'est plus ordinaire que leur usage prolongé, même pendant les convalescences, et souvent rien ne s'oppose davantage au retour des forces ou de la santé, et ne favorise autant l'invasion d'une affection hypocondriaque. Buchan, Tissot et Zimmermann, accusent l'usage trop fréquent du thé d'être favorable à la production de cette névrose, et ce n'est sans doute que par une action analogue au résultat de l'abus des boissons délayantes. L'observation suivante en fera sentir les inconvéniens.

Une jeune femme, âgée de trente ans, d'une bonne constitution et d'un tempérament sanguin, était accouchée depuis onze mois d'un enfant qu'elle confia à une nourrice; lorsqu'il lui survint une fièvre bilieuse , d'autant mieux caractérisée qu'elle était simple et très -intense. Cette maladie parcourut ses périodes , et se termina après le troisième septénaire. Les boissons délayantes furent le principal remède mis en usage dès le principe, et qui ne fut pas interrompu, même pendant la convalescence. Aussi les forces ne revenaient pas, la malade se plaignait de malaises, de faiblesses; elle ressentait

de la lenteur à marcher, des engourdissemens, des borborygmes , des coliques; le ventre était gonflé, les digestions s'opéraient avec peine; il y avait céphalalgie, souvent de l'insomnie, et une constipation opiniâtre : le flux menstruel était moins abondant que dans l'état de santé. Le médecin appelé en consultation fut instruit des accidens que cette dame avait éprouvés ; il reconnut que la fièvre bilieuse était depuis longtemps terminée, et soupçonna que ce nouveau désordre était entretenu par l'abus des délayans, que l'on continuait, sans y joindre aucun médicament propre à relever les forces. La malade était en outre soumise à un régime très-sévère, et ne sortait pas de sa chambre. Un exercice modéré lui fut conseillé ; on la mit à l'usage du vin d'absinthe pour le matin , de l'extrait de genièvre avant dîner , et dune potion calmante et tonique pour le soir.

On prescrivit une nourriture saine, peu copieuse, mais succulente, l'eau ferrée et un peu de bon vin. On y ajouta les bains de siège pour exciter les règles, qui reparurent plus abondamment dès le premier mois. Peu de temps après , les forces se rétablirent sensiblement ; et au bout de trois mois, cette dame fut en pleine santé.

Si on avait prolongé dans ce cas-ci les boissons délayantes et la diète , et si on n'avait pas eu recours au régime tonique et à l'exercice, il serait

survenu très-probablement une hypocondrie des mieux caractérisées. Ce fait, entre mille autres, est une nouvelle preuve du soin qu'il faut apporter dans la pratique médicale pour reconnaître une maladie, en suivre la marche et les terminaisons ; il nous démontre aussi la nécessité d'avoir toujours égard, dans le traitement, aux divers temps de l'affection. Dans le cas suivant, cette névrose nous paraît encore dériver de la même source.

M. P** fut atteint d'une gonorrhée, à laquelle on opposa dès le principe et exclusivement l'orgeat à la dose d'une pinte par jour, et quelques gouttes de baume de Copahu. Le malade suivit ce régime pendant près d'un an : c'est vers la même époque qu'il éprouva les premiers symptômes de son hypocondrie, dont il attribue, non sans quelque raison, l'origine à ce traitement inconsidéré. Il est également avéré que les boissons rafraîchissantes , prises en trop grande quantité, et surtout dans les pays méridionaux, peuvent compromettre les fonctions digestives de la même manière.

C'est une remarque faite depuis long-temps, que l'excès du vin et des liqueurs alcooliques offre les mêmes dangers que la privation absolue de toute boisson excitante; on peut donc dire que l'abus des toniques et celui des débilitans produisent le même effet. Un homme énervé par le défaut de

boissons excitantes, et l'individu plongé dans un état d'ivresse , ne paraissent-ils pas l'un et l'autre réduits au même degré, l'un de faiblesse directe, l'autre de débilité indirecte, ou par excès d'excitation? Les toniques, comme les boissons amères, les vins de même nature, donnés trop précipitamment, à doses excessives, ou pendant très-long-temps, dérangent par un procédé différent, mais dont le résultat est le même, les fonctions de notre économie. On sait encore que les fébrifuges, comme le quinquina, prescrits sans ménagement , convertissent parfois une fièvre intermittente en une hypocondrie très -pénible. Une consultation , que nous avons adressée en province, peut éclairer la question qui nous occupe. (Hypocondrie par suppression d'une fièvre intermittente. )

Madame D**, pour laquelle on réclame mes conseils, est âgée de quarante-quatre ans, et n'éprouve encore aucun dérangement dans ses règles; mère de neuf enfans, elle en a nourri huit. Il y a sept ans qu'elle fut prise, lorsqu'elle nourrissait, d'une fièvre intermittente, qui céda trois fois à de fortes doses de quinquina. C est de cette époque que date sa maladie, et cette remarque est importante ( parce qu'il arrive quelquefois que la guérison de ces fièvres, quand surtout elle a été brusquée, détermine des affections nerveuses, etc., quoique le plus souvent

on n'ait pas à craindre de suites semblables). Madame D** ressent une débilité générale, des étourdissemens , une compression autour de la tête, des faiblesses dans les mains et les pieds, qui s'opposent à tout exercice. Le mouvement et l'application augmentent ces accidens : il s'y joint de L'agitation, de l'insomnie, des palpitations, une sorte de tremblement intérieur et des crispations, des vents, des mucosités; la bouche est souvent pâteuse; du reste, l'appétit est bon, et il n'y a point d'amaigrissement ; mais depuis deux mois la maladie ne donne aucun relâche, et fait même des progrès.

L'exposé de madame la consultante est, comme elle le dit, l'expression de la vérjté : il est d'une exactitude assez rare, et ne nous laisse d'autres renseignemens à désirer que ceux relatifs au type et à la durée des trois attaques de fièvre intermittente ; je suis également véridique dans l'assurance que je me plais à lui donner, que sa maladie , bien que fort douloureuse , est cependant peu inquiétante, et très-susceptible de guérison. Je l'engage à s'armer de courage, d'espoir et de confiance dans sa bonne constitution , qui n'est point sensiblement altérée. L'estomac luimême n'est pas profondément affecté, il n'est qu'affaibli ; sa sensibilité , et par suite celle de tout le système est exaltée : de là vient tout le désordre nerveux qu'éprouve madame D**.

En considérant que celte maladie a suivi de près la guérison de la fièvre intermittente, on peut croire que l'administration prématurée du quinquina, ou des doses trop fortes de ce médicament ont occasionné la névrose. Il nous semble également qu'il existe deux indications principales à remplir, et qui se confondent : i°. diminuer l'exaltation de la sensibilité générale , 2°. relever, par l'emploi modéré et long-temps continué des toniques, l'énergie vitale qui est affaiblie ; c'est dans ce double but que nous proposons le régime suivant.

i°. Madame D** boira, tous les matins à jeun? et en trois verres , la décoction suivante :

Quina en poudre 3 j

Faites bouillir dans eau % xij

Ajoutez sirop de gentiane et | w

antiscorbutique J * *'

i°. Avant dîner elle fera usage d'une prise du mélange ci-contre :

Rhubarbe. j

Cachou } a a 3 j.

Crème de tartre J

Divisé en seize paquets.

3°. Madame prendra le soir, deux ou trois heures après souper, la valeur de quatre à six cuillerées à bouche de la potion suivante :

Df Eau dist. d'hysopc.

de

t. d'hysope 1 ^ œ\

menthe j aa5>S

Sirop de karabé % ft

Sirop d'crysimum g j{$

Eau de fleur d'orange % fi

Sirop d'éther 5 të

On en réglera la quantité d'après le plus ou moins de sommeil et de calme qu'elle provoquera. Madame pourra en prendre une cuillerée dans la journée, chaque fois qu'elle éprouvera de la souffrance ou une irritation vive.

4°. Le régime consistera en fruits bien mûrs, crus ou cuits, et en petite quantité ; en légumes un peu amers, non farineux, en viandes douces et rôties, de préférence. Sa boisson ordinaire sera une eau de Seltz coupée avec un filet de vin, et parfois elle se permettra un peu de bon vin pur.

5°. Il importe que madame évite toute contention d'esprit, et qu'elle insiste sur un exercice modéré, progressif, en bon air, au milieu des arbres et de la végétation, en évitant l'excès de la chaleur et les refroidissemens subits ; elle se livrera à diverses promenades, soit à cheval et au pas d'abord, soit en voiture, ou enfin à pied. 11 faudra vaincre la répugnance qui s'oppose à ce moyen, parce qu'il est trop nécessaire pour ètrç négligé.

Si , contre notre attente , cette névrose résistait à ces différens conseils, il est un procédé auquel on pourrait avoir recours au printemps, et qui consisterait à faire contracter une fièvre

s6o MALADIES NERVEUSES.

intermittente vernale, par un séjour momentané dans un pays où cette maladie régnerait épidémiquement ou endémiquement. On n'y opposerait, pendant long-temps, qu'une simple tisane amère, sauf à faire cesser entièrement cette affection fébrile au bout de quelques mois ; mais j'espère beaucoup que le traitement conseillé et bien suivi dispensera d'employer cette dernière ressource , dont l'expérience a quelquefois démontré l'efficacité.

Le quinquina, Fun des remèdes les plus utiles, peut donc ainsi devenir cause de maladie : cette circonstance a contribué sans doute à accréditer l'opinion qu'il était propre à causer des obstructions*; mais, il faut en convenir, son usage bien dirigé n'est presque jamais susceptible de mauvais effets. Les engorgemens qui surviennent alors formaient la maladie essentielle, dont la fièvre n'était qu'un symptôme : ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que j'ai vu le quinquina, administré à propos, dissiper des obstructions au foie ou à la rate , et des leucophlegmasies symptomatiques. On trouve plusieurs observations à l'appui dans le Journal de la Société de Médecine , t. 34, p. 129.

En nous rappelant la connexion intime des organes digestifs et leur sensibilité exquise, nous concevrons quel rôle jouent les purgatifs dans la production de cette maladie; si ces médicamens

constituent un des grands moyens de l'art de guérir, ils sont en même temps un de ceux dont on abuse le plus. Leur administration inconsidérée ou trop multipliée donne lieu très-souvent à des irritations vives , d'où découle cette vésanie, mais plus fréquemment encore ils aggravent l'hypocondrie quand celle-ci commence, ou quand elle n'a pas jeté des racines profondes. Ces considérations s'appliquent également aux émétiques , dont cependant l'emploi irréfléchi concourt plus spécialement aux lésions organiques de l'estomac.

Nous avons signalé l'abus des purgatifs comme une des causes les plus puissantes de cette vé~ sanie ; nous ferons également remarquer que les narcotiques donnés inconsidérément sont susceptibles, en arrêtant les sécrétions, de préparer les mêmes résultats. Oh connaît leur mode d'action, d'abord sur l'estomac, puis sur le cerveau, et enfin sur les facultés mentales ; mais c'est le trouble qu'ils opèrent dans les fonctions digestives et les sécrétions dont on doit spécialement redouter l'influence fâcheuse. Hoffmann (i) rapporte l'exemple d'un homme de trente-deux ans, chez qui la suppression d'une diarrhée habituelle, par une dose excessive d'opium, entraîna une affection hypocondriaque, qui fut long -temps

(l) De Malo hrpocondriaco , p. y5, t. II F. *

rebelle. C'est ainsi que Grimaud reproche , et avec raison, à l'usage même modéré, mais continuel des narcotiques , d'être cause de l'hypocondrie; aussi voit -on ceux qui abusent ainsi des médicamens opiacés détruire l'énergie de leur système digestif, et marcher vers cette névrose. Si on porte accidentellement la substance narcotique à une dose très -forte, elle produit une irritation vive et l'empoisonnement. L'opium agit, chez les Musulmans, comme excitant ; il les provoque également aux combats de Mars et aux plaisirs de l'amour; mais s'ils en outrent à la fin la dose, alors sa vertu excitante devient nulle : il n'agit plus que comme stupéfiant et débilitant; toutefois s'ils en quittent trop tôt et brusquement l'usage, leurs organes digestifs, privés de l'excitant accoutumé, sont tôt ou tard frappés d'une très-grande débilité. On peut quelquefois opposer les substances opiacées et les astringens à certaines diarrhées chroniques qui sont sans fièvre , et entretenues par la seule faiblesse du malade; mais il faut n'avoir recours d'abord qu'aux moins énergiques, surtout quand la nature est habituée à cette évacuation ; en même temps on ranime peu à peu les forces par un régime restaurant doux et modéré, et par les légers toniques, dont on augmente la dose ou l'énergie dune manière progressive. Dans d'autres cas, l'ignorance ou le charlatanisme recoin-

riYPonoNDRi e. a63

mande les astringcns même les plus actifs ou les narcotiques, contre des phlegmasics intestinales avec dévoiement, soif et douleur : leur usage est alors très-dangereux, et peut donner accès aux affections hypocondriaques, etc.

Les premiers ont un mode d'action analogue aux effets qui résultent de l'impression du froid; ils resserrent le diamètre des vaisseaux, et empêchent le sang d'arriver à l'extrémité des capillaires. En s'opposant à son cours, et surtout aux élaborations qu'il doit éprouver, ils arrêtent les sécrétions. Les acides blanchissent les lèvres en répercutant le sang : ce qu'ils produisent à l'extérieur, les as tr ingens l'opèrent à l'intérieur* et 1 on conçoit en partie comment ils dérangent ces fonctions. C'est ainsi que des lavemens à l'eau froide, ou composés avec des substances astringentes, suppriment, par une action indirecte, les règles, lesménorrhagies, les leucorrhées, etc; et par une action directe, les diarrhées ou flux de ventre.

Dans le fait suivant nous verrons une hypocondrie déterminée par l'abus de ces médicamens. M. P** , d'une haute stature et dune constitution délicate, éprouve une gonorrhée, et la combat pendant plus d'un an par des pilules faites avec l'alun et le baume de Copahu. Peu de temps après il ressent des maux d'estomac- ses digestions deviennent lentes et pénibles, et bientôt

264 MALADIES NKRVFH^S.

l'hypocondrie se caractérise de plus en plus.

Le mercure, surtout à l'intérieur, cause ainsi, chez beaucoup d'individus, des irritations lentes, ou un état notable de faiblesse : or, ce sont là deux circonstances favorables à la formation de cette vésanie. Aces premiers effets il faut ajouter son action sur les glandes salivaires, et son influence sur l'esprit des malades, qui tantôt s'imaginent n'être pas guéris, ou qui attribuent à cet agent les dérangemens consécutifs de leur santé.

L'habitude des remèdes pris sans motif plausible, ou la manie des médicamens, précède et détermine parfois l'hypocondrie , dont elle constitue, plus souvent encore, un symptôme.

L'usage du sucre a été regardé par Fracassini, comme capable de la produire ; mais pourquoi rechercher des causes incertaines, quand il en existe de si parfaitement reconnues?

Non-seulement les substances qui agissent sur notre organisation concourent au développement de cette névrose, mais nous allons voir , en outre, tlifférens états de notre économie y contribuer également.

Nous avons déjà mentionné le rapport qui existait entre tous nos organes ; mais on sait qu'il règne une connexion encore plus intime entre les systèmes cutané, muqueux et digestif; qu'un refroidissement éprouvé aux pieds détermine des catarrhes pulmonaires, des diarrhées; que

ÏIYP0C0ND1UF. 2G5

certains alimens produisent des éruptions a la peau; que les affections cutanées, comme variole, érysipèle, rougeole, scarlatine, s'accompagnent presque toujours de coryza, de larmoiement, d'angine, de vomissemens , d'embarras gastrique, etc. On connaît en outre l'action générale du système sanguin , qui se distribue dans toutes les parties du corps humain; de ce consensus , de ces rapports sympathiques *, il résulte une foule d'effets qui peuvent entraîner à leur suite ces affections nerveuses.

Les causes propres à donner naissance à l'hypocondrie , suivant nos tissus organiques , sont :

i°. Pour le système cutané : les dérangemens de la transpiration, la cessation spontanée de certaines sueurs habituelles, générales ou partielles; aux pieds , sous les aisselles, aux mains, derrière les oreilles, etc.; le transport, à l'intérieur, d'une affection de la peau plus ou moins ancienne et intense; la dessiccation ou l'extinction prématurée d'une éruption quelconque, dune ulcération, d'un vésicatoire, d'un séton, d'un cautère.

2°. Pour le système muqueux : des évacuations immodérées, la guérison inconsidérée d'une diarrhée critique ou habituelle ; la cessation trop brusque d'une excrétion pulmonaire ou nasale très-abondante, d'une expuition considérable de mucosités, d'une gonorrhée ou d'un écoulement vésical, uréthral , vaginal; d'une leucorrhée, et

aGG MALADIES NERVEUSES.

surtout des lochies ; enfin la négligence d'une purgation dont on a contracté l'habitude.

3°. Pour le système glanduleux : la prédominance des organes biliaires, la suppression d'une éyacuation bilieuse, et autres dispositions de cet appareil dont nous avons déjà parlé, et sur lesquelles nous aurons bientôt occasion de revenir. Les salivations excessives , ou l'interruption précoce de cet écoulement critique ou favorable ; les déperditions spermatiques involontaires, ou suite de l'abus des plaisirs vénériens et de la masturbation, à laquelle se joignent la honte et les regrets; quelquefois aussi la continence trop prolongée ; peut-être enfin la suppression ou la diminution d'un cours d'urine critique.

4°. Nous citerons en outre, comme causes relatives au système sanguin: le retard , la rétention ou la déviation d'un flux de sang périodique, l'omission d'une évacuation sanguine habituelle, la suppression d'une hémorrhagie salutaire, celle des menstrues, et plus souvent la suppression d'un écoulement hémorrhoïdal , d'un épistaxis ; quelquefois même la guérison d'une hémoptysie, d'un hématémèse, ou d'une autre hémorrhagie qu'on n'aura point combattue ou remplacée par la saignée ou l'application des sangsues; des saignées indiscrètes ou trop copieuses. D'autres fois enfin, c'est un état de pléthore sanguine générale ou locale.

Le docteur Brous sais , dans sa Dissertation sur la fièvre hectique , a noté au nombre des causes de cette affection l'allaitement trop prolongé ; et , en effet, cette circonstance , qui porte souvent un préjudice notable aux fonctions digestives de la femme, doit être également rangée parmi les sources des névroses propres aux organes de la digestion.

L'affaiblissement des forces vitales ou cet état de faiblesse , qui succède à presque toutes les maladies, et qui est, en général, proportionné à la durée qu'elles ont parcourue, et à la diète qu'elles ont nécessitée, constitue une très-grande propension aux névroses des organes digestifs. Il peut en être ainsi de la douleur physique qui résulte d'une maladie quelconque , et qui peut sympathiquement troubler leurs fonctions ou exalter leur sensibilité (i).

Des digestions lentes et pénibles, peut-être l'absence d'une quantité suffisante de suc gastrique ou son altération (a), une atonie très-

(1) Plus loin nous examinerons la part que peut avoir air développement de l'hypocondrie le chagrin occasionné par une maladie chronique.

(2) J'indique cette cause avec réserve, puisqu'on ignore alors si l'altération des humeurs est primitive ; ces altérations, on le sait, sont presque toujours 2 ou même toujours consécutives.

ûG8 MALADIES NERVEUSES.

grande dans l'estomac, le foie, etc. , des obstacles à la sécrétion ou circulation de la bile ; exemple : des concrétions biliaires, une sécrétion contre nature des sucs intestinaux , une constipation opiniâtre et habituelle, toujours symptomatique, quelquefois une simple indigestion, produite par une cause très-légère, peuvent amener les mêmes résultats.

Mais si de simples indispositions peuvent amener de pareils résultats, on conçoit qu'un trouble plus prononcé, ou plus durable dans l'organisation pourra souvent exercer une influence encore plus considérable. Aussi l'expérience nous démontre- t-elle que l'hypocondrie est un résultat assez ordinaire des diverses maladies qui affligent l'espèce humaine. Pour mieux apprécier la valeur de ces causes diverses, nous examinerons particulièrement les maladies qui ont pour siège le système abdominal , et ensuite celles qui résident dans des organes plus ou moins éloignés. C'est ainsi que nous avons vu l'hypocondrie se déclarer chez plusieurs individus , dans la convalescence d'une maladie aiguë , dont l'abdomen était le siège. Nous en avons rapporté des exemples p. ^45 et a53, art. Abus des délayons i Hypoc. chez les cultivateurs.

Les vers existent chez un si grand nombre d'individus, leurs effets sont si variés, qu'ils peuvent devenir causes de maladie, et déter-

IF YPOCON DRIK. S&J

miner l'hypocondrie. Ceci est surtout applicable au ténia ou vers solitaire; c'est la seule affection vermineuse que nous ayons vu produire bien réellement cette névrose. L'état de faiblesse générale qu'on observe fréquemment chez les jeunes personnes, et qu'on a désigné sous le nom de chlorose, n'est-il pas une disposition à cette névrose, une hypocondrie imminente , ou même quelquefois une variété d'hypocondrie caractérisée par une très-grande atonie. Si nous parcourons la classe des inflammations ou phlegmasies , nous verrons celles de l'abdomen exercer sur le développement de l'hypocondrie une influence beaucoup plus considérable; de même, cette vésanie favorise plus l'invasion des phlegmasies abdominales que l'inflammation des organes pulmonaires, etc. Toutefois ce sont moins les phlegmasies aiguës violentes qui ont une grande part à la production de ces maladies nerveuses que les irritations légères, sourdes, habituelles ou continues , et plus encore les suites d'une inflammation vive, mais dont la résolution n'a pas été accompagnée de phénomènes critiques bien prononcés. Dans ce cas , l'inflammation aiguë agit à l'instar des phlegmasies chroniques. Aussi voyons-nous les personnes à tempérament bilieux , dont l'estomac est habituellement irritable , celles surtout qui éprouvent de la sensibilité au foie ou à la rate, qui sont su-

jettes aux évacuations bilieuses , aux concrétions biliaires, aux flux hémorrhoïdaux, très-souvent tourmentées par les affections hypocondriaques. Toutes les maladies auxquelles l'homme est exposé peuvent engendrer cette névrose pendant leur marche, ou plutôt lors de leurs terminaisons, et surtout quand leurs crises n'auront pas été complètes; mais on conçoit que les affections qui consistent dans l'exaltation ou la lésion des propriétés vitales du système nerveux abdominal jouent , à cet égard , un rôle beaucoup plus important. Ainsi, dans la classe des fièvres, il n'est pas douteux que les fièvres bilieuses ou gastriques, dont l'essence est l'irritation du système nerveux abdominal , ne favorisent singulièrement la naissance des névroses digestives ; par la même raison , les fièvres muqueuses ou adéno- méningées 'jouent le second rôle, tandis que les pyrexies inflammatoires , qui offrent pour attribut spécial l'exaltation des propriétés du système circulatoire ou sanguin , les adyna- * miques, qui sont caractérisées par une atonie générale, et les ataxiques, dont le type primordial est une lésion ou les anomalies du système nerveux général, n'ont pas, sous ce rapport, une égale importance.

Les maladies très - mobiles , ou sujettes aux déplacemens , et qui , dans leurs vacillations , semblent affectionner les organes de l'abdomen ,

hypocon driê. 271

méritent encore une mention particulière : telles sont les affections rhumatismales goutteuses , cutanées, etc. Le rhumatisme ordinaire, le rhumatisme , dit goutteux ou articulaire, et la goutte varient, en général, quant à leur siège et à leurs phénomènes ; ainsi l'expérience démontre que le premier réside le plus souvent dans les muscles et sur les aponévroses , ainsi aux lomhes , au col, etc. Que le rhumatisme dit goutteux affecte les grandes articulations, tandis que la goutte a ordinairement son siège dans les petites articulations des doigts et des orteils. Ces maladies sont très-mobiles et sujettes aux déplacemens. Leur transport sur les organes abdominaux peut être spontané : on les voit même assiéger, dès le principe , les parties intérieures. Dans ce dernier cas, le rhumatisme, et surtout la goutte, peuvent simuler l'hypocondrie, xni même y donner naissance. Un médecin, doué d'un très-grand mérite , est depuis long-temps sujet à un rhumatisme vague , qui l'a souvent tourmenté. Les accidens qu'il produit varient suivant l'organe qu'il affecte; à l'oeil, il détermine une ophthalmie; quand il se fixe vers le testicule, il en occasionne l'engorgement ; attaque-t-il les organes de l'abdomen , le malade est en proie à une hypocondrie véritable.

Il est une variété de la goutte que Barthez appelle goutte vague imparfaite ; c'est celle dont

le siège n'existe point aux extrémités, et qui est fixée sur les organes intérieurs ou vers les grandes cavités. Je crois quelle serait désignée plus exactement par la dénomination de goutte vague primitive ou consécutive , suivant quelle n'aura été précédée d'aucun accès , ou qu'elle aura succédé à plusieurs attaques de goutte régulière.

La constitution du sujet, une vie molle et voluptueuse, l'abus des liqueurs, joint à des habitudes sédentaires, une disposition goutteuse héréditaire, et l'absence de toute autre cause plus présumable , feront soupçonner une goutte vague primitive. Une longue rémission , après plusieurs attaques régulières et l'invasion correspondante de l'hypocondrie , ou l'apparition alternative de la goutte et de cette névrose, feront penser que celle-ci est le résultat d'une goutte vague consécutive. Je suis même très-porté à croire qu'un grand nombre de ces névroses est suscité , puis entretenu par le transport de diverses maladies , qui , des organes extérieurs ou de la surface cutanée , se fixent sur les viscères abdominaux. Nous rapporterons ici l'exemple d'un homme sujet à une affection dartreuse, qui alterne avec l'hypocondrie. Ses mains sont -elles couvertes d'une éruption farineuse très-visible, il jouit d'une parfaite santé; mais celle-ci s'altère aussitôt que la maladie de la peau a disparu; il ressent alors de la cardialgie, des tensions dans les hypocon-

tires, de la difficulté pour digérer, des borborygmes, de l'oppression , etc. Ses idées prennent malgré lui une teinte rembrunie, et bientôt tout l'inquiète; le calme se rétablit, aussitôt que la dartre reparaît. Il est maintenant soumis à un traitement approprié, dont nous espérons un heureux et double résultat. Nous avons vu une disposition rhumatismale jouer le même rôle. Aussi pensons-nous, soit dit par anticipation, qu'on a trop limité dans le traitement de ces maladies l'emploi des exutoires.

Mais de plus, l'hypocondrie peut être le résultat d'une irritation , ou d'une humeur fixée sur les organes, qui forment le centre épigastrique, et qui sera d'autant plus difficile à reconnaître, qu'aucun signe extérieur n'en aura dénoté l'existence. Dans d'autres cas, une dartre, après s être manifestée à la surface cutanée, disparaît au bout de quelque temps, sans qu'il en résulte d'abord aucun trouble notable dans la santé ; mais bientôt les digestions deviennent difficiles, une cardialgie plus ou moins continue se manifeste , l'hypocondrie est imminente; et l'on peut croire alors que l'affection dartreuse s'est établie sur les organes qui forment le centre épigastrique. Sans doute, on n'a point vu de dartres véritables sur les viscères , puisque la peau en est le siège le plus ordinaire , et en a même été censée le siège unique* cependant on en voit assez fré-

quemment à l'intérieur du nez, des lèvres, des joues, au voile du palais, à la partie interne des parties génitales; il est même probable qu'outre les membranes muqueuses, il est encore des organes intérieurs où elles peuvent prendre domicile; on doit seulement admettre qu'alors la maladie revêt une autre forme.

Les affections siphilitiques ont également des sièges variés , des caractères bien tranchés , et qui leur sont propres ; toutefois, lorsqu'elles sont dégénérées ou très-anciennes, elles perdent leur type primitif, et deviennent chez quelques individus tout-à-fait méconnaissables; elles peuvent alors donner lieu à une foule d'autres désordres et de névroses , au nombre desquels on doit ranger l'hypocondrie.

Bornons ici l'examen des causes physiques , et disons que, si, dans ce tableau, nous en avons omis quelques-unes, nous croyons du moins avoir énuméré toutes celles qui, à cet égard, jouent un rôle important.

DEUXIÈME SECTION

Causes morales.

Abordons maintenant un autre ordre de causes; entrons dans le domaine des agens moraux. Les sens, qui font partie de ces derniers, sont sur les confins de la vie organique ou nutritive, et de la vie relative ; ils sont les sentinelles avan:

HYPOCONDRIE. 2y5

cëes de cette dernière. Nous commencerons l'examen des causes morales par celui des antipathies, considérées suivant nos différent sens.

L'antipathie est un sentiment intérieur, presque toujours indépendant de notre volonté, qui nous éloigne des objets animés ou privés de vie, que nous avons pris en une aversion portée quelquefois jusqu'à l'horreur. Les antipathies sont , en général , beaucoup plus fréquentes chez les personnes nerveuses que parmi les sujets doués d'un autre tempérament ; et c'est pour cette raison que nous avons cru devoir les mentionner en examinant les sources d'où peut dériver l'hypocondrie.

La vue est peut être de tous les sens le plus fécond en antipathies; citerons -nous Germanieus, qui ne pouvait souffrir ni la vue ni le chant d'un coq {Montaigne , livre I ) ; et Jacques Ier, roi d'Angleterre, qui se trouvait mal à l'aspect d'une épée? Le même accident se manifestait chez une jeune personne lorsqu'elle voyait une tète de veau sur une table. On connaît l'aventure de ce lord qui avait en horreur les araignées, et qui, surpris par la vue d'un de ces insectes , mit la main sur la garde de son épée , comme pour se préparer au combat. Un fait plus authentique est celui transmis par Jos. Lanzonius , qui mentionne l'exemple d'une femme âgée de trente -trois ans, dont la gros-

sesse s'annonçait d'une manière infaillible par une antipathie violente contre les anguilles. Dès qu'on lui en servait , elle était prise de vomissemens. Cette antipathie se dissipait aussitôt après l'accouchement.

Examinons avec la même rapidité l'impression variée que produisent les odeurs, les parfums, chez plusieurs personnes très-nerveuses. Le même auteur (obs. vm) parle d'un jeune militaire âgé de vingt-six ans, qui ne pouvait souffrir ni l'odeur ni la vue de la pivoine , qui pœoniœ odorem aspectumque nullo pacto ferre potest, et qui était pris de syncope et de sueurs froides, s'il ne s'éloignait. C'est ainsi qu'un homme fort nerveux, et disposé à l'asthme, éprouve une trèsgrande gêne dans la respiration aussitôt qu'il est près d'une certaine quantité de laine : la dyspnée est d'autant plus forte, que la laine est en plus grande abondance, et plus, dans le voisinage immédiat de cet individu; aussi a-t-ii pris l'habitude de se coucher sur un matelas fait avec du crin.

Les antipathies du goût ne sont pas les moins nombreuses; et sont susceptibles de produire plus directement les névroses digestives. Ces aversions sont presque toujours relatives aux substances alimentaires. Rapportons -en quelques exemples.

Un jeune homme âgé de vingt-huit ans, doué d'une bonne constitution, est parvenu jusqu'à

ÏÏYPOCONDRIE. O.rjJ

cet Age sans avoir jamais mangé de viande : l'orleur de celles qu'on sert ordinairement sur nos tables ne lui est point désagréable ; il mange avec plaisir de la soupe faite avec leur jus ; mais il lui est impossible de faire pénétrer dans son estomac aucune substance animale solide. Lorsqu'il en a introduit dans sa bouche, de suite il a éprouvé un malaise général, un resserrement à la gorge très - intense , douloureux, et tel , que le passage est en quelque sorte obstrué : il se manifeste en même temps un trismus incomplet des mâchoires, et des bourdonnemens très-incommodes. Cet ensemble d'accidens l'a convaincu de l'inutilité et même du danger des tentatives qu'il avait faites, et de celles qu'il voudrait recommencer. Aussi se contente-t-il de son régime végétal, dont au reste il se trouve fort bien. Dans le cas suivant, nous verrons une idiosyncrasie opposée. Un particulier avait une antipathie très-prononcée pour le poisson : quelques personnes, voulant s'assurer si cette aversion n'était pas simulée , masquèrent cet aliment de plusieurs manières. Celui que Ion éprouvait ainsi ne s'en aperçut pas; mais il en fut très-incommodé. Il est également connu que l'on conserve ordinairement, et long-temps, une sorte d'antipathie pour tous les alimens qui ont occasionné un trouble sensible dans nos fonctions digestives.

Les antipathies du toucher > quoique moins fréquentes que celles des autres sens, n'en sont pas moins réelles. Gest ainsi quune dame éprouve une forte envie de vomir toutes les fois qu'elle touche une étoffe de soie; nous pourrions même citer l'exemple d'un homme pour qui le contact de l'argent est une cause d'irritation : il n'en porte jamais, et à ses repas il se sert constamment d une cuillère et d'une fourchette de bois ou de fer.

Terminons cette revue par l'influence que peut exercer le sens de l'ouïe.

Le choc de plusieurs verres, ou le son qu'ils produisent, quand on les frappe en mesure, provoque parfois une sensation tellement insupportable , qu'il serait possible que son effet, long-temps continué , troublât l'exercice régulier des organes digestifs ; il en exalterait pour le moins la sensibilité. On connaît également l'impression désagréable que font éprouver certains bruits, tels que ceux qui résultent du déchirement du papier, du froissement d'un corps métallique sur du marbre, de la fente des pierres au moyen de la scie , etc. Mais l'on ignore quel accident pourrait occasionner la continuité de cette irritation chez des personnes fort susceptibles. Sans doute toute impression antipathique ne dérange pas l'harmonie de notre organisation, ou de notre système digestif; mais nos ressorts,

HYPOCONDRIE. O.JC)

nos organes sont doues du ne texture si délicate, que le désordre le plus faible, la cause, en apparence la moins active , suffit quelquefois pour intervertir l'ordre naturel de nos fonctions. De même une antipathie peut accidentellement, soit par son propre fait, soit par une disposition particulière de l'individu, devenir l'occasion d'un trouble dans le système nerveux de l'abdomen , et par suite d'une névrose bien prononcée. Avouons cependant que nous ne connaissons pas d'exemple d'hypocondrie déterminée par suite des antipathies • ce qui tient sans doute à ce qu'on n'a pas soupçonné leur influence à cet égard , dont au reste la possibilité nous paraît démontrée.

L'empire de l'exemple a des résultats plus certains : on sait en effet que les névroses des organes digestifs peuvent se communiquer par suite du penchant qui nous porte à imiter ce que nous voyons ou entendons. Ainsi le spectacle de ces malades, et surtout leur conversation habituelle, est quelquefois pour les gens du monde une véritable source de contagion, pour peu que ces derniers soient disposés à cette maladie par une vive sensibilité nerveuse , une grande susceptibilité morale , ou par un caractère méticuleux, spécialement pour ce qui concerne leur santé. Souvent la seule fréquentation des hypocondriaques détermine cette affection chez des

individus qui, sans cette circonstance, y auraient peut-être échappé.

L'habitude d'entendre ces malades se plaindre de leur santé, ou décrire avec autant de détails que de persévérance les maux ou les tourmens qu'ils endurent, portent ceux qui vivent habituellement dans leur société, à faire de fréquens examens d'eux-mêmes, à interroger leurs organes, et à être dans une défiance presque continuelle de leur santé; celle-ci est-elle bonne, ils craignent qu'elle ne soit incessamment compromise; vient-elle à essuyer un léger dérangement, aussitôt la crainte les poursuit, et la crainte du mal amène bientôt un mal trop réel.

Les médecins eux-mêmes ne sont pas toujours a l'abri du danger de l'exemple; le grand nombre de maladies dont ils étudient la description, ou dont ils observent la marche dans la pratique , les expose à des craintes , à des retours sur euxmêmes, qui coopèrent à troubler leurs fonctions digestives, et à en produire les névroses. Ainsi se trouve en partie exaucé le vœu de Montaigne , qui désirait que les médecins éprouvassent ou eussent éprouvé toutes les maladies. Il est cependant probable que la multiplicité des affections nerveuses que l'on observe chez eux ne dépend pas exclusivement de cette cause. Témoins du développement et des terminaisons variées des maladies, ils sont en outre plus dis-

rrypocoNDRiE^ 28 r

poses que les autres hommes à porter de faux jugemens sur celles dont ils sont atteints. Entre mille exemples, je choisis le suivant. M. G**, médecin très-distingué à T** , perdit un de ses amis qui succomba à une lésion organique du cœur. Aussitôt il fait un retour sur lui-même, et se persuade bientôt qu'il est menacé du même danger; sa santé s'altère, l'hypocondrie se déclare. Il vient à Paris pour consulter, et réclame mes conseils. Je combats ses craintes, et à force de réflexions rassurantes, je parviens à calmer son esprit. Au bout de quelques jours , il retourne en province, non parfaitement guéri, mais en convalescence ou au moins en voie de guérison , et assez bien rassuré sur celle de ses craintes qui le tourmentait davantage. Non-seulement l'habitude journalière de voir un grand nombre de malades offre cet inconvénient, mais la lecture des livres de médecine, et l'étude cli^ nique de cette science sont aussi, pour les jeunes gens qui se destinent à la carrière médicale, l'origine de beaucoup de névroses, d'hypocondries, et surtout de mélancolies.

L'avidité avec laquelle les gens du monde parcourent ces sortes d'ouvrages leur est bien autrement fatale; et ce n'est pas impunément qu'ils se familiarisent avec ces livres qu'ils croient comprendre, parce qu'ils les interprètent en aveugles , et toujours à leurs dépens. Ce penchant

'à82 maladies nerveuses.

irrésistible , qui séduit les personnes étrangère» à l'art de guérir, passe toute croyance, et ne peut être comparé qu'aux mauvais résultats qu'il produit : en effet cette lecture, qui est presque toujours la preuve d'un esprit inquiet, ajoute aux craintes chimériques de ces personnes, qui ne tardent pas à se croire atteintes successivement de toutes ou presque toutes les maladies dont elles ont lu la description. Elles ne voient pas ce qui devrait les rassurer; elles sont beaucoup plus frappées des pronostics les plus fâcheux , et s'y attachent de préférence.

Quand ces individus parcourent l'histoire d'une maladie qui offre plusieurs degrés et des terminaisons variées, ils se persuadent que chez eux le mal ira en croissant, et qu'il parviendra toujours à la dernière période. Est- il annoncé dans cet ouvrage qu'une affection se termine le plus souvent par résolution, ce mot ne les rassurera pas; pour un grand nombre il serait inintelligible. Si l'on ajoute que rarement sa terminaison est mortelle, ils concluront, de la possibilité d'une terminaison funeste à la certitude de leur fin prochaine. Mais s'il est écrit que la mort est souvent le terme d'une maladie, alors leur effroi est au comble, leur imagination est bouleversée; ils se persuaderont que leur dernière heure est déjà sonnée. Cette frayeur panique n'est pas le seul mal ; le chagrin qui résulte d'une crainte aussi

déplacée peut produire un trouble d'autant plus grave qu'il est chaque jour renouvelé. Après avoir ainsi entrevu la marche de la maladie et ses terminaisons, ils s'occupent du traitement, et ce nouveau travail leur offre de nouveaux inconvéniens , puisqu'il entraîne le plus souvent la fausse application des remèdes; car tantôt ils se méprennent sur la maladie, qui n'est point celle qu'ils pensent reconnaître; dans d'autres cas, ils se trompent sur les circonstances, les époques et les degrés de l'affection : comment d'ailleurs reconnaîtront-ils la nature de la cause, la valeur des différens symptômes? N'attacheront-ils pas toujours la plus grande importance au phénomène le plus apparent, et qui ne sera cependant, dans bien des cas, qu'un symptôme accessoire ou peu remarquable ?

Par suite de ces lectures indiscrètes , de ces demi- connaissances, les gens du monde sont exposés à adopter des systèmes entièrement faux; ils se préviennent contre tel ou tel moyen curatif; et lorsque leur état exige un traitement, souvent ils ne l'emploient qu'avec une prévention qui peut en détruire l'effet salutaire. Que ces individus se persuadent surtout que des notions acquises sans les études préliminaires, seules bases de la science médicale, sont trop superficielles pour être véritablement utiles, et qu'elles conduisent le plus souvent à des juge-

mens faux et à des conséquences encore plus dangereuses.

Nous avons connu plusieurs malades qui convenaient des tourmens que ces lectures leur occasionnaient, et pour qui cette occupation pernicieuse était un besoin plus irrésistible que le soin même de leur santé ou de leur nourriture : tous leurs efforts pour éviter cet écueil étaient inutiles : Trahunt fata nolentem. Par suite de ces habitudes favorites, il suffit quelquefois à ces personnes d'apprendre qu'un de leurs amis est malade pour qu'elles se persuadent aussitôt être menacées ou atteintes de la même maladie. Cette erreur première prendra bientôt un nouvel accroissement, si cet individu vient à succomber. L'hypocondrie est alors imminente, et souvent ces personnes se laissent entraîner, par suite de cette coutume ou par leur disposition naturelle, vers une hypocondrie plus ou moins rebelle.

L'influence du caractère offre des résultats non moins intéressans à observer. Le caractère d'un individu est à son organisation morale ce que le tempérament est à sa constitution physique : ils sont l'un et l'autre presque toujours en rapport, et se modifient réciproquement. Le caractère ou tempérament moral varie suivant l'âge, le sexe, l'éducation, le climat, les professions, etc. ; mais quelle que soit la modification, conséquence de ces diverses circonstances, le caractère influe

plus ou moins sur la production des maladies; il constitue en quelque sorte une disposition prochaine ou éloignée à recevoir leur impression.

On a remarqué qu'en général les personnes gaies, vives, actives, courageuses, étaient peu accessibles aux maladies contagieuses, épidémiques, endémiques, aux névroses, et surtout aux vésanies, etc.; tandis que les individus moroses, tristes, paresseux, indolens , craintifs, méticuleux, y étaient singulièrement disposés.

On sait également que les jeunes gens qui se livrent avec ardeur et sans crainte aux études anatomiques sont bien plus exempts des affections qui peuvent en dépendre que ceux qui s'y adonnent avec insouciance , dégoût et pressentiment. On peut croire en outre, avec Baglwi, que les individus pusillanimes sont plus exposés aux maladies résultant des peines de l'âme, et par conséquent à l'hypocondrie, que les hommes véritablement courageux : Vir constans et immotus animo , quique mediis tranquillus in undis

sublime Mue et heroïeum Nec spe, nec me tu

perpétua repetit, rare incidit in morbis ex anime pathemate.

De même qu'on reconnaît dans un individu une disposition morale que l'on nomme caractère, de même l'on retrouve dans les habitudes et les mœurs d'un peuple une disposition plus ou moins générale, que l'on désigne sous la dé-

a86 MALADTÏS NERVEUSES.

nomination de génie ou caractère national, et qui résu'te de l'influence de la civilisation, de la forme du gouvernement, et de l'impulsion communiquée aux habitans. Ce que nous venons de dire du caractère individuel est également ap-* plicable au caractère national.

Les peuples guerriers seront moins exposés , en général , à l'hypocondrie. Ceux dont le caractère est franc, vif, gai, en seront moins souvent atteints; l'Anglais, naturellement sombre, penseur; lEspagnol et l'Italien, qui sont plus enclins à la jalousie, à la paresse, offriront la disposition à cette maladie, ou cette affection ellemême, plus fréquemment que les habitans de la Suisse , de la France , de l'Allemagne ou des Etats-Unis d'Amérique.

Mais si le caractère propre aux habitans d'un pays peut les disposer à cette névrose, d'autres circonstances, relatives à l'état social, peuvent revendiquer une participation encore plus directe. Un des avantages de la civilisation, c'est de donner aux facultés intellectuelles un plus grand développement et une plus grande vivacité aux affections de l'âme. Les peuples policés ne respirent que pour l'honneur et l'amour de la liberté ; ils supportent avec une sorte d'impatience le joug politique et les contraintes sociales : leurs sensations sont plus vives , leurs passions plus mobiles et plus impérieuses, leurs besoins plus

multipliés. Cette activité morale les expose à des contrariétés sans nombre, à de violens chagrins, dont les résultats sont d'amener des digestions difficiles , des désordres , d'où peut provenir l'hypocondrie.

Si nous comparons les pays dont la civilisation est peu avancée, nous y verrons une apathie générale ; les passions s'y bornent presque exclue sivement à veiller à la conservation, et à se procurer la nourriture. Telles sont les sources les plus ordinaires des animosités et des dissensions qu'on remarque chez leurs habi tans. Les névroses doivent donc se rencontrer moins souvent parmi les peuples non civilisés. Chez les nations qui vivent sous le despotisme d'un chef, comme en Turquie, etc., l'homme, né dans la contrainte et l'ignorance, imbu des principes du fatalisme, contracte nécessairement l'habitude de réprimer ses désirs ; l'impossibilité de les satisfaire l'empêche de les concevoir : son indolence le met à l'abri des violentes secousses morales qui décident si souvent les névroses ; mais il n'en est pourtant pas entièrement exempt ; d'autres causes peuvent l'y exposer, comme nous l'avons indiqué plus haut. Tantôt c'est le régime, l'abus des alimens excitans, des substances opiacées; d'autres fois c'est le genre de vie , des habitudes trop sédentaires, la nature des professions, des métiers, etc.

û88 MALADIES NERVEUSES.

Nous avons examiné déjà par quel mécanisme , sur l'organisation physique, les professions diverses étaient susceptibles de donner naissance aux affections hypocondriaques; leur influence sur les facultés mentales peut amener les mêmes conséquences. D'après cette opinion , on pourrait considérer successivement l'action spéciale des différens états de la société, et l'impression reçue par le système nerveux des organes de la digestion ; mais cette étude anticiperait sur le chapitre de ces facultés , considérées comme causes des maladies nerveuses.

Les hommes, qui par état mènent une vie sédentaire , et qui exercent leurs mains à des travaux mécaniques , acquièrent parfois une industrie étonnante ; mais si ces occupations matérielles n'exigent aucun usage de leurs facultés morales , leurs idées restent toujours très-bornées et peu multipliées. Si celles-ci se concentrent sur un seul objet, et sur ce qui s'y rattache, elles peuvent conduire ces individus à la mélancolie. Dans d'autres cas, l'homme, privé en quelque sorte de rapports sociaux, s'occupe exclusivement de lui-même , et surtout de ce qui concerne sa santé. Il est par conséquent disposé à prendre pour des symptômes d'une maladie grave les accidens les plus légers : si son imagination est constamment inquiète, il reste ainsi dans une disposition prochaine à l'hypocondrie.

AuvSsi voyons- nous que les artisans qui travaillent dans l'isolement, et que rien ne distrait dans leur constante solitude, y sont très-exposés; mais les ouvriers entoures de leur famille, de parens ou d'amis, ceux qui sont réunis dans des ateliers avec de nombreux compagnons, dont ils partagent la conversation ou les chants pendant Je travail , les récréations ou les jeux dans les momens de repos, auront peu a redouter de leur profession , et jouiront presque toujours d'un bon système digestif.

Les personnes qui , au contraire , exercent beaucoup et habituellement leur entendement, et surtout quand elles se livrent à leurs méditations, à l'issue des repas, ont ordinairement les organes abdominaux faibles et très-sensibles* Il semble que l'activité mentale ait lieu au préjudice des fonctions digestives. Un mauvais estomac, a dit Amatus Lusitanus , suit les gens de lettres comme l'ombre suit Je corps; en effet, par cette application constante à l'élude , ils troublent leurs digestions, ils affaiblissent les viscères de l'abdomen , ou en exaltent la sensibilité. C'est sans doute cette singulière influence des contentions d'esprit habituelles sur les fonctions de l'estomac et des intestins qui a fait dire que l'homme qui pensait le plus était celui qui digérait le plus mal.

Mais outre l'habitude des contentions d'esprit,

agO MALADIES NEUVE USES.

il faut distinguer la nature des idées que chaque profession fait naître. Dans l'une , on trouve une application trop uniforme, monotone, qui a fait dire à Lamotte :

L'ennui naquit un jour de l'uniformité,

ou un cercle d'idées fastidieuses dont l'homme ne peut sortir , et qui quelquefois amène le dégoût de la vie, le tœdium vitœ, tantôt cause, tantôt symptôme de l'hypocondrie.

Dans une autre, telle que l'exercice de la médecine, les idées sont graves, sévères, souvent tristes; toutefois le bonheur d'être utile, et la satisfaction des familles, tempèrent dans bien des cas ce qu'a d'austère et d'affligeant cet art , quand il ne peut guérir. La sensibilité des médecins est peu expansive, parce qu'elle est maîtrisée par la raison et le spectacle habituel de l'humanité aux prises avec la douleur; mais elle n'est pas moindre que dans les autres professions. N'est-ce pas une sensibilité réfléchie , plus encore qu'un sentiment d'honneur ou l'amour du devoir, qui précipitait les Percjr , les Larrey, les Galée au milieu d'un champ de carnage, qu'il faut pourtant appeler un champ d'honneur, et les portait à braver la mort pour secourir de malheureux blessés gisans sur l'arène , exposés de nouveau au feu de l'ennemi, ou à être foulés sous une charge de cavalerie? Combien de fois

n y po c o n ok i >:. 2j)i

na (on pas vu, animés par les mêmes sentimens,

les Desgenette, les Gilbert, les Duméril, les Ballj , affronter des dangers non moins certains , pour arrêter les ravages d'une épidémie meurtrière? En piterai-je des victimes (i) Pleurs noms seraient honorés de se trouver auprès de celui A\m Descendue, qui dans cette Egypte, tétnoiu de tant de valeur inutile, osa braver le plus terrible des fléaux. Ajoutons à ce lugubre tableau l'horreur qu'inspire alors la vue d'un hôpital , et l'on sentira combien les médecins sont encore, sous ce point de vue, exposés aux maladies nerveuses et à tous les effets de la douleur morale (2).

(1) Je n'en rapporterai que peu d'exemples. M. Rackette , médecin distingué, père de M. Raoul- Rochette , membre de l'Institut, était venu à Paris •visiter ses amis. Il y apprend que le typhus s'est déclaré dans son hôpital à Moulins; il voit le danger : l'amitié trop prévoyante veut en vain le retenir; il part , et trouve bientôt la mort dans les soins qu'il prodigue à ceux dont il s'efforce de conserver la vie. Les médecins de Paris ont aussi bravé ces périls. En 1814 Ia contagion fut terrible; on apporte un soir, à l'hôpital de la Pitié, neuf malades atteints du typhus : le lendemain aucun n'existait. JLes docteurs Defranne et Payen y avaient déjà succombé , et MM. Husson et Lerminier rien continuèrent pas moins leurs visites avec la même exactitude.

(2) Le médecin Lanjuinais, parent de M. Lanjuinais , membre de l'Institut et pair de France, commandait une compagnie de la garde nationale de Rennes. Étant à Fougères , lors de la guerre de la Vendée , il ne put , avec sa petite troupe , empêcher une de ces atrocités si fréquentes dans les guerres

Parmi les professions qui condamnent l'homme à l'habitude des méditations , on doit encore distinguer celle d'avocat: sans doute elle n'offre que trop souvent la discussion d'intérêts vulgaires ou de points de droit aussi peu importans; mais combien elle s'élève et s'honore ! Combien elle agrandit l'âme, quand elle se propose de défendre un innocent contre d'injustes préventions ou de noires calomnies, de protéger le vainqueur de Hohenlinden contre les traits de l'envie ou du despotisme; quand elle s'efforce d'arracher une auguste victime à la hache des bourreaux , ou des milliers de citoyens à la rage des partis, à la fureur des réactions! Dans ce cas, la nature des idées n'est pas toujours la même ; elles sont ordinairement élevées, libérales ; quelquefois aussi elles participent de la joie , quand un heureux succès a couronné de nobles efforts ; dans d'autres cas, les idées sont tristes, soit par le dénoûment fatal dune cause que l'avocat avait embrassée avec chaleur, soit par d'autres chagrins ou une application non interrompue qui favorisent le développement des vésanies.

La faculté de soutenir de longues méditations est le résultat de l'étude des sciences abstraites et de l'exercice habituel du jugement. Ces, médi-

«nviles. Des forcenés jetèrent , par les fenêtres d'un hôpital , les blessés vendéens qu'on y avait abandonnés : telle fut l'horreur qu'inspira ce meurtre à notre honorable confrère, que, peu de jours après, il en mourut de chagrin.

n y pocon dru. 293

tations sont familières aux physiciens, aux mathématiciens, aux moralistes, aux philosophes, aux littérateurs, aux médecins. Si l'homme s'y livre avec trop d'ardeur ou dune manière continue, aux dépens de tout mouvement nécessaire à son organisation physique, et s'il y joint une nourriture insuffisante ou le trouble des fonctions digestives par un travail trop rapproché des repas, il donne ainsi naissance aux névroses hypocondriaques; dans d'autres cas, il fatigue les ressorts de son entendement, il épuise en quelque sorte la somme de ses pensées; et son jugement peut , par diverses circonstances ou le fait seul de cette fatigue, s'altérer ou s'éteindre. Telle est l'origine de beaucoup de vésanies mentales, de la manie, de la démence ou de l'idiotisme, et quel^ quefois aussi des affections hypocondriaques.

Cependant l'étude des sciences exactes favorise bien moins l'invasion de ces névroses que la, cul* ture des beaux-arts et des travaux qui exigent une exaltation plus ou moins continue de l'imagination.

Dans d'autres professions, les idées sont moins variées, mais plus exaltées, l'esprit est dans un travail continuel , qui ne donne pas moins d'in-< quiétude, C'est ainsi que les professions qui exigent une activité permanente de l'imagination, peuvent avoir et ont réellement une grande part au développement des affections hypocondria-

2Cj4 jVI A LAD1 E S N E R V I l SIS.

ques; ce sont surtout les artistes qui exercent spécialement cette faculté, et parfois aux dépens du jugement, qu'on voit fréquemment atteints des maladies nerveuses les plus compliquées et les plus graves. Leurs meilleures productions sont souvent le résultat d'une imagination exaltée, d'une véritable effervescence, d'un mouvement fébrile extraordinaire (i).

L'artiste, doué d'un véritable mérite, exempt de tout amour-propre ridicule, juge ses propres ouvrages avec une extrême sévérité, et craint toujours que les suffrages du public éclairé ne lui soient défavorables. Lorsqu'il ébauche un travail , la crainte de ne pas réussir le poursuit continuellement ; quand l'oeuvre est finie, sa frayeur ne fait que changer d'objet; c'est l'opinion publique dont il redoute les préventions, les caprices ou l'injustice. Une éclatante réussite le satisfait, un demi-succès le désole, un revers le décourage, l'anéantit. Souvent l'homme qui a le plus de génie, non- seulement compte trèspeu de jours sereins, et en passe un bien plus grand nombre dans des perplexités sans cesse

(l) Il connaissait bien la puissance de cette fièvre mentale, l'auteur qui disait à une actrice célèbre que, pour bien jouer un rôle qu'il lui donnait, il fallait avoir le diable au corps. C'est ainsi que Colin d'Harlcville nous apprend qu'il composa son meilleur ouvrage dans l'agitation d'un mouvement de fièvre, dans une sorle de transport.

réunissantes; mais lors même que son étoile est la plus heureuse, de combien de peines sont environnées les palmes de la gloire ! à combien <le tourmens est exposé le véritable amant de eette déesse souvent inaccessible ! Les succès passés le rendent plus difficile et plus craintif sur ses productions récentes; il se persuade à tout moment qu'une seule faute, que la moindre erreur peut compromettre une réputation acquise par vingt ans de travaux, de veilles ou de fatigues , et cimentée par des chefs-d'œuvre.

Ceux qui joignent à un talent ordinaire une susceptibilité aussi exquise sont encore plus à plaindre , quand surtout ils sont en proie à ces peines qui affligent les autres classes de la société, aux tourmens de l'envie, de l'ambition, aux revers de fortune , aux malheurs domestiques ou aux affections de l'âme les plus déchirantes, et qui ont en général, sur des êtres aussi sensibles, plus de prise que sur le commun des hommes.

On connaît la prédilection excessive des poètes, des peintres, etc., pour leurs ouvrages; mais rarement les autres artistes portent-ils la bizarrerie, les prétentions et cet enthousiasme exclusif pour leur art, et surtout pour leurs productions, au même point que les musiciens; ces derniers aussi occupent le premier rang pour le grand nombre d'hypocondriaques, de mélancoli-

?qG maladies nerveuses,

ques et de maniaques qu'ils fournissent. Non-seu* lernent la musique, comme tous les arts, concourt au développement des maladies nerveuses par l'exaltation de l'imagination, les contentions d'esprit et la vie sédentaire, qui en sont souvent les compagnes 5 mais elle a en outre une action particulière; c'est l'influence physique du son et dé ses modifications les plus délicates et les plus recherchées sur notre organisation, et spécialement sur notre sensibilité et sur notre entendement. Le célèbre Grétry a également observé qu'il y avait plus de vaporeux parmi les musiciens que dans les autres classes d'artistes (j). Un amour- propre excessif, une susceptibilité très -vive qui semble justifier le mot gênas irrif tabile vatum , se remarquent trop souvent chez les compositeurs et chez les musiciens, et constituent une source féconde de maladies nerveuses. L'effet de la musique, devenue passion ou travail exclusif, sera d'autant plus préjudiciable que le sujet sera plus nerveux , qu'il s'y adonnera de bonne heure et au préjudice des exercices du corps. Si nous examinons la passion des peuples du midi, des peuples policés pour cet art, nous la verrons en proportion des mœurs et de l'influence des sociétés. On peut remarquer un effet contraire chez les peuples du nord, où la

(i) Essais sur la Musique, 1. 1, p. 208.

Il Y PO CO N DP, I P. !2C)7

civilisation est peu avancée. Les Allemands la cultivent cependant avec distinction, mais depuis peu de temps. Sévérité \ science, harmonie, sont les caractères de la musique allemande, bien inoins énervante que la mélodie, le raffinement, l'art et le goût délicat de la musique italienne. /. /. Rousseau énonce la même opinion ; «La » musique naturelle ou harmonique n'agit que » sur les sens, et non sur l'âme; c'est la plus agréa- » ble; c'est celle de tous les chants qui ne sont » que des combinaisons de sons mélodieux; la » musique imitative, par des inflexions vives, » accentuées, et pour ainsi dire parlantes, ex- » prime toutes les passions, peint tous les ta- » bleaux, rend tous les objets , soumet la nature » entière à ses savantes imitations, et porte ainsi » jusqu'au cœur de 1 homme des sentimens pron près à l'émouvoir ». C'est dans celle-ci que l'on doit chercher la raison des effets prodigieux qu'elle a excités autrefois; c'est à cette musique que la France dut en partie les nombreuses victoires de ses armées. Nous avons tous été témoins des effets étonnans qu'ont produits pendant long-temps sur nos soldats des airs pleins de force et d'expression.

L'harmonica provoque par un mode analogue, chez quelques individus, des convulsions, des syncopes, et divers symptômes nerveux; le son de cet instrument a donné lieu à la mélancolie;

il me paraît également susceptible d'amener 1 hypocondrie.

On se rappelle l'impulsion que communiquait aux soldats suisses le ranz des vaches. Cet air chéri inspirait le désir le plus vif de revoir la patrie, déterminait souvent la nostalgie ou l'hypocondrie, et leur faisait abandonner leurs drapeaux. « Ces effets ne dépendaient que de l'ha- » bitude , des souvenirs, de mille circonstances y> qui, tracées par cet air à ceux qui l'entendaient, » et leur rappelant leur pays, leur jeunesse, et » toutes leurs façons de vivre, excitaient en eux y> une douleur vive et des regrets amers. Cet air, » toujours le même , ne produit plus sur les » Suisses les mêmes effets, parce qu'ils ont perdu » le goût de leur première simplicité : tant il est » vrai que ce n'est pas dans leur action physique «qu'il faut chercher les plus grands effets des » sons sur le cœur humain ». (Rousseau, Dict. de Musique. )

On remarque également les affections nerveuses chez les femmes, l'hystérie plus souvent que l'hypocondrie, quand elles sont grandes musiciennes , avant d'avoir atteint la perfection et la consistance de l'âge.

Une application trop constante, trop suivie à l'étude de la musique , est donc une circonstance favorable au développement de l'hypocondrie. L'antiquité nous offre plusieurs exemples d'af-

II y PO CONDR1E. aOQ

fection hypocondriaque ou mélancolique chez les plus célèbres musiciens de la Grèce. (Voyez YOdystée d'Homère , Festins des Prétendons.) Le caractère du fameux Tigellinus, décrit par Horace, (sat. 3, liv. 1er); et parmi les modernes, Fiotti Décade pi lilosop/i. 7fruct. an ri) ; l'esquisse historique du célèbre Mozart (Journal du Publiciste , brum. an x); Sacchini , Grétry (Essais sur la Musique). L'on peut également compter au nombre des individus dune sensibilité excessive et voisine de l'hypocondrie plusieurs de nos plus savans compositeurs modernes. s

Après l'examen du rôle que jouent à cet égard les facultés intellectuelles, voyons jusqu'à quel point y participent nos impressions morales.

Il est assez difficile de bien définir les passions : suivant les uns , tous les mouvemens de l'âme déréglés ou contraires à l'ordre, constituent les passions; suivant d'autres t les passions sont toutes les affections fortes pendant la durée desquelles l'âme éprouve une sorte de violence.

La plupart des philosophes et des moralistes ont attaché au mot passion un sens plus général; ils l'ont appliqué à tout sentiment de l'âme, soit naturel et modéré, soit surnaturel et immodéré. Pour ceux-ci l'amour, l'amitié, le plaisir, l'espérance, l'émulation, le chagrin, constituent des passions, comme la haine, la jalousie, la colère, la vanité, l'ambition, le désespoir, etc.

Sans nous établir juges dans une question aussi délicate, nous adopterons le sentiment de ceux qui distinguent les impressions , les émotions de lame en modérées ou naturelles, et en violentes ou déréglées.

Aux unes nous donnerons le nom d'affections de l'âme, aux autres celui de passions.

Dans la première série on comprendra le plaisir, la peine, et toutes leurs modifications modérées, comme la joie, la gaîté, l'espérance, le désir, le chagrin, la tristesse, la crainte, etc.; la deuxième sera destinée à l'histoire des impressions gaies ou tristes, mais excessives; l'amour, l'amitié, la noble émulation, lorsqu'elles sont portées à un très-haut degré; un goût prédominant pour une étude quelconque, soit celle de la musique, soit celle des sciences abstraites; la crainte ou la douleur morale produisant la terreur ou le désespoir, la jalousie, l'envie, la colère violente ou l'habitude des emportemens, l'avarice, l'ambition, l'amour démesuré de la gloire, de la célébrité, de la fortune ou des honneurs, l'aveugle préjugé nommé point d honneur, la passion du jeu , etc.

D'après la distinction que nous avons adoptée , on ne doit donc appeler affections de lame que les impressions modérées ou naturelles, reçues par notre intelligence. Les affections de lame sont, jusqu'à un certain point , pour les organes abdo-

♦l v PO GONPR1 V* 3oi

niinaux on le centre épigastrique , ce que sont sensations pour les organes des sens. Il est avéré, en effet, que la sensation produite dans nos sens par les rayons lumineux et sonores, j),ir les corps odorans et gustatifs, est transmise au cerveau, où elle produit le sentiment; de même l'émotion reçue se fait d'abord sentir à la région épigastrique , et est reportée consécutivement à l'organe cérébral : c'est cette impression transmise à l'encéphalon qui constitue l'affection de l'àme ; et suivant la nature de cette impression, on divise les affections morales en gaies et agréables , et en tristes ou pénibles : les premières sont en général excitantes; les secondes au contraire sont débilitantes, et presque toujours nuisibles. A la première section se rattachent la joie modérée , le plaisir, l'espérance , le désir et la gaîté. Dans la seconde, nous placerons le chagrin et toutes ses nuances, la tristesse, la crainte, l'ennui, la honte, le dégoût, la satiété des jouissances physiques et morales.

De toutes les affections morales , celle qui semble la moins capable d'altérer notre santé, et qui tend au contraire à la rétablir dans bien des cas, c'est la joie. Cependant quand elle est inattendue, brusque, elle peut affecter à ce point nos organes , que la santé en soit dérangée ; si surtout son action trouble une fonction ou une sécrétion importante , telle que la digestion , le flux

3o2 MALADIES NERVEUSES.

menstruel ou hémorrhoïdal , son effet consécutif peut amener différens désordres, et même l'hypocondrie.

Le plaisir est un sentiment salutaire dont la joie forme en quelque sorte le plus haut degré. L'espérance est une affection douce, modérée, dont le résultat est toujours favorable , quand elle est indépendante de la crainte ou d'une impression pénible. Toutes ces modifications d'un même sentiment ne peuvent, en général, porte/ qu'un préjudice peu notable à l'économie; mais au premier rang des causes de l'hypocondrie il faut placer les affections de l'âme tristes et pénibles, le chagrin, la peine, la crainte , la honte, l'ennui, le dégoût, la satiété des jouissances physiques et morales (r).

Le regret d'avoir quitté un pays où on a laisse l'objet de ses plus douces affections est quelquefois aussi vif que le sentiment qni nous attache au sol qui nous a vus naître : tant il est vrai que souvent ubi benè> ibipatria. Transportés dans un séjour peu agréable, l'ennui d'abord s'empare de nous,et bientôt le chagrin nous assiège; et comme, dans tous les cas de peines profondes, nos fonctions languissent , le système digestif souffre

(i^ Nous ne faisons point mention de la compassion, ce sentiment n'a point d'effet nuisible tant qu'il est modéré : s'il est excessif, c'est alors la tristesse.

HYPOCONDRIE. 3o3

spécialement, et déjà les symptômes précurseurs de l'hypocondrie se manifestent : un voyage ou le déplacement pour un autre séjour suffit souvent pour prévenir ou dissiper cette névrose. Mais si le chagrin persiste , si c'est le retour vers le pays natal qui est exclusivement l'objet des vœux du malade , la passion dominante , ce n'est plus l'hypocondrie simple, c'est la nostalgie, la mélancolie morale , qui peut être compliquée avec une affection hypocondriaque.

L'impression exercée sur notre moral par une maladie chronique et douloureuse produit une tristesse réelle, dont le résultat peut être celui des affections morales les plus pénibles ; mais cette disposition de notre âme, cet effet de la douleur physique, que des médecins peu méthodiques ont parfois confondus avec l'hypocondrie et la' mélancolie, diffèrent essentiellement de ces deux névroses, bien qu'ils puissent les déterminer. Nous placerons donc au rang des affections les plus fâcheuses de l'âme le chagrin que fait toujours naître une maladie longue et douloureuse, qui non-seulement empoisonne l'existence, mais de plus tarit quelquefois les sources de la prospérité d'une famille, et qui est fréquemment l'origine de cette névrose (i); d'autres fois une

(i) Quoiqu'il soit rigoureusement possible que le chagrin occasionné par une affection aiguë amène le même résultat ,

3o4 MALADIES NERVEUSES.

simple infirmité nous force à une sorte d'exil j à une retraite absolue du monde, et même de la société : combien cette situation est encore pénible! et combien elle favorise les vésanies hypocondriaques par le sentiment de la douleur, par le chagrin d'un mal dont on ne connaît pas le terme ?. par le détriment qu'en éprouvent nos intérêts; enfin par la privation des plaisirs les plus doux de la vie, tels que la société de nos amis, l'étude, le spectacle de la campagne. Ces raisons sont sans doute suffisantes pour faire apprécier la part que peuvent avoir, dans bien des cas, au développement de l'hypocondrie, la plupart des maladies chroniques, quand surtout elles se déclareront chez des individus plus ou moins disposés aux vésanies par leur constitution, leur caractère ou leurs professions, etc.

Hypocondrie , suite de chagrins occasionnés par

une maladie.

Un professeur es-lettres* âgé de cinquantehuit ans, et fort instruit, consacrait à l'étude une grande partie de son temps; des revers de fortune viennent alors le frapper; sa santé résiste d'abord , et ne s'altère aucunement ; mais huit mois après il éprouve des envies fréquentes

cependant on ne le voit guère que dans les maladies chroniques.

ir y jm> co n t> r 1 1:. 3o5

d'uriner, et de la difficulté, ou môme des douleurs quand il veut rendre son urine. Le rétrécissement fait des progrès, L'usage des bougies et des sondes devient nécessaire; on lui prescrit un régime sévère, enfin on le consigne dans sa chambre.

Bientôt il est en butte à tous les inconve'niens d'une maladie longue et pénible; l'ennui, le chagrin le gagnent; ses digestions deviennent difficiles, il est tourmenté par des vents, des borborysmes et une constipation des plus opiniâtres; il s'y joint des étourdissemens , des palpitations, etc. : il fait de ses maux un tableau désespérant et plein d'exagération ; il se figure qu'il ne peut plus marcher, ni même rester assis; bientôt il s'établit dans son lit, et n'en veut plus sortir. Sur ces entrefaites on lui annonce un médecin qui a fait, dit-on, des cures miraculeuses; aussitôt l'espérance semble renaître chez le malade dont le courage est ranimé par les belles promesses du docteur, qui exige qu'on seconde par l'exercice les moyens qu'il va prescrire; il ordonne en même temps quelques médicamens toniques, et un régime plus convenable; mais il veut, en outre, que M. le professeur donne à son tour l'exemple de la docilité, et qu'il profite du beau temps pour faire chaque jour une promenade un peu plus longue. Bientôt la santé s'améliore , l'imagination se

3o6 MALADIES NERVEUSES.

calme , les forces se relèvent, le trajet des urines est même un peu moins difficile, et tout porte à croire que sous peu M. D** sera un nouveau témoin des miracles bien innocens opérés par ce médecin, qui a su parler à l'imagination.

Non -seulement le chagrin , mais la crainte seule d'une maladie, et surtout de l'affection vénérienne, l'appréhension d'un événement fâcheux, d'une fin prochaine, peuvent concourir au développement de l'hypocondrie; de même qu'ils en sont souvent aussi un des symptômes concomitans. Ces terreurs paniques sont presque toujours suscitées par la vue, le souvenir ou le récit d'événemens analogues arrivés à d'autres personnes, ou, comme nous l'avons vu, par la lecture imprudente des livres de médecine. Un esprit inquiet tient toujours l'homme éveillé sur son état , sur ce qui le concerne et le prépare à ces maladies ; de là vient sans doute la propension qu'éprouvent plusieurs personnes à se croire toujours affectées de maladies vénériennes, surtout quand elles en ont été atteintes à une époque quelconque de leur vie, et rien ne renforcera cette disposition morale comme de fréquentes conversations avec des personnes sujettes à l'hypocondrie. On s'associe d'abord à leurs inquiétudes particulières , on éprouve ensuite des craintes personnelles, et bientôt l'on ressent divers accidens nerveux qui sont le résultat de

il ypocon oit i r;. 307

cette esyèce de contagion morale que nous avons déjà signalée.

La crainte qui naît de l'idée d'un péril ou d'un malheur plus ou moins prochain , sera d'autant plus susceptible des mêmes effets, que son action sera plus brusque, plus intense et plus prolongée : c'est surtout en suspendant, en ralentissant l'action vitale , que cette passion devient quelquefois si préjudiciable. Nous avons noté déjà la crainte particulière relative à certaines maladies, et spécialement aux affections les plus fréquentes, qui est tantôt cause, tantôt symptôme de l'hypocondrie. Aussi combien voit-on de personnes qui ont dû leur affection hypocondriaque à la peur seule d'une maladie dont elles avaient entendu faire des récits alarmans ; combien de femmes surtout, vivement effrayées du tableau habituel d'une phthisie ou d'un squirrhe de l'utérus, ont trouvé dans ce triste spectacle l'origine de leur névrose.

Examinons maintenant l'influence des passions, que nous distinguerons en naturelles et en factices; les premières sont celles qui résultent des besoins relatifs à notre organisation, et se rattachent à la conservation et à la reproduction de notre individu, comme l'amour, la haine, la jalousie, l'avarice, la frayeur, etc. ; les passions factices sont la conséquence de nos rapports sociaux, et dépendent des besoins que nous nous somme*

3o8 MALADIES NERVEUSES.

créés; telles sont : l'ambition, l'amour de la gloire, le point d'honneur, etc. Cette division est cependant inexacte, car la disposition première, l'origine de nos idées, existe en nous, et ne provient pas de nos sensations ; à la rigueur, nous n'imaginons rien, nous ne créons rien. D'ailleurs l'avarice est le plus souvent une passion factice, puisque toutes les relations ont appris que les sauvages ne connaissaient pas l'idée du lendemain, ni par conséquent l'avarice naturelle; mais l'instinct de la fourmi semblerait infirmer cette assertion, et porterait à considérer l'avarice comme une passion naturelle. Une division, plus exacte peut-être, distinguerait les passions en mouve— mens de lame , dont l'invasion est brusque et l'impression subite, et en affections lentes dans leur développement et dans leur action. Quoi qu'il en soit, si nous considérons l'effet des passions d'une manière générale, nous verrons que l'affaiblissement des forces vitales résulte ordinairement de la crainte, de la douleur profonde, de la jalousie, des tourmens de l'envie ou d'une ambition inquiète; tandis que très -souvent l'amour, l'émulation , la joie, le désir de la célébrité , le point d'honneur, la colère même, exal tent nos facultés physiques et morales.

Quelle que soit la passion qui agisse sur notre économie, qu'elle augmente ou diminue nos forces vitales, elle exerce toujours sur nos or-

IITPOCOND R I E. 3o9

caries abdominaux une influence irrécusable : on loit pressentir dès -lors quel rôle les passions ouent sur le développement des affections hypocondriaques, puisque celles-ci résident dans la sensibilité exaltée des viscères que contient la cavité épigastrique. Nous allons examiner plus en particulier leur action spéciale sur les phénomènes de notre organisation.

L'amour violent est une passion qui diffère d'elle-même, suivant que l'objet qui l'inspire répond ou se refuse à nos désirs. Quand nos vœux sont satisfaits, ou lorsque nous conservons l'espoir du succès, ce sentiment décide une excitation favorable à notre organisation ; dans le cas contraire, si des obstacles s'opposent à notre bonheur, l'économie en est troublée, et cette affection rentre dans la classe des passions tristes et pénibles. Ainsi donc un attachement démesuré, heureux ou malheureux, peut devenir une passion dominante, une véritable mélancolie : dans le premier cas, il conduit au délire de l'imagination ; il produit, dans l'autre circonstance, la douleur la plus vive, et conduit parfois au suicide; mais ne devant considérer ici cette passion que dans ses rapports avec l'hypocondrie, nous reconnaîtrons que, comme toutes les modifications de la douleur morale , le chagrin que nous fait éprouver un amour contrarié, en exposant au trouble des organes digestifs, occasionne par-

3lO MALADIES NERVEUSES.

fois aussi cette névrose. C'est par un procédé différent, mais analogue, que le sentiment d'une joie très-grande, quand surtout elle est brusque et inattendue, opère sur notre organisation physique et morale des effets rapides; il peut troubler ou arrêter une hémorrhagie salutaire, l'écoulement des règles , un flux hémorrhoïdal , ou déranger une sécrétion importante, la transpiration, l'écoulement des lochies, et de ces différens désordres arrivera peut-être le trouble nerveux de l'appareil digestif. Ne sait- on pas qu'une joie extrême a produit des résultats encore plus fâcheux; l'histoire en offre beaucoup d'exemples, parmi lesquels nous ne citerons que la mort de Sophocle et celle de Diagore. Un événement heureux peut donc, quand surtout il est annoncé brusquement, devenir cause directe ou indirecte d'hypocondrie.

Tels, et plus pernicieux encore, sont les effets d'un violent chagrin sur nos divers organes ; le plus souvent la respiration devient difficile, des palpitations se manifestent y la digestion languit, l'estomac se gonfle, et des tensions spasmodiques se font sentir vers les différens points de l'abdomen , et surtout aux hypocondres. Le système nerveux est -il seul affecté, l'hypocondrie en émane le plus souvent; mais quand son action se porte spécialement sur le tissu même des organes abdominaux, elle en favorise fréquemment

II Y P O C O N 1) Il I E. 3 1 i

la désorganisation; si elle affecte les organes de la poitrine, ce qui arrive plus rarement, elle entraîne les catarrhes chroniques, les phlegmasies lentes, enfin la phthisie pulmonaire. Si Ton réfléchit au grand nombre de circonstances qui peuvent porter la désolation dans une âme sensible, on concevra aisément avec quelle fréquence et quelle intensité cette cause doit agir; cette influence de la douleur morale sur les organes abdominaux doit donc être regardée comme une des circonstances les plus favorables au développement des maladies nerveuses. Cura, dit Hippocrate , in visceribus veluti spina est et illa pungit. Plaçons en première ligne la douleur qui résulte de la perte de nos parens, d'un enfant chéri , d'un ami, d'un bienfaiteur, les revers de fortune, des dénonciations odieuses , une injuste destitution , un amour- propre humilié, blessé, offensé , etc.

Les peines de l'âme, qui sont la conséquence des bouleversemens politiques, des dissentions intestines ou des guerres étrangères, jouent un rôle bien important dans le développement des affections hypocondriaques, comme nous l'avons fait entrevoir dès les premières pages où nous avons exposé l'histoire de ces maladies. Leur fréquence était remarquable à la fin du dix-septième siècle, à l'époque où écrivait Zacchias ; alors aussi la France était occupée par une guerre dont les

brillans résultats excitèrent contre elle une coalition qui lui devint fatale. A l'intérieur elle présentait en outre une assez grande agitation ; mais les événemens dont nous avons été témoins ont eu une influence bien plus prononcée , les années épouvantables de la terreur, les conscriptions sans fin, les malheurs de la guerre, la désolation des familles, la division des esprits, l'acharnement des partis, ont bien autrement multiplié les névroses.

C'est ainsi que nos différentes invasions en Hollande, en Italie, en Allemagne, en Espagne, y ont porté le germe d'un grand nombre de maladies mentales et d'hypocondries. Le docteur Nacquart , qui se recommande autant par l'élévation de ses pensées que par son talent comme praticien, a observé plusieurs fois, pendant son séjour en Allemagne, des vésanies qui provenaient du chagrin que causait aux habitans la présence des armées françaises sur le sol de leur patrie; et je tiens également du docteur Piron, qui a visité l'Espagne en observateur éclairé, que les désastres dont ce malheureux pays fut le théâtre, à partir de 1808, y avaient singulièrement multiplié les affections nerveuses.

Quel contraste nous offrent, suivant les circonstances, les effets du chagrin, ou plutôt quelle situation pénible, quelle désolante perspective présentent ces individus qui, par des jouissances

H Y POCON DR IE. 3 I 3

immodérées ou trop précoces, sont las et ennuyés de tout : ils ressemblent à ces fruits élevés à grands frais dans une saison impropre, ou recueillis avant leur maturité, et qui sont toujours flétris. Les uns se plaignent de leur célibat; s'ils l'échangent contre une union mal assortie , leur sort devient encore plus affreux; ontils, au contraire, rencontré une femme aimable qui s'empresse de les entourer des soins les plus affectueux, ils n'oseront peut-être s'en plaindre, mais ils n'en sentiront certainement pas le prix. Les autres ont un talent particulier pour se créer des chagrins, des tourmens au milieu d'un intérieur paisible, où ils pourraient trouver une source de plaisirs doux ou de distractions agréables ; souvent même les meilleurs procédés , les prévenances les plus délicates , ne servent qu'à les aigrir. Cette fâcheuse disposition, quoique plus ordinaire aux personnes élevées ou riches, se voit cependant encore dans des rangs inférieurs; mais elle est fort rare dans les classes les moins aisées de la société. Sans doute cette propension singulière à s'ennuyer, cet ennui universel, suite assez ordinaire de la satiété, conduit plus souvent à la mélancolie; mais elle n'est point non plus étrangère au développement des affections hypocondriaques.

Il en est ainsi du point d'honneur, sorte de convention tacitement tolérée par les lois, mais

3r/| MALADIES NERVEUSES.

contre laquelle s'élèvent également la raison et l'humanité. S'il offre flans les états policés quelques avantages, s'il excite le courage et familiarise avec 1 habitude du péril, il présente aussi des inconvéniens majeurs, des excès bien condamnables; en effet, quel mépris ne doivent pas inspirer ces hommes qui se font un jeu , une gloire de leur adresse à tuer leur semblable, ou plutôt de leur infamie, et souvent de leur lâcheté* mais bornant notre examen aux rapports que cette passion factice peut avoir avec notre sujet, nous dirons qu'en exaltant l'imagination, en provoquant des emportemens et des scènes orageuses, elle favorise les vices, elle prépare des regrets, des humiliations, des peines, d'où peut dériver le dérangement des viscères de la digestion, et parfois leurs névroses.

Une des passions qui pervertit encore profondément le jeu de nos fonctions organiques, c'est la jalousie; cette passion terrible fait le tourment de notre vie : dès l'enfance elle trouble les fonctions digestives, amène l'atonie du système intestinal, la diarrhée, le carreau, le marasme et la fièvre lente; dans un âge plus avancé, quelle que soit la cause delà jalousie, amour aveugle, vanité, ambition, elle porte spécialement son impression sur les organes abdominaux, dont elle affecte souvent le svstème nerveux, et dont elle altère fréquemment aussi l'organisation.

H Y POCONDRIE. 3l5

L'envie dérive, en quelque sorte, des mêmes mobiles que Ja jalousie ; aussi les phénomènes en sont-ils peu différens.

Qui ne connaît les fâcheux résultats d'un violent accès de colère, ou plutôt de l'habitude des emportemens qui exposent au désordre des sécrétions, au dérangement des évacuations, à la disparition des maladies cutanées : de ce trouble dans l'organisation il peut encore résulter des névroses plus ou moins graves.

La frayeur et la terreur sont deux degrés de la même passion; mais la terreur est en général plus intense et plus continue. Nous confondrons néanmoins ici leurs effets : elles occasionnent ordinairement un spasme général , souvent le frissonnement de tout le corps, le reflux du sang de la circonférence au centre , le resserrement de l'épigastre , l'atonie de tous les muscles, et le relâchement des sphincters. Si le désordre est violent, continu ou réitéré, l'économie peut en recevoir un ébranlement sensible, et dont la génération des névroses digestives sera la conséquence ; mais le plus souvent l'effet de la frayeur (1), quand elle est excessive, est le trou-

(1) La crainte agit toujours comme débilitant, mais la frayeur et la terreur ont quelquefois un mode d'action différent , et souvent elles exaltent les forces d'une manière trèsprononcée. Deux personnes voient un enfant s'approcher

3l6 MALADIFS NERVEUSES.

ble des fonctions de l'entendement, et surtout l'idiotisme.

De même l'ambition peut concourir à la production de l'hypocondrie, en exaltant outre mesure les facultés intellectuelles, et surtout l'imagination, en leur donnant une grande activité au préjudice des fonctions nutritives : aussi at-on observé beaucoup de vaporeux, d'hypocondriaques, et surtout de mélancoliques, parmi les hommes à grands projets, à grandes spéculations, parmi ceux qui se sont enthousiasmé aveuglément pour les découvertes ou les innovations les plus hasardées. Elle peut encore la déterminer par le chagrin , suite ordinaire des espérances déchues, des illusions trompeuses et de toutes les chimères que cette passion enfante trop souvent : c'est donc avec raison que l'on a parfois appelé ces maladies une ambition rentrée. Les cours cependant offrent un petit nombre d'hypocondriaques, parce qu'aussi long-temps qu'un courtisan est dominé par un mobile puissant, il est rare qu'il s'occupe de sa santé ; il songe à toute autre chose : son désir, son ambition l'absor-

d'un précipice; l'une vole à son secours, l'autre est tellement effrayée qu'elle se sent comme anéantie , et ne peut faire un pas. Celle-ci, poursuivie un jour par des assassins, s'enfuit avec une rapidité étonnante, et franchit un fossé très-large, ce que de sang-froid elle n'eût jamais pu faire. La même cause peut donc avoir de» résultats opposés.

nvrocoNDRif. 317

bout; mais ses vœux à peine exaucés, à l'exaltation succèdent le calme moral et l'affaissement physique. Cette première nuance dune débilite générale établit une disposition à l'hypocondrie, que déterminent parfois les dégoûts, l'ennui, les regrets, les privations ou la satiété.

Il est encore plus rare de rencontrer des hypocondriaques parmi les hommes qui suivent la carrière des armes, tant qu'ils passent leurs jours dans une sorte d'activité mentale continuelle; commentées individus s'inquiéteraient-ils de leur santé, puisqu'ils songent à peine aux dangers bien plus imminens qui dépendent de leur profession : pendant la paix, et en temps de guerre spécialement, le service militaire, l'émulation, le désir ou l'espoir de l'avancement, l'amour de la gloire et la soif des honneurs suffisent pour les mettre à l'abri des affections nerveuses; mais quand ils rentrent dans la société, ils sont obligés de contracter de nouvelles habitudes. Souvent leur inaptitude aux travaux du cabinet les éloigne de toute occupation mentale ; alors ils s'abandonnent au désœuvrement, qui, de concert avec la vie sédentaire , entraîne si fréquemment l'hypocondrie.

De même encore le négociant, livré au tourbillon d'un commerce étendu, ou jeté dans un dédale de spéculations incertaines, nombreuses et compliquées, ne peut songer à lui, et conserve, grâce

3l8 MALADIES NERVEUSES.

à cette activité desprit, à ce conflit d'affaires, une bonne santé; mais vient-il à échanger une vie aussi occupée contre le repos moral auquel il aspirait depuis long -temps, bientôt l'orage le menace, et loin de toucher au port, ou de recevoir le prix des peines qu'il s'est données, des sacrifices qu'il s'est imposés, il court risque de se placer au milieu des tempêtes, et de voir les craintes et la souffrance remplacer des inquiétudes journalières, et qui cependant lui étaient plus nécessaires que la fortune qu'il a si péniblement acquise.

Ainsi donc l'ambition et ses diverses nuances ont une très-grande part au développement des affections hypocondriaques; mais d'autres passions peuvent encore y participer : telles sont la haine, l'avarice, qui cependant influent davantage sur l'invasion de la mélancolie. Joignons encore ici la passion du jeu , cette source de désordres , et souvent de l'immoralité la plus dégoûtante; elle offre au nombre de ses résultats les plus fâcheux une perplexité morale effrayante, un balottement continuel entre l'espoir et la crainte, entre le plaisir et la peine, et en dernier lieu la douleur et le trouble nerveux , ou cette maladie de l'homme moral qui le porte au suicide, et l'entraîne, mais plus rarement, vers les névroses des organes digestifs.

On a considéré l'amour de l'étude comme une

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passion ; mais il faut distinguer le goût , l'ardeur pour le travail, et la contention d'esprit qui eu résulte : en effet, un homme peut avoir une grande vocation pour l'étude , et être forcé par les circonstances à ne point travailler. Ainsi nous avons connu un médecin passionné pour la méditation, et qu'une santé débile éloignait forcément de son cabinet ; tel autre au contraire s'occupe nuit et jour, sans jamais avoir éprouvé aucune passion pour l'étude. Toutefois nous dirons que les travaux du cabinet, c'est-à-dire, une contention d'esprit soutenue et journalière forme à elle seule une des sources les plus fécondes de l'hypocondrie. Les considérations que nous avons présentées, en traitant de l'influence morale des professions , nous dispense d'entrer ici dans de nouveaux développemens.

Enfin doit-on admettre une disposition physique ou morale , transmise aux enfans par leurs parens, et propre à développer cette maladie vers une certaine période de l'existence ? Hoffmann penche vers cette opinion, que beaucoup d autres médecins, Willis , Raulin , Laurent, etc., ont partagée avant et depuis l'époque où vivait cet observateur. Si nous considérons que dans certaines contrées la presque universalité des habitans reçoit en partage une constitution analogue, et que les mêmes nuances physiques ou morales sont en quelques occasions

beaucoup plus prononcées dans une même famille, nous serons très-portés à reconnaître l'influence de cette cause. Dans la Suède et la Russie , nous trouvons pour apanage des habitans la force et la vigueur ; en Italie , et surtout chez les Napolitains, le système musculaire est d'autant moins développé que la sensibilité nerveuse esl plus exaltée. Dans plusieurs pays, bas, froids, humides , marécageux , le système sanguin est sans vigueur, les vaisseaux lymphatiques sont au contraire nombreux, ou plutôt prédominans : la France et l'Allemagne , et en général les peuples , qui habitent les régions moyennes, présentent des conformations moins prononcées, des types moins saillans , et par suite des tempéramens mixtes : chez eux , tous les tissus , tous les systèmes se balancent réciproquement; de telle sorte qu'il en résulte un équilibre plus parfait que partout ailleurs, mais peut-être moins favorable à la santé et à la longévité que la prédominance du tempérament musculaire. Chez les habitans de ces contrées la sensibilité physique et morale est plus développée , l'éducation plus étendue et plus soignée, les sens plus excités, les passions moins circonscrites et moins modérées, l'imagination est plus active et plus ardente , les facultés intellectuelles , en outre , reçoivent en général un plus grand développement. Toutes ces considérations nous font peu-

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ser que l'homme peut apporter une propension morale et innée vers les affections nerveuses : elle sera surtout remarquable dans les pays civilisés , chez les peuples dont la sensibilité est prédominante, ou parmi les classes les plus élevées ou les plus riches de la société. De plus, cette disposition peut être singulièrement favorisée par les circonstances locales, par les habitudes de la vie, non moins par les causes les plus puissantes , et spécialement par les affections de l'âme les plus pénibles. Mais si cette propension physique et morale s'observe chez un peuple entier, combien n'est-elle pas plus prononcée dans une même famille ! Quel observateur n'a pas été frappé de cette conformité d'idées, de cette habitude des mêmes sentimens dans quelques branches, et pendant des générations entières. Quel médecin surtout n'a pas vu des affections hypocondriaques être $1 quelque sorte le partage de certaines familles ? Je pourrais , pour ce qui m'est personnel , en citer plusieurs exemples; mais l'hérédité des maladies nerveuses est si généralement reconnue aujourd'hui , que l'opinion contraire ne compte plus pour partisans que Brown et le nombre très-petit et toujours décroissant de ses sectateurs.

Variétés des causes.

Les causes varient suivant l'âge, le sexe, la

profession , et suivant les circonstances physiques ou morales dans lesquelles sont placés les individus, etc. Dans la jeunesse, les causes de l'hypocondrie sont le plus souvent relatives aux affections du cœur , aux tourmens d'un amour contrarié , à la lecture des livres de médecine, à l'étude de cette science, à l'onanisme, et à l'abus des plaisirs vénériens. Chez l'homme adulte, cette maladie provient fréquemment de la vie sédentaire , des chagrins qu'entraînent les revers de fortune , d'une ambition trompée dans ses calculs, des peines domestiques et des contentions d'esprit trop prolongées , de la trop grande quantité ou variété d'alimens, et surtout de mets excitans. Chez les femmes, les causes de l'hypocondrie les plus ordinaires, outre celles qui leur sont communes avec l'homme, sont, au physique , les dérangemens de la menstruation et des écoulemens, ou fonctions propres au sexe pendant lesquelles leur susceptibilité est si prononcée ; au moral, tout ce qui contrarie leurs penchans , tout ce qui excite leur jalousie , les atteintes qui blessent leur pudeur, leur timidité, leur honnêteté, etc. Dans les villes, et surtout parmi les individus qui composent la classe aisée, les circonstances qui concourent le plus puissamment à l'invasion des affections hypocondriaques, sont le défaut d'exercice, de mouvement, l'excès d'éludé, les contentions d'esprit trop pro-

îongées; les espérances, les ambitions déçues, les renversemens de fortune, et autres affections pénibles de l'âme, l'abus de la bonne chère, des liqueurs alcooliques, et des plaisirs de l'amour : l'air peu salubre des villes n'y contribue-t-il pas aussi pour quelque chose? Opposons maintenant aux causes énervantes auxquelles le citadin est en proie, les causes non moins débilitantes qui, dans les classes peu aisées de la société et dans les campagnes, provoquent le développement de l'hypocondrie; ici c'est l'excès de fatigue, l'intempérie de l'air, les dérangemens de la transpiration, une chaleur excessive ou un froid violent contre lequel on ne se garantit pas assez ; là, une nourriture grossière, insuffisante, le défaut d'alimens excitans et de boissons toniques, telles que le vin, etc.; si l'artisan et l'habitant des campagnes en usent quelquefois , c'est alors avec profusion, et l'abus est souvent relatif à la mauvaise qualité de cette liqueur, ou à la longue privation qu'ils en ont éprouvée ; circonstance qui en accroît le danger : l'excitation trop vive ou trop prolongée devient également une irritation, et par suite une atonie. Enfin l'abus des purgatifs et des sudorifiques est encore une source de ces névroses, bien plus fréquentes dans les campagnes que dans les villes.

D'après cet exposé , il est évident que toutes les causes ou circonstances, soit physiques, soit

morales, qui affaiblissent les organes de la digestion et qui exaltent leur sensibilité, sont propres à favoriser ou à déterminer tôt ou tard l'hypocondrie. Tantôt une cause est isolée , tantôt plusieurs sont réunies; celles-ci jouissent seulement d'un certain degré d'énergie ou agissent avec une très-grande intensité ; leur action est instantanée , réitérée ; d'autres fois elle est continue, ou persévère plus ou moins long-temps. Mais parmi les circonstances qui provoquent le plus constamment 1 invasion de cette névrose , nous remarquerons les suivantes : i°. Causes ■physiques ; vie sédentaire; dérangement des bémorrhagies, soit menstrues, soit hémorrhoïdes, abus de soi-même. 2°. Causes morales; affections de l'âme tristes et pénibles, craintes relatives à la santé, lecture des ouvrages de médecine, travaux du cabinet, études des sciences abstraites, méditations profondes, longues et continues.

Si chacune de ces circonstances peut amener une vésanie très-prononcée , leur réunion plus ou moins considérable produira presque toujours un désordre encore plus intense , surtout quand leur influence sera très-prolongée. Dans un petit nombre de cas, la cause ne paraît exercer, sur les organes de la digestion, aucune action ; celle-ci semble concentrée toute entière en une exaltation de tout le système nerveux, à laquelle, en apparence, les organes digestifs sont

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t:trangers , parce que les signes qui dépendent de leur affection, affaiblis ou étouffes par d'autres phénomènes, ne sont pas les plus saillans : Duobus doloribus simul obortis , vehementior obscurcit alterum. Hipp. jiphor. Mais il n'en est pas moins probable que la cause interne ou immédiate de cette vésanie réside dans l'affection du système nerveux, qui vivifie les différens viscères de la digestion : c'est à éclaircir ce point important de controverse que nous tendrons dans les considérations suivantes.

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