‹ Traité des maladies nerveuses, ou vapeursChapitre 25 sur 37 · II Y PO CO NBR1 E · texte numérisé non relu

II Y PO CO NBR1 E

Le tableau comparatif des points de contact qui rapprochent cette maladie d'une autre qui lui est analogue, et l'étude des traits qui l'en font différer, peut donc encore fournir au médecin des renseignemens précieux : c'est cette méthode d'exclusion que Dreyssig a exposée dans son ouvrage sur le diagnostic médical, dont la traduction et les commentaires honorent notre collègue Iedocteur Renauldin(i). Long-temps avant que cet ouvrage parût en France, nous avions adopté la même marche dans une dissertation sur l'hypocondrie, que nous avions soigneusement isolée des diverses maladies avec lesquelles on l'a confondue le plus souvent.

Mais il ne faut pas, comme Dreyssig, se borner au seul parallèle de deux maladies; pour tirer tout le parti possible de cette opération comparative, il faut l'étendre aux diverses affections qui peuvent, par un ensemble spécieux de symptômes analogues, donner lieu à des méprises dans le diagnostic. Nous exposerons cette manière de

(1) Toutefois on regrette, en lisant ce Traite, de n'y trouver aucune vue générale , et d'y apercevoir des omissions importantes; c'est ainsi que^fiè médecin allemand garde un silence absolu sur le diagnostic des maladies nerveuses , des affections cutanées, siphilitiques, etc. etc. Malgré ces lacunes, qui rendent l'ouvrage incomplet , on ne peut disconvenir qu'il ne contienne des considérations importantes, et que sa publication ne soit susceptible d'une grande utilité.

procéder à la confrontation des maladies avec beaucoup de développement, en comparant l'hypocondrie avec l'hystérie, parce que plusieurs médecins les ont considérées comme une seule et même névrose, et parce qu'on peut alléguer à l'appui de cette opinion, d'ailleurs erronée , des raisons plus ou moins spécieuses et des autorités imposantes. Nous suivrons la même route pour séparer de la mélancolie l'affection hypocondriaque, et nous apporterons également tous nos soins à bien distinguer celle-ci des phlegmasies chroniques abdominales, avec lesquelles on a pu quelquefois la confondre, et qu'on a bien plus souvent encore méconnues , en ne les distinguant pas de cette névrose, lorsqu'elles venaient la compliquer. Le tableau comparatif des autres maladies sera d'autant moins détaillé , que la méprise sera plus rare, ou plus difficile à commettre.

En démontrant les rapports qui existent entre ces diverses affections, leurs analogies et leurs traits distinctifs, nous ferons connaître les circonstances qui ont favorisé ces méprises, et les moyens d'éviter l'erreur résulteront de ces divers parallèles (1). Sur cfe telles bases, on peut

(1) Ces divers parallèles nous exposeront à des répétitions obligées ; mais nous espérons qu'on nous les pardonnera , si cet inconvénient tourne au profit de la science.

II Y 1» O C O N I) n F F. /iny

espérer d'établir le plus souvent un bon jugement, un diagnostic non erroné.

PREMIÈRE SECTION

Différences de l'Hypocondrie et de l'Hystérie.

Pour mieux parvenir à la connaissance précise de cesdeux maladies, nous suivrons les différences qu'elles présentent dans leurs causes, leur marche, leurs complications, leurs terminaisons, et dans les moyens curatifs qu'on y oppose le plus généralement ; enfin , dans les résultats que ceux^ ci obtiennent.

En général, les dispositions sont les mêmes: dans les deux cas, sensibilité vive au physique comme au moral : toutefois certaines circonstances sont propres à l'hystérie, telles que l'époque de la puberté, l'âge critique, et surtout le développement précoce d'une imagination ardente, une continence absolue, volontaire ou forcée. Les causes déterminantes diffèrent davantage : le plus souvent l'hypocondrie succède à la vie sédentaire , aux travaux forcés et continus du cabinet, et aux affections pénibles de l'âme. Les deux premières causes sont avec raison citées par le médecin de Lausanne, comme les deux sources principales de cette vésanie ; et c'est aussi pour cela (\\x Hoffmann l'appelait la maladie des gens de lettres; tandis que l'hystérie tient le plus souvent

au trouble des lois impérieuses de la reproduction, et surtout aux chagrins que produit la passion de l'amour. Mais voyons plus en détail l'influence des autres agens , et d'abord annonçons que les causes de l'hypocondrie sont beaucoup plus nombreuses et plus variées que celles des névroses utérines, et qu'elle sévit contre un bien plus grand nombre d'individus; nous n'hésitons même pas à affirmer qu'on rencontrera dix personnes hypocondriaques contre une hystérique.

Pressavin, dans son judicieux Traité , rapporte avoir souvent observé des femmes delà campagne d'une très-forte constitution , et sans aucune disposition à l'hypocondrie , qui étaient cruellement tourmentées par des accès hystériques. Toutefois les jeunes paysannes qui sont habituées depuis long-temps à une vie très -active et pénible y échappent le plus ordinairement.

Celles au contraire dont la vie est plus douce , qui habitent les environsdune grande ville , dont l'imagination est familiarisée avec des idées lascives ou des spectacles voluptueux , dont le tempérament est ardent et impérieux , sont parfois exposées aux vapeurs hystériques , soit par le développement du système utérin , les affections morales ou les aberrations menstruelles.

La névrose des organes digestifs est extrêmement rare parmi les habitans de la campagne; cependant elle ne leur est pas absolument élran.

ji y po c o N d n r i:. /j-q

gère, quand, par une circonstance quelconque,

leur genre de vie les rapproche de celui des citadins : je suis même porté à croire que les affections tristes de l'âme , qui déterminent plus fréquemment chez eux des lésions organiques, peuvent aussi leur occasionner cette vésanie.

Celle-ci attaque particulièrement les adultes, tandis que l'hystérie survient spécialement à deux époques éloignées. Un relevé des observations que renferment les consultations ^Hoffmann nous donne le résultat suivant : sur onze affections hystériques , cinq se rapportent aux approches de la puberté, et cinq à l'âge critique; une seule se déclara vers l'âge de vingt-un ans. En examinant l'invasion des maladies hypocondriaques rapportées par ce même auteur, nous trouvons que, sur seize observations d'hypocondrie, une seule se manifesta dès l'âge de vingtdeux ans, les quinze autres roulent depuis trente jusqu'à quarante et cinquante ans. L'hypocondrie, comparée à l'hystérie, sous le rapport de l'influence qu'exercent à leur égard les différens âges, nous fournit encore une autre considération : ainsi elle ne se rencontre que très-rarement chez les jeunes vierges, qui sont si susceptibles des affections hystériques , ou chez les jeunes femmes, presque toujours exemptes des névroses utérines ; on l'observe principalement chez les Personnes du sexe qui avancent vers l'âge du re-

/|8o MALADfLS NERVEUSES.

tour, et à ce sujet, celles qui restent demoiselles ou % veuves y seront plus exposées , par suite du vide moral et des regrets dont le célibat est souvent la source; tandis que l'hystérie, abstraction faite des effets du mariage ou des jouissances anticipées de 1 hymen ? semble en quelque sorte limiter ses atteintes à l'époque où commence la plus grande fréquence des affections hypocondriaques. Toutefois les personnes du sexe, considérées en général , y sont bien moins sujettes que les hommes.

La femme, dont l'imagination active reçoit tant d'impressions légères et fugaces , est, par sou caractère compatissant, appelée à remplir dans la société les devoirs les plus doux : elle ne connaît point en générai ces passions orageuses , la colère , la haine , la passion du jeu , l'ambition , d'où dérivent si fréquemment les névroses des organes de la digestion.

« Les passions douces, dit Roussel, sontlesplus » familières à la femme, parce qu'elles sont les » plus analogues à sa constitution physique; » l'attendrissement, la compassion , la bienveil- » lance, l'amour, sont les senlimens qu'elle » éprouve et qu'elle excite le plus souvent. Cha- » cun sent qu'une bouche faite pour sourire , que » des yeux tendres ou animés par la gaîté , que » des bras plus jolis que redoutables , et un son de » voix qui ne porte à l'âme que des impressions

y touchantes , ne sont pas faits pour s'allier avec » les passions haineuses et violentes ».

On observe une différence morale également remarquable chez les enfans dont lesgoûts varient suivant le sexe, Achille > caché à la cour de Ljcomède , sous les habits de Pjrrha , trahit son déguisement , par le ehoix qu il fait d'une épée entre tous les présens apportés par Ulysse.

Sensibilité , faiblesse , inconstance , tels sont les attributs qui caractérisent la femme : ces vers :

Malo me Galatea petit , lasciva puella , Et fugit ad salices, et se cupit antè videri.

Virg. Eglog. nr.

nous donne la mesure de l'ambition naturelle à la femme, et de l'empire quelle veut exercer sur nous. Une fermeté inébranlable, une force bien supérieure, en rapport avec une sensibilité moins vive , sont en général le propre de l'homme :

Si fractus illabatur or bis , Impavidum ferient ruinœ.

Hop*. Od. ni, lib. 3.

Celui-ci est en effet doué d'une sensibilité moins vive, et par conséquent moins disposé aux affections nerveuses; mais s'il ne prend pour guide que les écarts de son imagination, ou si, par la vie sédentaire et des contentions d'esprit trop prolongées il seconde les mauvais effets d'une éducation efféminée, il se rapproche bientôt de la constitution physique de la femme ; le tempéra-

Hh

ment nerveux prédomine ; et c'est ainsi que l'homme devient très-souvent passible des maladies hypocondriaques dont semblerait devoir l'éloigner sa constitution.

L'influencedestempératuresn'estpaslamême : les pays méridionaux et les saisons les plus chaudes influent, ainsi qu'un froid excessif, sur le développement de l'hypocondrie plus que sur l'invasion de l'hystérie, et ajoutent à l'intensité des symptômes hypocondriaques plus qu'aux phénomènes hystériques, qui peuvent cependant quelquefois être exaspérés par l'intensité de la chaleur, ou d'autres états de l'atmosphère.

La vie sédentaire produit très-souvent les névroses des organes digestifs ; elle peut concourir à prolonger la durée de l'hystérie; mais seule elle n'a peut-être jamais déterminé cette dernière maladie, au moins d'une manière directe. Toutes les professions qui obligent à un repos trop prolongé, ou qui nécessitent une situation pénible pour les organes digestifs, comme le métier de tailleur, de cordonnier, de chapelier, l'état de portier, sont autant de dispositions aux névroses de ces viscères, et n'influent que très-peu et trèsindirectement sur la production des accidens hystériques.

Les névroses hypocondriaques sont l'apanage le plus ordinaire des professions où l'homme contracte l'habitude des contentions d'esprit trop

H YPOCON DRIK. 483

soutenues, et de celles où l'imagination est dans une sorte d'exaltation habituelle, circonstances également étrangères à l'hystérie, excepté chez un petit nombre de femmes artistes.

L'hypocondrie est une suite assez fréquente de l'excès de fatigues , des saignées trop réitérées , de l'abus des médicamens , des débilitans, des spiritueux, des irritans, des purgatifs, des préparations mercurielles, de tous les agens qui troublent, par une action directe ou immédiate, l'estomac et les intestins ; tels sont encore les alimens grossiers ou les mets trop recherchés , leur trop grande variété ou quantité, l'abus des liqueurs alkooliques, du café, etc. ; la privation absolue ou prolongée des boissons excitantes, enfin l'ivresse réitérée ou habituelle : de toutes ces causes, aucune ne nous semble avoir d'action sur le développement de l'hystérie. Si l'onanisme occasionne quelquefois cette dernière affection , il donne bien plus souvent naissance à l'hypocondrie; tel est du moins le résultat de notre observation particulière.

Lesdérangemensde la transpiration, dessueurs habituelles aux pieds, etc. ; la cessation d'une diarrhée, d'une leucorrhée, troublent beaucoup plus les organes de la digestion que le système utérin.

Les obstacles apportés dans les hémorrhagies habituelles n'ont pas une part égale à la produc-

tion de ces deux névroses; les approches , la rétention , la suppression ou la diminution des règles, et leur cessation naturelle, sont souvent l'origine de l'hystérie , et ne favorisent pas autant l'invasion de l'autre maladie; tandis que la suppression des hémorrhoïdes, qui est une source féconde d'affections hypocondriaques, n'a presque aucune influence sur le développement des névroses utérines. Enfin celles-ci se contractent quelquefois par une sorte d'imitation; les autres se communiquent par une espèce de contagion morale.

Résumé comparatif. Les causes physiques de l'hypocondrie sont, pour la plupart, des causes débilitantes, l'abus des médicamens, des délayans , des purgatifs , etc. ; les déperditions excessives, les leucorrhées, l'onanisme, les diarrhées, mais surtout le dérangement des hémorrhagies et la vie sédentaire. L'hystérie dérive presque toujours de la continence, cause d'excitation. Les causes morales de l'hypocondrie sont, les travaux trop assidus du cabinet, les chagrins, la lecture des livres de médecine; tandis que celles de la névrose utérine sont presque toujours les peines du cœur, résultat d'un amour contrarié; mais la différence de ces deux maladies ressortira encore mieux du tableau de leurs divers phénomènes.

Dans l'hvstérie , très-souvent, l'invasion est

subite, et la maladie marche brusquement : Insultus paroxjsmi fréquenter subitaneus est in hjstericd passione. (Hygmoue.) Quelquefois, au début, les fonctions de l'entendement sont suspendues, et à l'agitation convulsive se joint un léger délire. Le trouble commence ordinairement vers l'organe utérin , où il existe un mouvement obscur, une sorte de frémissement; de l'abdomen, un globe se porte vers l'épigastre , la poitrine et le col, et semble suivre tous les plexus nerveux de ces parties. Les parois abdominales se portent en arrière en se contractant. Le diaphragme est refoulé, les muscles de la poitrine entrent en convulsion, le thorax se resserre à son tour ; ce trouble se communique à l'organe central de la circulation ; dès-lors palpitations tumultueuses, resserrement spasmodique , ou constriction douloureuse vers la gorge; sentiment de strangulation avec craintes de suffocation , gonflement extraordinaire du cou, battemens tumultueux des artères carotides , mouvemens convulsifs des extrémités, et de tous les muscles de la vie extérieure, resserrement tétanique de la mâchoire inférieure : altération plus ou moins continue et prononcée des facultés intellectuelles; à la fin des accès, envies fréquentes d'uriner; urine abondante, claire et limpide, écoulemens muqueux ou spermatiques fournis par le vagin ou l'utérus, et accompagnés quelquefois d'une sensation vo-

t\86 maladies nerveuses.

luptueuse. Tous ces accidens sont, dans certains cas, portés dès le premier jour, dès la première heure, au summum 3 au plus haut degré de leur développement.

L'hypocondrie nous présente une autre série de faits non moins distincts : dans celle-ci , ordinairement, l'invasion est lente ; de nombreux phénomènes annoncent le désordre du système digestif; la lenteur, le trouble des digestions préludent long- temps aux symptômes nerveux , dès-lors contractions plutôt tensives que convulsives vers les hypocondres, tension et gonflement, par intervalles, de l'estomac, flatuosités intestinales , dégagement de gaz , crachotement de mucosités. Après un laps de temps plus ou moins variable, de nouveaux progrès se manifestent, et par suite la maladie n'est plus bornée à l'abdomen : dès-lors anxiétés précordiales, palpitations nerveuses , douleurs vagues , et engourdissemens dans les membres * terreurs paniques , presque toujours relatives à la santé, maux imaginaires, ou plutôt exagérés. Les symptômes, en général beaucoup plus nombreux, et surtout plus variables, se succèdent lentement, et ne parviennent ordinairement à leur plus haut période qu'après plusieurs années. Fiarement observet-on le resserrement delà gorge ; encore cet étranglement diffère de celui des hystériques, parce qu'il est accidentel, et ne s'élève presque jamais

de l'hypogastre.Cetétat se soutient plus ou moins long-temps au même degré, s'aggrave par les variations de l'atmosphère, parles affections morales, et offre des espèces de paroxysmes , quelquefois aussi une légère rémission ; tandis que dans l'hystérie nous voyons une marche rapide, des accès très-violens, portés même quelquefois jusqu'à l'état de mort apparente, courts dans leur durée, se terminant si rapidement, que d'une heure à l'autre les malades passent le plus souvent d\m état qui paraissait très-effrayant à une santé plus ou moins parfaite, comme on peut s'en assurer par les deux observations rapportées ci-après.

La froide immobilité des traits, même durant les paroxysmes de l'hypocondrie, contraste avec la physionomie convulsive que présentent les femmes pendant leurs accès hystériques : ceux-ci sont souvent exaspérés par les affections morales, par l'approche et le cours des règles , et surtout par leur dérangement.

On ne peut, dans l'hypocondrie, diminuer les attaques nerveuses comme par enchantement, tandis que les accès d'hystérie cèdent parfois de suite à la sensation produite par la musique vocale, à la compression des carotides, à l'inspiration des odeurs fétides, et surtout à cette pratique honteuse dont Sauvages a. fait mention.

Chez quelques femmes très-nerveuses, les accès sont assez rapprochés; mais ils sont ordinaire-

ment séparés par des intervalles plus ou moins longs, pendant lesquels il y a cessation des phénomènes de la maladie; de sorte que l'on pourrait, jusqu'à un certain point, comparer l'hypocondrie à une maladie rémittente, c'est-à-dire, continue avec des redoubiemens modérés , et l'hystérie à une affection intermittente, distincte par un calme plus ou moins long, et des retours irréguliers et plus ou moins violens.

S'il est vrai que l'on remarque, chez quelques femmes hystériques, un malaise peu prononcé dans les fonctions digestives , c'est un phénomène accessoire, sauf les cas de complication ou d'hystérie hypocondriaque ; et il est. également conforme à l'observation d'affirmer que le trouble des digestions , ou l'affection des organes abdominaux et de la sensibilité générale sont constans, et beaucoup plus intenses dans l'hypocondrie.

Les sensations erronées ou exagérées, plutôt que les maux imaginaires; les terreurs paniques, les gonflemens irréguliers de l'épigastre et des hypocondres , les engorgemens et les douleurs de l'hypocondre gauche, n'appartiennent qu'aux affections hypocondriaques : In sinistro prcecipuè rnagis familiariter quant dextro latere solitum. (Michael. Alberti Diss. ) Taies dolores sinistro imprimis lateri hjpocond/iorum insidentes. Dans celles-ci les accidens sont mobiles, peu stables :

Scd vagis ma gis qucun stabilibus pathematibus moli'sturn. (Miciiael. Alberti.) De même le clou et le globe hystériques, la perte de la parole, la suspension presque totale des fonctions de l'entendement, les mouvemens convulsifs, le sentiment de strangulation avec crainte de suffocation , la rétraction de l'abdomen , le gonflement du cou, le resserrement tétanique de la bouche, sont les symptômes spéciaux de l'hystérie. Dans celle-ci le sommeil est bien moins troublé, ou seulement agité par des rêves voluptueux. Si quelquefois, lorsque l'hypocondrie est ancienne et a amené le malade à un état voisin du marasme, il survient des syncopes, ce qui est on ne peut plus rare, la respiration alors est suspendue; dans l'hystérie, elle est seulement insensible; quelquefois , au contraire , elle ne s'opère qu'à de longs intervalles et par soupirs. La syncope , dans le premier cas, est marquée par la suspension de la circulation, et n'est point accompagnée ni suivie de cette vive excitation nerveuse, de ces palpitations, de ces mouvemens convulsifs, de ce trismus, qui se remarquent ordinairement dans l'hystérie. On objectera peut-être que la syncope de certaines femmes hystériques a été portée jusqu'à l'état de mort apparente; mais cette circonstance est tellement rare, qu'elle forme plutôt, une exception qu'un des symptômes caractéristiques de la maladie.

4gO MALADIES NERVEUSES.

L'auteur de l'article Hystérie, dans Y Encyclopédie méthodique , nous indique un moyen qui peut aider à faire distinguer ces deux maladies. Dans l'hystérie, dit-il, une légère compression sur la région épigastrique apporte un soulagement marqué; tandis que, dans l'hypocondrie, elle augmente l'état pénible du malade, et notre propre expérience nous a fait reconnaître la justesse de cette observation, du moins dans quelques cas. Enfin , si l'hypocondrie et les névroses utérines reçoivent tour à tour une influence contraire ou avantageuse du dérangement, des anomalies et du cours régulier des menstrues, l'hystérie a cela de particulier, qu'elle n'est presque jamais modifiée, et en aucune manière, par le flux hémorrhoïdal. Celle-ci, offrant une marche rapide, étant plus accessible aux moyens de euration , se prolonge ordinairement beaucoup moins que l'affection hypocondriaque , dont les causes, plus durables en général, éloignent l'époque de la guérison , et doivent aggraver le pronostic.

L'hypocondrie, quoique très -susceptible de guérison, est cependant, d'après l'opinion presque unanime des auteurs, plus rebelle aux efforts de l'art que l'affection hystérique, et le traitement de ces deux maladies consiste principale-* ment dans les moyens d'hygiène ; mais il est susceptible de diverses modifications relative»

aux causes qui les ont produites. Ainsi l'hystérie cède presque toujours à l'union des sexes, surtout quand ce lien est conforme au vœu de la malade; tandis que ce moyen n'a communément aucune influence sur la marche de cette vésanie. De même un choix convenable de médicamens , l'exercice , une vie active et occupée, les moyens de diversion sont bien plus indispensables pour la guérison des personnes affectées d'hypocondrie que pour celle des femmes hystériques, qui toutefois, dans quelques cas, peuvent aussi en retirer de grands avantages.

Le traitement des deux maladies varie en outre quant au choix des moyens et quant à leurs résultats; ainsi, par exemple, les sangsues, si efficaces pour faire reparaître l'écoulement hémorrhoïdal chez un hypocondriaque, ne seront presque jamais conseillées dans les cas d'hystérie ; ici on prescrit les saignées au pied> les sangsues aux jambes ou à la vulve pour rappeler les règles; car autant le flux hémorrhoïdal est utile aux hypocondriaques, autant le cours régulier des mois affaiblit le mal hystérique : Sicut hcemorrhoïdum fluxus hypocondriacos insigniter subievat , ità mensium fluxus ordinatus ad hystericum malum imminuendum multùm contribuit. (Junker.) Il faut encore ajouter que la régularité des menstrues est souvent aussi d'un grand avantage chez les femmes hypocondriaques. Mais, de

4o,2 MALADIES NERVEUSES.

plus, nous verrons qu'en général les médicamens intérieurs qui, administrés avec discernement et une confiance limitée , sont applicables à ces deux névroses, obtiennent plus souvent des effets avantageux dans l'hypocondrie, quoiqu'elle soit, considérée d'une manière absolue, d'un accès plus difficile que l'hystérie.

Les terminaisons et conversions de ces deux maladies sont différentes. L'une et l'autre se terminent ordinairement par le retour à la santé ; mais, dans l'hypocondrie , la solution favorable est cependant plus rare et presque toujours plus lente : lorsqu'au contraire le mal persiste , soit par l'intensité ou la continuité des causes , soit par suite de soins mal dirigés, on doit craindre les phlegmasies aiguës et chroniques , et les lésions organiques des viscères abdominaux , le mélœna ou maladie noire, la mélancolie, les aliénations, le scorbut , la fièvre hectique , la phthisie pulmonaire , etc. L'hystérie change rarement de caractère : toutefois elle peut dégénérer en ëpilepsie , en manie erotique , en nymphomanie , en syncopes mortelles ; la phthisie pulmonaire en est aussi, quoique plus rarement, le résultat.

L'affection hystérique ne fait périr qu'un trèspetit nombre de malades, et plutôt par sa violence que par sa durée ; tandis que les hypocondriaques sont plus souvent victimes de la

HYPOCONDRl I . 4q3

OO&tinuile de leur maladie, de ses mutations ou complications, que de son intensité.

Interrogeons la natomie sur les désordres qu'offrent les cadavres, et nous apprendrons que, même dans les lésions organiques consécutives aux deux maladies, la différence n'est pas moins tranchée; qu'ainsi, chez les hypocondriaques, on trouve des désorganisations dans le tissu des viscères abdominaux; tandis que, sur les personnes hystériques, les altérations ont été observées communément vers l'utérus ou ses annexes. Tout nous démontre donc que, dans l'hystérie, la matrice est l'organe affecté, et celui qui joue le principal rôle; tandis que, dans l'hypocondrie, l'estomac et le système digestif sont le siège spécial de cette vésanie, dont le principe réside dans une affection des propriétés vitales de ces organes, mais qui peut être aggravée par d'autres maladies du système abdominal, susceptibles d'entraîner la perte des malades.

Enfin l'analyse exacte des points d'analogie que présentent ces deux névroses n'offre rien qui puisse balancer les caractères distinctifs bien prononcés que met en évidence leur tableau comparatif.

Pour achever de faire connaître leurs différences, nous citerons quatre histoires particulières également, simples : deux d'hystérie, et les

deux autres d'hypocondrie, joignant ainsi à l'ap pui du précepte l'autorité des faits.

Observation d'Hystérie simple.

Une jeune personne, élevée avec tous les soins et tous les égards que lui assuraient le physique et le moral le plus accompli , contracta , par suite d'une éducation bien dirigée , des mœurs douces et une vive sensibilité.

A douze ans , l'écoulement menstruel s'établit , se régularise avec abondance, et dix-huit mois se passent sans phénomènes remarquables.

Bientôt , séjour à la campagne , vie plus active , et, pendant les six mois de ce nouveau régime, rétention du tribut périodique , et cependant nulle altération dans son état de santé parfaite.

A quinze ans , amour concentré qu'elle n'ose s'avouer à elle-même , trouble intérieur , combats inutiles pour écarter une première impression : empire absolu de ce sentiment sur tout son être et sur tous ses sens; mais courage vraiment héroïque, et ferme résolution de n'en faire l'aveu ni à celui qui en est l'objet , ni à ses parens , par la crainte d'affliger ceux dont elle était si justement chérie. Ce fut dans ces circonstances quelle reçut un coup violent à la tète : dans l'instant, suppression du flux menstruel, céphalalgie violente, face colorée, fréquence et force du pouls , malaise général.

Son ftge, sa bonne santé habituelle, malgré ce trouble moral, et la crainte d'accidens cérébraux, me déterminèrent à faire pratiquer une saignée au pied , qui , dès le jour même, fut suivie du retour de la menstruation ; mais, à la vue de l'objet aimé, perte de connaissance, sons plaintifs, pleurs involontaires; de temps à autre retour incomplet des fonctions des sens et de l'entendement : bientôt extinction totale , mais momentanée, des facultés intellectuelles; contractions désordonnées dans les membres supérieurs , élévation convulsive de la poitrine , palpitations violentes, resserrement spasmodique au cou , et sentiment de strangulation, précédé ou accompagné du globe hystérique ; roideur comme tétanique de la mâchoire inférieure, ou convulsions des muscles qui l'environnent.

L'évacuation sexuelle parcourait ses périodes «ans aucun trouble; mais, à chaque époque, exaltation manifeste de la sensibilité physique et morale.

Retours irréguliers des accès ; vers leur déclin , diminution progressive des symptômes , légère stupeur ou apparence de sommeil, retour du visage à son coloris naturel , qui conservait toujours l'empreinte d'une douce mélancolie, et une blancheur plus prononcée que dans l'état ordinaire. Au moral, douceur naturelle, apparence de calme , décence , discrétion , heureux

voile de la nature la plus troublée. Du reste, dans l'intervalle des accès, la santé était bonne.

Je reconnus la maladie , et j'osai même en soupçonner la cause ; mais les parens éloignèrent mon soupçon , et je ne fus pas plus heureux auprès de ma jeune malade , qui me protesta qu'aucune affection morale ne déterminait les accidens qu'elle éprouvait.

Pour éviter l'erreur dans un cas semblable, il eût fallu le discernement du médecin Érasistrate; aussi je crus m'ètre trompé. L'emploi des antispasmodiques légers, la promenade, l'air de la campagne, ne diminuèrent que faiblement les phénomènes de la maladie; mais un incident vient changer la scène , et l'espérance d'obtenir le consentement de sa famille , et de voir ses vœux accomplis, la détermine à faire à ses parens et à ce jeune homme l'aveu de son amour. Les événemens politiques retardèrent le moment désiré et l'entière convalescence; mais enfin la condescendance des parens et le vœu de la nature rempli rendirent à la société une jeune personne qui en fît dès-lors le charme et l'ornement (i).

(1) Cette histoire particulière n'a d'autre mérite que celui d'une grande exactitude : elle a été reproduite mot à mot dans une thèse publiée sur l'hystérie, en 1808, par un jeune médecin, dont je tais ici le nom, et qui, sans indiquer les sources où il avait puisé , a fait de nombreux emprunts à l'excellente dissertation de M. Duvernoy, sur la même ma-

Cette observation est conforme à la marche que suit le plus souvent la névrose utérine; dans le fait suivant, nous reconnaîtrons également, malgré les anomalies qu'il présente, l'hystérie plutôt que la vésanie hypocondriaque.

Une jeune personne , à peine nubile, et dont lesmenslrues coulaient irrégulièrement, éprouva, par suite de ce dérangement , des convulsions ; celles-ci revenaient chaque jour à des intervalles très-rapprochés , avec douleur des lombes , rétraction du ventre et de l'ombilic , constipation, tremblement, distension des membres, gène de la respiration , mouvemens convulsifs des yeux, qui étaient portés en tous sens, avec une telle vitesse et véhémence, qu'on avait peine à les distinguer. La tète était entraînée en bas et vers les côtés, et les artères battaient avec force. Elle ne tombait pas à terre, mais elle s'asseyait, puis se levait, et pirouettait avec une célérité incroyable lorsqu'on voulait la retenir. Pendant la durée de son accès, dont elle avait le pressentiment , elle portait la parole dans la perfection , et ne ressentait aucune douleur de tête. Celui-ci fini , elle était gaie, et se portait fort bien. Les lavemens émolliens , les linimens nervins, la soula-

ladie, et à celle que je fis paraître en l'an xi sur l'hypocondrie. Je ne me plains pas de ce plagiat, mais je le signale, afin de prévenir l'erreur qu'il pourrait occasionner.

gèrent; mais les voyages , le changement de climat, un autre genre de vie, l'usage de l'eau substituée à la bière, dissipèrent peu à peu et complètement tout ce désordre aussi violent qu'extraordinaire.

Comparons maintenant des observations d'hypocondrie simple aux faits d'hystérie que nous venons d'exposer.

M. ** , âgé de quarante-quatre ans , naquit de parens sains , et reçut en partage un tempérament sec et robuste, et une santé qui n'éprouva aucune altération sensible jusqu'en 1788. Forcé à cette époque de prendre une part très-active dans des assemblées fort orageuses , et souvent témoin d'événemens qui l'affectèrent vivement , il ne tarda pas à devenir malade sans en connaître la cause.

Premiers phénomènes de la maladie. Lenteur marquée dans les fonctions de l'estomac, digestions pénibles et laborieuses , éruption de vents, borborygmes, débilité presque générale dans tout le corps, embarras dans tous les mouvemens ; bientôt nouveaux progrès, anxiétés précordiales, tensions spasmodiques , démarche incertaine , chute fréquente sur lesgenoux : son sommeil était tous les jours précédé d'une détente dans la tète , qui se répétait successivement, et dont le bruit produisait intérieurement le même effet qu'un coup de pistolet ; le jour, il ne pouvait passer sur

ÎIYPOCONDRIE. /jf)()

un parquet ou devant une glace sans éprouver des inquiétudes et des frémissemens; à la promenade, la moindre descente lui présentait un précipice qu'il n'osait franchir.

Telle fut sa situation pendant plus de six mois : des médecins de Paris qu'il consulta lui firent quitter tous les médicamens, et abandonner tous les purgatifs qui n'avaient fait qu'irriter le mal, lui prescrivirent les bains , l'exercice , la distraction, et un régime tempéré.

Dès-lors cessation progressive des symptômes énoncés , retour successif à son état naturel , et bientôt guérison solide et confirmée par le séjour à la campagne, et l'exercice soutenu du jardinage pendant trois ans.

Appelé, sur la fin de l'an vin, à une place sédentaire et très-importante , il se livra pendant onze mois à un travail excessif, et souvent pénible, de douze, quinze, seize heures par jour. Né avec une sensibilité extrême , jaloux d'être utile à son pays, et de lui procurer une tranquillité parfaite , il voulut tout voir par lui-même , et combattit avec courage tous les obstacles qui pouvaient contrarier ses intentions. Le zèle l'emporta sur la prudence, et malgré le retour des préludes de sa première maladie, il continua ses fonctions avec la même assiduité. Mais bientôt pesanteur de tête après le travail , bourdonnement insupportable, troubles variés dans les

Ii a

fonctions digestives, instabilité dans la progression, gêne dans tous les mouvemens analogue à un état d'ivresse; bruit de détente au moment du sommeil, contractions spasmodiques vers la tête, le cœur et l'estomac; terreurs paniques souvent renouvelées ; simulacre d'un manteau rhumatismal , qui occupait le dos , le bras et l'épaule ; légère amélioration par la suspension de ses travaux, débilité générale , et surtout dans le côté gauche ; station et quelquefois locomotion presque impossibles, tremblemens , frémissemens, vertiges considérables au moindre mouvement. Les viandes bouillies ou rôties étaient les seuls alimens qu'il pouvait souffrir. Après deux ou trois détentes avec éclat dans la tête, lorsqu'il était dans son lit , il recouvrait ses forces , et n'éprouvait aucun malaise ; tous les accidens revenaient une demi-heure après son lever , se suspendaient en partie pendant la digestion de son dîner , pour reparaître de nouveau peu de tempsaprès; mais constamment un jour meilleur que l'autre. Les temps froids et humides, les variations atmosphériques , de même que tous les événemens propres à exciter la sensibilité, exerçaient sur lui une influence remarquable, et augmentaient les accidens.

Les moyens employés furent l'usage des bains et cinqpurgations, dont les deux premières semblèrent l'avoir un peu soulagé, mais dont les

HYPOCONDRIE. 5o ï

trois autres l'affaiblirent beaucoup, lui firent perdre de son embonpoint, et aggravèrent les symptômes.

Encore une fois rebuté des remèdes, il les quitte entièrement, et partage son temps entre l'exercice et les travaux administratifs. Un soulagement marqué ne tarda pas à suivre ce changement de régime. C'est alors qu'il consulte à Paris un médecin distingué , dont les sages conseils sont malheureusement écartés. Le docteur ordinaire du malade, aveuglé par un fantôme d'humeur goutteuse, qu'il voulait combattre, ne lui laisse entrevoir de guérison solide que dans un nouveau traitement, lui prescrit , dans l'espace d'un mois, cinqou six purgatifs, et lui fait même appliquer des sinapismes. Plures sunt medici , s'écrie le célèbre Morgagni , qui ob id œgros interimunt quià nesciunt ipsi quiescere ; mais les symptômes d'hypocondrie acquirent alors une telle intensité, que le malade n'offrait plus que limage d'un squelette ambulant, et ne pouvait soutenir sa tête dans une direction verticale.

Fatigué, excédé, harassé, il abandonne son médecin et ses médecines, pour suivre les avis sages du médecin de la capitale , quitte le séjour de la ville pour celui de la campagne , les travaux du cabinet pour ceux du jardinage, et à l'aide d'un bon régime, d'une société choisie, etc. il revient insensiblement à sa première santé.

5o2 MALADIES NERVEUSES.

Telle était la situation de ce malade à l'époque où l'observation fut rédigée.

Renforçons la teinte qui distingue ces deux névroses parla citation d'une affection hypocondriaque, observée chez une femme, et exempte de tout phénomène hystérique.

Mademoiselle M4* , âgée de trente-quatre ansy reçut le jour de parens sains, et joignit à beaucoup de sensibilité un tempérament bilieux. Son caractère était tantôt très-mélancolique , tantôt extrêmement gai , selon que ses impressions participaient de la peine ou du plaisir.

A quatorze ans elle fut réglée, et devint mère à dix-neuf; jusqu'à cette époque elle avait joui d'une bonne santé. Quatre mois après sa couche , érysipèle dartreux qui se propage sur toute la figure, ensuite sur les yeux, et prive la malade de la vue, qu'elle recouvre à la suite de soins multipliés , et au bout de deux ans. Depuis lors elle contracte la gale , ce qui lui cause un violent chagrin, et en guérit à la suite d'un assez long traitement. Lors de sa dernière couche elle entreprend de nourrir son enfant, et est forcée d'y renoncer, parce qu'il survient une douleur au sein droit, mais sans augmentation de volume; mademoiselle M** s'en affecte beaucoup, et croit avoir un cancer; cependant des médicamens trèssimples dissipent bientôt la cause de ses inquiétudes. Ici commence l'hypocondrie.

HYPOCONDRIE. f)o3

Depuis six mois elle était bien portante, lorsqu'une vive affection morale vint la troubler. Dèslors éloignement pour toute société; isolement qui aggrave ses peines; sommeil interrompu par des rêves pénibles, perte de l'appétit, tension des hypocondres, flatuosités, sensation d'un poids considérable dans la région de l'estomac; constipation.

Elle ne consulte aucun médecin ; mais dans l'espoir de soulager ses maux , elle lit avec avidité des ouvrages sur la médecine, et suivant qu'elle a lu la description de telle ou telle maladie , il lui semble en éprouver les différens symptômes dans les diverses régions de l'abdomen. Un jour elle prend un purgatif drastique , qui lui fait évacuer une grande quantité de matières muqueuses; aussitôt elle en conclut que son ventre est tapissé d'obstructions; le désespoir s'empare de son âme, et les règles qui jusque-là avaient bien coulé, s'arrêtent entièrement. Pendantsixmoiselle rêve aux moyens de se détruire : cependant elle craint la mort; et si elle s'arrête à un mode de destruction, aussitôt elle s'efforce d'en rendre l'exécution impossible.

Il y avait dix-huit mois que mademoiselle M**, abandonnée à elle-même, était en proie à ces accidens, qu'elle regardait comme au-dessus des ressources de l'art. Cependant un médecin, le docteur Rey, est appelé; cherchant à gagner sa

5o4 MALADIES 3V ERVEUSES.

confiance, il feint d'adopter toutes ses idées, et parvient , non sans beaucoup de peine, à lui faire espérer que ses maux auront un terme: il l'engage à le seconder, en suivant avec exactitude ses conseils.

Des sangsues sont appliquées à la vulve pour rappeler les règles ; il établit un cautère à la cuisse ; il a recours en même temps aux antispasmodiques et à de doux laxatifs, et recommande surtout la confiance, le courage, toute espèce de distractions , et des promenades fréquentes, ou un séjour prolongé à la campagne. A l'aide de ce régime , mademoiselle M44 obtient une très-grande amélioration.

Nous avons probablement rendu palpable ou au moins saillante la ligne de démarcation qui sépare ces deux névroses si généralement confondues dans ces temps modernes, et surtout dans le siècle précédent ; examinons maintenant les différences qui existent entre deux autres maladies, l'hypocondrie et la mélancolie ; il n'est pas moins important d'établir une distinction entre ces deux vésanies, car l'erreur dont leur diagnostic a été l'occasion , remonte en quelque sorte aux premiers âges de la science.

HYPOCONDRIE. 5o5

DEUXIÈME SECTION

Caractères distinctifs de V Hypocondrie et de la Mélancolie (i).

La mélancolie a été souvent confondue avec l'hypocondrie, malgré les définitions qu'en ont données Arètée , Sennert , Boerhaave et Cullen. Toutefois ces deux maladies diffèrent réellement l'une de l'autre. Ainsi leurs causes qui, au premier coup-dceil, paraissent les mêmes, sont néanmoins distinctes sous bien des rapports.

La mélancolie, par exemple, est plus souvent héréditaire ; elle dépend plus fréquemment encore d'une disposition physique remarquable , soit une taille très-élevée ou l'excès contraire , soit un trait trop saillant , ou une difformité qui sont souvent l'occasion d'un délire mélancolique. Une éducation vicieuse, et surtout l'habitude de remplir la tête des enfans de contes, d'histoires de sorciers , de revenans , de diables , etc. les préparent de loin aux maladies de l'imagination. Les pays méridionaux , les chaleurs de l'été, les alimens trop excitans, l'habitude, même modé-

(1) Nous ne comprenons pas la mélancolie dans les maladies nerveuses, parce qu'elle fait partie , suivant nous, des aliénations mentales; en effet, elle dépend d'une lésion partielle de l'imagination, et par conséquent se rattache beaucoup plus aux maladies de l'entendement qu'aux affections nerveuses proprement dites. Voyez au reste la préface.

5o6 MALADIES NERVEUSES.

rée, des liqueurs alkooliques. certaines professions, comme celles de poète, de musicien, de comédien; en un mot, tous les agens, toutes les circonstances propres à exalter l'imagination , sont principalement favorables aux lésions de cette faculté intellectuelle. Une sensibilité nerveuse très-prononcée favorise beaucoup moins l'invasion de lamélancolie que celle des affections hypocondriaques, mais aussi une extrême susceptibilité morale exerce une influence toute contraire.

L'hypocondrie provient fort ordinairement de la vie sédentaire et du dérangement de nos fonctions, de nos sécrétions, de l'onanisme, de nos hémorrhagies, qui n'ont pas une part aussi active au développement des affections mélancoliques. L'excès d'étude, et surtout les peines de l'âme, donnent souvent lieu à ces névroses digestives qui caractérisent l'hypocondrie, comme l'indiqueraient les corrélations sympathiques, si l'observation ne l'avait démontré. Cependant il est vrai de dire que les causes de la mélancolie sont encore plus morales : celle-ci tient parfois à une vanité prétendue philosophique, exemple, /. /. Rousseau; à un amour-propre démesuré, ou à quelques circonstances où ce grand mobile a été compromis. Elle est due, bien plus souvent que l'hypocondrie, à des craintes exagérées, ou même à des terreurs paniques; Pascal, les poètes

satiriques Juvènal > Gilbert, etc., à une ambition immodérée; témoins la plupart des grands conquérans ; les remords sont une source féconde d'affections mélancoliques, et ne coopèrent presque jamais à l'hypocondrie. Exemple : Théodoric, Caligula, le misérable Santerre , qui voyait partout des gendarmes envoyés pour l'arrêter.

Les grands chagrins peuvent amener la mélancolie, mais ils déterminent bien plus souvent les névroses des organes de la digestion. Nous noterons encore les deux extrêmes dans la culture des facultés intellectuelles; ainsi des méditations trop continues, ou l'inaction mentale la plus absolue ; de là vient que les plus beaux génies sont souvent mélancoliques sur la fin de leur carrière, et qu'on rencontre aussi beaucoup de ces malades parmi les paysans, les artisans, en un mot, parmi les hommes les plus bornés.

Tous les grands événemens politiques d'un siècle, les découvertes importantes, ou plutôt toutes les innovations les plus remarquables , qui forment autant de circonstances propres à exalter l'imagination, favorisent encore d'une manière spéciale et plus directe la naissance de la mélancolie, et même indépendamment des peines de l'âme ou des revers de la fortune.

Enfin l'influence des opinions religieuses, qui est presque nulle et très-indirecte sur la production de l'hypocondrie , contribue singulièrement

5o8 MALADIES NERVEUSES.

à l'invasion de cette maladie intellectuelle; aussî voit-on beaucoup de mélancolies ascétiques , et très-peu d'hypocondries, par cause religieuse: Charles-Quint , le duc de Mazarin , Swedemborg , etc. etc., sont des mélancoliques par religion.

En résumé , nous disons que si quelquefois les mêmes causes déterminent l'une et l'autre maladie , il est également vrai que l'hypocondrie est le plus souvent la conséquence des causes qui agissent particulièrement ou spécialement sur les nerfs qui vivifient les organes de la digestion , tandis que les affections mélancoliques sont ordinairement le résultat des mobiles, dont l'action tend à troubler l'intégrité de nos facultés intellectuelles, et surtout de l'imagination.

En poursuivant la recherche des différences qui existent entre ces deux maladies, nous en trouverons de plus tranchées encore dans leurs phénomènes respectifs. Ainsi nous avons vu dans l'hypocondrie un trouble manifeste, mais lent, des fonctions digestives, l'exaltation de la sensibilité générale, des aberrations légères et fugaces, des terreurs paniques relatives surtout à la santé, etc. etc. L'invasion de la mélancolie a lieu très-souvent d'une manière rapide ; il y a délire exclusif et permanent sur un objet particulier et sur une série d'idées qui s'y rattachent, une passion dominante, souvent une propension à la

HYPOCONDRIE. 5of)

jalousie sur les motifs les plus frivoles, etc. etc. Ajoutons à ces traits distinctifs propres à cette vésanie, l'intégrité des fonctions digestives qui,' hors les cas de complication , ne sont jamais lésées, ou seulement par accident. L'imagination du mélancolique est comme l'aiguille aimantée; on veut en vain le détourner de sa passion dominante , c'est son point d'attraction auquel il revient toujours; tandis que l'imagination de l'hypocondriaque est obsédée par une foule d'idées disparates qui se succèdent souvent avec une rapidité étonnante.

On observe fréquemment chez les mélancoliques deux formes opposées que revêt leur maladie ; c'est tantôt une bouffissure, un orgueil gigantesque , comme on le voit chez la plupart des prétendus prophètes, empereurs, rois, généraux, etc.; tantôt une timidité démesurée ou une habitude de craintes et de terreurs sans cesse renaissantes ; telle était cette femme qui s'imaginait constamment être entourée de serpens : d'autres fois une tristesse constante, une morosité désespérante ou une gaîté folle ? une joie aussi permanente qu'exagérée. Le fou d'Athènes, qui regardait comme sa propriété tous les vaisseaux du Pirée, était toujours dans l'ivresse du bonheur.

Il existe en outre une espèce distincte de mélancolie , caractérisée par un penchant très-pro-

5lO MALADIES NERVEUSES.

nonce au suicide, que la raison ne surmonte que difficilement; chez les mélancoliques cette propension au meurtre de soi-même est souvent suivie de tentatives homicides, ou même d'entière exécution; tandis que, chez les hypocondriaques , on n'observe ordinairement que des velléités de mort ou de suicide (Voyez l'observation page 499 • etc.); dans celle-ci surtout, que nous appelons mélancolie morale , les digestions continuent à s'exécuter régulièrement. En un mot , les diverses mélancolies sont une sorte de désorganisation intellectuelle ou morale , à laquelle nos fonctions vitales restent étrangères, ou ne participent qu'accidentellement.

Les terminaisons de l'hypocondrie diffèrent aussi de celles propres aux affections mélancoliques; la première se termine plus fréquemment par la réhabilitation des fonctions affectées; mais si la guérison de la mélancolie est plus rare, elle est quelquefois aussi plus rapide. Cette vésanie se complique rarement avec les phlegmasies de l'abdomen et avec les lésions des viscères qu'il renferme; elle s'associe plus souvent avec le penchant au suicide et avec la manie; aussi se termine-t-elle très-rarement d'une manière funeste. Qui ne conçoit qu'une altération partielle de l'entendement doit conduire facilement, et en quelque sorte naturellement, à une altération plus générale des facultés morales et intellectuelles;

HYPOCONDRIE. 5lï

tandis qu'un état habituel d'irritation nerveuse doit être, pour les viscères abdominaux, une disposition à leurs altérations organiques.

Le traitement de ces deux maladies présente aussi quelques différences générales : dans les affections hypocondriaques, le mode de curation peut être indiqué ou déterminé dune manière précise; celui de la mélancolie est, en général, plus incertain. Aux premières on oppose quelquefois exclusivement les moyens d'hygiène, et les médicamens qui ne sont qu accessoires dans le délire mélancolique : contre celui-ci on dirige souvent avec succès les facultés morales et intellectuelles, une sorte d'argumentation, qui ont aussi une application utile , mais moins fréquente, contre l'hypocondrie. Il faut souvent, afin de ramener à la raison le mélancolique, déraisonner avec lui, employer des subterfuges, etc. Enfin, pour mieux faire ressortir les oppositions qu'offrent ces deux maladies, nous allons en rapporter quelques observations (1).

(1) Nous avons cru ne pas devoir comprendre la mélancolie dans ce travail , mais nous espérons présenter plus tard un Essai sur les aliénations mentales, dont, selon nous, cette vésanie fait partie : en attendant, nous renvoyons au Mémoire sur la Mélancolie qu'a publié le docteur Andry , et qui fait également honneur à sa plume , à son érudition et à son cœur.

Mélancolie par frayeur.

Biaise Pascal naquit en 1623 d'une famille qui possédait, en Auvergne, des places distinguées, qu'elle honorait par ses vertus. Il annonça presque dès le berceau la célébrité précoce que justifia, dans la suite, une foule d'ouvrages qui attestent encore la supériorité de son génie. Une éducation soignée et des études prématurées développèrent en lui le goût exclusif des sciences les plus abstraites, et un travail opiniâtre altéra bientôt sa constitution physique, déjà faible et chancelante : dès-lors la santé de Pascal alla toujours en dépérissant, et cependant rien ne pouvait ralentir son ardeur pour l'étude. Après une longue absence, de retour au sein de sa famille, il partagea son temps entre la société et les méditations; mais bientôt isolement pénible qui lui fait tout sacrifier aux travaux du cabinet, et par suite dépérissement sensible. Pour en arrêter les progrès, son médecin lui conseilla de se livrer à l'exercice de la promenade, et d'éviter toute contention d'esprit.

Pascal reparaît dans le monde; il y apporte de grands talens , de grandes vertus , et une célébrité bien acquise, mais en même temps un caractère mélancolique, une fierté naturelle, et le désir d'y être reçu avec l'indulgence qu'il accordait aux autres; il préférait déjà la société qu'il

HYPOCONDRIE. 5l 3

t'était formée, à la solitude, et songeait même à s'y attacher par le lien conjugal ; mais un événement mémorable clans l'histoire de sa vie vint donner à ses idées une tout autre direction.

Tous les jours Pascal se promenait dans les environs de Neuilly. Un soir, deux des chevaux de sa voiture prennent le mors aux dents, et s'élancent de remplacement du pont de Neuilly dans la Seine. La secousse, heureusement violente , rompit les traits qui joignaient le premier attelage au train de derrière, et la voiture resta sur le bord du précipice. Le malade ne fut point blessé, mais vivement effrayé, et une syncope qui dura très-long-temps fut le premier résultat de cette frayeur. On se représente facilement la commotion physique et morale que dut ressentir un homme faible et languissant.

Vers la même époque il éprouve, dans l'ombre de la nuit, une espèce de vision ou d'extase dont il conserva la mémoire dans un papier qu'il portait constamment sur lui (i) , et que les uns ont regardé comme un amulette, et d'autres comme un modèle de vertus chrétiennes. La sensation du malheureux événement de Neuilly, sans cesse retracée dans son imagination, le troublait partout, surtout la nuit, au milieu de ses insomnies et de son dépérissement. Il croyait toujours voir • \ ■ — — — — -

(1) Voyez la Fie de Pascal, par Condorcet.

Kk

5l4 MALADIFS NERVEUSES-

un abîme à son côté gauche, et y faisait placer un siège pour se rassurer.

Je n'insisterai pas sur les caractères accessoires de sa mélancolie, sur ses craintes, sa défiance, ses scrupules, sa passion dominante , ou sa dévotion minutieuse.

Les propos consolans de l'amitié calmaient pour un moment ses alarmes , mais l'instant d'après Pascal revoyait le précipice ; toujours effrayé par ce même fantôme ou cet égarement de son imagination , et huit ans après ce fâcheux accident, Pascal mourut à l'âge de trenteneuf ans.

Observation de Mélancolie simple.

Un jeune homme âgé de vingt-cinq ans , d'un tempérament sanguin, de forte stature , et d'une santé robuste, vint en l'an vu à Paris pour continuer ses études. Peu avant son départ de la province, il eut une rixe particulière , et convint de se battre au pistolet. D'après l'événement du combat, ce jeune homme crut son honneur compromis, et ne quitta le champ de bataille qu'avec un ressentiment d'humiliation vif et concentré. Dans les premiers temps de son séjour à Paris , aucun trait ne lui échappa, aucune action, disje, propre à faire soupçonner la mélancolie, dont il ne tarda pas cependant à être atteint , et dont voici les caractères principaux : air sombre et

nïPOCONDRIL 5 I 5

rêveur, regard farouche, taciturnilé, recherche de la solitude, attention à éviter ses amis, propension à la défiance sur les motifs les plus frivoles , susceptibilité morale la plus exaltée , et délire exclusif sur un objet; tout ce qu'il voyait était fait à dessein de lui rappeler son prétendu affront, et tout individu qu'il rencontrait lui semblait un agresseur, un homme qui avait l'intention de l'outrager. L'éternuement, l'action de moucher, de tousser, le seul regard indélibéré d'un passant était un signal contre lui , une injure qu'il s'efforçait quelquefois de dévorer , et dont il concentrait l'impression ; l'abord prévenant d'un ami, et les témoignages de sa bienveillance, étaient souvent à ses yeux le sarcasme le plus amer, et le replongeaient dans la sphère circonscrite de son idée dominante.

Forcé de se trouver dans de nombreuses réunions de jeunes gens, c'est au milieu d'eux surtout qu'il renouvelait ses brusqueries, qu'il suscitait les scènes les plus désagréables , et qu'il s'abandonnait à l'impulsion irrésistible que lui imprimait son imagination effarouchée. Personne n'était à l'abri de ses reproches, pas même ses amis, assez occupés d'ailleurs à étouffer les querelles journalières qu'il élevait sans raison.

Un d'entre eux crut faire une heureuse diversion à ses idées mélancoliques en le conduisant au Théâtre français, où l'on donnait un des chefs-

Rk 2

d'œuvre de la scène. Au milieu de la pièce une actrice, fidèle à son rôle, éclate de rire , avec ce naturel qui caractérise le vrai talent; il en prend ombrage : Vois donc, dit-il à son ami, comme mademoiselle C** se moque de moi; et de suite il se lève, et sort brusquement de la salle.

Cet ami, dans lequel il avait beaucoup de confiance, espéra qu'en déraisonnant avec lui il le ramènerait à la raison , et lui fit l'aveu que réellement tout le monde se moquait de lui ; mais ce stratagème, inventé dans de bons motifs, eut le plus mauvais succès, et ne servit qu'à le confirmer dans l'égarement de son imagination. Peu de temps après, à la suite dune rixe, il se battit, et fut blessé. Son adversaire le félicita sur son courage, et lui dit qu'il l'avait pris pour un mouchard qui, la veille, avait arrêté un de ses amis. Cette indiscrétion le fortifia dans l'idée qu'il portait sur son visage des traits sinistres et particuliers, qui le rendaient l'objet de la dérision publique. Dès-lors exaltation orageuse de sa mélancolie, trouble et émotion involontaires à la vue de ses amis, penchant au suicide, empoisonnement avec l'opium , suivi de convulsions violentes, mais qui fut arrêté par le suc de citron, etc. J'observerai qu'il raisonnait avec sagacité sur tout objet étranger à ce qui concernait son amour- propre , qu'il n'éprouvait aucun trouble dans les fonctions de la vie intérieure, ni

nVPOCONDRI E. [)\J

niiii les anomalies nerveuses qui se remarquent dans l'hypocondrie.

Ne pouvant plus résister aux tourmens qu'il se créait tous les jours, il partit pour la campagne; là, entouré d'hommes qui ne le connaissaient pas, d'enfans dont il partageait les jeux , variant ses occupatious, vivant dans une sphère d'activité continuelle , et se livrant avec passion à l'exercice de la chasse, pluribus intentas, minor est in singulâ sensus , il perdit de vue le sujet de sa mélancolie, et recouvra bientôt un jugement sain et son urbanité première.

Je termine ces citations en rapportant un fait de mélancolie, extrait des consultations & Hoffmann > et où la maladie me paraît assez bien présentée.

Un homme distingué, âgé de trente ans, d'un tempérament bilieux et mélancolique, d'un caractère sensible et ambitieux, etc., était issu d'une famille très-sujette aux affections mélancoliques. 11 jouissait d'un assez bon appétit, avait le ventre libre, et n'éprouvait ni flatuosités, ni vents, ni rots, ni coliques. Soumis à un régime sévère, il ne commettait aucun excès, mais se livrait parfois à la colère. L'eau rougie formait sa boisson ordinaire. Bientôt il perd en grande partie le sommeil, surtout quand il ressent du chagrin; il devint triste, méticuleux, son esprit est fortement frappé et troublé; il fuit la société

des hommes, surtout de ceux dont les habita sont rouges ou bleus, couleurs qu'il avait prises en aversion. Le moindre bruit l'épouvantait, surtout la nuit; aussi, pour goûter le repos, il résolut de se retirer à la campagne. Les mêmes accidens s'y reproduisaient de temps à autre , et alors il était inhabile à remplir aucun de ses devoirs, dont avant il s'acquittait fort bien. Du reste , il n'éprouvait aucun symptôme morbifique. Après avoir suivi différens avis, voyagé, pris des eaux minérales, et après s'être fait saigner trois fois par an , il consulte Hoffmann ; celui-ci lui conseille une société agréable , d'interrompre ses occupations , de vivre à la campagne dans une température un peu chaude ; il lui prescrit un régime convenable, l'usage des eaux minérales; pour le soir, une espèce d'émulsion, des pédiluves excitans et aromatiques, des bains tièdes, et d'avoir, de temps en temps, recours à la saignée ou aux sangsues.

Comparons maintenant , à ces exemples de mélancolie , quelques observations de névrose hypocondriaque.

Observation d'Hypocondrie.

M. A. D** est né de parens bien constitués, et qui ont prolongé leur carrière au-delà de quatrevingts ans; il reçut aussi en partage une fort bonne constitution ; mais l'habitude d'une vie

très-séden taire et des travaux du cabinet développa chez lui, vers l'âge de trente ans, une névrose des organes de la digestion qui subsiste depuis vingt ans, et se maintient depuis dix dans un état de modération tout-à-fait remarquable. Un de ses frères a été également hypocondriaque.

Dans le principe, M.D** se plaignait du dérangement de son estomac; ses digestions étaient pénibles; il rendait une grande quantité de vents dont l'issue diminuait sensiblement le malaise qui succédait à ses repas. Plus tard il lui survint des vomissemens muqueux. Il éprouvait en outre <\gs bâillemens complets ou incomplets, et des maux de tête qui correspondaient surtout à l'occiput.

Ses membres étaient exempts de douleurs ; mais quand il voulait se lever, après être resté quelque temps assis , il lui survenait dans les genoux une faiblesse analogue à celle d'un homme ivre; sa tête et ses jambes lui paraissaient tellement affaiblies, qu'il craignait souvent de tomber, et qu'il ne retrouvait sa force habituelle qu'après avoir marché durant un quart d'heure. Pendant tout une saison il fut fatigué par des bourdonnemens d'oreille qui simulaient les sons filés d'un cor très-éloigné. A une autre époque il se réveillait tous les matins avec un mai de gorge qui se dissipait aussitôt après son déjeûner.

Des troubles plus ou moins prononcés dang ses diverses fonctions organiques, lui ont fréquemment donné des inquiétudes relatives à sa santé : de-là des craintes exagérées ou des maux imaginaires, un état morose, et une disposition extraordinaire aux emportemens. Souvent ses cheveux étaient hérissés, et lui causaient des douleurs vives ; ils semblaient tenir à une chair meurtrie par des coups. D'autres fois il éprouvait à la tête un froid tel que, si la raison ne fût venue à son secours, il eût pensé qu'on y répandait un souffle glacial.

Tous les cinq à six jours il ressentait, au moment où l'occiput touchait l'oreiller, une douleur, avec trouble de la vue, qui le forçait à se tourner sur le côté. A l'instant où il s'endormait, ses sens étant engourdis par le sommeil , il s'opérait dans sa tête un mouvement comparable au bruit que produit, en se détendant, le ressort d'une pendule ; ce bruit augmentant lui causait un tel effroi, qu'il faisait un effort pour se relever. Une nuit, entre autres, le désordre fut tel, que M. D** ne put appeler à son secours; il lui semblait qu'une main étrangère lui serrait la gorge pour l'étrangler : il se crut sur le point de mourir.

Pendant la nuit, le craquement d'un meuble, l'aboiement d'un chien le faisaient tressaillir, et lui causaient de fortes palpitations.

Dans les rues, la vue d'un homme , d'un che-

Page 1