CHAPITRE V
Variétés de l'Hystérie.
Les variétés de l'hystérie sont moins nombreuses et moins remarquables que les anomalies hypocondriaques , et surtout que les variétés propres aux diverses espèces d'aliénation : on pourrait même dire que l'hystérie n'offre en général aucune variété bien constante ; elle présente plutôt des nuances ou des particularités accidentelles. En effet, l'âge, le tempérament, la constitution, le climat, la température, n'exercent pas ordinairement une influence très-notable sur les phénomènes de cette maladie (i).
Cependant les accès hystériques ne se présenteront pas avec le même appareil de symptômes, lorsqu'ils se développeront chez une femme faible et délicate, dont le chagrin a depuis longtemps exalté la sensibilité et usé les forces , et quand ils se manifesteront à la suite dune hémorrhagie suprimée chez une femme vigoureuse et très -sanguine. Ils diffèrent en outre dans quelques cas , et c'est ce qui nous a engagés à admettre les deux variétés suivantes, que nous
(1) C'est par la raison que les observations d'hystérie diffèrent peu sensiblement entre elles, que nous n'en rapporterons qu'un pelit nombre ; tandis que les histoires particulières d'hypocondrie offrant des différences bien plus tranchées, nous en relaterons des exemples plus nombreux.
HYSTÉAÏE. 7$
proposons d'appeler hjstéricisme et hystérie épileptiforme.
Première variété. Hjstéricisme.
Des médecins , dont le suffrage nous semble devoir former autorité, ont admis une variété d'hystérie qu'ils ont nommée hjstéricisme. C'est une affection nerveuse qu'on observe surtout chez les jeunes personnes de douze à quinze ans, dont la constitution commence à se développer, et chez qui l'éruption menstruelle se prépare, mais n'a point encore eu lieu; l'utérus semble alors exercer une réaction plus ou moins sensible sur le reste de l'économie, et spécialement sur le système nerveux général.
Nous en rapporterons deux exemples.
Premier exemple d1 hjstéricisme.
Mademoiselle Caroline B*** , âgée de quatorze ans , a toujours eu l'apparence extérieure d'une santé parfaite : à un embonpoint modéré elle joignait un teint frais et un caractère très-gai. Dans son plus jeune âge, on remarqua qu'elle avait le ventre gros et dur ; à sept ans environ , cette disposition physique disparut, et presque tous les hivers il se formait sur le cuir chevelu des engorgemens qui se terminaient par suppuration. Depuis l'âge de dix ans à peu près, elle éprouvait, quand elle courait, des palpitations
avec douleur au côté gauche de la poitrine , qui par la suite firent place à une difficulté de respirer, suivie d'une forte oppression. Cette jeune personne ressentait presque toujours, dans la veille comme pendant le sommeil , et avec plus ou moins d'intensité , une oppression ou plutôt un râlement qui n'était accompagné d'aucune douleur, mais auquel il se joignait souvent un embarras, une sorte de resserrement dans la gorge , qui de la région de l'estomac se porta au larynx , et alla toujours en augmentant depuis l'Age de douze ans.
On soupçonna qu'une humeur particulière était la cause de ce désordre : on y opposa pendant deux ans, et sans succès, un vésiçatoire au bras ; plus tard , on accusa un état de pléthore sanguine, parce que les règles n'avaient pas encore paru , et on appliqua des sangsues au siège ; mais il n'en résulta aucun amendement. Les opinions alors se partagèrent , et l'on supposa tour à tour que la maladie était spasmodique ou le résultat, des obstructions.
Telle est l'analyse d'un mémoire à consulter, que je reçus en 1807. Je conseillai l'exercice, l'usage d'une potion antispasmodique avec l'opium gommeux gtë et l'éther 9j ; l'application de serviettes chaudes autour du bassin , les bains de siège tièdes , un régime tonique, une bonne rôtie au vin pour souper, etc. etc. Enfin , je près-
crivis conditionnellement , dans le cas où les symptômes deviendraient plus violens, défaire appliquer des sangsues à la vulve.
Les accidens diminuèrent de suite, et trois mois après, j'appris que l'apparition <\^s règles avait été le signal d'un entier rétablissement.
Deuxième exemple d'hystéricisme.
Une demoiselle âgée d'environ quinze ans , d'un tempérament sanguin et nerveux, jouit d'une bonne santé dans sa première enfance, et annonça une intelligence très-précoce. Ses parens faisaient succéder auxulectures et à l'étude les promenades au dïftj^s èWfôs recréations convenables. Son régime était bien ordonné et régulier. Quelque temps après la guérison d'un catarrhe pulmonaire , qui fut très-prononcé et tenace , mademoiselle *** fut prise de légers mouvemens convulsifs dans les membres ; sa respiration était fréquente et entrecoupée; la malade répétait continuellement, et avec vélocité ce son : bia bia, Elle conservait' évidemment la connaissance de tout ce qui ^e passait autour d'elle ; le pouls était petit , Serré , naturel, quant à la fréquence des pulsations : dix gouttes de liqueur à Hoffmann firent cesser l'accès , et furent plusieurs fois suivies du même succès ; les attaques se répétaient trois et quatre fois par jour : du reste, le sommeil était bon généralement, et la santé parfaite pen-
dant les intermissions. Le médecin ordinaire de la malade, M. Dépasse du Gumgamp, praticien très-éclairé , attribua les accidens à l'extrême susceptibilité nerveuse de la jeune malade , à son accroissement rapide, et surtout à une sorte de puberté anticipée, bien plutôt qu'à une disposition vermineuse dont rien ne constatait l'existence. Par le traitement qu'il prescrivit, il chercha à remplir une double indication, à diminuer la sensibilité exaltée , en fortifiant toute l'économie, et spécialement le système musculaire : il conseilla les bains légèrement tièdes, les frictions sèches sur le rachis , les lombes et les membres abdominaux, une infusion de tilleul et de feuilles d'oranger, des lavemens tantôt simples, et tantôt avec un gros d'assa-fœtida , enfin un exercice varié , et les amusemens propres à l'âge de la jeune malade.
Après avoir fait observer ce régime pendant un mois , on vit diminuer les accès, et au bout de quelque temps, ils cessèrent totalement pour reparaître six semaines plus tard Les paroxysmes présentaient les mêmes symptômes : dyspnée , contractions involontaires et irrégulières des muscles; l'appétit et le sommeil étaient bons, et dans l'intervalle des accès, la santé paraissait parfaite.
Le calme reparut pendant trois mois, et durant cette intermission , la jeune malade prit de
IIYSTÉRIE. 79
la force et acquit même de l'embonpoint; mais l'orage revint avec autant d'intensité que par le passé , mais aussi avec quelques différences. Les accès commençaient souvent par des bâillemens, quelquefois par des éclats de rire ou des pleurs non motivés; tantôt la malade se roulait sur son lit ou sur le parquet , tantôt montait sur les meubles : du reste, elle était capable de suivre un raisonnement, et répondait avec beaucoup de finesse aux questions et aux observations qu'on lui adressait; mais pendant la durée de son accès, elle s'éloignait sensiblement du respect et de la tendre affection qu'elle portait à sesparens.
Telles sont les particularités les plus remarquables de cette singulière maladie.
Les conseils que nous adressâmes aux parens, M. Pinel et moi, différaient très-peu des moyens mis en usage par le médecin ordinaire : cette affection fut d'abord affaiblie par le traitement rationnel mis en usage, par l'exercice, et surtout par un long voyage, et s'est ensuite dissipée complètement à l'aide du même régime, à mesure que la constitution de cette jeune personne s'est fortifiée, et surtout depuis que le flux menstruel est régulièrement établi.
Deuxième variété. Hystérie épileptiforme.
Il est une autre variété d'bystérie que plusieurs xnédecins ont bien reconnue, signalée, et à laquelle
So MALADIES NERVEUSES.
ils ont donne le nom & épilepsie utérine (i). Cette dénomination nous semble inexacte, i°. parce que la maladie nommée épilepsie, ou mal caduc, ne dépend presque jamais, et peut-être jamais dune lésion de l utérus (2); i°. parce que les accidens désignés sous le nom iY épilepsie utérine dépendent d'un mode d'irritation de l'utérus, et non du cerveau : en vain présenteraient-ils plus ou moins d'analogie avec les symptômes propres à l'épilepsie, ils ne pourraient constituer cette affection, puisque, loin d'appartenir à une lésion du cerveau ou du système nerveux, ils dépendent d'une affection particulière de la matrice. Examinons en outre que les causes qui ont donné lieu à ces prétendues épilepsies utérines sont celles qui donnent presque toujours naissance à l'hystérie; que la marche de ces maladies, sous beaucoup de rapports, se rapproche plus de celle de l'hystérie que de la progression de 1 épilepsie : ainsi elles cèdent ordinairement au même moyen qui triomphe presque toujours des
(i) Parmi ces auteurs nous citerons spécialement Sennert, Jonston et Lansonius.
(2) Quand la suppression des règles détermine l'épilepsie, ce n'est point par suite d'une lésion existant dans la ma-~ trice , mais bien par l'effet du trouble dont est affecté le cerveau; c'est ainsi que dans la péripneumonie, résultat d'une aménorrhée subite, le poumon seul est atteint plus ou moins fortement, et l'utérus ne participe point au désordre.
HYPOCONDRIE. Sx
névroses utérines; abandonnées à la nature , elles n'offrent presque jamais de terminaisons fâcheuses; enfin, lorsque les rapports sexuels ont dissipe le desordre , il se reproduit bientôt de nouveau quand les malades reviennent à leur état de continence. Souvent encore la fin du paroxysme est signalée par rémission d'une urine limpide et par des évacuations utéro-vagihaïes.
Appuyons maintenant cette opinion par quelques faits :
Premier exemple d'Hystérie èpileptiforme.
Une veuve âgée de trente-un ans, d'un tempérament sec et ardent, livrée à la vie sédentaire, éprouve du dérangement dans le flux menstruel , et s'abandonne à un usage copieux du vin : tout à coup elle tombe à terre , sa bouche écume, son corps est violemment agité et ses membres fortement rétractés. Ayant recouvré sa connaissance, elle ne conservait aucun souvenir de son accès, qui se répéta deux fois dans le même mois. Plusieurs médicamens furent employés sans succès. Un second mariage lui est alors conseillé; elle choisit un mari jeune et trèsamoureux , devint bientôt enceinte , et se rétablit parfaitement. (Obs. de Lansonius. )
Dans cet exemple nous retrouvons la cause ordinaire de l'hystérie, une continence forcée, et non la frayeur ou les lésions cérébrales, sources