CHAPITRE IV
Considérations préliminaires.
En proclamant ce que les auteurs, qui ont traité de l'hypocondrie avant nous, ont fait faire de pas à la science , en profitant surtout de leurs travaux, nous avons cru devoir, dans le tableau général que nous voulions tracer de cette affection, abandonner la route qu'ils ont suivie. Ce qui semble justifier la marche différente que nous avons adoptée, c'est cette uniformité, cet accord presque général , qui leur a fait souvent présenter dans un cadre unique et sans distinction précise, toutes les névroses et tous leurs différens phénomènes. Nous avons préfère rap-
3jO maladies nerveuses.
procher, confronter les traits épars de l'hypocondrie, tels qu'ils nous étaient offerts par un grand nombre de malades, et les disposer ensuite en autant de groupes, suivant qu'ils paraissaient tenir essentiellement à l'affection primitive et locale, ou dépendre d'une irradiation sympathique , et suivant qu'ils se manifestaient dès le principe du trouble nerveux, ou que leur apparition n'avait lieu qu'après un certain laps de temps ; enfin nous les avons le plus souvent rangés suivant les organes auxquels ils appartiennent.
Quoiqu'il soit impossible d'observer dune manière invariable ou constante les divers phénomènes de l'affection hypocondriaque, nous leur assignerons néanmoins un ordre fixe et fondé sur l'observation la plus générale. On ne retrouvera pas sans doute chez tons les malades, ni la totalité ou l'ensemble des faits , ou des accidens relatés dans la description générale , ni leur succession progressive ; mais les nombreuses observations qui nous ont servi de guide, et qui sont rapportées dans ce travail à l'appui d'un fait ou d'une opinion, justifieront la méthode que nous avons adoptée , en même temps quelles attesteront l'exactitude que nous avons mise dans l'exposé des phénomènes généraux de cette névrose. Nous diviserons tous les phénomènes de la maladie en trois époques. Dans la première,
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le desordre est presque entièrement local, et se borne aux viscères abdominaux, qui ont des rapports très-intimes, soit par l'identité de leur organisation , comme les diffèrens intestins, soit par leurs connexions nerveuses et vasculaires, comme le foie et la rate , soit enfin par l'analogie de leurs fonctions, comme l'estomac et le canal intestinal • la seconde époque nous offre les organes voisins participant sympathiquement à l'affection primitive; à la troisième série, nous rattacherons les nombreux résultats de la sympathie, qui unit l'appareil digestif aux organes qui nous mettent en relation avec les objets extérieurs. C'est en effet la succession progressive des symptômes , plutôt que l'intensité relative des accidens, qui, dans ce cas-ci, doit servir de base à la division des différentes périodes,
Premier degré.
L'invasion de la maladie ne s'opère, en général, que d'une manière fort lente. Toutefois, dans un très-petit nombre de cas, cette invasion est brusque, et dès le principe, l'affection nerveuse présente une grande intensité , ou parcourt rapidement ses différentes périodes. Le trouble des fonctions digestives, dont la lésion est d'abord lente, en général, et avec un sentiment de malaise, dessine la première nuance de l'hypocondrie; sur un nombre considérable de personnes
atteintes de cette névrose que nous avons observées depuis vingt ans, à peine avons-nous rencontré trois ou quatre individus qui n'aient offert ce désordre primitif de l'estomac et des intestins ou des autres organes, qui coopèrent à la digestion. Après Je repas, les malades se plaignent d'un sentiment de gêne et de plénitude vers l'estomac; quelquefois même ils accusent une douleur gravative; leur digestion troublée se fait lentement ; ils éprouvent des tensions plus ou moins incommodes aux bypocondres, et un gonflement considérable à l'épigastre et sur ses parties latérales; des borborygmes, des flatuosités se manifestent dans l'abdomen ; des bâillemens ont lieu; des vents, des rapports acides se dégagent, quand la digestion est plus avancée ; la langue est souvent villeuse, l'intervalle seul des papilles est couvert d'enduit muqueux; le matin à jeun les malades sont fatigués par l'état pâteux de la boucbe, quelquefois par son amertume, par une sorte de salivation ou des mucosités variées plus ou moins tenaces, et d'une acidité parfois insupportable; enfin par des vomissemens muqueux, rarement alimentaires, et qui sont peu douloureux. Tantôt l'appétit est affaibli, nul ou très-irrégulier, et c'est ce qui arrive le plus ordinairement; tantôt il y a alternative de voracité et d'inappétence. Dans un certain nombre de cas, l'appétit est fort bon ; mais ce que le ma-
lade a mangé avec plaisir, il ne le digère qu'avec peine. D'autres fois on observe le contraire, la digestion s'opère sans douleur, et même sans trouble apparent ; mais le dégoût pour ies aliinens est extrême. On remarque chez certains malades une sorte àepica ou désir des substances non-alimentaires, tantôt une sorte de malacia ou d'appétence pour les alimens de mauvaise qualité; ce qui existe surtout chez les femmes hypocondriaques , pendant leur grossesse ; d'autres fois c'est une véritable boulimie. Quelquesuns de ces malades ressentent une soif assez intense; mais le plus grand nombre n'offre pas ce phénomène ; la soif même, en général, n'existe pas chez eux , sinon accidentellement.
Bientôt les vents, les borborygmes , les gargouillemens deviennent de plus en plus incommodes ; ces derniers symptômes sont autant d'indices de la faiblesse intestinale. Ils fatiguent beaucoup ces malades , qui , non contens d'y attacher une trop grande importance, les accusent encore d'être la cause unique de leurs maux, quoiqu'ils ne soient qu'un résultat de la maladie. Lorsque le volume d'air contenu dans l'estomac et les intestins est trop considérable , il devient une cause de douleur ; aussi son expulsion par la bouche, et surtout par la voie inférieure , est- elle ordinairement suivie d'un léger soulagement, que les malades exagèrent
souvent. Ce qui les confirme dans leur erreur , et les conduit à une seconde, puisqu'ils se persuadent que s'il n'existait pas de gaz ou d'air ainsi raréfié et altéré dans le canal intestinal, leur santé serait parfaite; ou qu'ils seraient bientôt guéris, s'ils pouvaient en expulser une grande quantité. Dans leur prévention, ils vont encore plus loin, et supposent des vents dans nos tissus solides, comme s'il pouvait en exister chez nous, sous cette forme, hors des voies aériennes et digestives.
L'haleine des malades est variable; chez les uns, elle est pure , non altérée , ou le matin seulement; chez d'autres, elle est aigre, et quand les alimens éprouvent dans l'estomac une sorte de putréfaction , il en résulte une fétidité insupportable; mais cette circonstance est rare.
Le plus souvent on remarque une constipation habituelle, et parfois très-opiniâtre, tantôt effet de la maladie, tantôt résultat de la vie sédentaire; chez quelques malades, elle alterne avec des coliques vagues et une diarrhée qui diminue l'intensité des accidens, quand elle est modérée ; qui les augmente, lorsqu'elle se prolonge, et qui le plus souvent n'exerce aucune influence sur la marche de l'hypocondrie; maisl'état ordinaire est la constipation, parce que déjà l'altération qu'ont ressentie les organes digestifs est telle que la bile et les sucs gastriques ou intestinaux, sécrétés en
petite quantité, ne stimulent plus les intestins qui retiennent pendant très-long-temps le résidu (1< s alimens. Quand le séjour desjecès est trop prolongé, et surtout si le foie est affecté sympa thiquement, la bile coule moins abondamment; alors les matières sont grises ou comme de la boue ; lorsque l'affection de ce viscère augmente, la bile est altérée, les excrémens sont noirâtres et très -fétides. Mais ces derniers phénomènes appartiennent rarement à l'hypocondrie simple; aussi ne les observe-t-on , dans ce cas, presque jamais. Parmi les exemples de constipation extraordinaire, nous citerons celui rapporté par Forestus d'un vieillard mélancolique (ou plutôt hypocondriaque) , qui fut constipé pendant trois mois (lib. I, obs. 35). Je connais le fait d'un semblable accident qui s'est prolongé pendant soixante jours.
Le plus souvent l'urine est sécrétée comme à l'ordinaire ; néanmoins elle offre chez quelques individus une abondance et une limpidité insolites. Sjdenham, Hoffmann et Cheyne admettent au nombre des signes pathognomoniques de l'affection hypocondriaque, le flux subit et abondant d'une urine pâle et limpide. Nous pensons que ce symptôme appartient à beaucoup d'autres névroses, et qu'on l'observe surtout à la suite des accès hystériques. On voit encore, mais rarement , un diabètes qu'on peut regarder comme
une aberration de la sensibilité organique, et des suppressions d'urine , qui , ainsi que dans l'hystérie, sont plutôt des accidens que des symptômes de la maladie.
Ces malades sont en outre tourmentés par des tensions ou des contractions, et même par des douleurs obtuses ou lancinantes vers la région de l'estomac, du foie ou de la rate. Souvent l'épigastre et les hypocondres, le gauche principalement, sont le siège de gonflemens ou d'engorgemens , dont il est parfois assez difficile de préciser la nature. Tantôt ce sont les portions d'intestins correspondantes , qui , dilatées par l'air, présentent l'aspect d'une lésion de ces organes; tantôt le tissu cellulaire qui les environne est engorgé , et c'est probablement ce qu'on nomme un empâtement; d'autres fois ces viscères sont gonflés par le sang, etc., sans qu'il y ait encore altération de leur tissu.
Souvent des palpitations se font en même temps sentir à la région épigastrique , ou à l'hypocondre gauche , plus rarement au droit , et simulent les anévrismes du tronc cœliaque , etc. Mais comme ceux-ci sont extrêmement rares, les battemens artériels de l'abdomen ne doivent pas ordinairement inspirer autant de craintes que ceux qu'on observe du côté de la poitrine.
Relatons encore , pour terminer le tableau du premier degré, ces douleurs plus ou moins mo-
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biles, nerveuses ou rhumatismales, et ces anomalies de la chaleur, qui se manifestent sur les divers points de la capacité abdominale.
Mais non-seulement les accidens de ce premier stade varient, quant à leur intensité, et suivant les individus ; mais ils diffèrent en outre suivant l'époque de la maladie , celle de Tannée , et même selon les diverses parties du jour.
En général , le matin est l'époque de la journée où le malaise est moindre; souvent le désordre ne s'annonce que vers le milieu du jour , et après les repas ; d'autres fois il est continu , et ne présente que des diminutions peu sensibles ou très- variables, quant à leur durée et aux époques de leur retour. Certains malades sont assez calmes quelques heures après leur repas ; d'autres au contraire sont plus affectés le soir, et principalement la nuit.
Deuxième degré.
A ces phénomènes, qui appartiennent exclusivement aux viscères de l'abdomen , et qui marquent les premiers pas de la maladie, on doit ajouter les symptômes non moins multipliés, qui surviennent lorsque l'affection s'est communiquée aux organes voisins. On observe des resserremens spasmodiques de la poitrine, plutôt que des contractions, plus rarement des quintes de toux. Suivant le médecin Landrâ-Beau*
vais (i), la toux, dans l'hypocondrie, est petite t sèche ou fërine : caractères qui confirment la disposition nerveuse, si ordinaire à ces malades. Chez plusieurs il existe de l'oppression , ou, plutôt un état de gêne dans la respiration (2), et des douleurs dans le dos ou sur les côtes du thorax. La matière de l'expectoration , sa couleur et sa consistance variable», n'offrent ordinairement aucun indice propre à éclairer le médecin. L'éternuement est quelquefois utile , surtout quand il coïncide avec le retour de la sécrétion nasale, dont la suppression est, suivant les circonstances, un effet ou un accident de la maladie.
Bientôt les organes de la circulation, et le cœur spécialement, ne sont plus étrangers au désordre. Les palpitations sont ordinairement trèsfréquentes, et souvent fort étendues : non-seulement elles empêchent ces malades de se coucher librement du côté gauche; mais de plus elles gênent ou interrompent le sommeil. Tel était le malaise qu'en ressentait une personne qui rece-
(1) Traité de Séméïotique. Paris, 1810.
(2) Un de mes malades , même en marchant d'un pas ordinaire , était obligé de s'arrêter assez souvent , sans quoi il ne pouvait opérer d'inspirations complètes ; et certes il n'y avait point chez lui d'affection de poitrine , car depuis quinze an* il se porte fort bien.
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vait mes soins, qu'elle ne pouvait, clans les chaleurs de l'été , supporter pendant la nuit , sur sa poitrine, le poids de sa couverture, ni même celui de son drap. Ces palpitations, qui dépendent de l'exaltation de la sensibilité organique, sont souvent sujettes à des interra issions qui en déterminent la nature, et sont diminuées par un exercice journalier ou des mouvemens modérés ; du moins, dans ce cas, ne sont-elles pas sensiblement augmentées; tandis que chez les individus atteints d'anévrisme au cœur, la locomotion ou les promenades redoublent les batteinens de cet organe; ceux-ci alors sont presque toujours continus, accompagnés d'oppression, et occasionnent fréquemment des syncopes plus ou- moins considérables.
Mais quoique ces palpitations tiennent à un simple désordre nerveux, on ne peut cependant se dissimuler que leur violence ou leur continuité n'offrent des dangers, parce que rien ne favorise les lésions organiques comme la persévérance, la fréquence ou la multiplicité des irritations, même légères (1).
D'autres fois on ne remarque aucune palpi-
(i) Les professeurs Corvisart et Leroux ont fixé l'attention, des praticiens sur les maladies organiques du cœur, et ont appris à distinguer ces dernières des palpitations qui tiennent; à l'exaltation seule des propriétés vitales.
tation très -sensible ou tumultueuse; ce sont plutôt des irrégularités ou des intermittences, qui amènent également des syncopes plus ou moins rapprochées et prolongées, suivant l'état de la sensibilité ou des forces vitales. Chez un petit nombre de malades , il existe des suspensions dans les battemens de l'artère radiale , tantôt d'un seul côté, tantôt des deux. J'ai vu, entre autres exemples , une dame hypocondriaque, dont l'artère radiale ne présentait quelquefois aucune pulsation pendant trois ou quatre heures ; au bout de ce laps de temps le pouls redevenait sensible ; mais il était habituellement trèsfaible.
Le pouls, qui constitue un des moyens explorateurs les plus utiles au médecin, ne lui est pas, dans ce cas, d'une grande utilité. Cependant nous noterons que le pouls des hypocondriaques est, suivant les individus, et chez la même personne, fort variable, qu'il diffère, selon les dispositions physiques ou morales, avant et après le repas; qu'en général il est plus anomal dans cette classe de malades que dans beaucoup d'autres , et qu'habituellement enfin il est plutôt irrégulier que fréquent.
On voit dans l'hypocondrie, mais très- rarement , un sentiment de constriction vers la gorge, de strangulation, qui est incommode, quoique beaucoup moins intense que l'étranglement dont
ÏTYPOCONDRIE. 3^1
se plaignent les femmes hystériques. Au reste, ce symptôme, qui n'est point inquiétant, porte chez l'homme un caractère distinclif. Il est le plus souvent local , ou bien il se dirige de l'estomac au larynx; tandis que chez la femme, il semble presque toujours s'élever de l'hypogastre ou de la région de la matrice , et suivre une sorte de mouvement oscillatoire.
La figure de ces malades offre quelquefois un air inquiet; chez d'autres, et cette circonstance est assez ordinaire, le teint est jaune; état que l'observation apprend être lié à l'affection sympathique du foie, et en général du système digestif. Mais fréquemment aussi la physionomie n'est point en rapport avec le trouble réel de l'économie, et annonce la santé la plus florissante au milieu des inquiétudes, et quelquefois des souffrances les plus vives. Telle est la source de l'erreur de certaines personnes , qui ne veulent point croire à l'existence , ou plutôt à la réalité d'un état morbifique, parce que la figure de ce» individus reste étrangère à son influence.
On rencontre un assez grand nombre de ces malades qui sont tourmentés par des maux de tète, des pesanteurs ou des embarras; d'autres accusent des étourdissemens et des bourdonnemens d'oreilles, qui sont parfois très-fréquens ou. continuels, et on ne peut plus incommodes. Chez quelques-uns on remarque une sensibilité
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étonnante dans les cheveux, ou plutôt dans le tissu sur lequel ils sont implantés, et qu'ils comparent à une chair meurtrie.
Plusieurs se plaignent d'éprouver tantôt des douleurs vagues mobiles, bien différentes du clou hystérique, qui est fixe et circonscrit, tantôt des chaleurs ou un refroidissement très- prononcé, ou des alternatives de froid et de chaud. Ces douleurs sont locales ou générales, occupent successivement différens points , sont placées extérieurement, ou profondément enracinées, et simulent les douleurs rhumatismales, scorbutiques ou syphilitiques. Chez l'un , des chaleurs vagues et même très- intenses parcourent fréquemment le tronc ou les membres, soit intérieurement, soit à l'extérieur; chez l'autre, ce sont des frissonnemens , des feux, des espèces de fusée, des sensations irrégulières, comme le jet, le cours, les sinuosités ou les ondulations d'un liquide, des sueurs erratives et des alternatives fréquentes de ces anomalies. Dans d'autres cas, ce sont des fourmillemens, des horripilations , des engourdissemens allant même jusqu'au tremblement, ou des faiblesses qui simulent les paralysies ; des crampes, des saccades, des contractions musculaires dans les bras, les jambes et les cuisses, ou des palpitations artérielles, qui sont isochrones aux battemens du pouls. Certains malades sont en proie aux sen-
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cations les plus variées; il en est qui e'prouvent un sentiment extraordinaire , mais bien distinct du délire mélancolique , et qui ressemble au mouvement que produirait un reptile, une couleuvre , un poisson; leur imagination ne les trompe pas, puisqu'ils savent très -bien qu'il n'existe aucun animal dans leur économie. Une femme nous disait souvent, qu'il s'opérait dans son dos un mouvement, tel que celui d'une carpe qui ferait des sauts; mais sa raison ne la trompait pas sur la valeur véritable de ce phénomène. Nous avons soigné un homme atteint d'hypocondrie, qui ressentait une faiblesse très-grande avec une sorte d'engourdissement dans tout le côté droit. Lorsqu'il transportait sur le bras et la jambe gauches le poids de son corps, en s'inclinant beaucoup de ce côté, la maladie, ou plutôt la sensation de son engourdissement, se déplaçait, le bras droit et la jambe devenaient libres, et le côté opposé était dans un état avoisinant l'hémiplégie; replaçait -il Taxe de son corps dans la situation perpendiculaire au sol, l'engourdissement regagnait son siège primitif. Ce malade comparaît ce phénomène à l'action de verser un liquide d'un vase dans un autre, et il lui semblait qu'en effet un liquide passait de droite à gauche, et vice versa. La plupart accusent une débilité très-grande, des lassitudes dans les membres thoraciques et surtout abdo-
minaux, une instabilité très-grande dans la progression.
C'est encore un caractère spécial de 1 hypocondrie que cette disposition propre à la plupart de ces malades , qui leur fait éprouver des résultats ou des symptômes graves et alarmans , déterminés par les causes les plus légères. Ainsi un léger froid, ou une chaleur même modérée, leur occasionne des impressions très-fortes; une dose proportionnée ou usuelle d'un médicament quelconque produira chez eux des effets extraordinaires. Rien de plus commun que d'entendre ces individus accuser des accidens, des anomalies, des douleurs, ou même des maladies dans tous les points de leur organisation, surtout quand on dirige leur attention vers ces différentes parties. D'après leurs récits, ils sont malades, ou plutôt ils souffrent depuis la plante des pieds jusqu'au bout des ongles, jusqu'à l'extrémité des cheveux. La plupart conviennent de cette susceptibilité extrême que le médecin n'est pas fâché de rencontrer, parce qu'elle caractérise cette névrose, et que les malades eux-mêmes sont bien aises qu'on leur fasse remarquer si, en même temps, on veut, et surtout si on peut les convaincre qu'une lésion grave et profonde est incompatible avec une pareille exaltation de la sensibilité générale. Cette multiplicité de symptômes a été remarquée il y a déjà long-temps. Signorum
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maximus, dit Manget, est numerus , vix enim ulla pars corporis est quœ vim hujus morbi effugil, prcecipuè si morbus radiées alte egerit. Dans d'autres cas, la sensibilité est émoussée, ou plutôt l'exaltation d'un organe voisin diminue d'autant celle des autres parties; et quand on agit sur ces dernières , on est tout étonné qu'elles ne répondent pas proportionnellement aux excitations qui leur ont été communiquées.
Les hypocondriaques sont en général trcsaccessibles à l'influence des variations atmosphériques. Souvent ils en sont avertis par un malaise général ou local; d'autres fois par l'exaltation de leur sensibilité. Le plus grand nombre est irrité par les temps froids et humides, ou quand le vent est sud-ouest. Quelques-uns , au contraire, sont spécialement agacés par le plus beau temps du monde, et lorsque le vent souffle nord ou nord -est.
Le sommeil est ordinairement peu altéré dans les deux premières périodes de cette névrose; bien plus , quelques malades soupirent ardemment après l'heure du sommeil, et ne trouvent de tranquillité que dans leur lit; d'autres redoutent ce moment comme l'époque d'une exaltation orageuse. Le plus souvent des rêves tristes et pénibles, résultat d'une imagination inquiète, troublent le repos, et produisent une agitation ou une insomnie cruelles. Quelques-uns s'en-
dorment tranquillement, mais sont bientôt réveillés par des phénomènes nerveux , tels que des sifflemens, des bourdonnemens très-incommodes, le bruit d'une forte détonation électrique, la décharge d'une arme à feu, le son d'une cloche ou un grand fracas; d'autres fois ils éprouvent, au milieu même d'un sommeil parfait, des attaques de cauchemar (1), ou font des songes si effrayans, qu'il s'ensuit des traits de somnambulisme, ou un réveil terrible et en sursaut.
Le grand nombre de symptômes qui appartiennent aux deux derniers degrés de cette névrose , nous démontre la grande influence qu'exerce l'estomac sur toute l'économie , influence reconnue par Vanhehnont et par PTepfer, qui appelait cet organe le prœses systematis nervosi, le chef du système nerveux. Ces phénomènes sympathiques sont d'autant plus multipliés et plus constans, que l'organe affecté jouit d'une vie plus énergique et remplit des fonctions plus importantes : cette vérité a été surtout
(1) On sait que cette sensation, très-variable dans son intensité , peut néanmoins être comparée à un poids énorme qui pèserait sur la poitrine : cette oppression se dissipe par le réveil qu'elle excite ; mais il resle ordinairement des palpitations et une gène de la respiration, qui parfois dépendent de l'impression morale, et subsistent pendant un laps de temps plus ou moins long.
développée d'une manière lumineuse dans un très -beau Mémoire du docteur Roux, sur les Sympathies ( i ). Plus les phénomènes du deuxième degré acquièrent d'intensité, moins les symptômes du prem ier sont en général prédominans ; ceux-ci s'affaiblissent, en apparence, bien davantage quand les accidens, résultat du trouble sympathique de nos facultés mentales, sont trèsprononcés.
Troisième degré.
Bientôt les organes de nos relations extérieures, ou qui nous mettent en rapport avec tout ce qui nous environne , participent au trouble de la vie nutritive ou intérieure, et c'est alors que commence une nouvelle série d'accidens nerveux vagues et irréguliers. En général , le désordre moral se prononce plus tôt, et est plus caractérisé lorsque l'hypccondrie est produite par les affections pénibles de l'âme ou par des médita-
(1) Il paraît étonnant, au premier coup-d'œil, que les altérations organiques de l'estomac ne produisent pas des phénomènes sympathiques aussi nombreux : celte différence des résultats tient à la nature différente des deux maladies; dans le premier cas, ce sont les propriétés "vitales de l'estomac qui sont affectées, et surtout la sensibilité organique; dans le deuxième, c'est le tissu même de l'organe qui est compromis, et la sensibilité animale qui est particulièrement mise en jeu.
tions trop prolongées. Au contraire, quand elle est le résultat d'une cause physique, le trouble de nos fonctions organiques prédomine sur celui de l'entendement; dans ce cas, la maladie est quelquefois toute physique; dans l'autre circonstance elle est toute morale , c'est-à-dire , que l'altération des facultés mentales est plus évidente et prédominante : on remarque communément des vertiges, des éblouissemens, des illusions d'optique, des sifflemens, des tintemens d'oreille, une sensibilité exquise de l'ouïe (i), de l'odorat, du goût, de la vue, et même du toucher. Un médecin rapportait qu'il lui semblait, pendant son hypocondrie, entendre par tout le corps. Tel était sans doute l'état de cette femme de Lyon , qui prétendait voir par l'épigastre. N'est-ce pas à une exaltation semblable de sensibilité qu'il faudrait rapporter ce qui a lieu chez les somnambules et les magnétisés? Enfin ne peut-on pas également rapporter à une exaltation aberrative de la sensibilité , l'observation de cette dame (Nosograph. phil. , t. 3) qui décrivait ainsi ses anomalies nerveuses : « Le ma- » tin à mon réveil, et le soir avant de m'endor-
(i) Le son le plus léger le fait transir d'horreur; Et de son cerveau creux la membrane affligée , Du moindre ébranlement se trouve dérangée.
L'Hypocondre, de J. D. Rousseau
» mir, les artères de ma tête étant plus vivement » agitées, j'entends très -distinctement, vers le » derrière ou au sommet de ma tète, une voix » (je manque d'autre expression, ou plutôt je » sens que celle-là seule est exacte) ; cette voix » donc rend des sons franchement articulés , » construit des phrases qui présentent toujours » un sens, rarement obscur; suis-je levée ou sur » mon séant, cette voix cesse de se faire enten- » dre. Quoi qu'il en soit de cette singularité, je » proteste que mes idées ni aucune de mes fa- » cultes pensantes n'y ont sciemment part.... Le » principe de tous mes maux est dans mon ven- » tre; il est tellement sensible que, peine, dou- » leur, plaisir, en un mot, toute espèce d'affec- » tions morales ont là leur principe. Un simple y> regard désobligeant me blesse cette partie si j> sensiblement , que toute la machine en est » ébranlée.... Je pense par le ventre, si je puis » m'exprimer ainsi ».
Ces malades sont tourmentés par des terreurs paniques pour les causes les plus légères , ou même sans causes ; quelques-uns sont effrayés de la moindre descente, qui leur paraît un précipice : la vue d'une rivière, d'un puits, redouble leurs craintes; la rencontre inopinée d'une autre personne, d'un animal domestique, l'approche d'une voiture les épouvantent également; ils recherchent la solitude^ et manifestent une aversion
extrême pour la société, l'exercice et le mouvement. Les uns se prétendent dans l'impossibilité de marcher, vu les étourdissemens qui les poursuivent partout ; les autres allèguent une trèsgrande faiblesse dans les jambes ou leur instabilité; beaucoup enfin mettent en avant l'une et l'autre objection, ou d'autres raisons également spécieuses , mais qu'ils croient fermement valides. Cette répugnance pour toute espèce de mouvement, pour l'exercice, pour la promenade, est une circonstance très- ordinaire chez ces malades, et une disposition fâcheuse.
Souvent ils s'abandonnent à une tristesse profonde, à une défiance ombrageuse, à des impatiences multipliées , ou à une irascibilité trèsgrande et presque involontaire. Toutefois on rencontre un très-grand nombre de ces malades à qui la nature semble avoir imprimé l'habitude des sentimens doux et affectueux; d'autres offriront dans le même jour une disposition morale opposée, et recevront tour à tour leurs parens ou leurs amis avec l'accueil le plus gracieux ou le plus maussade ; et celui qui sera enchanté un jour de la réception qu'un hypocondriaque lui aura faite, sera quelquefois tout désappointé le lendemain de l'accueil qu'il en recevra.
Gémissant sur leur situation qu'ils ne sauraient comprendre , quelque effort qu'ils fassent pour s'en reudre raison, ils ne peuvent en entre-
voir le terme, et dès-lors leur pressentiment est sinistre, l'avenir n'est plus pour eux qu'une perspective effrayante ; ils redoutent beaucoup plus la continuité de leur état ou une longue suite de souffrances, qu'ils ne sont réellement effrayés de l'idée chimérique d'une mort prochaine : de là vient un ennui général et même le découragement ou ces velléités de mort volontaire , auxquelles heureusement un petit nombre s'abandonne. Le désespoir que Ton remarque souvent dans cette maladie diffère de celui des mélancoliques, et qui les conduit fréquemment au suicide. Dans l'hypocondrie le malade éprouve bien quelquefois le dégoût de la vie; il parle de mourir parce qu'il souffre; mais s'il appelle la mort à son secours, c'est comme le bûcheron de la fable.
Leur confiance est, comme leur esprit, incertaine et versatile; on les voit consulter avec la même foi l'homme de génie et les commères, le médecin instruit et l'apothicaire, ou les savans de société, qui ont en poche un remède assuré contre toutes les maladies. Aussi remarque-t-on chez presque toutes les personnes nerveuses, une propension étonnante à entretenir de leurs accidens ou de leur situation tous ceux qu'elles rencontrent , et qui sont disposés à les entendre. Toutefois cette complaisance qui , en général , les flatte infiniment, ne leur procure trop sou-
vent que des idées inexactes ou contradictoires sur leur état, et contribue à les replonger de plus en plus dans la souffrance, et à perpétuer leurs craintes. Le désir de la conservation est inné chez l'homme , et c'est en partie ce sentiment très-naturel qui, outré chez ces malades, les porte à désirer et à solliciter quelquefois , avec une instance imperturbable, des médicamens , ou à s'en administrer de leur chef, et à leur attribuer des effets contraires ou avantageux, suivant qu'ils étaient prévenus en leur faveur ou contre leur usage. Souvent, quand ils ont adopté une idée, ils se soumettront aux remèdes les plus désagréables , aux plus irritans , si leur action paraît se concilier avec le succès qu'ils en attendent , ou avec l'opinion qu'ils se sont créée.
Chez les hypocondriaques l'altération des fonctions de l'entendement n'est jamais essentiel ; c'est un symptôme de la maladie qui n'existe même pas toujours, et manque souvent quand celle-ci n'est pas déjà ancienne ou très-prononcée.
En général un trouble fugace et varié dans les idées leur rend toute contention d'esprit plus ou moins pénible, et même impossible; d'autres, en assez grand nombre, accusent un vague dans la tête , une sorte de vide qu'on pourrait appeler ivresse hypocondriaque. Cependant il est quel-
ques-uns de ces malades à qui l'habitude du travail, une tournure d'esprit particulière ou un beau développement des facultés intellectuelles, rendent une application modérée, non-seulement nécessaire, mais encore favorable.
La mémoire est quelquefois incertaine ou affaiblie; rarement offre-t-elle un trouble un peu grave. Cependant Manget a consigné dans ses oeuvres deux exemples d'hypocondrie avec amnésie (i) ou perte de mémoire; mais comme cette lésion intellectuelle nous semble former plutôt une complication qu'un symptôme de cette névrose, nous ne les rapporterons qu'au chapitre où sera exposée l'histoire des maladies qui compliquent l'hypocondrie.
La conception ou le jugement présente aussi des altérations qui sont rarement très-prononcées; les hypocondriaques sont, pour la plupart, peu susceptibles d'attention, très-sujets aux distractions , et versatiles dans leur volonté.
De toutes les facultés intellectuelles l'imagination est constamment la plus compromise, et toujours sympathiquement. Mais il ne faut pas croire , bien que l'imagination de ces malades soit affectée, que la maladie ou que les souffrances qu'ils accusent soient imaginaires; leurs maux sont réels, mais ils en exagèrent les effets,
(1) D'«, privatif grec , sans, /unpoV) mémoire.
les dangers, et ajoutent souvent à un symptôme morbifîque véritable une crainte exagérée ou chimérique. Alberti rejette l'opinion des médecins qui croient qu'il y a quelque chose d'imaginaire dans cette maladie, et nous nous rangeons de son avis , tout en convenant que les craintes auxquelles les vaporeux s'abandonnent ajoutent au mal réel le mal de la peur, ce qui, dans une névrose où les affections morales jouent un si grand rôle, n'est pas sans des conséquences très-graves.
L'imagination de ces malades est tellement inquiète et mobile, qu'elle embrasse une foule d'idées, et les quitte successivement avec une égale facilité : tourmentés par les phénomènes de la maladie et par des terreurs paniques, ils se croient souvent menacés à la fois de plusieurs maladies mortelles. Si un de leurs amis vient à périr , l'affection qui l'a enlevé est celle qu'ils redoutent davantage; mais qu'on les entretienne d'une autre maladie , le plus souvent leur crainte change aussitôt d'objet.
Un de ces malades en convalescence avait plusieurs fois été frappé de diverses idées de cette nature. Néanmoins, depuis long- temps, son imagination était tranquille. Il se rencontre trois jours de suite avec un homme qui passait dans la société pour être menacé d'une hydropisie de poitrine; ils causent long- temps ensemble de leur santé , et peu de jours après , notre bypo-
condriaque, persuadé d'avoir un hydro-thorax, nous communique ses inquiétudes; nous apprîmes en même temps la rencontre qu'il avait faite, et reconnûmes bientôt d'où lui venait cette nouvelle crainte. Nous lui en fîmes l'observation , et après lui avoir rappelé mille autres terreurs paniques, qui l'avaient également tourmenté, nous lui annonçâmes que s'il s'occupait encore de cette idée, nous lui ferions le tableau si détaillé d'une autre maladie plus terrible encore, que, tremblant à tout instant d'en être atteint, il perdrait ainsi de vue sa prétendue hydropisie de poitrine. Cette leçon un peu forte lui fut profitable , et au bout de peu de jours , il n'y pensait plus. Nous avons souvent rencontré de ces malades, chez qui on aurait pu produire à volonté la crainte de telle ou telle maladie , et dont nous avons singulièrement calmé l'imagination , en les assurant qu'on leur ferait oublier, quand on voudrait, l'effroi qui les tourmentait, en leur imprimant une nouvelle frayeur.
Une particularité aussi notable que fréquente chez les hypocondriaques, c'est cette exaltation, cet enthousiasme, et surtout l'exagération, quelquefois aussi l'épouvante, qui percent dans la peinture qu'ils font de leurs maux ou de leurs pressentimens ( j ). Ils impriment leur cachet
( i ) Je transcris ici la lettre que m'écrivait , durant son pa-
dans tous leurs récits; ils ont, en un mot, une manière de s'exprimer toute particulière, un modus dicendi qui leur est propre , et qui les caractérise. L'exaltation des idées est quelquefois si prononcée, quelle fait craindre le développement de la manie délirante , et qu'elle l'avoisine en quelque sorte; cependant nous avons vu plusieurs fois cette effervescence mentale sans le résultat dont nous indiquons la possibilité, ce qui nous porte à croire qu'il est assez rare.
Leur persévérance à parler de leur situation , à revenir sur cet objet, et à commenter avec les plus grands détails les moindres accidens, constituent encore aux yeux du médecin observateur un autre signe pathognomique de cette affection. À ce fait, remarquable chez le plus grand nombre, il faut en ajouter un second, également important, et que nous avons déjà noté ; c'est la multiplicité extraordinaire des symptômes que présente l'hypocondrie. Mais si les phénomènes de la maladie sont nombreux , les développemens que l'imagination de ces malades y ajoute, les
roxysme , un de mes malades : « Mon corps est un foyer » ardent; mes nerfs, des charbons embrasés; mon sang, de » l'huile bouillante : tout sommeil est anéanti. Venez m'ap- » porter quelque secours , s'il est possible ; je souffre le mar- » tvre ». Quel est le praticien qui, sur un pareil style, ne reconnaîtra pas un hypocondriaque! Mais il faut en outre, s'assurer de l'état simple ou compliqué de la maladie.
différens points de vue sous lesquels ils les considèrent, sont encore bien plus multipliés. Tôt capita , tôt sensus.
D'autres s'occupent sérieusement des choses les plus futiles, mettent une grande importance aux moindres détails; l'un épie tout ce qu'il expectore, examine avec une attention scrupuleuse ses crachats, dans l'espoir d'y trouver le motif de ses craintes ou quelques renseignemens précieux sur son état ; l'autre voit dans ses urines un nuage, un sédiment, une couleur, d'où il lire des conséquences à perte de vue. Un particulier, atteint d'hypocondrie, avait consacré un appartement tout entier à recevoir les vases où il déposait son urine; il en avait une collection très-nombreuse, un pour chaque jour de la semaine, et les passait très -souvent tous en revue dans ce muséum d'un nouveau genre.
Plusieurs d'entre eux offrent un caractère minutieux des plus remarquables : ils ne font rien qu'avec poids et mesure ; et c'est une vérité frappante , autant qu'un trait comique , que l'inquiète incertitude de M. Argan sur sa promenade en long ou en large , et sur le nombre de grains de sel qu'il doit mettre dans son œuf. Souvent ils se font expliquer vingt fois , et jusqu'aux moindres détails , la composition de leurs médicamens ; ils craindront quelquefois qu'on ait dérogé dune minute aux ordres du médecin, qu'on ait ajouté
ou omis une feuille ou une fleur dans la plus simple infusion ; d'autres fois ils appréhenderont l'effet de la substance la plus bénigne ou la plus inerte, et ils ne se risqueront qu'en tremblant à en prendre une faible partie. Le degré de la température, l'époque où le médicament doit être pris est également pour eux un sujet d'inquiétudes très-graves. Les mêmes alarmes se représentent pour mille autres circonstances, et surtout pour leur régime. On sait qu'en général les gens du monde attachent aux alimens les moins actifs des propriétés, ou gratuites, ou bien supérieures à leurs propriétés véritables; parfois ils leur supposent une action dangereuse et malfaisante , ou une vertu toute puissante , sans plus de motifs. Rarement une réunion est-elle exemple de ces savans commentaires; les hypocondriaques sont très- cou tumiers du fait, et renchérissent ordinairement sur cette disposition, répandue presque généralement. Leur éducation médicale n'est pas toujours parfaite; aussi les substances alimentaires qu'ils redoutent davantage, sont parfois celles qui leur conviennent le plus, aussi leur régime est-il plutôt minutieux, qu'exact et régulier. Les vêtemens, l'exercice , leurs promenades, toute espèce de mouvement, l'état atmosphérique, la direction des vents, la chaleur, le froid, l'humidité ou la pluie, souvent les circonstances les plus opposées leur causent
les mêmes incertitudes. Nouveaux Sanctorlas , ils se soumettraient, pour connaître à fond les faits les moins importans, à une foule d'épreuves et d'expériences, pourvu quelles n'exigeassent ni une grande force de caractère, ni une grande constance. Ils sont, en général, très-curieux de s'instruire de tout ce qui concerne l'organisation humaine, de ses fonctions, de leur dérangement, et de tout ce qui réagit sur notre économie; souvent leur curiosité n'est pas ainsi limitée; elle est générale, universelle : un hypocondriaque présentait, entre autres symptômes, un désir extrême de connaître toutes les causes finales.
Le caractère des hypocondriaques reçoit différentes modifications; tantôt il est renforcé, tantôt il est affaibli. Un jeune dame d'un caractère très-vif avait perdu, pendant la durée de son hypocondrie, une grande partie de sa vivacité; une autre était devenue turbulente.
L'attention extrême avec laquelle ces malades observent tout ce qui les concerne, et spécialement les phénomènes relatifs à leur santé , les porte à rechercher la cause des divers accidens nerveux qu'ils éprouvent ; et suivant celui qui prédomine par son intensité, ou vers lequel leur imagination a été particulièrement dirigée, ils se persuadent être atteints de telle ou telle affection , qui peut offrir quelque analogie avec le symptôme prédominant.
36o MALADIES NERVEUSES.
Un médecin qui, pendant ses études, fut un hypocondriaque prononcé, comptait jusqu'à sept maladies mortelles dont il se croyait affecté, ou au moins menacé. Un second s'imaginait avoir tantôt une phthisie laryngée ou une phthisie pulmonaire; dans d'autres instans, un squirrhe au pilore, ou un anévrisme du cœur; à une autre époque , c'était un commencement de maladie coxofémorale ou de l'articulation de la cuisse : cette dernière frayeur lui était suggérée par un sentiment de faiblesse dans la hanche et une assez forte douleur au genou. La crainte de tomber en démence tourmentait souvent une jeune dame qui échangeait cette aliénation , tantôt contre un hydrothorax, d'autres fois contre une lésion organique du cœur ou de la rate , et successivement contre toutes les affections dont elle entendait parler.
Mais nous devons noter parmi les maladies dont la peur tourmente spécialement les hypocondriaques, les aliénations mentales, les syncopes, et surtout l'affection vénérienne; les femmes redoutent en outre les maladies qui leur sont particulières.
Madame D** éprouve de violens chagrins , et contracte insensiblement une hypocondrie trèsgrave: témoin dune conversation sur les maladies siphilitiques , elle se rappelle que son mari a été atteint, en Amérique, d'un simple écoule-
HYPOCONDRIE. 3Gl
ment, et bientôt elle craint que sa santé ne soit compromise. S'abandonnant à l'exaltation de son imagination, et prenant pour un symptôme de siphilis les débris de la membrane vaginale, les caroncules myrtbiformes, elle se rend de suite à Paris pour solliciter leur extirpation et un traitement approprié.
Le même fait que nous avions recueilli et consigné dans des notes dont nous lui donnâmes connaissance, et surtout les réflexionsrassurantes d'un de nos plus célèbres chirurgiens , le professeur Bojer, rendirent le calme à son esprit.
Je vais rapporter un deuxième exemple, qui tend également à démontrer combien la crainte des maladies vénériennes trouble l'imagination des personnes fort susceptibles.
Une femme très-nerveuse et douée d'une imagination ardente, était, depuis long-temps, tourmentée par une hypocondrie d'autant plus grave, qu'elle était entretenue par plusieurs causes dont l'influence subsistait toujours.
Sur ces entrefaites elle contracte une liaison intime avec un jeune homme qui s'en sépare au bout de quelques mois. Vingt jours après cette rupture, il revient chez cette dame qu'il accuse , sans raison , d'un procédé indigne. Toutefois ces reproches, quoique dénués de fondement , suffisent pour lui faire naître des craintes (t) ; bien-
(j) Ces frayeurs sont un symptôme de l'hypocondrie, et
tôt elle se persuade qu'elle a pu recevoir ellemême l'infection et me témoigne ses inquiétudes. Rien ne les motivant, je m'efforçai de les dissiper; mais son imagination était frappée, et cette dame va consulter un autre médecin , qui , jugeant son état d'après le récit qu'elle lui faisait et quelques apparences d'affection vénérienne , la confirme dans l'idée de cette maladie. Toutefois il n'existait aucun signe positif de siphilis ni vers les parties génitales, ni ailleurs; cette dame, à la vérité, se plaignait de maux de tête , mais ils étaient habituels, et n'offraient point les caractères propres aux douleurs ostéocopes. Enfin , l'arrièrebouche ne présentait aucune ulcération; et si les bords de la langue étaient excoriés, c'était le résultat d'une opération récenJe, pratiquée sur les dents. Ce ne fut pas sans peine que je parvins à rassurer l'esprit de cette malade ; plus tard , le succès des émolliens et de quelques autres moyens mis en usage, acheva cependant de dissiper toutes ses terreurs paniques.
Cette habitude de faire des retours sur soimême, de s'occuper de sa santé, d'interroger en quelque sorte ses différens organes, entre-
ne sauraient constituer la mélancolie ou délire partiel , parce qu'elles varient, se succèdent les unes aux autres, et sont accompagnées des autres symptômes ordinaires à la névrose
lies organes digestifs.
tient une disposition continuelle à la crainte, ou plutôt des craintes permanentes, et agit de plusieurs manières défavorables. Son impression sur L'état général de l'âme est déjà très-fâcheuse ; qui ne connaît les mauvais effets de la frayeur et surtout d'une frayeur continue ? Mais en outre , elle trouble de plus en plus les différentes fonctions, celles surtout qui sont le siège du désordre; de sorte qu'après avoir été produite par celui-ci, la crainte devient ensuite cause aggravante. Ces individus accusant si fréquemment des maladies très-graves dont on ne trouve aucune trace dans l'organisation, puisqu'il n'existe jamais de lésion organique tant que l'hypocondrie est simple, rappellent alors le berger de la fable qui criait au loup quand le danger n'existait pas ; ils fatiguent par leurs plaintes qui ne sont pas fondées. Quelquefois on se familiarise enfin avec leurs récits, avec leur exagération habituelle; et l'attention, la patience du médecin s'affaiblissent ou s'éteignent de guerre lasse. D'un autre côté, s'il arrive qu'à la longue la maladie fasse des progrès, si une complication s'établit sourdement, ses premiers pas sont lents, obscurs; ils peuvent échapper même à l'observateur attentif, à fortiori, à celui qui n'est pas sur ses gardes. Le malade réclame toujours des soins, des médicamens, une guérison qu'on se désespère de ne pouvoir lui procurer. Cette impuissance amène le découra-
gement; et parce qu'on ne peut dissiper l'affection nerveuse, on négligera peut-être, dans quelques cas, de prévenir une lésion organique imminente ou d'en arrêter les progrès; quelquefois aussi le malade ne songera pas à appeler de nouveau l'attention du médecin. C'est alors qu'on voit se former des désordres d'un nouveau genre qui compliquent, aggravent ou terminent quelquefois d'une manière fâcheuse les affections hypocondriaques.
A mesure que le désordre moral fait des progrès, les digestions continuent ordinairement à s'exécuter avec une lenteur ou une difficulté croissantes. Une irritation voisine peut cependant débarrasser, en quelque sorte, le foyer principal des fonctions digestives : c'est ainsi qu'une femme très-nerveuse digère fort bien, quand un vésicatoire qu'elle porte au bras lui occasionne quelque douleur, et lorsqu'il suppure abondamment. D'autres fois, comme nous lavons dit, les phénomènes dépendant de la sensibilité générale et des facultés mentales prédomine à ce point que le trouble de la digestion est masqué, suspendu, ou même n'existe pas. Il est en outre possible, quoique nous ne i'ayons'peut-être jamais observé, que cette névrose débute par les symptômes qui signalent le trouble mental et l'aberration de la sensibilité : cette particularité se remarquera de préférence dans l'hypocondrie, suite des peines
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morales, chez les individus à imagination active, ou pourvus «inné extrême susceptibilité; mais, nous le répétons , c'est plutôt une exception qu'une variété, et nous concevons difficilement l'existence de cette maladie sans l'affection primordiale du système nerveux propre aux organes delà digestion, affection qui peut exister, nonseulement avec un bon appétit, mais même avec un appétit démesuré.
Si la nutrition a lieu très-imparfaitement, le malade maigrit en peu de temps dune manière sensible ; le teint devient pâle , les chairs molies. Chez la femme il se déclare souvent un état leucorrhoïque, les règles se dérangent ou diminuent , et parfois se suppriment entièrement avant l'époque assignée par la nature. C'est alors surtout que l'engorgement et la tuméfaction des hypocondres se manifestent ou se renforcent ; tantôt le droit est particulièrement affecté; et si déjà le foie participe à la maladie , bientôt la peau , celle surtout de la figure, se colore en jaune. Le gonflement et la sensibilité exaltée de cette région font pressentir une disposition plus ou moins imminente aux hépatites chroniques, et plus tard aux dégénérescences organiques du foie.
Les mêmes phénomènes vers l'hypocondre gauche attestent l'affection sympathique de la rate : le teint du malade devient livide et terne,
quelquefois noirâtre. Souvent alors l'hypocondrie n'est plus simple, il existe déjà une complication grave qui se dénotera tôt ou tard.
Les engorgemens avec douleur et dureté de l'épigastre ou des hypocondres, lors même qu'il n'existe point de lésion profonde dans les organes subjacens , exigent toute l'attention du médecin, car cette permanence seule d'une irritation nerveuse ou spasmodique sur un viscère important, est de toutes les causes des affections organiques, nous l'avons déjà dit, la plus constante et la plus puissante. Le siège de l'engorgement et de la douleur, joint à la série particulière d'accidens qui se développent , fait présager tout naturellement et avec une espèce de certitude l'organe affecté ; de même l'invasion récente des symptômes, leur degré modéré, le bon aspect de la physionomie, et l'absence de la soif et de tout mouvement fébrile , éloignent la crainte d'un désordre très-grave ou irrémédiable. On doit parfois aussi augurer favorablement de l'ancienneté de la maladie , quand le trouble qu'elle a opéré offre peu d'intensité.
Les phénomènes sympathiques des autres parties de l'économie suivent une marche analogue; le plus souvent ils augmentent, quelquefois se succèdent mutuellement ou s'affaiblissent suivant le résultat des moyens administrés, etc.
Nous avons jusqu'ici décrit les symptômes les
plus constans de l'hypocondrie observée sur un très-grand nombre d'individus; nous avons, en exposant cette histoire générale, offert le tableau des différentes périodes que parcourt la maladie lorsqu'elle est abandonnée à elle-même, ou quand ceux qui en sont atteints restent longtemps sous l'empire des causes les plus défavorables ; mais s'ils échappent de bonne heure à leur influence, ou s'ils reçoivent des soins bien entendus , l'affection , loin de se prononcer de plus en plus, s'affaiblit souvent d'une manière plus ou moins prompte.
Ainsi l'on se tromperait beaucoup , si l'on croyait que toujours l'hypocondrie parcourt tous ses différens stades : souvent même elle n'offre qu'une très -petite partie des phénomènes qui constituent le premier; d'autres fois elle ne parvient qu'au second, et bien plus rarement atteintelle le troisième degré. Jamais d'ailleurs un seul malade ne présente l'ensemble des symptômes que nous avons exposés, et qui sont déduits d'un très-grand nombre d'observations.
Cependant plusieurs auteurs paraissent , dans l'exposition qu'ils nous ont transmise des phénomènes propres à l'hypocondrie, en avoir oublié les nuances, les nombreuses anomalies et les degrés , pour offrir de cette maladie un tableau toujours très- effrayant. Beaucoup de malades, qui ont eu le malheur de lire ces ouvrages sur
les affections nerveuses, en ont reçu une impression très-défavorable ; ils en ont parcouru la description dans ces auteurs, et se sont persuadés qu'une fois atteints de cette maladie, ils en éprouveraient successivement tous les différens degrés, jusqu'à la terminaison la plus funeste. Cette opinion erronée est souvent trèsdifficile à détruire.
Mais de plus, nous l'avons fait pressentir, la marche de la maladie varie singulièrement : elle diffère en effet suivant chaque individu, et chez la même personne , aux différentes époques de l'année , suivant la période de la vésanie , son état de modération habituelle ou d'exacerbation ; souvent elle est différente d'un mois, d'un jour, d'un instant à l'autre; fréquemment elle s'exaspère chez les femmes, à chaque retour des règles, et surtout vers l'époque critique , ou même après cette révolution. Le genre de vie , le régime , les habitudes, les dispositions morales surtout, le traitement enfin, la modifient singulièrement. Tantôt sa durée n'est qu'éphémère ou peu prolongée ; tantôt elle se soutient pendant très-longtemps au même degré, ou présente une grande inégalité; dans d'autres cas, il existe des redoublemens qu'on nomme -paroxysmes ? et dont les retours, la durée et l'intensité sont toujours trèsvariables. Chez un malade, ce sont les accidens physiques qui prédominent; chez un autre , c'est
le trouble mental, c'est l'exaltation morale ou les craintes continuelles qui , préoccupant l'attention, font taire et oublier les symptômes maladifs, propres aux différens viscères; enfin quelques hypocondriaques perdent de vue les phénomènes les plus importans , pour s'occuper exclusivement des plus futiles, qu'ils recommandent d'une manière spéciale à la sagacité de leur médecin. Quelquefois cette névrose s'affaiblit insensiblement , ou d'une manière assez prompte, ce qui est moins ordinaire; et à l'instant où le désordre est prêt à s'éteindre, de nouveaux chagrins, des méditations trop soutenues, ou une infraction aux lois de l'hygiène, rappellent les accidens ; tel cet oiseau fabuleux, l'hypocondrie semble alors renaître de ses cendres.
Mais outre ces variétés, compagnes ordinaires de la maladie, il en existe quelquefois de plus tranchées, et qui font admettre des espèces ou des variétés particulières : celles-ci doivent être reconnues toutes les fois que les symptômes d'une affection s'éloigneront de la marche qui lui est ordinaire, ou qu'à une cause particulière on pourra rattacher constamment des phénomènes analogues, mais différens de ceux que produisent les autres causes. Cette circonstance n'existant pas dans l'hypocondrie, nous n'admettrons qu'une seule espèce , et point de genres ;
Aa
nous signalerons seulement quelques variétés, sans apporter aucune importance à ces distinctions qu'on pourrait, à la rigueur, considérer comme des nuances de la même névrose. Il n'en est pas ainsi , suivant nous , des deux variétés que nous avons admises, en traitant de l'hystérie : celles-ci offrent constamment des symptômes différens de ceux propres à l'affection hystérique la plus ordinaire. Le professeur Pi/iel, dans la seconde édition de sa Nosographie, admet deux espèces d'hypocondrie : l'hypocondrie simple, et celle avec lésion organique; mais cette dernière nous paraît constituer une complication , et non une espèce particulière : passons maintenant à l'examen de ces diverses variétés d'hypocondrie.