‹ Traité des maladies vénériennes [electronic resource]Chapitre 37 sur 90 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ophtalmie blennorrhagique*

Tous lês médecins s'accordent bien à considérer celle complication comme une des conséquences de la blennorrhagie ; mais, pour ce qui regarde le mécanisme de sa production, les opinions sont divergeantes.

Les uns pensent en effet que l'ophtalmie est exclusivement le résultat du transport de la matière purulente sur la conjonctive ; d'autres croient qu'elle est occasionnée par le retentissement sympathique de l'inflammation urétrale sur la muqueuse oculaire ; il en est enfin qui l'attribuent à une métastase. L'observation des faits prouve que tantôt elle se développe après le contact direct de la matière purulente, c'est l'ophtalmie blennorrhagique par contagion ou de cause externe; tantôt au contraire que c'est en vertu d'une prédisposition née sous l'influence de la blennorrhagie urétrale , prédisposition qui , dans d'autres cas, occasionne les arthropaties. Nous nommerons cette variété , ophtalmie blennorrhagique de cause interne.

Ophtalmie blennorrhagique par contagion ou de cause externe. — Rien de plus vraisemblable qu'une ophialmie développée parle dépôt du muco-pus blennorrhagique sur la conjonctive. Ainsi , personne aujourd'hui ne se hasarderait à nier ce mode de propagation. Il nous suffira de mentionner les deux faits suivants , pour établir d'une manière incontestable son existence :

1° Une femme s'étant servie, pour laver ses yeux, d'une solution d'acérate de plomb dans laquelle son mari, affecté d'urétrile, prenait des bains de verge, fut atteinte d'une ophr

150 OPHTALMIE BLENNOURHAGIQUE.

talmie blennorrhagique très-intense; on ne pui découvrir chez elle aucune trace d'écoulement urétro-vaginal ;

2° Un jeune homme fut atteint, consécutivement à une urétritc, d'une ophtalmie purulente double qui lui fit perdre la vue, son frère qui couchait avec lui eut les deux yeux pris de la même maladie, sans présenter d'écoulement aux organes génitaux. Les deux faits précédents sont bien évidemment des exemples d'élero-contagion.

Il est beaucoup plus difficile de prouver que l'ophtalmie blennorrhagique résulte d'une auto contagion, ce n'est que par les renseignements et par l'appréciation des circonstances qui ont accompagné le développement de la maladie que l'on peut arriver à établir ce diagnostic.

L'ophtalmie blennorrhagique de cause externe n'occupe d'abord, en général, qu'un seul œil; l'autre peut se prendre consécutivement, soit par sympathie, soit par inoculation de la matière qui découle du premier.

Cette variété apparaît plutôt dans les deux premiers septénaires de la blennorrhagie, lorsque le muco-pus urétral a des caractères irritants ; tandis qu'on verra , plus tard , que l'ophtalmie de cause interne ne se montre guère qu'après le quinzième jour, lorsque l'inflammation est parvenue à la partie postérieure du canal et quand l'écoulement a diminué.

Nous verrons aussi qu'il y a, dans les symptômes et dans la marche, des caractères qui peuvent faire distinguer ces deux variétés.

M. Hairion a indiqué un nouveau signe pour caractériser la conjonctivite blennorrhagique occasionnée par contact. D'après lui, cette variété déterminerait l'engorgement des ganglions lymphatiques situés au-devant de l'oreille, tandisque la même affection , développée par un autre mécanisme, ne serait jamais suivie de cet accident. On ne peut nier que l'inflammation de la surface de l'œil ne puisse, dans quelques cas, retentir sur les ganglions situés au-devant de l'oreille, de manière à produire des bubons prœ- au ricuj aires , mais il nous semble bien plus rationnel de rapporter cet accident à i-inflarnmaiion qui est inséparable de l'ophtalmie qu'au fait

OPHTALMIE BLENNORRHAGIQUE. 151

même de la contagion. Du reste, ce prétendu symptôme pathognomonique semble n'avoir été introduit ici que pour étayer la théorie erronnée de M. Hairion , qui prétend que l'ophtalmie blennorrhagique de contagion est de nature syphilitique. Que l'on nous prouve que le pus qui découle de la surface de la conjonctive à la propriété de produire un chancre par l'inoculation , et nous ne balancerons plus à admettre que l'ophtalmie est virulente.

Ophtalmie dite mèiastatique ou de cause interne. — On a prétendu que le pus blennorrhagique était pris par les absorbants à la surface de l'urètre et transporté jusque sur la conjonctive où ildeveloppait une inflammation semblable à celle de l'urètre. Un bon nombre de médecins, qui invoquent la théorie de la métastase, sont partisans de l'identité des virus syphilitique et blennorrhagique ,.. et regardent en quelque sorte la conjonctivite comme un accident dépendant de la syphilis constitutionnelle. L'observation prouve que la conjonctivite blennorrhagique peut survenir sans qu'il y ait contact du pus blennorrhagique avec la conjonctive. Mais comment expliquer le fait ? Est-ce en vertu d'une méiastase, d'une sympathie sans phénomène intermédiaire, ou consécutivement à une prédisposition particulière née sous l'influence de l'urétrite?

Nous savons à quoi nous en tenir sur les métastases , théories que l'on est toujours sûr de retrouver en présence d'un fait embarrassant.

D'un autre côté, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de donner des preuves en faveur de la sympathie ; car il n'y a aucun rapport fonctionnel, aucun phénomène intermédiaire qui puisse légitimer celte explication.

On concevra plus facilement que l'inflammation blennorrhagique d'un œil puisse retentir dans l'œil opposé, par le fait seul de la sympathie, la similitude des deux organes, l'identité de leurs fonctions , explique ce fait d'une manière trop complète pour qu'on puisse le mettre en doute un seul instant.

L'ophtalmie blennorrhagique dite métastatique est le pFus souvent accompagnée de phénomènes qui indiquent qu'elle

152 OPHTALMIE BLENNORRHAGIQUE.

est te résullat d'une prédisposition générale développée sous l'influence de la blennorrhagie. En effet , les malades éprouvent en même temps des douleurs dans les membres et surtout dans les articulations; de plus , cette complication ne se montre, en général , que dans le courant du troisième septénaire , comme l'arthrite blennorrhagique ; elle est favorisée parle froid humide , et par le tempérament lymphatique. On a eu tort de l'attribuer à l'emploi précoce des balsamiques et des injections, car ici, comme pour les affections biennorrhagiques du testicule , plutôt le malade est débar* rassé de l'écoulement urélral, moins il a de chance d'être atteint de cet accident. Il n'est pas nécessaire, pour que cette variété se produise , que l'écoulement possède des qualités irritantes, bien aucontraire, c'est presque toujours lorsqu'il est sur son déclin que l'on observe cette complication.

Un des caractères de l'ophtalmie blennorrhagique de cause interne, c'est la mobilité. Elle peut envahir les deux yeux en même temps, ou bien commencer par un pour se propager ensuite à l'autre, quelquefois elle va alternativement de l'un à l'autre , et présente ici l'inconstance que nous avons notée dans répididymite à bascule.

Nous ne saurions trop recommander de tenir compte , dans l'appréciation des causes, de la température et de la constitution athmosphérique, car il pourrait bien se faire que, pendant l'existence d'une blennorrhagie urétrale, la conjonctive devint le siège d'une inflammation purulente que l'on manquerait rarement d'attribuer à la blennorrhagie.

La conjonctivite blennorrhagique semble reconnaître pour cause spéciale l'inflammation de l'urètre , et s'il nous reste encore quelque doute sur ce point, ce n'est que pour l'ophtamie qui succède à la contagion. En effet , tout en reconnaissant l'action du muco-pus de l'urètre, nous n'oserions nier celle du muco-pus du vagin ou du prépuce. En résumé , la conjonctivite blennorrhagique peut se développer dé deux manières : 1° par le contact direct du pus blennorrhagique ; 2° par sympathie, ou à la suite d'une disposition générale acquise sous l'influence de la blennorrhagie, Dans le premier

OPHTALMIE BLENNORRHAGIQUE. 153

cas , la maladie procède de l'extérieur; dans le second cas, elle vient de l'intérieur.

Symptômes de l'ophtalmie hlennorrhagique par contagion , ou de cause externe. — Elle débute le plus souvent par un seul œil. Le malade éprouve d'abord de la chaleur et du prurit, bientôt suivis de picotement, de sécheresse et d'une sensation de grain de sable à la surface de la conjonctive. Ces phénomènes sont en général accompagnés d'une cuisson trèsintense. Le pourtour de l'œil est le point de départ d'une douleur profonde qui s'étend insensiblement à la tempe correspondante , au front et à l'occiput et prend tous les caractères d'une céphalalgie intense; ce n'est que plus tard, lorsque les symptômes et les lésions ont acquis un grand développement et quand la vue s'obscurcit, que l'on observe de la réaction , fièvre, insomnie , agitation et délire. Tels sont les symptômes subjectifs de l'affection qui nous occupe.

Symptômes objectifs. — Dans les premiers moments, la conjonctive présente une injection plus ou moins confluente , bornée d'abord à la paupière inférieure, et qui gagne assez rapidement la rénure oculo-palpébrale, pour se porter de là à la surface oculaire. La conjonctive qui , au début, semblait sèche, sécrète, au bout de quelque temps, une grande quantité de larmes, dont le contact sur les parties enflammées produit un sentiment de brûlure. Les bords des paupières sont collés par une espèce de chassie épaisse rassemblée en assez grande quantité dans le grand angle de l'œil ; la conjonctive devient en peu de temps le siège d'une rougeur uniforme et foncée, dans laquelle quelques auteurs ont voulu découvrir la teinte syphilitique. Le tissu cellulaire sous-conjonctival , reste rarement sans se ressentir de l'inflammation delà membrane qu'il matelasse. Les mailles, trèslâches dans celte région, sontdistendues par une sérosité qui augmente le volume des paupières. Le gonflement n'est encore constitué que par un œdème simple; mais l'inflammation continuant ses progrès , l'œdème devient phlegmoneux ; les paupières et principalement la supérieure se tuméfient , leur surface , comme boursouflée , rougît et prend la teinte érysi-

OPHTALMIE BLENNORRHAGIQUE.

pélateuse; le bord inférieur de la supérieure s'abaisse et vient le plus souvent se placer en avant du bord supérieur de l'inférieure qui se trouve ainsi appliquée contre le globe de l'œil; il se fait un trichiasis qui contribue à augmenter les douleurs et l'irritation. Quand les bords des paupières , en se rapprochant, se trouvent sur le même niveau , il n'y a pas de trichiasis, et il n'est même pas rare d'observer , dans ce cas, un véritable ectropion. Si la conjonctive est seule enflammée, les cils , au lieu de se tourner du côté du globe oculaire , se renversent au contraire en dehors, la conjonctive fait même quelquefois hernie à travers l'ouverture palpébrale ; mais ces cassent excessivement rares , nous ne les avons jamais observés , et cependant rien de plus facile, à concevoir.

L'infiltration et la tuméfaction ne se bornent pas au tissu cellulaire sous-muqueux palpébral. Pour peu que l'inflammation augmente, la conjonctive oculaire se boursouffle aussi , de manière à former autour de la cornée un bourrelet circulaire d'un rouge foncé , à aspect fongueux, que l'on a nommé chemosis. Les bords du chemosis encadrent la cornée et s'avancent quelquefois au-devant d'elle de manière à la couvrir presque en entier. La surface de la conjonctive scléroticale est comme lomenleuse, chagrinée, elle forme des plis et des languettes charnues que l'on a pris pour des fongosités ; elle est quelquefois parsemée de véritables bourgeons; mais il faut, pour cela , que l'inflammation soit un peu ancienne.

La sécrétion affecte , en général , les modifications et les nuances du muco-pus de la blennorrhagte, d'abord peu abondante et d'un jaune clair; elle suffit à peine pour coler ensemble les paupières, mais sa quantité augmente rapidement; elle devient alors verdâtre , et contient , dans quelques cas , des traces d'un suintement sanguin. La sécrétion s'amasse dans la poche formée par le globe de l'œil et les paupières aglutinées , jusqu'à ce que la distension qu'elle occasionne sépare ces deux voiles membraneux. A cet écartement brusque, on voit jaillir au loin une certaine quantité de pus, le même phénomène se passe quand le chirurgien écarte les paupières pour examiner l'œil , et l'on doit en être

OPHTALMIE BLiNNORRHAGIQUE. 155

averti d'avance, pour ne pas s'exposer à recevoir le pus dans l'œil.

Le pus et les larmes qui séjournent ainsi à la surface de l'organe de la vision prennent des propriétés irritantes trèsnuisibles, aussi faut-il écarter toutes les conditions de nature à favoriser ce séjour. Nous avons fait les mêmes recommandaiions en parlant de la balano-posihite avec phimosis.

Jusqu'à une certaine période de la maladie , la cornée reste intacte avec son brillant au milieu des lésions que nous avons mentionnées , mais si l'on ne s'oppose pas aux progrès de l'inflammation par des moyens prompts et énergiques, cet organe se prend comme les autres parties de l'œil. 11 perd son poli et son brillant , et prend une teinte opaline ; de petits foyers purulents se forment dans son épaisseur , les lames se ramollissent, se détruisent partiellement et le pus qu'elles emprisonnaient prend issue au dehors ou s'épanche dans l'intérieur de l'œil. La perforation peut occuper toute l'épaisseur de la cornée, et s'étendre à toute sa surface ; quand la cornée est détruite en entier, et le cas arrive lorsqu'elle est sphacelée par la compression qu'exerce le chemosis à sa circonférence, l'œil se vide et le malade perd la vue.

La sécrétion qui découle de l'œil entretient sur la peau qui environne l'œil , surtout vers le grand angle, une irritation fréquemment suivie d'excoriations avec sentiment de brûlure.

Marche. — Dans les cas les plus malheureux , la maladie parcourt les périodes avec une extrême rapidité, et de manière à détruire la cornée en quelques heures. D'autres fois , c'est du dixième au quinzième jour que cet accident arrive. L'ophtalmie est toujours beaucoup plus grave et plus rapide dans sa marche, quand elle est le résultat d'une contagion directe, et quand elle siège sur un seul œil. Livrée à elle-même, cette inflammation manque rarement de déterminer la fonte purulente de la cornée, et quand elle n'aboutit pas à cette triste terminaison, elle laisse presque toujours après elle des affections secondaires très-graves, telles par exemple que les taches de la cornée, l'hypopion et la hernie de l'iris.

le premier signe favorable de la résolution est l'affaisse-

156 OPHTALMIE BLENNORRHAGIQUE.

ment des paupières et l'état ridé de leur surface; les bords de ces voiles membraneux, jusqu'alors appliqués l'un contre l'autre, s'écartent et laissent un libre cours à la matière purulente et aux. larmes; la sécrétion devient plus claire et moins abondante; le boursouflement diminue; les douleurs et la fièvre s'éteignent; tous les signes d'une amélioration franche s'établissent et la guérison ne tarde pas d'arriver. Observons cependant que dans les cas où elle a procédé de dedans en dehors , la maladie offre des recrudescences quelquefois difficiles à combattre ; mais ces recrudescences sont excessivement rares dans l'ophtalmie blennorrhagique de cause externe.

Diagnostic. — Le point intéressant est de distinguer si l'ophtalmie s'est développée par le contact direct ou si elle a procédé de l'intérieur. Là, doit se borner le diagnostic , à moins que l'on ne veuille, à l'exemple de M. Hairion, trouver, quand même , des ophtalmies blennorrhagiques virulentes. Nous ne pourrions > sans sortir de notre sujet et faire une disgression trop longue, nous occuper des autres variétés d'ophtalmie purulente; qu'il nous suffise de dire en peu de mots que l'ophtalmie purulente des adultes, y compris celle d'Egypte et les ophtalmies des nouveaux- nés affectent des rapports très-intimes avec celle que nous venons de décrire.

Pronostic — Il est toujours grave ; Lawrence a vu l'œil se vider neuf fois sur quatorze , M. Ricord avait fait des remarques analogues dans le service de Dupuytren, Mais aujourd'hui , grâces à l'énergie du traitement, le plus grand nombre de ces affections a une terminaison favorable.

Ophtalmie blennorrhagique dite métastatique ou de cause interne. — Nous avons déjà indiqué qulques-unes des particularités qui président à son développement; voyons si les symptômes, la marcheetla durée n'ont pas aussi quelque chose de spécial. Au début, la distinction est très-difficile ; néanmoins , en examinant le fond de l'œil , on observe, dans quelques cas, une inflammation de l'iris; cette irilis, que quelques auteurs ont comparée à l'iritis syphilitique , a les mêmes caractères que celle qui accompagne les arthro-

OPHTALMIE BLENNORRHAGIQUE. 157

palhies rhumatismales. Les vaisseaux sclérotidiens s'injectent, le globe de l'œil devient le siège de douleurs profondes, la membrane de Desmé s'enflamme et donne à la cornée , dont elle tapisse la face postérieure , un aspect opalin -, la surface de l'iris prend aussi celte coloration , la sécrétion de l'humeur aqueuse étant augmentée *par le fait de riuflammation de cette membrane, il se produit une hydrophialmie qui augmente le volume du globe de l'œil. On observe souvent de la photophobie et même quelquefois de la photopsie. L'inflammation de la membrane de Desmé et de l'iris peut amener un épanchement albuminoïde dans les chambres de l'œil , mais elle n'a pas de tendence à la suppuration ; les lésions qui lui succèdent , sont toujours dénature à porter un trouble plus ou moins profond dans les fontions de l'œil. L'ophtalmie blennorrhagique, de cause interne > est accompagnée, dans un assez grand nombre de cas, d'accidents d'arthropathie ; on a cru remarquer aussi qu'il y avait , entr'elle et la blennorrhagie urétrale, une espèce de solidarité; elle offre des oscillations et des déplacements qui indiquent son caractère de mobilité. 11 n'est pas rare , en effet , de la voir passer d'un œil à l'autre , et cela sans qu'on puisse invoquer l'inoculation ; sa durée est toujours beaucoup plus longue que celle de l'ophtalmie de cause externe.

Toutes les particularités que nous venons de mentionner, font pressentir que cette variété est, à peu de chose près, aussi grave que la précédente, les observations prouvent cependant qu'elle est moins fréquemment suivie de la suppuration et de la fonte purulente de l'œil.

Traitement. — La thérapeutique de l'ophtalmie blennorrhagique se compose de deux ordres de moyens: 1° Les prophylactiques destinés à prévenir le développement delà maladie; 2» les moyens curatifs dirigés contre cette affection une fois déclarée.

Prophylactiques. — Le plus sûr moyen de prévenir l'affection qui nous occupe c'est d'arrêter la blennorrhagie dans son développement. En agissant de la sorte, on détruit à coup sûr un des éléments de celte complication, le muco-pus

158 OPHTALMIE BLEMSORRHAGIQUE.

blennorrhagique; on rend donc impossible l'ophtalmie blennorrhagique de cause externe. Si l'on en croit un certain nombre de pathologistes , en arrêianl la blennorrhagie , on la répercute et l'on expose ainsi les malades aux accidenis que l'on espérait prévenir. Mais nous avons déjà dit que les complications n'étaient point le fait de l'inflammation blennorrhagique considérée en elle-même, et qu'il fallait, pour leur développement, certaines cenditions de tissu Nous savons que c'est surtout quand la maladie atteint les parties postérieures de l'urètre, que se montrent ces complications. Il faut donc s'opposer à sa progression et à sa propagation aux parties postérieures, c'est le plus sûr moyen de mettre à l'abri de l'ophtalmie.

Les moyens prophylactiques de l'ophtalmie blennorrhagique sont , en résumé , tous ceux qui tendent à prévenir ou à abréger la blennorrhagie urétrale.

Quand on n'a pu s'opposer au développement de l'affection urétrale, il faut, pendant toute sa durée, recommander au malade les précautions les plus minutieuses , pour éviter le transport du muco-pus sur la conjonctive, et ne rien négliger pour lui faire entrevoir tous les accidents qui pourraient résulter de ce contact. Quand un seul œil est affecté, le pus qui en découle pouvant, dans certaines occasions , s'écouler sur l'œil opposé, le malade devra éviter les positions qui favoriseraient cet écoulement , afin de s'opposer à l'extension de la maladie. Outre ces précautions capitales, il faut encore qu'il se garantisse des influences extérieures qui sont de nature à favoriser l'ophtalmie.

Traitement curatif. — Quand l'ophtalmie résulte d'une contagion opérée au début de l'urétrite , l'écoulement urétral est assez abondant pour faire oublier la méthode qui consiste à l'exciter par des moyens irritants; mais quand la cause de cette affection est venue de l'intérieur, il arrive presque toujours que l'écoulement , par sa marche naturelle , a diminué de quantité; dans ce cas , la pratique de quelques médecins veut encore qu'on le rappelle et qu'on emploie tous les moyens possibles pour lui rendre sa première intensité. C'est

t>t>HTAL\ilE BLENNORRHAGIQUE. 159

aux bougies , aux sondes , aux cataplasmes chauds que l'on confie le soin de rallumer l'inflammation éteinte. Souvent on réussit à doter le malade d'une nouvelle phlegmasie urétrale très- intense , mais l'inflammation de l'œil, sourde à ce rappel étrange, n'en continue pas moins ses progrès, et le patient en est pour ses frais de douleur et pour un nouvel écoulement .

Nous proscrivons, ici comme dans les autres complications, celle méthode barbare et irrationnelle. Quand l'écoulement est peu abondant et sans douleurs, nous l'abandonnons un peu pour ne nous occuper que du fait capital ; si au contraire l'urétrite est à l'état aigu, nous la traitons parles émollients et les aniiphlogistiquestout en donnant cours à la médication de l'ophtalmie.

Médication spéciale de Vophtalmie. — C'est la fonction la plus précieuse qui se trouve en jeu , une faute, un retard peut priver les malades de la vue et les rendre à jamais inutiles et à charge aux personnes qui les entourent. Quel médecin, en présence de ces terribles conséquences , oserait rester indifférent et traiter avec froideur une maladie aussi grave. C'est surtout dans des cas semblables que nous devons nous inspirer de la sainteté de notre mission et n'avoir d'autre désir que le soulagement de notre prochain.

Le malade devra observer le calme absolu du corps et de l'esprit, sa tête sera maintenue relevée et ses yeux soustraits à la lumière; la diète est de rigueur.

La thérapeutique se compose de moyens locaux et de moyens généraux.

Moyens locaux. — M. Ricord et beaucoup d'autres praticiens distingués ont desuite recours au nitrate d'argent solide comme le modificateur le plus efficace. La cautérisation doit être pratiquée très- légèrement et avec la rapidité de l'éclair, dans le but de changer la nature de l'inflammation et non pour détruire les tissus malades. Une des conditions nécessaires à l'emploi de ce moyen est l'écartement et le renversement des paupières, après la cautérisation, on maintient les parties renversés jusqu'à ce qu'on les ait lavées à grande eau, au jet d'une seringue. Ces lotions sont indispensables pour

160 OPHTALMIE BLENNORRHAGÏQUE.

emporter les parcelles de caustique en excès , qui , dans le cas où elles séjourneraient à la surface de l'œil, pourraient corroder la cornée et la conjonctive.

Après la cautérisation, la sécrétion spécifique s'arrête momentanément, mais dès que la croûte blanche formée sur la muqueuse par le nitrate d'argent s'est détachée, un liquide d'abord clair et bientôt séro -sanguin suinte des surfaces malades; reproduction fidèle de ce que nous avons observé dans le canal de l'urètre après les injections abortives. Tant que le liquide n'a pas repris les caractères du muco-pus, on peut dire que les effets de la cautérisation n'ont pas cessé, mais dès que les paillettes blanches du caustique sont tombées , et que la sécrétion a repris sa première physionomie, la cautérisation n'agit plus, il faut y revenir en suivant toujours les préceptes que nous avons posés. Quelques praticiens veulent que l'on ne revienne à la cautérisation que tous les deux ou trois jours,* cependant M. Ricord l'a employé trois fois dans un jour avec le plus grand succès. Quand on a affaire à des enfants ou à des malades dont les yeux sont très-petits , la cautérisation avec la pierre pouvant présenter des difficultés et même du danger , on se servira d'une solution concentrée de nitrate d'argent, que l'on portera sur la conjonctive au moyen d'un pinceau très-fin. Cette cautérisation doit aussi être suivie de quelques injections d'eau froide. La solution peut se composer decinq grammes d'eau distillée et d'un gramme de nitrate d'argent on y reviendra plusieurs fois dans la journée.

Que l'on cautérise avec le caustique liquide ou avec la pierre , les malades éprouvent toujours des douleurs excessivement vives ; les paupières se gonflent et deviennent rouges, mais au bout de quelques heures tous ces symptômes alarmants disparaissent et quelquefois, au bout de 24 heures, un mieux sensible peut être constaté. La surface de l'œil doit être lavée plusieurs fois dans la journée au moyen d'injections d'eau froide , faites avec de grandes précautions , on chasse ainsi la matière purulente qui s'amasserait inévitablement et l'on produit un soulagement marqué aux douleurs

OPHTALMIE BLENNORRIIAGIQUE. 161

qu'endure le malade. M. Ricord s'est servi avec succès des injections avec une solution irès légère de nitrate d'argent.

Dans l'intervalle des lotions et des cautérisations, on tiendra à la surface de l'œil des compresses très-légères et trèsfines imbibées d'eau froide ou de décoctions sédatives. Les cataplasmes auraient l'inconvénient de congestionner l'organe. Dans le but de diminuer les douleurs et la sensibilité de l'œil, on fera aux tempes et au pourtour de l'orbite des onctions avec un Uniment belladonné.

Chemosis. — Quand le chemosis est peu prononcé , on peut se passer de le combattre par des moyens spéciaux; la thérapeutique que nous venons d'indiquer suffit , en effet , pour amener sa résolution. Mais s'il vient à prendre un volume exagéré , comme son action mécanique est de nature à déterminer des lésions consécutives très- graves, il est urgent de le détruire de suite. S'il est de nature œdémateuse, on le saisit entre les mors d'une pince à dents de rat et on l'incise avec des ciseaux courbes sur le plat. Quand il est de nature phlegmoneuse , la muqueuse est tellement tendue qu'on ne peut la pincer, on se borne alors à pratiquer des scarrifïcations à sa surface. Dans les deux cas, il se fait un écoulement sanguin ou sero-sanguin qui a tous les effets d'une saignée locale. La cautérisation , s'il y a lieu de la pratiquer, devra toujours être faite avant l'opération du chemosis, car l'écoulement de sang empêcherait l'application du caustique. Dans quelques cas de gonflement œdémateux des paupières, on est forcé de recourir aux mouchetures.

Médication générale. — Les moyens locaux étant quelquefois insuffisants pour s'opposer aux progrès de la maladie , l'on est obligé de leur associer les antiphlogisliques et les révulsifs.

Quand il y a de la réaction fébrile, on emploie les saignées générales répétées deux ou trois fois dans la même journée, on combat en même temps la phlegmasie locale par des applications de:sangsues sur le trajet de la jugulaire, au niveau de la fosse canine et derrière les oreilles. M. Gaina s'est trèsbien trouvé d'un écoulement sanguin entretenu par des applica-

162 OPHTALMIE BLENNORRIIAGIQUE.

lions fractionnées. Aux. saignées on associe les purgatifs et surtout les purgatifs salins qui ont l'avantage de faire des saignées séreuses au canal intestinal. Les révulsifs sur les extrémités inférieures ont aussi l'avantage de diminuer la congestion de la tête; on s'adresse ordinairement aux bains de pieds et aux cataplasmes sinapisés, nous préférons le dernier moyen, car pendant les bains de pieds , les yeux sont exposés à l'action de l'huile essentielle de moutarde qui est très-irritante. Du reste , ce sont des moyens qu'il ne faut employer qu'avec beaucoup de circonspection , parce qu'ils sont plus d'une fois suivis d'une réaction très- nuisible

Nous conseillons l'application des vésicatoires , mais seulement quand la maladie est sur son déclin. M. Ricord prescrit de les mettre derrière l'oreille correspondante ou bien à la nuque; et, dans ce cas, assez bas pour ne pas être obligé d'entourer le cou de bandes, en les pansant, car la consiriction qu'elles exerceraient s'opposerait au retour du sang veineux, et favoriserait la congestion de l'œil.

S'il est reconnu que la cause de l'ophtalmie ait procédé de l'intérieur , les moyens locaux et les révulsifs doivent toujours être employés comme dans les cas précédents, seulelement on administre, à l'intérieur, le nitrate de potasse, la teinture de colchique et, en un mot, tous les agents que l'on dirigerait contre l'affection rhumatismale.

Dans le cas où la membrane de l'humeur aqueuse est le siège d'une inflammation plastique , le calomel, à doses fractionnées, et poussé jusqu'à la salivation, jouit d'avantages incontestables , néanmoins , il faut se méfier de ses effets , quand il existe en même temps une conjonctive intense, car ce médicament a la propriété de congestionner les membranes muqueuses.

La photophobie et la photopsie seront combattues par la belladonne , à l'intérieur et en applications locales.

L'épanchement séreux qu'occasionne l'inflammation de l'iris ou de la membrane de Desmé est, dans quelques cas , assez abondant pour occasionner une distention douloureuse du globe de l'œil ; on peut rémédier à cet accident , en pra-

OPHTALMIE BLENNORRHAGIQUE. 163

tiquant une petite ponction à la partie inférieure de la cornée; on calme par ce moyen les symptômes d'étranglement. La ponction est encore indiquée quand il existe un hypopion dans la chambre antérieure, ou un abcès sur la face antérieure de l'iris.

Pendant mon internat à l'hôpital du Midi , j'ai entendu faire de grands éloges d'une nouvelle méthode de traitement qui consistait à soumettre l'œil affecté d'ophtalmie blennorrhagique à des irrigations continues d'eau froide. J'ignore si l'on a continué l'emploi de ce moyen, tout ce que je puis dire, c'est que les quelques observations qu'on avait recueillies, étaient de nature à fonder les plus belles espérances sur cette méthode.

Page 1