CHAPITRE IV
HISTOIRE DE l' HYSTÉRIE.
Considérations prêlim inaires •
Cette maladie fut connue dans les temps les plus reculés : il paraît qu'elle est devenue plus
54 MALADTES nerveuses.
fréquente depuis les siècles derniers, et surtout depuis quelques années (]); plus commune dans les grandes villes que dans celles d'un rang secondaire . quand surtout les mœurs, les besoins et les coutumes n'y sont pas les mêmes que dans les cités très- populeuses. Elle est presque inconnue dans les pays peu ou point civilisés, et rare dans les campagnes, où cependant on l'observe quelquefois : ce que cette névrose perd en fréquence parmi les villageoises, elle le recouvre du côté de l'intensité ; en effet , si les accès d'hystérie sont plus rares parmi les femmes de la campagne, ils sont en général beaucoup plus forts que ceux qu'on observe à la ville, parce qu'alors la maladie tient moins à la sensibilité exaltée qu'à l'énergie de la constitution , à la force surabondante du tempérament utérin , ou au désordre des évacuations sanguines; rarement elle est produite dans les campagnes par les affections morales ou par l'empire d'un amour contrarié. Un autre fait tend à prouver que 1 hys-
Il ' ■ ■ " m
(1) Cette opinion n'est pas générale; on peut croire au contraire, a dit un médecin fort instruit, que l'hystérie est moins fréquente depuis ces temps modernes , parce que la révolution , en imprimant aux genres nerveux de vives secousses , les a fortifiés , et parce que la diminution des for* tunes a obligé beaucoup de femmes à des occupations pins actives : cette assertion me semble plus ingénieuse que fondée.
nvsTÉRTP. 55
térie ne dépend pas toujours des vices de l'éducation, de l'exemple pernicieux ou de la dépravation des mœurs : j'en ai observé des symptômes très-prononcés chez une jeune aveugle, élevée par des religieuses; et dans les principes de morale que professent ces femmes respectables il semblait que l'organisation s'était développée chez elle avec d'autant plus d'énergie, que la nature ne faisait que peu de frais du côté des facultés mentales. En effet , dès l'âge de u ans, son physique était aussi avancé qu'il l'est ordinairement chez les autres femmes à 20 ou i5 ans , et dès cette époque , elle fut trèsabondamment réglée. A l'aide d'un régime peu restaurant, de l'usage de quelques bains, des boissons réfrigérantes, d'un exercice soutenu, et des occupations mécaniques , on parvint à faire une diversion favorable, et à calmer les accidens que cette jeune personne éprouvait.
Marche de la maladie.
Cette affection présente dans sa marche beaucoup d'anomalies : et d'abord elle varie quant à ses causes, à son intensité, à la rapidité de son développement, à la succession progressive des paroxysmes, à sa durée, à sa résistance aux moyens curatifs, à sa terminaison, enfin à ses complications diverses; et de plus, les accès hystériques, considérés isolément, varient parleur rapproche-
ment, leur longueur et leur intensité; car, depuis le symptôme intermédiaire entre l'état de santé parfaite et l'atteinte d'hystérie la plus légère et la plus rapide, jusqu'aux accès portés au plus haut degré de violence, de durée et de fréquence, les nuances et les variétés sont infinies.
Outre ces différences générales , il existe encore des modifications relatives aux individus : l'âge, le tempérament, les habitudes physiques et morales, la nature particulière de la cause, la sensibilité spéciale, modifient, dans quelques cas, les phénomènes hystériques : de cette source dérive la différence des accès et de la maladie considérée en elle-même. Ou l'invasion est subite , et dès le principe ceux-ci parviennent au summum ; ou bien l'hystérie se développe par degrés, la sensibilité paraît se monter insensiblement à ce point d'énergie nécessaire au développement des accès : dans ce cas, on peut observer plus facilement et les préludes et les différens stades de la maladie (1).
Symptômes précurseurs.
Les symptômes précurseurs existent ordinai-
(1) Pour qu'on puisse prononcer qu'il existe une affection hystérique , ou intituler ainsi une observation , il faut un ensemble de phénomènes qui ne permette pas de doute sur l'existence de la maladie , et non pas seulement quelques symptômes ntrveux isolés, peu prononcés ou passagers.
rement quand la cause agit par degrés, comme on l'observe fréquemment chez la jeune fille qui reçoit les premières impressions, éprouve le premier sentiment, et ressent en elle-même un trouble dont elle ne peut se renjlre compte : bientôt elle devient craintive, dissimulée, incertaine; sa sensibilité s'exalte; elle cherohe la solitude; ses idées sont d'abord vagues, errantes; parla suite elles se fixent, se concentrent sur un seul objet : en vain elle veut en éloigner l'image, le souvenir ne peut s'effacer de son esprit pendant la veille, et des songes durant la nuit le lui retracent encore. Le sommeil est souvent interrompu, la santé s'affaiblit; la pâleur succède au coloris, à l'éclat de la fraîcheur; des maux de tète se manifestent de temps à autre; il s'y joint des vertiges, des engourdissemens dans les membres , des bâillemens le plus souvent interrompus, des pandiculations, des alternatives de rougeur et de pâleur, des palpitations, des angoisses; des instans de délire , ou plutôt d'absence. Les malades pleurent involontairement ou jettent des éclats de rire ; quelquefois elles chantent ou tiennent momentanément, et comme par distraction, des propos incohérens : elles sont ordinairement tristes et rêveuses. D'autres phénomènes précurseurs , mais analogues , se remarquent quand la cause dépend d'une affection morale différente, dont l'impression n'a été ni très-forte
ni très-brusque, de l'approche des règles ou d'un dérangement dans le flux menstruel.
Souvent la maladie avorte dès le principe; dans d'autres cas, elle ne parvient qu'à son premier stade ou au second; parfois elle franchit le troisième degré. Ce?, variations tiennent à l'intensité et à la durée de la cause, qui peut être fort légère ou très-prononcée, à une disposition favorable ou contraire dans l'organisation individuelle, et enfin aux résultats divers des moyens curatifs mis en usage; il ne faut donc pas conclure de ce que nous suivons la marche de la maladie dans toutes ses périodes, qu'elle présente constamment ce summum, ce nec plus ultra d'intensité chez toutes les personnes du sexe qu'elle affecte; mais il importe, pour en donner un tableau exact, de l'observer dans son ensemble comme dans ses détails, et de suivre le développement progressif de ses accès les moins prononcés comme les plus intenses.
Premier^ degré,
Nous distinguons des stades dans l'ensemble et la succession des phénomènes hystériques, quoique la ligne de démarcation ou la transition d'un degré à l'autre soit souvent imperceptible. Il faut en outre remarquer que la division de l'hystérie en trois degrés appartient plutôt à l'intensité de la maladie qu'à la succession des phénomènes;
HYSTi:IUE. 5f)
que les trois degrés sont plutôt trois variétés de la même affection que trois périodes qui se sucrelent, quoique eette dernière circonstance puisse aussi arriver quelquefois.
L'hystérie peut monter de suite au deuxième ou au troisième degré, sans avoir aucunement parcouru les intermédiaires, suivant l'intensité ou la multiplicité des causes et les dispositions du sujet : cette névrose existe; elle est même prononcée lorsque, par une des causes désignées, les femmes éprouvent le sentiment d'une boule que les modernes appellent globe hystérique , une impression sourde et un mouvement obscur vers la matrice, le resserrement du thorax et de la gorge, une sorte de suffocation. Ce globe est le produit d'une irritation nerveuse : les malades le comparent ordinairement au sentiment ou à la gêne que leur ferait éprouver un corps étranger, une arête, un morceau de viande engagés dans la gorge. Il s'élève communément de la région qu'occupe la matrice, et cet organe est probablement lui-même le point de départ : il semble suivre le trajet du nerf trisplanchnique ou grand- sympathique , et le parcourir par un mouvement oscillatoire, monte et descend un nombre de fois indéterminé : c'est là ce que les anciens, Hippocrate lui-même, j'en excepte Catien , regardaient comme l'ascension de la matrice.
6o MALADIES NERVEUSES.
De l'utérus, ce globe, qui s'accompagne ordinairement d'un sentiment de froid glacial ou d'une chaleur plus ou moins vive, se porte le long de l'abdomen vers l'estomac, traverse la poitrine, et s'avance jusqu'au col, où il gène fortement ïa respiration. Ce phénomène constitue un des signes caractéristiques de cette névrose , mais n'est point exclusif aux personnes du sexe , puisqu'il existe parfois chez l'homme; dans ce dernier cas , il n'est ni aussi fort , ni aussi constant que chez la femme, et commence presque toujours à l'épigastre, loin de la région hypogastrique (i). Souvent l'abdomen est en même temps déprimé, tendu ; les malades accusent le sentiment d'un cercle qui comprimerait les fausses côtes. Il existe fréquemment aussi une douleur locale très-circonscrite , qu'on a nommée clou hystérique , qui fait éprouver tantôt la douleur d'une aspérité qu'on enfoncerait dans les chairs; d'autres fois, un tiraillement trèsincommode. Bientôt le ventre se gonfle, ainsi que la poitrine et le col ; le visage rougit et pâlit alternativement; les extrémités 'se refroidissent par suite des anomalies de la chaleur. Le pouls devient petit , irrégulier , tandis que les bat-
(1) Pourrait-on expliquer ce globe par la contraction successive des fibres musculaires du canal intestinal et du pharynx ?
nYSTLiiir.. Ci
temens sont grands et forts vers la tête ; les palpitations du cœur sont parfois précipitées; dans d'autres cas, elles sont faibles.
La digestion est facilement troublée dans le moment d'un pareil orage : ainsi, chez plusieurs malades, la déglutition est souvent difficile, et par moment tout-à-fait impossible. Quelquefois il survient des nausées, des vomissemens bilieux ou alimentaires , ou bien il existe un goût d'œufs pourris; mais, le plus ordinairement, les fonctions digestives sont peu dérangées; et, dans l'intervalle des accès , elles s'exécutent fort bien. À la fin du paroxysme, il s'écoule fréquemment par le vagin une liqueur muqueuse ou spermatique; l'urine coule en abondance ; elle est alors limpide, inodore, et même insipide. Ces différens caractères de l'urine sont très-remarquables5 et ont fait reconnaître des affections nerveuses qui simulaient d'autres maladies.
L'éternuement annonce parfois la fin des accès , surtout quand ceux-ci ne sont pas trèsprononcés: leur retour s'annonce chez plusieurs hystériques par divers symptômes nerveux , tels que le sentiment du globe , des spasmes , des resserremens au larynx, des suffocations instantanées, une douleur à la région de l'estomac , ou la dépression spasmodique de l'épi— gastre, etc.
Ce qui caractérise le premier degré , c'est la
lenteur dans le développement de la maladie, et le peu d'intensité des phénomènes.
Deuxième degré.
Celui-ci nous présente une plus grande intensité, et doit être considéré comme la marche que suit le plus ordinairement l'affection hystérique. L'invasion est presque toujours subite , et cette névrose marche brusquement : au début, perte ordinairement incomplète des fonctions des sens et de l'entendement ; état de syncope plus ou moins prononcé , mais rarement absolu ; sentiment du globe hystérique , qui, de la matrice , se dirige vers les parties supérieures , et parcourt successivement tous les plexus nerveux intérieurs; léger délire qui se dissipe toujours avec l'accès; resserrement de l'abdomen ; palpitations tumultueuses ; gonflement extraordinaire de la poitrine , du col et de la face , qui devient d'un rouge violet ou reste très-pâle (il existe chez plusieurs malades une sorte de salivation ou d'écume à la bouche ; mais ce symptôme n'est point aussi prononcé ni aussi constant que dans l'épilepsie) ; constriction douloureuse au larynx; respiration difficile , et même crainte de suffocation ; resserrement comme tétanique de la mâchoire inférieure ; le spasme s'étend bientôt à tous les muscles soumis à la volonté ; les membres, le tronc, la tête, sont agités de mouvemens
convulsifs ; les malades se frappent communément la poitrine 3 une effusion de larmes ou des éclaté de rire non motives se succèdent alternativement, et la physionomie semble quelquefois prendre tour à tour l'expression de la joie ou celle de la tristesse. Dans cette maladie , les nerfs <lu système générateur entraînent les muscles dans le désordre. Les mouvemens convulsifs et l'affection cérébrale sont sympathiques , et se dissipent aussitôt que le spasme de l'utérus est terminé. On remarque chez quelques femmes des contractions très-pénibles vers l'utérus : la douleur circonscrite que ces malades éprouvent dans un point quelconque , tantôt à la tète , tantôt à la poitrine, mais communément vers le sinciput , est plus prononcée que dans le degré précédent. Il existe tantôt un sentiment de froid glacial; d'autres fois une chaleur vive, dont le siège , l'étendue et la persévérance varient singulièrement : on remarque assez fréquemment une constipation opiniâtre.
Revenue à elle-même , la femme conserve ordinairement un souvenir confus de ce qui s'est passé pendant la durée de son accès : quelquesunes cependant n'en ont aucune idée : nous n'avons jamais rencontré cet oubli absolu de l'accès,
Troisième degré.
À l'agitation nerveuse la plus intense , aux convulsions les plus violentes, succède le trouble le plus effrayant de la respiration et de la circulation ; tout fait craindre une congestion cérébrale, une sorte d'apoplexie hystérique ; d'autres fois les malades tombent dans une espèce de collapsus. Les fonctions du cœur et des poumons paraissent suspendues; le pouls est insensible, et la chaleur animale semble entièrement éteinte ; les malades sont froides , pâles , insensibles , immobiles, et restent dans un état plus ou moins prolongé de mort apparente, qui peut se terminer par l'extinction totale de la vie.
Bonnet (Sepulc. lib. 3, obs. 9) transmet l'observation d'une demoiselle qui, entre autres symptômes hystériques, éprouvait fréquemment des syncopes effrayantes qui duraient quelquefois plus d'une demi-heure.
Les accès du troisième degré ont persisté quelquefois pendant deux et trois jours, et ont donné lieu à des méprises terribles. Ambroise Paré , Raulin et Lepois (Piso) rapportent des exemples de femmes hystériques ainsi restées dans un état de mort apparente , et que l'on se disposait à ensevelir.
Pline le Naturaliste nous a conservé l'histoire d'une femme qui paraît bien avoir été hysté-
rique , et qui resta serlt jours dans un état que Ton prit pour une mort véritable.
Au rapport de 'Lancisi , une jeune personne donna des signes de vie pendant que Ion célébrait son service à l'église.
Fezale voulut disséquer le prétendu cadavre d'une femme depuis long- temps en syncope : elle se plaignit vivement du premier coup de scalpel»
Je rappelle ici l'accident arrivé à Âsclèpiade ; il rencontra le convoi d'une dame qu'on portait en terre, s'en approcha, et reconnut qu'elle n'était pas morte.
Le fait le plus notable est celui cité dans le Journal des Savans (174^), relatif à la femme d'un colonel anglais (milady Roussel). Elle était si tendrement aimée de son mari , qu'il ne put se persuader qu'elle fût morte : il la laissa dans sou lit beaucoup au-delà du temps prescrit par l'usage du pays , et quand on lui représenta qu'iL était temps de l'enterrer , il répondit qu'il brûlerait la cervelle à celui qui serait assez hardi pour vouloir lui ravir le corps de sa femme» Huit jours se passèrent ainsi , sans que le corps présentât le moindre signe d'altération , mais aussi sans qu'il donnât le moindre signe de vie. Quelle fut la surprise du mari , qui lui tenait les mains qu'il baignait de ses larmes ,' lorsqu'au son des cloches d'une église voisine , milady se ré-
veilla comme en sursaut , et se levant sur son ;séant , dit : Voilà le dernier coup de la prière ; allons , il est temps de partir. Elle se rétablit parfaitement , et vécut encore long temps.
Supposons tous ces faits bien authentiques , il resterait encore à démontrer le genre ou l'espèce de l'affection , car le mot syncope ou vapeur n'est pas toujours synonyme d'affection hystê^ rique. Cependant , d'après le témoignage des auteurs, on serait porté à croire qu'autrefois, les accès d'hystérie parvenaient à une intensité effrayante, et que souvent mèrne ils se terminaient par la mort , puisque Arêtèe admet cette terminaison comme assez fréquente, et puisque Forestus regarde corn nte un signe mortel l'écume à la bouche ; mais de nos jours l'hystérie ne se termine presque jamais de cette manière , à moins qu'il ne s'y joigne quelques complications fâcheuses, telles qu un sommeil léthargique qui peut faire craindre une apoplexie : In hypocondriacis et hystericis lethargus apoplexiam annuntiat. Peut-être s'est-on mépris, dans quelques cas , sur la nature véritable de la maladie : toutefois les autorités les plus recommandables sont trop d'accord sur le danger que présentent certains cas d'hystérie, pour qu'on puisse regarder ces craintes comme erronées , exagérées, ou le résultat d'erreurs commises dans le diagnostic. Nous avons d'ailleurs rencontré nous*
mêmes cette névrose, parvenue quelquefois à ce troisième degré , comme dans l'observation cijointe.
Une jeune personne âgée de vingt et un ans , douée d'une bonne constitution et bien réglée , jouissait habituellement dune parfaite santé.
Elle rencontra plusieurs fois, dans la société, un jeune homme qui parvint à lui inspirer une violente passion. Les parens de cette demoiselle s'opposèrent à l'union qu'elle désirait : dès-lors on remarqua un léger dérangement dans sa santé ; le cours des menstrues fut irrégulier. Pendant l'espace de six mois elle éprouva plusieurs accès d'hystérie avec mouvemens convulsifs , sentiment de strangulation de clou et de boule hystériques , fourmillement vers l'utérus , etc. On se contenta de prescrire l'application de quelques sangsues à la vulve.
Peu de temps après , cette jeune personne aperçut entre les mains de ses parens une lettre de son ami, qu'ils refusèrent de lui communiquer. Aussitôt elle fut prise d'une attaque beaucoup plus forte que les précédentes , et qui fut accompagnée d'un assoupissement comme léthargique , de perte absolue, de sentiment et de mouvement, de trismus, et d'un resserrement du pharynx tel que la déglutition était presque impossible. Dans cet état , le médecin ordinaire conseilla une forte saignée, au moyen de six sangsues appliquées
derrière chaque oreille ; mais les accidens ne furent point diminués, et trois jours se passèrent sans aucun changement. C'est alors que je fus appelé. Je trouvai la malade privée de connaissance , ne répondant point aux questions qu'on lui faisait : elle paraissait souffrante et ne point entendre. La figure était un peu animée et rouge-, l'œil fixe, les paupières étaient constamment fermées, les arcades dentaires rapprochées, et l'obstacle à la déglutition était toujours le même, la respiration gênée, le pouls régulier, assez mou, peu développé, voisin de l'état naturel. Je prescrivis l'infusion de tilleul et une potion antispasmodique , et fis appliquer deux vésicatoires aux cuisses.
Le lendemain , la malade était à peu près dans le même état; cependant elle proférait quelques mots, mais sans suite dans les idées, quoiqu'ils fussent relatifs à son inclination : il s'annonçait en outre un commencement de moiteur générale. On convint d'appliquer un nouveau vésicatoire à la nuque , et quand la transpiration serait finie, des compresses d'eau salée et de vinaigre sur la tête (c'était au mois d'octobre). On fit en outre pratiquer des frictions sur le cou avec l'huile , le camphre, le laudanum et l'éther; enfin on ordonna des lavemens et des demi-lavemens avec le camphre et l'assa fcetida.
Au bout de sept jours , cette jeune personne
HYSTERIE. (j(J
recouvra l'usage de ses sens , ayant conserve seulement un souvenir vague de la crise qu'elle avait ressentie.
Les parens s'opposant toujours à son mariage avec le jeune homme dont elle était éprise , nous leur conseillâmes de la faire voyager. Des objets et des rapports nouveaux affaiblirent le sentitiment qui la maîtrisait , et le calme de l'esprit suivit bientôt l'entier rétablissement de l'organisation physique.
Le docteur Jeanroi , qui fut un des praticiens les plus distingués de la capitale, m'a rapporté qu'il n'avait rencontré qu'une seule fois dans sa longue pratique une attaque d'hystérie aussi violente , ou parvenue à ce troisième degré. La jeune personne resta trois jours dans un état léthargique sans connaissance apparente, sans parole , etc. Deux vésicatoires furent appliqués aux jambes, et d.ès le lendemain, la malade prononça plusieurs phrases sans délire bien marqué; elle se plaignit de grandes lassitudes, et en peu de jours elle fut parfaitement rétablie.
L'observation suivante nous fera connaître un exemple d'hystérie abandonnée à la nature , et qui probablement n'eût pas été mortelle , si on y avait opposé les efforts dune médecine active et bien dirigée; elle nous dévoilera en outre les ravages qu'occasionne la maladie dans l'organisation.
70 MALADIES NÊRVÊTTSÊS.
Hystérie terminée le troisième jour par la mort.
Une jeune fille, âgëe de quinze ans, présentait déjà tous les signes de la puberté confirmée : son tempérament était sanguin et sa taille petite , inais fort bien prise ; elle était vive , alerte , et très-gaie ; exempte de chagrins et de passions, elle vivait dans l'état de domesticité.
À l'âge de huit ans, elle eut une attaque de convulsions qui ne se renouvela depuis en aucune manière, jusqu'à l'âge de quatorze ans.
Elle était bien réglée depuis huit mois; et celte évacuation, en général assez abondante , fut supprimée vers la huitième époque , à la suite d'une frayeur vive : néanmoins il ne résulta de cet accident rien de fâcheux; mais au retour suivant , les règles ne firent que paraître et s'arrêtèrent tout à coup : dès-lors malaise général , engourdissement dans les jambes et les cuisses , soif, et de plus, chagrins relatifs à son service. Le deuxième jour, cet état fut aggravé vers le soir par un sentiment de strangulation, tel que l'aurait déterminé un collier très-serré ; la respiration devint fort gênée, la région hypogastrique était le siège d'un gonflement marqué ; les parties génitales extérieures faisaient éprouver une sorte de gêne, comme si elles eussent été très-tu méfiées ; les membres et le tronc étaient agités de mouvemens convulsifs répétés;
nYSTÊRIÉ, rjf
la construction et le spasme du pharynx ne permettaient pas à ia malade de prendre la moindre quantité de liquide , quelque besoin qu'elle ressentît de boire ; et quelque effort qu'elle fît pour y parvenir, cela lui fut toujours impossible. Il y eut, durant cet accès, une excrétion abondante d'urine claire et limpide : le troisième jour, elle fut conduite à FHôtel-Dieu , vers midi. La suffocation et l'anxiété étaient portées jusqu'au désespoir ; la malade se lamentait et poussait des cris aigus; elle se plaignait constamment d'être étranglée; sa voix était cependant peii changée; elle conservait d'ailleurs toute sa raison et répondait juste aux questions qu'on lui faisait. Les rnouvemens convulsifs de toutes les partie» continuaient ; ils étaient extrêmement fréquens et étendus ; l'abdomen s'élevait et s'abaissait alternativement d'une manière très-considérable. La malade portait à tout moment la main à son cou, comme pour en arracher le fatal collier; elle priait qu'on ne lui présentât aucun liquide, parce que les efforts infructueux qu'elle faisait lui causaient trop de douleur. La gêne de la respiration était inexprimable , et à tout moment il y avait menace de suffocation. Le pouls était serré , dur , fréquent et très-irrégulier ; les rnouvemens du cœur offraient le même caractère ; ils étaient fort sensibles au tact et même à la vue : la peau était rouge et couverte de sueur.
Cette malade expira six heures après son entrée y au milieu dune violente exaeerbation , et se plaignant d'être étranglée.
Par une fatalité inconcevable , cette infortunée ne reçut pas le moindre secours pendant les trois jours que dura cette horrible maladie.
Ouverture. Le ventre était peu distendu , le pharynx , l'œsophage et l'estomac étaient entièrement vides et n'offraient aucune particularité, seulement l'estomac était resserré et fortement revenu sur lui-même ; le cœur était vide de sang dans ses cavités gauches : il en était ainsi de toutes les artères et des veines pulmonaires; les cavités droites du même organe, et surtout son oreillette , étaient au contraire remplies d'une énorme quantité de sang noir , en grande partie coagulé , qui remplissait aussi l'artère pulmonaire et tout le système vasculaire à sang noir. On ne trouva dans tout l'encéphale , dans son prolongement rachidien ou ses enveloppes, et dans les nerfs, aucune altération appréciable ; les veines cérébrales et les sinus de la dure-mère contenaient beaucoup de sang. Les ganglions du nerf trisplanchnique furent trouvés, les uns un peu plus gros que de coutume , les autres un peu moins. Les viscères , dont il n'est fait aucune mention , s'éloignaient peu de leur état naturel.
Les organes extérieurs de la génération parurent ceux dune fille vierge : le clitoris et l'uté-
IIYSTKRIÉ. 7j
rns ne donnèrent lieu à aucune remarque. Les ovaires étaient très-volumineux; ils avaient une grande fermeté : une sorte de tunique albuginée, mais transparente dans plusieurs points , leur servait d enveloppe. Ces organes contenaient à l'intérieur une foule de vésicules arrondies , gorgées d'un fluide muqueux extrêmement abondant, qui ne s'écoulait que par une ouverture faite à chaque vésicule en particulier. (Huilier, Dissertation).
N'est-il pas raisonnable de penser qu'une forte saignée du pied pratiquée dès le principe, des vésicatoires sur les membres abdominaux , et les antispasmodiques , ainsi que les narcotiques administrés à l'intérieur et à l'extérieur, etc., eussent prévenu une pareille catastrophe?
La femme peut quelquefois empêcher ou retarder l'invasion des accès; dans d'autres cas, rien ne peut différer ou prévenir l'explosion , ni la présence d'un grand nombre de témoins, ni la majesté du lieu, ni aucun sentiment d'amourpropre. Les mêmes circonstances influent assez ordinairement sur la durée ou l'intensité des accès , mais plus souvent encore , ceux-ci se prolongent indépendamment de toute influence étrangère.