CHAPITRE V
Variétés de l'Hypocondrie.
Les variétés sont assez nombreuses, mais en général peu caractérisées ; ce sont en quelque sorte des nuances, que nous allons parcourir successivement.
Il est une variété d'hypocondrie assez fréquente, et qui offre pour symptômes prédominans un appétit presque insatiable, ou plutôt un besoin presque continuel de prendre des alimens, et un état de malaise ou d'anxiété qui survient
chaque fois que le malade diffère à satisfaire un désir aussi impérieux. La digestion s'opère dans ce cas avec une rapidité étonnante , et d'autant plus remarquable, que cette boulimie , qui n'est qu'un symptôme , est presque toujours l'indice d'une très-grande débilité dans les organes digestifs.
Ces malades sont obligés de porter constamment avec eux des alimens , et d'en avoir pendant la nuit à leur disposition , parce qu'ils sont souvent réveillés par la faim , même au milieu d'un sommeil paisible. On retrouve quelquefois des indices du même trouble dans le canal intestinal; les substances alimentaires y sont incomplètement digérées; il y a tantôt de la constipation , tantôt de la diarrhée ; d'autres fois les selles sont jaunes , citrines ou blanchâtres. L'usage des toniques ou stomachiques leur est en général avantageux ; mais ces médicamens n'agissent pas d'une manière constante ou uniforme ; les uns échouent chez certains individus, à qui d'autres réussissent, et vice versa.
Quelques médecins ont considéré comme une maladie particulière cette variété de l'hypocondrie , dans laquelle le trouble des organes digestifs est peu prononcé, ou en quelque sorte masqué. « On a confondu, dit M. Pougens , les va- » peurs, en général, ou maux de nerfs, avec » l'hystérie et l'hypocondrie ; cependant ces af-
y* fections , quoique toutes nerveuses * diffèrent » entre elles d'après les considérations suivantes : » i°. la névropathie (ou vapeurs) consiste dans» » une altération générale du système nerveux, » sans lésion permanente d'un organe particu- » lier; 3°. l'hystérie, dans une lésion du même » système , avec excès de mobilité dans les or- » ganes de la génération chez la femme ; 3°. lhy- » pocondrie , dans une mobilité morbifique des » organes digestifs , jointe à l'altération 11er- » veuse ».
Nous répondrons, i°. que la névropathie (ou vapeurs) ne nous paraît pas différer essentiellement de l'hypocondrie ; car les mêmes symptômes appartiennent à l'une et à l'autre variété, et nous étayerons cette opinion sur des faits, et particulièrement sur deux observations , qui nous démontreront que la névropathie est une variété, et non une espèce particulière d'hypocondrie, et encore moins une maladie sui generis , distincte de l'hypocondrie, comme l'est par exemple l'hystérie. 20. Nous ajouterons que l'hystérie est, à la vérité, très-distincte de 1 hypocondrie; mais qu'elle consiste bien moins dans une lésion du système nerveux , avec excès de mobilité dans les organes génitaux de la femme, que dans une affection primitive du système nerveux utérin , avec excès de mobilité du système nerveux général, qui est entraîné sympathique-
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ment. Si l'hystérie consistait principalement et primitivement dans une lésion du système nerveux général, comme le dit M. Pougens, l'homme, ainsi que la femme, serait passible des affections hystériques; mais il en est exempt, parce que cette maladie réside essentiellement dans l'affection des organes générateurs, qui, dans chaque sexe, ont une organisation différente, et c'est cette différence qui amène des résultats si différons. (Foyez au reste la première partie de ce travail.) 3°. L'hypocondrie réside bien, comme l'annonce M. Pougens, dans une mobilité morbifique des organes digestifs, jointe à l'altération nerveuse; mais cette définition appartient également à cette variété d'hypocondrie, qu'il désigna sous. le nom spécifique de névropathie , et qui ne diffère qu'en raison du trouble des organes de la digestion , qui quelquefois est affaibli ou masqué par l'intensité ou la prédominance de quelques autres phénomènes , ainsi que nous l'avons déjà indiqué. De plusj dans l'un et l'autre cas, on retrouve les mêmes causes, les mêmes terminaisons, complications, etc., l'indication des mêmes moyens curatifs, sauf les différences qu'exigent le tempérament, l1âge, le sexe , etc. , enfin les mêmes résultats.
L'observation suivante nous offre l'exemple d'une hypocondrie, ou névropathie, suivant M. Pougens.
M. D**? âge de trente-deux ans, naquit de parens sains, et n'éprouva aucune maladie ner-^ veuse jusqu'à l'âge de trente ans; il jouissait habituellement d'une bonne santé, et se livrait avec zèle aux soins qu'exigeait un commerce assez étendu. Libre d'inquiétudes et de chagrins , il s'estimait heureux , et trouvait de nouveaux motifs de contentement dans un mariage qu'il contracta vers cette époque.
Peu de temps après la mort de son frère aîné, dont il fut vivement affecté, son jeune frère vint le voir, et lui témoigna le pressentiment de sa fin prochaine , prétendant être atteint de la même maladie. Cette confidence frappa fortement l'esprit de M. D**; il en ressentit vivement l'impression vers l'estomac, son appétit se dérangea de suite, la bouche devint pâteuse et un peu amère, la langue était enduite d'un limon blanchâtre , et la tête embarrassée. Ces accidens, qui constituaient en quelque sorte un embarras gastrique, furent très-affaiblis par l'usage des délayans et de deux potions purgatives. Mais M. D** resta en outre tourmenté par les idées les plus noires, les plus sinistres; s'il regardait sa femme , il se persuadait qu'elle serait veuve avant peu; s'il sortait de chez lui, il se figurait que bientôt la porte-cochère serait tendue en noir, et lui-même exposé sur une bierre; s'il assistait au spectacle, il n'y prétait aucune attention, < -i
HYPOCONDRIE. ?jjT)
s'abandonnait tout entier aux rêveries les plus sombres. Il désirait beaucoup ma présence, parce que je le rassurais; mais aussitôt qu'il entendait prononcer mon nom , qu'il reconnaissait ma ■voix ou qu'il m'apercevait, un trouble involontaire le saisissait. Il me demandait souvent s'il ne périrait pas bientôt , s'il n'était pas malade? de la poitrine ou du foie , si j'étais bien persuadé que son affection était nerveuse , et qu'il n'en mourrait pas.
Tantôt il se plaignait de la tête, de la poitrine ou de l'estomac , etc. ; tantôt des bras , des mains et des jambes , où il ressentait du malaise , des inquiétudes ou des chaleurs erratives (i) ; mais la physionomie restait bonne, et les forces générales n'étaient pas sensiblement diminuées. Depuis ,Tappétit s'est rétabli , et les fonctions digest ives se font maintenant fort bien ; mais il éprouve encore de temps à autre des inquiétudes et des chaleurs dans les membres; il est en outre poursuivi par les mêmes idées sinistres; cependant celles-ci sont moins fréquentes et moins prononcées. Ces accidens lui donnent du relâche; souvent même il en est, pendant plusieurs jours, entièrement exempt. Une disposition hémorrhoï-
(1) Ces derniers symptômes surtout dépendent bien d'une lésion , ou plutôt d'une affection du système nerveux général.
376 MAL A DITS NERVEUS1S.
claire, qui survint à diverses époques, me fit lui conseiller deux fois l'application des sangsues au siège. Je lui recommandai en outre de rechercher les sociétés qui lui étaient agréables, de fuir la solitude et l'oisiveté, de faire de fréquentes promenades , de s'inquiéter le moins possible, et d'user avec sobriété des médicamens, de continuer l'usage du vin de Malaga et de quinquina, parce que l'estomac et tout le système digestif restaient un peu faibles; du reste, de n'abuser de rien , mais de se bien vêtir, de se bien nourrir, et de s'amuser aussi souvent que l'occasion s'en présenterait.
M. D** n'est pas guéri , mais son état s'est beaucoup amélioré. Ainsi voilà une hypocondrie qui serait sur la fin une névropathie : pour nous , c'est la même maladie dont les phénomènes ont varié.
Dans l'observation qui suit ? le désordre du système digestif est moins appareut que la lésion de la sensibilité générale et les aberrations mentales ; mais le diagnostic ne doit pas pour cela 'varier.
Hypocondrie avec prédominance du désordre , et sans lésion permanente d'un organe particulier.
M. D**, âgé de vingt-huit ans, fut doué dès son enfance d'une forte constitution et d'un tempérament lymphatico-sanguin , avec légère pré-
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dominance du tissu cellulaire et graisseux sur le système musculaire. Il unit à une sensibilité réfléchie un caractère fort doux, mais concentré, et à une grande timidité des connaissances trèsétendues.
A l'âge de vingt-quatre ans, il éprouva des symptômes cérébraux graves, qui furent dissipés par de promptes saignées et des applications de sangsues réitérées, etc.
Une vie trop sédentaire , des contentions d'esprit excessives et la lecture des livres de théologie contribuèrent beaucoup au développement d'une affection hypocondriaque dont nous allons tracer les premiers phénomènes. D'abord lenteur des digestions, diminution de l'appétit, borborygmes, tensions spasmodiques vers les hypocondres , constipation presque habituelle ; plus tard , palpitations nerveuses vers la région du cœur , gêne de la respiration , fourmillemens et par fois engourdissemens dans les rriembres thoraciques , étourdissemens, bourdonnemens d'oreilles, propension continuelle à s'entretenir de sa santé , craintes non motivées de maladies diverses , sommeil en général assez bon, mais souvent interrompu par des rêves. Il fuyait non-seulement les réunions ordinaires, mais même la société de ses amis et de ses parens qu'il aimait autant qu'il en était aimé : ses jours entiers se passaient dans une inaction, dans un désœuvrement des plus
3nS MALADIES NERVEUSES.
absolus. En vain on lui conseillait de fréquenter les spectacles, et de rechercher toute espèce de distractions. Il convenait lui-même des avantages qu'il pouvait s'en promettre; mais la force morale, la faculté d'agir , même selon ses désirs, lui manquait, et il se replongeait de nouveau dans l'apathie la plus décidée.
Le médecin , désespéré de ne pouvoir rien obtenir sur l'esprit du malade par la raison et de sages conseils , engagea ses parens à le faire partir pour Paris.
Ce fut alors que le jeune homme reçut mes soins. Lors de ma première visite, il était taciturne, avait l'air étonné, comme stupéfait. Afin de gagner sa confiance, je feignis d'abonder dans plusieurs de ses idées :je lui dis qu'il était bien malade , bien souffrant, que le traitement de sa maladie serait long , mais que je pouvais lui assurer, d'après plusieurs exemples analogues, que son rétablissement était presque certain. Bientôtil voulut me dépeindre son état :Je suis, me dit-il, prive d'intelligence , de sensibilité , je ne sens rien , je ne vois ni ri entends , je liai aucune idée , je ri éprouve ni peine ni plaisir', toute action , toute sensation m est indifférente , je suis une machine , un automate incapable de conception , de sentimens , de souvenirs , de volontés , de mouvemens ; ce quon me dit, ce quon me fait , mes alimens , tout m'est indifférent. Tel était à peu près son lan-
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gage: à la vérité il y avait dans toutes ses facultés mentales, une lenteur d'action étonnante, mais en même temps une grande rectitude ; son jugement était sain , son imagination , sa mémoire l'étaient également, toutes ses actions et tous ses raouvemens étaient raisonnes et raisonnables. Du reste, à cette époque, les digestions s'exécutaient assez bien, et le malade s'en plaignait à peine; mais la constipation, qui était presque habituelle, n'avait pas cédé. Un examen superficiel aurait pu faire croire qu'il était fou ; je ne vis cependant dans cet exposé que les idées vagues, les rêveries d'un hypocondriaque portées au plus haut degré.
La réaction du moral sur le physique était également sensible : la détermination était tardive, et le résultat s'opérait lentement. Il apportait cette même paresse dans toutes ses actions, pour se lever, s'habiller, marcher, manger, promener, et pour se coucher; encore fallait-il presque toujours qu'il fût aidé ou suivi par un domestique.
J'étais bien convenu avec lui que sa maladie était réelle; mais je l'assurai que les conséquences qu'il en tirait étaient erronées, qu'il prenait pour abolition de ses facultés physiques et mentales une certaine lenteur dans leurs phénomènes. Ainsi, lui dis je, si vous regardez devant vous, vous ne voyez rien, ou vous voyez si confusément,
qu'il vous semble ne rien voir ; mais regardez plus long-temps et plus attentivement, et vous reconnaîtrez successivement les différens objets. En les lui nommant dans un certain ordre et doucement, il convenait qu'il les voyait : donc vous voyez. Vous savez bien , ajoutai-je, à quoi sert telle cbose? Après un moment de réticence, il m'avouait en connaître l'usage ; donc , vous concevez, vous raisonnez. En le reportant sur une époque mémorable et récente , je lui prouvais également que la mémoire existait chez lui, mais seulement qu'elle était lente.
Tout le traitement moral fut dirigé d'après ces premiers essais. Quand je ne pouvais le faire convenir d'une vérité sensible, relative à son état, je l'attaquais avec ses propres armes. Vous n'avez, dites-vous, point d'idées, ou que des idées inexactes, erronées? Je jouis , je pense , d'un jugement sain; il est par conséquent très-probable que c'est vous qui vous trompez, et j'ai, de plus que vous, l'expérience de ma profession. Quant à l'exercice, à la promenade qu'il prétendait lui être impossibles, il me fut assez difficile de l'y déterminer; cependant un jour, en occupant son esprit par une conversation variée, je parvins à le faire promener , et même assez long-temps ; depuis lors il devint plus aisé de le faire sortir.
J'engageai ses parens et ses amis à ne pas lui parler de sa maladie et à l'entretenir de toute
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nuire chose, et lorsque j estimais que son imagination était tranquille, je lui défendais de me parler de son état, afin de ne pas changer sa disposition mentale. Quand, au contraire , il était inquiet , tourmenté , morose, je restais avec lui et ne cessais la conversation que lorsqu'il me semblait disposé favorablement.
Ce traitement moral fut secondé par toutes les ressources de l'hygiène et par une application bien motivée de quelques moyens pharmaceutiques , tels que les sangsues lorsqu'il y avait apparence de congestion sanguine vers le cerveau ; ou quand il survint quelques tumeurs hémorrhoïdales, quô vergit natura eô ducendum. Des boissons laxatives furent administrées dans la même indication. Comme il existait chez lui une légère disposition dartreuse , on donna les pastilles soufrées , on mit un vésicatoire dont l'application fut suivie d'une éruption considérable et de plusieurs furoncles. Dans le principe, on remédia au mauvais état du système digestif par l'ipécacuanha, les purgatifs, puis les caïmans et les toniques.
Son état s'améliora sensiblement chaque mois, et après un an il fut en pleine convalescence. Pour la confirmer et maintenir sa guérison, il fut convenu que M. D** alternerait pendant plusieurs années entre une vie très-active dans son pays , et des voyages dans les états étrangers.
L'écart de toutes les causes, qui avaient contribué au développement de cette maladie, lui fut également recommandé. Depuis huit ans qu'il est rétabli , sa santé s'est parfaitement maintenue.
En nous résumant sur ce point, nous pensons que la névropathie est une variété d'hypocondrie avec prédominance des symptômes dépendant d'une affection de la sensibilité générale, et non une espèce particulière de cette névrose, encore moins une maladie spécifique.
Les observations d'hypocondrie sont aussi variées que les individus qui en sont atteints. Toutes, à la vérité, ont des caractères communs qui permettent au médecin observateur d'en reconnaître les symptômes pathoguomoniques au milieu des nuances infinies et des anomalies sans nombre qu'elles présentent; mais aucune observation ne ressemble entièrement à une autre; loin d'être identiques, toutes offrent des différences plus ou moins prononcées, qui induisent en erreur les gens du monde, et jettent dans un embarras inextricable les hommes superficiels qui ne s'attachent pas aux signes primordiaux, et s'occupent quelquefois beaucoup plus de quelques accessoires. Disons encore que tous les symptômes ne se reproduisent pas dans tous les cas, et que la marche et la gradation que nous leur avons assignées n'ont pas lieu constamment.
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Les premiers accidens, nous le repetons, qui annoncent cette affection nerveuse, dépendent presque loujours du trouble du système digestif, et surtout de l'estomac, dont les fonctions s'exécutent difficilement. Mais par la suite la scène change; on voit le plus grand désordre, tantôt vers la poitrine ou dans le système respiratoire, tantôt dans le système circulatoire ou nerveux; d'autres fois les organes de la locomotion sont les plus fortement entrepris, etc.; souvent enfin nos facultés morales ou nos fonctions intellectuelles sont plus spécialement compromises. Alors les phénomènes résultant du trouble des nerfs qui se distribuent aux organes abdominaux sont moins sensibles, et comme masqués par l'exaltation mentale ou par le désordre des autres parties , en raison de ce grand principe , qu'une irritation plus vive fait presque toujours cesser une irritation moins forte. Ces malades recouvrent quelquefois l'appétit; mais en examinant attentivement leur état, on reconnaîtra, nous l'avons déjà dit , presque toujours l'altération des fonctions digestives comme principe de la maladie.
Voyons maintenant les phénomènes accidentels qui surviennent dans la marche de cette vésanie, et qui forment en quelque sorte autant de nuances. Outre les symptômes primordiaux et les plus ordinaires que nous avons notés jus-
qu'ici , d'autres symptômes se rencontrent encore accidentellement dans l'hypocondrie, sans constituer aucun de ses caractères principaux ; ainsi nous ferons remarquer le vomissement nerveux , indépendant d'une affection organique , et qui peut même exister isolément de toute autre maladie ; ce vomissement est précédé d'un malaise, et se déclare plus ou moins long-temps après le repas; il est ordinairement muqueux, et peut devenir par la suite alimentaire. On a rencontré quelquefois dans l'hypocondrie, mais rarement, l'horreur des liquides; je l'ai vue dernièrement, dit un médecin aussi modeste que savant, chez un homme qui parvint à la vaincre (i). Cette hydrophobie symptomatique était survenue à la suite d'excès vénériens et de chagrins.
Quelques-uns de ces malades éprouvent des quintes de toux très-vives, surtout après avoir pris leurs alimens, ce qui tient à l'affection sympathique du poumon , produite par l'irritation des nerfs de l'estomac. Ce phénomène mérite d'être pris en considération, dans la crainte qu'il ne soit l'avant-coureur d'une maladie de poitrine imminente.
Le hoquet qui se manifeste quelquefois dans cette névrose, n'est pas aussi dangereux que
(i) Traité de Séméïotitjue , par M. Land ru B causais.
celui qui survient vers le déclin d'une fièvre maligne, ou de toute autre maladie également grave; c'est un accident spasmodique, et qui cède ordinairement aux moyens que nous indiquerons.
Il existe assez fréquemment, dans l'hypocondrie, une débilité générale dans les organes de la digestion, dont il résulte parfois une surcharge de sucs variés ou de mucosités intestinales. L'action de l'estomac et des intestins est si faible alors, que leurs contractions sont probablement insuffisantes pour les débarrasser de ces matières qui deviennent stagnantes dans le tube intestinal, surtout chez les malades qui ne font aucun exercice. On distinguera cet engouement d'une altération organique, à l'absence des symptômes graves de cette dernière; tels que douleurs lancinantes, trouble de la plupart des fonctions, quelquefois fièvre symptomatique , urines rares et blanches, à l'ancienneté du désordre; rien n'est plus ordinaire qu'une hypocondrie plus ou moins invétérée, tandis qu'on voit rarement une altération organique dont l'existence ne soit pas attestée, après un certain laps de temps, par des signes palpables. Enfin le diagnostic sera encore éclairé, dans ce cas, par la présence des symptômes caractéristiques de cette névrose.
D'autres fois il se développe dans l'hypocondrie un dégagement de gaz si considérable, que le ventre est comme ballonné et distendu : ce
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symptôme, qui dénote une extrême débilité ou. un mode particulier du canal intestinal, et que les Anciens considéraient comme une maladie essentielle, a été regardé, par Fracassini, comme une espèce particulière de cette névrose , qu'il désignait sous le nom à hypocondrie tympanite ; mais ce symptôme ne pourrait tout au plus constituer qu'une variété ou une complication.
Outre ces variétés, dont on pourrait peut-être augmenter le nombre , mais sans aucun avantage pour la science, il est encore quelques particularités accidentelles ou circonstances de la maladie auxquelles il convient d'accorder un examen particulier.
L'apparition de tumeurs hémorrhoïdales et celle d'un écoulement sanguin qui en résulte, sont deux accidens très- ordinaires dans l'hypocondrie, et auxquels se rattachent plusieurs considérations assez importantes. Les tumeurs hémorrhoïdales soit internes, soit externes, et le flux qui en est la suite, sont le plus souvent exempts d'inconvénient majeur ; ils peuvent être le résultat d'une surabondance sanguine gé* nérale , ou d'un état pléthorique local ; d'autres fois ils dépendent de la constipation ou de la diarrhée qui peuvent également, mais par un mode d'action différent , irriter le tissu cellulaire de cette partie. On les rencontre parfois chez des malades épuisés, et, dans ces cas, ils n«
sont nullement l'annonce d'une crise salutaire; aussi Haller a-t-il observé que le flux hémorrhoïtlal , chez des sujets très- affaiblis , ajoutait au danger de la maladie.
L'observation suivante , extraite & Hoffmann 9 vient confirmer l'opinion de ce grand physiologiste.
Un homme âgé de quarante ans , d'un tempérament mélancolique , menait habituellement une vie sédentaire, et se livrait aux travaux du cabinet, qu'il prolongeait jusque dans la nuit. Il tomba dans l'hypocondrie. Le flux hémorrhoïdal , auquel il était sujet depuis l'âge de dix ans, devint plus abondant, et n'apporta aucun soulagement. Une goutte vague vint se joindre à cet état fâcheux. Lorsque les attaques étaient régulières et occupaient les extrémités, tous les symptômes de la vésanie diminuaient.
Nous voyons dans ce cas deux faits dignes de remarque : i°. le flux hémorrhoïdal, qui n'est d'aucun avantage; i°. les attaques de goutte qui suspendent l'hypocondrie.
Mais quand l'écoulement hémorrhoïdaire survient chez un malade doué d'un tempérament sanguin, ou dont l'hypocondrie est la suite d'un flux hémorrhoïdal supprimé, c'est un fanal que la nature établit pour guider la marche du praticien , si l'hémorrhagie tarde à s'établir complètement, ou si elle se supprime par la suite. Cet
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«écoulement, soit qu'il ait déjà existé, soit qu'il se déclare pour la première fois, est alors presque toujours favorable aux malades qui ne sont pas réduits à une grande débilité; aussi cette observation nous a-t-elle été transmise par Hippocrate. Hemorrhoïdes melancholiam et lienis morbum curant; et a élé confirmée par un grand nombre de médecins, Stahl , Alberti , Hjgmore , etc. Galien avait également observé que le flux hémorrhoïdal était un préservatif contre cette affection nerveuse.
L'apparition des règles, leur suppression, leurs anomalies, leur retour, leur trop grande abondance, influent beaucoup aussi sur les phénomènes propres à cette névrose, ainsi que sur sa terminaison , et doivent singulièrement fixer l'attention du médecin. L'absence des menstrues chez une femme hypocondriaque, mérite, par les mêmes raisons, d'être considérée sous plusieurs rapports, selon qu'elle a été cause ou conséquence de la névrose, ou qu'elle est accidentelle. Lorsque l'aménorrhée a produit celle-ci, la circonstance est moins fâcheuse ; rarement alors, l'hypocondrie se prolonge-t-elle pendant long-temps, quand, de bonne heure, on emploie les moyens recommandés pour rappeler i'hémorrhagie supprimée. Si l'aménorrhée est le résultat des progrès de l'affection nerveuse, de la débilité croissante, elle aggrave l'état des malades, et
peut être en quelque sorte oubliée, parce qu'en combattant la maladie générale, en relevant les forces, on fait ce qu'il y a de plus avantageux et de plus propre à faire reparaître le flux menstruel.
La suppression des règles qui survient spontanément ou accidentellement au milieu d'une hypocondrie simple, et sans être provoquée par une cause physique ou morale , de nature à bouleverser de nouveau l'économie , n'est pas toujours un événement très-défavorable : en cherchant à régulariser une fonction , on parvient quelquefois à réhabiliter les autres, et le retour des mois n'est souvent qu'un premier pas vers le rétablissement de la santé. Les autres hémorrhagies , comme l'épitaxis , l'hémoptysie , l'hématémèse, 1 he'maturie, etc. , doivent également modifier la marche de la maladie, et influer sur le traitement ; mais les inductions qu'on en peut déduire, sont d'une moindre importance, et d'ailleurs faciles à saisir.
On voit en outre d'autres maladies suspendre, ou même dissiper entièrement cette vésanie. Réveillon, qui fut hypocondriaque au suprême degré , rapporte que , pendant le cours d'une lièvre quotidienne qui lui dura six mois, il ne ressentit aucun symptôme de son hypocondrie ; celle-ci reparut quinze jours après la terminaison de la fièvre iutermitente.
Lorsqu'une maladie incidente quelconque a
3gO MALADIES NERVEUSES.
suspendu les symptômes nerveux, ceux-ci se reproduisent quelquefois à l'improviste. Une jeune femme fort vaporeuse éprouve une fièvre bilieuse très-intense ; son hypocondrie paraît suspendue. Vers le quatorzième jour , au milieu d'un redoublement, il survient des symptômes, résultat de l'exaltation habituelle. Un médecin , témoin de cet orage , en fut effrayé , et fit partager aux parens l'inquiétude qu'il éprouvait. On réunit une consultation, et il fut reconnu que ce nouveau désordre dépendait, non d'une forte affection cérébrale , mais d'une sensibilité exquise qui avait développé, au milieu d'une pyrexie aiguë, des accidens nerveux qui furent bientôt diminués; et notre malade, plus heureuse que Réveillon, fut dès - lors presque entièrement guérie. Dans une autre circonstance, une fièvre intermittente pernicieuse a paru suspendre les phénomènes de l'hypocondrie.
Quand un organe prédominant, ou plus encore, un système entier est frappé, l'économie en général paraît bien moins susceptible des impressions étrangères ; c'est ainsi que les hypocondriaques sont rarement exposés aux affections épidémiques ou contagieuses; cette remarque a été faite par un grand nombre d'auteurs, et spécialement par ReiL Hypocondriaci à morbis contagiosis et epidemicis rarius corripiuntur ; nervi y ad spasmos efjiciendos activi , sensu pro conta gio
HYPOCONDRIE. 3qI
tarent; si quondam injiciuntur, liypocondria cessât. RiiiL. Heureuse prérogative : il semble que Ja nature, juste dispensatrice des plaisirs et des peines, des jouissances et des regrets, ait voulu les consoler de leurs maux par cette inaptitude à beaucoup d'autres maladies. Enfin pourrait-on appliquer à ces malades ce qu'a dit Hippocrate : Qui acidum éructant ad peripneumoniam non sunt prœdispositi.
Pendant la grossesse, les accidens de l'hypocondrie sont quelquefois suspendus, ce qu'on peut attribuer , ou à l'activité particulière dont jouit alors l'utérus qui devient un centre d'action 9 ou à l'influence qu'exerce cet événement sur l'esprit de la malade : en effet , la femme n'est plus alors constamment occupée de ses retours sur elle-même, qui favorisaient son état maladif; elle se livre à d'autres pensées, elle vit dès-lors, moins pour elle que pour son enfant ; elle se prépare de bonne heure aux soins qu'elle lui devra , et qui formeront sa plus grande comme sa plus douce occupation. On conçoit ainsi facilement par quel mécanisme ou par quelle heureuse diversion la grossesse peut dissiper , au moins pour quelque temps, tous les phénomènes de cette affection. Nous citerons à ce sujet l'exemple d'une dame qui , pendant deux gestations consécutives, a été exempte de tout signe hypocondriaque.
Og2 MALADIES NERVEUSES.
Ces vésanies présentent souvent une multitude de symptômes incohérens , de phénomènes inextricables; tantôt elles sont simples, et simulent néanmoins une foule d'autres maladies, tantôt elles sont réellement compliquées par une ou plusieurs affections , et cet état complexe peut paraître simple, vu la prédominance du désordre nerveux. Mais comme il est rare qu'un grand nombre de lésions organiques coexistent ensemble , ou se prolongent longtemps, lorsqu'il se rencontre simultanément chez un hypocondriaque beaucoup d'accidens divers et propres à faire soupçonner la réunion simultanée de plusieurs désorganisations dans nos viscères, cette multitude de symptômes est, en quelque sorte, un motif qui doit les faire attribuer à la présence d'une névrose, plutôt qu'à une altération profonde ou à la concomitance de plusieurs complications. Il importe donc d'être familiarisé avec les phénomènes et les nombreuses anomalies de la nature , afin de ne pas prendre le change dans le diagnostic et le traitement des diverses maladies.
A l'aspect de tant de symptômes si variés et rendus quelquefois si confus par la coexistence de ceux qui appartiennent à d'autres affections, on ne peut méconnaître le besoin de recourir a une rqéthode analytique : c'est donc un grand service qu'a rendu à la science le professeur ce-
HYPOCONDRIE. 3q3
lèbre qui, le premier en France, a applique avec tant de succès l'analyse à l'étude des maladies.
Nous venons d'examiner l'influence qu'exercent sur la marche de cette névrose certains phénomènes physiologiques ou morbiflques : nous verrons également l'action de quelques médicamens, les diverses conditions de la vie, l'état de l'atmosphère , etc. , agir en sens contraire les uns des autres , sur les symptômes de lhypocondrie. Ainsi tels médicamens produisent chez un malade un soulagement marqué, tandis que, paraissant également bien indiqués, ils ajoutent chez un autre, au malaise. La même substance qui , à une époque, a soulagé, à une époque plus éloignée et dans les mêmes circonstances, du moins en apparence, sera nuisible au même individu ; tandis que le remède , qui naguère a échoué, réussira peut-être plus tard, quoique employé dune manière identique ; parce que la sensibilité varie, non-seulement suivant les constitutions, mais encore selon les différens états dans lesquels on se trouve ; elle n'existe pas non plus au même degré dans tous nos organes, dans toutes nos parties ; ces effets opposés peuvent en outre dépendre de causes qui , plus ou moins imperceptibles, échappent parfois à l'observation la plus attentive. Bien convaincus des modifications singulières qu'exerce l'action des inédica-
3g4 MALADIES NERVEUSES.
mens sur les accidens de cette vésanie, nous avons souvent conseillé de renoncer aux moyens qui. semblaient le mieux en rapport avec l'état morbifique , toutes les fois que le malade ou plutôt ses organes les repoussaient.
L'habitude dune vie active, de l'exercice, une bonne nourriture et l'aisance, ïaurea mediocritas , rendent en général la marche de l'affection beaucoup moins rapide, ou la maintiennent quelquefois , pendant un grand nombre d'années, à un degré modéré; plus souvent encore ils en facilitent la guérison; tondis qu'un état sédentaire, un travail de tête continu, forcé ou volontaire, la pénurie, quelquefois un climat ou une habitation insalubres , accélèrent les progrès du mal, et favorisent l'invasion des complications.
Les phases de la lune, le retour des saisons, l'intensité du froid ou de la chaleur, les variations brusques de l'atmosphère, les détonations électriques, l'impression trop prolongée d'un temps humide, le cours orageux des vents, etc., ajoutent presque toujours à l'intensité des accidens nerveux. On connaît l'influence de ces différens états atmosphériques sur la sensibilité des individus tourmentés par des rhumatismes, par la goutte, ou seulement par desimpies callosités aux pieds; cette même sympathie s'observe, mais plus constamment encore, chez les personnes en proie
HYPOCONDRIE. 3q5
aux affections hypocondriaques. Une température douce, un temps serein, les vents du nord et du nord-est sont en général favorables à ces malades qui sont avertis par l'exaltation générale ou locale de leur sensibilité, des variations atmosphériques avant même qu'elles s'opèrent. ;
Une autre source, et plus puissante de modifications nombreuses, ce sont les affections morales : considérées comme causes, elles jouent un très-grand rôle dans l'histoire de cette vésanie, mais elles en modifient encore singulièrement la marche, quand elles surviennent dans le cours de l'affection; si elles plongent de nouveau le malade dans la tristesse ou la douleur , elles aggravent d'autant plus son état fâcheux, que leur action est plus intense ou plus continue, et l'individu qu'elles atteignent plus nerveux. Mais lorsque les affections morales participent de la joie, quand elles sont un sujet puissant de satisfaction solide et durable, elles affaiblissent, suspendent ou dissipent l'hypocondrie. La différence de leur action dépend d'une foule de circonstances de l'ancienneté ou de l'intensité de la vésanie, de la cause plus ou moins amovible qui l'a produite , et enfin de l'énergie et de la durée de l'impression contraire ou favorable qu'elles exercent.
Telles sont , du moins en grande partie , les formes que revêt le plus ordinairement l'hypo-
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condrie ; ces variétés, ces nuances sont nombreuses, et méritent d'être prises en considération , puisqu'elles influent sur la marche et la durée des accidens, sur le pronostic, sur le choix des moyens thérapeutiques , enfin sur le mode de terminaison de cette névrose.
Nous avons considéré jusqu'ici les causes de l'hypocondrie , sa marche, ses symptômes et ses variétés; il nous reste maintenant à étudier ses diverses terminaisons, ses complications, son diagnostic , son pronostic et son traitement.