‹ Traité des maladies vénériennes [electronic resource]Chapitre 13 sur 90 · DE L'ORIGINE DE LA SYPHILIS · texte numérisé non relu

DE L'ORIGINE DE LA SYPHILIS

accompagnent celle histoire nous donnent tout lien de croir e que ce prétendu anthrax était un chancre, tel est aussi l'avis de Swédiaur. Guy de Chauliac fait mention d'excroissances et d'ulcères brûlants, corrosifs et putrides, venant ,propter thcubilum cum muliere fœdà. Paul d OEgine , Aeluarius, Guillaume de Salicet, fourmillent de descriptions analogues. Entr'autres preuves, on trouve dans Becket, chirurgien anglais, qui vivait du temps d'Astruc, les statuts concernant les lieux de débauche de Londres; statuts proclamés bien avant l'apparition de l'épidémie; il paraît, du reste, que, depuis Charlemagne, il existait des établissements et des règlements semblables dans la plupart des grandes villes d'Europe. On trouve j dans Astruc , un des plus zélés défenseurs de l'importation américaine, les anciens statuts du lieu public de débauche d'Avignon, établi, en 13i7, sous les auspices de la bonne reine Jeanne. Il y est dit, en langue provençale , que les femmes seront visitées, tous les samedis, par la Baillive et un barbier, pour s'assurer si elles n'ont pas contracté quelque mal de paillardise. Ces statuts n'indiquent ils pas qu'il existait, avant la fiu du 15me siècle, quelque affection des parties génitales transmissible par le coït? Maintenant, si on les compare aux descriptions des anciens, ne devient-il pas évident que les ulcères des parties génitales, le bubons, les tubercules, les anthrax et autres accidents des organes génitaux mentionnés dans leurs ouvrages , étaient des chancres ou des conséquences de cet accident. Peut être nous objectera-t-on que les anciens n'ont jamais observé cette série de symptômes, à l'ensemble desquels nous donnons le nom de syphilis constitutionnelle; il est vrai qu'on ne trouve, dans leurs traités de médecine, aucune description qui se rapproche de celles que l'on en donne aujourd'hui , mais on ne peut conclure de la que l'affection syphilitique n'existait pas encore. Il a pu se faire, que les accidents consécutifs à l'absorption du virus , aient été observés, à celte époque, sans qu'il soit venu à l'idée des médecins de les rattacher à leur cause première , le chancre.

Ce qui se passait alors pour la syphilis, avait lieu pour

beaucoup d'autres maladies. Les phénomènes les plus saillants frappaient les observateurs , tandis que les liens qui unissent deux, ou plusieurs symptômes restaient inaperçus. D'ailleurs, ne voit-on pas encore, aujourd'hui, des praticiens qui passent pour des hommes spéciaux , commettre des erreurs de celte nature. Cependant la maladie est , incontestablement, mieux connue,et les méthodes analytiques plus perfectionnées. Peut-être, les accidents d'absorption étaient-ils aussi plus rares à celte époque que dans les temps modernes. Tout ce concours de circonstances explique, ce nous semble, d'une manière assez satisfaisante, le silence que les écrivains grecs et latins ont gardé sur les symptômes constitutionnels.

A l'appui de l'existence ancienne de la syphilis , on cite souvent le Lévitique dans lequel Moïse prescrit aux Juifs des lois pour les préserver de la gonorrhêe; mais la description que contiennent les versets du chapitre XV nous représente plutôt une blennorrhagie que l'affection syphilitique telle que nous la connaissons aujourd'hui. Aussi , en rappelant ce document, notre intention n'est pas de lui donner la même importance qu'à ceux que nous avons cités plus haut.

Comme on peut en juger, les descriptions qui remontent au delà du 15™ siècle sont éparses, très courtes , et sans aucune idée préconçue-, elles ne se rattachent à aucune théorie et mentionnent uniquement les symptômes locaux situés sur les organes de la génération.

A partir de 1493 , la simplicité de la maladie , sa bénignité, sa discrétion disparaissent Elle devient complexe, prend des proportions effrayantes, et déroute complètement les observateurs qui cherchent à s'en rendre compte. Aussi , tombet-elle dans le domaine des charlatans et des empiriques qui exploitent à l'envi les pauvres victimes qui en sont affectées. Malgré la panique générale, quelques auteurs contemporains eurent cependant le courage de suivre le fléau destructeur, et consignèrent dans leurs écrits le résultat de leurs observations. Chacun d'eux s'épuisa en vaines recherches pour ex pliquer sa cause. Presque tous furent d'accord sur un point , à savoir que c'était une maladie nouvelle inconnue des

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anciens. Astruc dont on ne saurait méconnaîire la haute érudition, mil plus tard leurs assertions à profit pour faire prévaloir l'origine américaine. Son traité sur les maladies vénériennes contient le résumé des travaux publiés depuis l'épidémie jusqu'au moment où il écrivit. Il est à regretter que la partie historique de son ouvrage ne respire pas toujours celte impartialité qui doit être l'appanage de l'écrivain consciencieux. Joseph Grand-Pech, médecin allemand , écrivit , un des premiers , sur le mal vénérien , à la date de 1496. Il dit que c'est une maladie , odieuse à la nature , que Dieu a fait autrefois tomber sur les Français; d'après lui, elle avait été inconnue jusqu'à cette époque.

Banhélémi Montagnana , dans son conseil à l'illustrissime et révérendissimeévéqueZéno, vice-roi de Hongrie, prétend que celte maladie n'existait point du temps d'Hippocrale , de Galien et d'Avicenne, il conseille, à l'évcque malade , le coït modéré, ce qui, soit dit en passant, tend à indiquer que les organes génitaux n'élaient point atteints.

Nicolas Léonicéno , 1497 , prouve que l'Italie a été attaquée de nouvelles maladies, inconnues dans les siècles précédents.

Peter Pinctor, 1500, dit que la maladie est nouvelle et qu'elle a commencé en 1494. Il a guéri , par des frictions mercurielles,le cardinal de Ségovie, le chanoine Centez tel le pape Alexandre VI.

Gaspard Torella, médecin du pape Alexandre VI et de son bàiard César Borgia , fait dater le mal français de l'entrée des Français dans le royaume deNaples( De dolorein Pudendagra, 1500 ).

Jacques Cataneo ( Demorbo gallico, 1503 ), dit que cette maladie n'avait jamais paru dans les siècles précédents.

Jean de Vigo, Pierre André Matthiole, Jérôme Fracaslor, Musa Brassavole, Gabriel Falloppe et beaucoup d'autres écrivains font , sur l'épidémie de 1493 , des remarques analogues.

On ne trouve, dans ces ouvrages, aucune recherche sérieuse sur la cause première du fléau.

La maligne influence des astres, la conjonction de Jupiter ei de Saturne, l'empoisonnement des puils, l'anthropophagie,

(i RÉSUMÉ RISTORIQUfe

un commerce abominable avec une cavale , avec les singes, le mélange des semences el tantd'auires causes plus ou moins bisarres ont éié invoquées tour à tour pour expliquer son origine.

Les différentes dénominations dont on se servit pour désigner l'épidémie nous démontrent aussi l'incertitude qui régnait sur son point de départ. Les Napolitains, par exemple, croyant la tenir des Français l'appelèrent mal français ; les Français, pensant l'avoir contracté des Napolitains, lui donnaient le nom de mal napolitain , c'est qu'en effet elle sévit au plus haut degrés, pendant que ces deux nations étaient en présence. Elle reçut aussi la dénomination de mal espagnol ; chaque nation voulut rendre ses voisins responsables des souffrances qu'elle endurait , mais dans cette guerre de mots, ce fut la France qui succomba, et toutes les nations voisines l'accusèrent d'avoir le plus contribué à la propagation de la maladie, aussi le nom de mal français fut-il généralement adopté.

Vers l'année 1530 , Jérême Fracastor l'appela Syphilis , du berger Syphile qu'il feignit atteint, le'premier, de cette affection, pour avoir offensé les dieux.

Plus lard, Fernel lui donna le nom de mal vénérien.

Au milieu de ces récriminations, aucun des contemporains de l'épidémie n'avait essayé d'absoudre notre continent, en rejetant, sur un pays lointain , la responsabilité des malheurs qu'il subissait; cependant l'occasion était belle , l'apparition de l'épidémie coïncidait à peu près avec le premier retour de Christophe Colomb des Indes Occidentales, et il en eut coûté bien peu d'accuser les compagnons du célèbre navigateur d'avoir apporté , des pays qu'ils venaient de découvrir , une maladie regardée partout comme une production nouvelle. Celte quasi-coïncidence que les historiens de l'époque oublièrent d'exploiter , devait tôt ou tard enfanter un procès dont les conclusions , quoique entachées d'erreur et de mauvaise foi amenèrent le calme et la sérénité parmi les peuples de l'Europe. Ce fut à Fernandez Ovièdo qu'échut l'honneur d'instruire ce fameux procès.

SUR l'origine m. H syphilis. 7

A son retour du Nouveau Monde où il avait occupé pendant longtemps un des postes les plus érninents , Ovièdo fui chargé par Charles-Quint, d'écrire le sommaire de l'histoire naturelle ei générale des Indes Occidentales, qu'il publia en 1525 Dans cette histoire , il démontra à sa majesté que la syphilis, endémique depuis un temps immémorial aux Antilles, avait été apportée de ce pays en Europe par les compagnons de Christophe Colomb. Pour donner plus de poids à son opinion, Ovièdo dirigea contre les naturels Indiens les accusai ions les plus révoltantes , les représenta comme des hommes débauchés, continuellement dans les excès et le libertinage, tout cela pour excuser, aux yeux des peuples de l'Europe, lescruautésqu'il venait d'exercer sur ces malheureux innocents. Grâce à celte tactique, ses assertions quoique dénuées de fondement, furent accueillies partout, et l'origine! américaine de la syphilis , gagna, en un clin d'œ.l, toutes les nations du continent. Cependant Ovièdo ne devait pas rester sans contradicteurs; Ferdinand Colomb , fils de l'amiral, l'accusa de regarder, comme amant de vérités, les chimères enfantées dans son cerveau ; Herrera et le respectable Laca>a traitèrent son histoire de fausse et d'exécrable , mais le coup était porté, et cette énergique opposition au système d'Ovièdo , n'empêcha pas une foule d'hommes distingués , parmi lesquels nous citerons Massa Guidi, Falloppe, Fernel, Fabre de Uilden, de prêter l'appui de leur talent à une aussi étrange conception.

Helmont, Howard et Fioraventi combattirent l'opinion de l'origine américaine et démontrèrent qu'elle était dénuée de fondement.

Sur ces entrefaites , Astruc, professeur royal de médecine, livra à la publicité un ouvrage intitulé : De Morbis venertis, ÎT39, dans lequel il déploya , en faveur de l'origine américaine, une érudition qui aurait pu l'illustrer a jamais &i elle eut servi une meilleure cause. Le talent d'Asti uc séduisit Haller, Vauswieien , Cullen et beaucoup d'autres médecins distingués ; Sauchcz seul résista à cet entraînement et prouva par une critique sévère et au moyen de documents habile-

ment rassemblés , que la syphilis n'est pas originaire d'Amérique. Il prétendit en outre qu'elle avait commencé en Italie par une épidémie. Voyons à notre tour qu'elle est la valeur des faits qui ont servi de base à l'origine américaine.

Origine américaine.

Christophe Colomb partit de Palos le 4 août 1492, et se trouva en vue de Saint-Domingue le 6 novembre de la même année; il repartit pour l'Europe le 4 janvier 1493, et débarqua à Val de Parayso le 4 mars , où Jean II, roi du Portugal, l'accueillit. Si l'importation américaine était vraie, la syphilis aurait touché pour la première fois les terres de notre continent le 4 mars 1493.

Les compagnons de Colomb restèrent dans leur pays jusqu'au commencement de 1495, époque à laquelle une faible partie fut envoyée sous les ordres de Gonzalès de Cordoue contre les armées de Charles VIII qui venaient de chasser de Naples le roi Ferdinand II. Gonzalès débarqua à Messine le 24 mai de la même année , et parvint à expulser tes Français du territoire de Naples, vers le milieu de l'année 1496.

Si l'épidémie a été importée en Italie par les soldats de Gonzalès, de Cordoue, son début doit être postérieur au mois de mai 1495, époque du débarquement de Messine. Aussi Astruc ne la fait-il commencer que vers la fin de 1496. Les Espagnols auraient donc pu vivre , pendant deux ans, en Espagne, sans communiquer le prétendu vice qu'ils avaient puisé dans le Nouveau Monde, et quelques mois leur auraient suffi, en Italie, pour empoisonner les Napolitains et les Français ! Qui oserait admettre aujourd'hui de pareilles absurdités.

Voici d'ailleurs d'autres dates qui combattent d'une manière plus évidente cette prétendue origine du mal dont nous parlons.

Pierre Martyr, dans une lettre écrite en 1488, c'est à-dire, cinq ans avant l'épidémie de Naples, fait mention de cette maladie.

Fulgosi prétend que, deux ans avant l'arrivée de Charles en

sur l'origine de la syphilis. 9 Italie, par conséquent en 1492, on découvrit une nouvelle maladie que les Italiens appelèrent mal français. D'après Sabellico , de 1493 à 1494 , l'Italie fut infectée d'une affection nouvelle qui reçut le nom de mal français.

Suivant Infessura , il semblerait que les Juifs, chassés d'Espagne par l'édit de 1492 et réfugiés en Italie , introduisirent dans Rome le germe d'une peste qui enleva beaucoup de monde.

Dans l'année 14*93 , le pape écrivit à Charles VIII de ne point venir à Rome parce qu'il y régnait une grande peste. Le 26 juillet et le 21 août 1494 , les anniversaires de la mort d'Innocent VIII et de l'intronisation d'Alexandre VI ne furent point célébrés à cause d'une grande peste qui désolait Rome. Delphini écrit, à la date du 4 janvier 1494 , au cardinal de Sienne , depuis pape sous le nom de Pie III , de prendre des précautions à Rome , où la peste bien qu'appaisée n'a cependant pas entièrement cessé ses ravages. Il écrit aussi, le 20 février 1494, à l'occasion de l'arrivée des Français, qu'on doit craindre que d'aussi grands passages de troupes ne répandent davantage la maladie dans l'Italie, qui n'est point encore délivrée de ce fléau. ( Traité des maladies vénériennes , de Jourdan , 1. 1 , livre II ).

Les citations précédentes prouvent d'une manière incontestable que l'épidémie, généralement connue sous le nom de mal français , existait déjà à Rome et en Italie au mois de juin 1493 , époque bien antérieure au débarquement des troupes espagnoles à Messine.

Mais, comme entre la première apparition de l'épidémie à Rome et le débarquement de Christophe Colomb , en mars 1493, il y a trois mois de différence, on pourrait croire que la propagation s'est faite sourdement d'Espagne en Italie par des communications clandestines. Pour détruire ce dernier retranchement des partisans de l'importation américaine , i! nous reste à prouver que les marins arrivés des Indes Occidentales n'étaient pas infectés.

Suivons la flotte de Christophe Colomb, et voyons si elle a laissé sur son trajet quelques traces de la maladie.

Avant de débarquer sur les côresdu Portugal, le célèbre navigateur fui forcé de toucher aux îles Açores ; or, ces îles n'eurent point à souffrir des rigueurs de l'épidémie. Le Portugal , la Galice , Séville et Barcelonne qui furent successivement voilées par Christophe Colomb en furent exemples. Cependant, nous ne devons pas laisser ignorer que Rodérigue Dias Isly, dans son traité Contra las Babas, rapporte qu'une maladie jusqu'alors inconnue commença à se déclarer à Barcelonne, en 1493, bientôt après l'arrivée de Christophe Colomb des îles Sl.-Domingue dans cetie ville, et qu'elle s'y répandu aussitôt ; il ajoute que l'année suivante les troupes espagnoles la portèrent à Naples.

Mais Rodérigue n'écrivit son traité qu'en 1523, c'est-à-dire, 30 ans environ après le début de l'épidémie; d'ailleurs, il ne dit pas si l'affection dont il veut parler fut communiquée aux habiiants de Barcelonne par les compagnons de Christophe Colomb.

Aux assertions de Rodérigue nous opposerons le silence de Pierre Martyr, qui , dans quelques-unes de ses lettres , fait mention de l'arrivée de Christophe Colomb et de toutes les merveilles qu'il apporta , sans dire un mot de 1 épidémie, il n'en parle pas plus dans son histoire d'Amérique; cependant, nous avons montré, à la page 8, qu'il n'ignorait pas son existence.

Christophe Colomb lui-même , dans les notes qui sont relatives à son premier voyage , ne donne aucun déiail sur celle maladie, il ne la mentionne même pas. On doit croire, cependant, que si sou équipage en eut éié atteint durant le retour, le célèbre navigateur n'aurait pas négligé de la consigner sur ses rapports.

Pour démonirer que l'épidémie existait dans les Indes, bienavani les voyages de Christophe Colomb , on invoque les relations de Ferdinand Colomb. Ce dernier , d'après les notes de son père, dit que Colomb, à son troisième voyage à St- Domingue , en 141)8, y trouva la colonie espagnole réduite a cent soixante hommes , tous atteints du mal français. Mais , a cette époque, les Européens avaient déjà fait plusieurs

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voyages au Nouveau Monde, depuis que la maladie s'était déclarée en Europe , ei il semble bien plus rationnel d'admettre qu'ils l'avaient eux-mêmes communiqué aux naturels du pays II paraît, du reste , que l'affection dont parle Ferdinand Colomb n'était autre chose que la fièvre jaune.

On se base encore , pour admettre l'ancienneté de cette affection dans le Nouveau Monde , sur l'opinion d'Ovièdo. Mais les assertions de cet historien n'ont aucun fondement et ne sauraient être appelées à établir un fait aussi important en syphilographie.

Ainsi donc, selon toute probabilité: 1° L'épidémie n'a point été apportée d'Amérique par l'équipage de Christophe Colomb; 2° elle n'a pas été portée en Italie par les soldats de Gonzalès, de Cordoue.

L'opinion de Sanchez , qui fait naître le mal français en 1 493 , au centre de l'Italie , serait donc la plus vraisemblable. Nous croyons, comme lui , que l'Italie fut le premier théâtre de ce fléau. Toutefois, nous ne serons pas si prompts que l'habile historien à nous prononcer sur sa nature. Pour Sanchez et pour les partisans de l'origine américaine , la nature syphilitique de l'épidémie ne fait pas question. Beaucoupde médecins célèbres des temps modernes, adoptant, sans réfléchir, les erreurs de nos pères en syphilographie, ont partagé et partagent encore, aujourd'hui, leur manière de voir. Cependant, enconsuliantles relations qui nous sont parvenues, en tenant compte des événements contemporains de l'épidé mie et en comparant les symptômes de la syphilis, tels que nous les observons tous les jours, aux phénomènes que l'on remarquait alors , on est bientôt convaincu qu'il existe , entre ces deux affections , des différences très-grandes.

D'abord, la maladie paraît s'être développée au milieu des conditions qui président le plus souvent aux épidémies. En effet , d'après les historiens les plus célèbres, elle eclatu , a Rome et dans l'Italie , après l'arrivée des Juifs et des Maures, chassés d'Espagne en 1492 , pour avoir refusé d'embrasser la religion chrétienne. Ces malheureux , qu'en signe de mépris l'on appela Marranes ( cochons ), furent forcés d'abandonner

leur pays natal , sans argent et sans ressource, pour s'établir dans la campagne de Rome où régnaient une humidité et une chaleur excessives. Les fatigues, les privations de toute espèce, les persécutions, l'agglomération, jointes à une température malsaine, ne suffisaient-elles pas pour faire naître parmi eux , le fléau destructeur ?

Fulgosi croit l'épidémie originaire de l'Ethiopie ( l'Ethiopie était autrefois le midi de l'Espagne occupé par les Maures ) , lnfessura l'appelle peste marranique( Peslis et Comagiomarranorum).

Le caractère principal de l'affection épidémique était une éruption générale de pustules sur tout le corps , des excroissances hideuses de la grosseur d'un gland sur la peau er. surtout au visage, qui s'ulcéraient et sécrétaient une matière fœtide ichoreuse, et se terminaient par la perte des yeux , du nez, la chute des pieds et des mains, des douleurs violentes aux os et un anéantissement général. Il y avait le plus souvent en même temps des ulcères rongeurs dans la gorge.

Pour retrouver des affections épidémiques ayant à peu près ce caractère, il n'est pas nécessaire de remonter si haut. Qu'on lise les descriptions du mal de Sherlievo qui désola , en 1800 , la ville de Fiume et ses environs. On observe encore là quelques-uns des caractères de la syphilis générale: malaise, lassitude, affection des narrines et des os spongieux du nez, pustule et taches cuivrées sur le tégument extérieur; mais tout cela est-il suffisant pour faire croire à une affection franchement syphilitique? Le sherlievo , d'après les observations des médecins, se communiquait par contact, etn'atleignail jamais primitivement les parties génitales,- en <oilà assez, j'espère , pour témoigner contre sa nature syphilitique. Du reste , les commissaires de la société de médecine de Paris , pensèrent qu'il s'était développé spontanément par la malpropreté, l'humidité, l'agglomération et la mauvaise nourriture , causes ordinaires de toutes les épidémies.

Nous pourrions en dire autant du sibbens qui règne en Ecosse , de la maladie de la Baie de Saint-Paul; du yaws ou pian qui sévit dans l'Afrique Méridionale.

SUR l'origine de la syphilis 13

Dans toutes ces affections, y comprise l'épidémie du 15">e siècle, on n'a presque jamais remarqué , au début, les accidents primitifs des parties génitales.

Quant au mode de propagation, il diffère encore essentiellement de celui de la syphilis. Au dire de Schellig dont l'ouvrage parut de 1494 en 1495 , c'était un poison subtil qui devenait contagieux par l'haleine , la respiration, les vêlements, et par l'habitation dans la même chambre.

Gaspard Torrella observe que, de son temps (1500), elle se communiquaitseulemenipar le contact immédiat.

La plupart des auteurs contemperains de l'épidémie ne disent rien de l'affection des organes génitaux ; ceux qui en parlent, ne la regardent pas comme essentielle et caractéristique, parce que tous la croient pestilentielle et contagieuse sans coït , même sansconiact immédiat quelconque.

Ainsi donc, rien dans les caractères essentiels, dans le mode de développement et de propagation , dans la marche de l'épidémie qui reçut le nom de mal français, ne ressemble aux affections syphilitique que nous observons actuellement.

Si les partisans de l'importation américaine persistaient encore dans leur manière de voir , nous avons une dernière objection à leur faire. Objection puisée dans la marche de l'affection syphilitique et dans les résultats de l'inoculation.

Supposons que l'équipage de Christophe Colomb fut atteint de syphilis , à son départ de Saint-Domingue, la maladie était à l'état local et inoculable, ou bien à l'état de vérole constitutionnelle et non inoculable.

A l'état de syphilis générale, secondaire ou tertiaire, l'inoculation n'étant plus possible, la maladie ne pouvait donc plus se transmettre par coït. Les partisans de l'origine américaine sont donc forcés d'admettre que l'équipage de Christophe Colomb s'était muni, à son départ des îles, d'un certain nombre d'accidents primitifs inoculables , et nous leur accordons volontiers cette latitude. Mais qu'est devenue la spécificité pendant la longue traversée employée pour revenir en Europe, ne la voyons-nous pas actuellement disparaître en 30 à 40 jours, et cela le plus souvent sans donner lieu à des phénomènes généraux ?

14 RÉSUMÉ IIIS TORIQUE

On nous dira peut être que les marins de Christophe Colomb étaient nombreux , qu'ils ne se soignaient pas. Admettons encore qu'une partie de l'équipage ait débarqué en Portugal en conservant le poison indien avec toute sa virulence. De l'arrivée de Christophe Colomb au débarquement de Gonzalèz de Cordoue à Messine, il y a environ deux ans : le virus syphilitique serait donc resté deux ans dans le corps ou sur les organes génitaux des soldats de Gonzalèzde Cordoue, auparavant marins de Christophe Colomb , sans déterminer d'accidents appréciables , ses premiers effets ne se seraient manifestés qu'au contact des Napolitains !

Les partisans de l'inoculation à perpétuité, de l'inoculation du sang des syphilitiques, de celle des accidents secondaires, voire même de l'ecthyma secondaire , peuvent bien faire ces hypothèses sans compromettre leurs théories; mais nous, qui ne parlons que d'après l'observation et les expériences d'inoculations bien constatées, nous les mettons au rang des contes et des absurdités.

Voilà donc l'origine américaine battue en brèche au profit de l'origine ancienne , et le peuple indien absous des calomnies que quelqueshistoriens s'étaientcomplus à diriger contre lui. Mais la question ainsi posée est encore bien loin d'être résolue. 11 ne s'agit pas, en effet, de rechercher quel est le siècle et le pays qui ont vu naître la syphilis , la question ne sera résolue, sans appel , que lorsqu'on connaîtra le mode premier de production de la maladie. Nous savons, aujourd'hui, qu'elle ne se déclare jamais spontanément, que son introduction dans l'organisme , se fait au moyen d'une ulcération préalable, déterminée par une matière qui découle d'un accident toujours identique dans sa nature. A telle commencé spontanément par un chancre, ou bien nous vient-elle de quelque influence étrangère à notre nature? c'est ce que nous ignorons encore. Quant à nous, plutôt que de nous jeter dans le sentier des hypothèses, nous préférons avouer notre ignorance sur ce point. C'est un mystère de plus à ajouter à notre religion médicale.

L'épidémie jiu 15ree siècle continua ses ravages pendant

sur l'origine de la syphilis. 15

plusieurs années; cependant, au dire d'Ulric de Ilutten , elle perdit son caractère pestilentiel vers Tannée 1500. A dater de ce moment , elle s'adoucit graduellement et s'éteignit à peu près vers l'an 1520, laissant à découvert la véritable syphilis que l'on regarda comme sa continuation.

Dès que les dangers de l'épidémie furent conjurés. les médecins commencèrent à fixer plus spécialement leur attention sur les accidents syphilitiques.

Nicolas Massa , Fernel , Falloppe les décrivirent avec le plus grand soin. Fernel, par exemple, distingua trois formes dans la syphilis : les formes légère, grave , très grave ; comprit dans ces trois divisions les phénomènes que nous appelons aujourd'hui secondaires et tertiaires, et s'éleva, comme Faloppe, contre l'administration du mercure auquel il préféra le bois de gayac.

Vinr ent ensuite Boërrhave , Astruc et VanSwieten, tous trois remarquables par leur vaste érudition et auxquels on ne peut reprocher que d'avoir défendu avec trop de partialité l'origine américaine.

Sanchez s'efforça de réfuter l'importation américaine: une grande partie de son ouvrage fut employée aux questions pratiques.

Aucun des auteurs précédents n'avait cherché à se rendre compte des phénomènes qu'il observait, au moyen de l'expérimentation, il était réservé à Hunter , médecin anglais , d'ouvrir cette nouvelle voie si fertile en découvertes, c'est ce qu'il fit dans son traité des maladies vénériennes publié en

Hunter admit l'identité des virus blennorrhagique et syphilitique , et décrivit d'une manière très-exacte le chancre type qui porte le nom de chancre huniérien.

Benjamin Bell fit une histoire très-complète des différentes bl^nnorrhagies, discuta leur nature et soutint la non-identité des deux virus. On trouve, dans son livre, une description très-détaillée des chancres et des accidents consécutifs.

A peu près dans le même temps , c'est-à dire en 1798 , Swédiaur publia un traité en deux volumes, dans lequel il dé-

crivit , avec beaucoup de soin , la blennorrhagie virulente. Cet auteur s'attacha à démontrer que, parmi les accidents consécutifs au coït , un certain nombre n'ont rien de syphilitique; admit que le même virus pouvait donner, tantôt une blennorrhagie, tantôt un chancre, et fit l'histoire détaillée des accidents consécutifs à l'absorption du pus vénérien. On voit, d'après les observations dont il donne le résumé , qu'il admet le bubon d'emblée, la syphilis générale d'emblée et la syphilis héréditaire; il ne nie pas la possibilité de communiquer la syphilis par voie de simple contact. Swédiaur consacre une partie de son ouvrage aux recherches historiques, et affirme qu'un mal analogue à l'épidémie du 15m« siècle, existait depuis bien longtemps dans la Perse , le Thibet et l'Indoustan. En 1812, Hernandez publia, sous ce titre: Essai anahjtique sur la non-identité des virus gonorheïque et syphilitique , un écrit dans lequel il soutint les idées de Benjamin Bell. Les questions principales qui se rattachaient à la syphilis, étaient en quelque sorte résolues,- il n'y avait plus qu'à réunir et coordonner tous ces éléments épars, et à les passer une dernière fois au creuset de l'expérimentation pour en faire une doctrine inattaquable ; mais avant d'arriver à celte perfectionna syphilis devait recevoir encore de violentes attaques dans son principe.

Les adeptes de. l'école physiologique nièrent, en quelque sorte, l'existence de l'affection vénérienne, comme maladie virulente et générale , et s'accordèrent à regarder ses lésions comme un ensemble de phénomènes morbides simplement inflammatoires. Ils nièrent la contagion , la transmission par hérédité et l'action spéc.fique du mercure; attribuèrent même à ce médicament une partie des accidents syphilitiques. Le résultat le plus patent, quoique très-déplorable, de ces idées excentriques fut de permettre que l'on observa , à l'aise et dans toute sa splendeur, l'évolution de la syphilis , caries médications qu'elles consacrèrent, loin d'enrayer les symptômes de cette maladie, en favorisèrent au contraire le développement.

A côté du système de la non-virulence, s'en élevait un autre

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