CHAPITRE III
1° Matière colorante rouge dérivée de P acide nitrocuminique.
M. J. Persoz a observé que l'acide nitrocuminique se colore en beau rouge, sous l'influence simultanée ou successive de la lumière et de la chaleur.
Il a tiré parti de ce fait intéressant pour obtenir sur tissu des impressions rouges. A cet effet, on dissout l'acide nitrocuminique dans l'ammoniaque, on épaissit à la gommeline, et on imprime sur calicot. En passant en acide nitrique faible, on fixe l'acide, qui produit un dessin blanc mat. L'échantillon bien lavé, étant exposé à un soleil peu ardent pendant une heure, le dessin prend une couleur jauneorange faible. Après l'insolation, on passe l'étofTe sur un cylindre chaud ; aussitôt le dessin devient d'un rouge écarlate,
(1) Revue scientifique^ XIV, p. 5G0.
MATIÈRES COLORANTES ORGANIQUES ARTIFICIELLES. 6t
qui, par un traitement convenable, peut être transformé en un rose pur et vif.
Cette réaction pourrait trouver des applications en teinture et en photographie (1).
2° Matière colorante rouge obtenue par la distillatiojr sèche des quinquinas.
En distillant des écorces de quinquina riches en alcaloïdes et non encore épuisées, il se condense à un certain moment des vapeurs rouges, sous forme d'un liquide oléagineux épais d'une teinte carminée magnifique.
Les alcaloïdes des quinquinas donnent le même résultat lorsqu'on les distille avec des acides organiques ou de la cellulose (2). D'après M. Boettger, le rouge de quinquina pur obtenu en assez fortes proportions dans les fabriques de quinine, donne par la distillation sèche de belles vapeurs rouges.
3* Matières colorantes dérivées des alcaloïdes végétaux.
a) Quinine. — Lorsqu'on fait passer du chlore sur de la quinine en suspension dans l'eau , l'alcali se dissout en même temps que la liqueur prend une teinte successivement rosée, violacée et rouge foncé. En prolongeant le courant de chlore, il se dépose une matière rougeâtre gluante, soluble à chaud dans les acides, soluble dans l'alcool (3).
En ajoutant à une solution d'un sel de quinine, d'abord de l'eau de chlore fraîchement préparée, puis de Tammo* niaque, il se produit une belle coloration verte. Si l'on a évité l'emploi d'un excès d'ammoniaque, la liqueur verte, par l'addition de quelques gouttes d'eau chlorée, devient violette et finalement rouge foncé. Dans certaines conditions
(1) Répertoire de chimie appliquée, U U, 195.
{%)Polyieehnisches Notizblatt, 1868, p. 102. ^
(3) Pelletier, Annalen der Chemie und Pharm,, XXIX, 48.
Taddition de Tammoniaque à la solution de sel de quinine mélangée à l'eau de chlore, détermine un précipité vert, tandis que la liqueur surnageante présente une teinte vertéméraude.
Le précipité vert est insoluble dans Teau etl'éther, soluble dans l'alcool avec une couleur verte. Les acides étendus le dissolvent avec une couleur brune foncée, tandis que les alcalis l'en séparent de nouveau avec sa teinte propre. Ce précipité est inaltérable à l'air.
MM. Brandes et Leber lui ont donné le nom de dalléiochine et lui assignent la formule C"H^^Az*0* (?) (1)
En évaporant la liqueur verte surnageante, on obtient des matières brunes indéterminées (rusiochine, mélanochine).
Pour obtenir le vert de quinine, M. Horace KoDchlin mélange 10 grammes de sulfate de quinine dissous dans un litre d'eau avec 0**'*, 128 de chlorure de chaux, puis 0*"*,032 d'acide chlorhydrique ; et de suite après, avec 0"**,192 d'ammoniaque. On chauffe à 20» Réaumur, on laisse refroidir, et on recueille le précipité sur un filtre.
Le vert de quinine a l'aspect d'une résine verte fusible et décomposable par la chaleur. Il est insoluble dans l'eau, la benzine, la térébenthine, le sulfure de carbone, l'éther ; soluble dans l'alcool, l'esprit-de-bois et la glycérine. L'acide acétique lui donne une teinte bleue. Le protochlorure d'étain le décolore. Le chlorure de mercure le précipite en vert pâle.
La dissolution alcoolique étendue d'eau teint la soie en vert qui conserve sa nuance à la lumière artificielle ; elle teint aussi la laine, le coton mordancé en albumine* et
(1) Brandes et Lelier, Ârchiu. de pharm,, Xffl, p. 65, XVI, 250. — André, Annales de chimie et de phys., LXXI, 195. — Vogel, Répertoire fur Pharmacie de Buchner, U, 289. —Ann, der Chem, Pharm», LXXm^ 221, LXXXVI, 122. — Horace Kœchlin, Répert, de chimie appliquée, t. H, p. 308. — Bulletins de la Société industrielle de Mulhouse,
IIATIÈRES COLORANTES ORGANIQUES ARTIFlCrELLES. G 3
peut se fixer sur coton en épaississant à Talbumine et vaporisant.
Lorsqu'on verse de Teau chlorée concentrée et exempte d'acide chlorhydrique dans une solution concentrée de sulfate de quinine, de manière à la rendre un peu jaunâtre, et qu'on y ajoute ensuite du ferrocyanure de potassium en poudre fine jusqu'à ce qu'elle se colore en rose clair, cette teinte devient bientôt d'un rouge foncé, surtout par l'addition d'une plus grande quantité de ferrocyanure.
La teinte rouge n'est pas due à une combinaison cyanique, car on peut également la produire par l'eau de chaux et de baryte, par le phosphate et le borate de soude.
b)Stfychnine. — Cetjalcaloïde broyé avec divers oxydants, tels que bioxyde de plomb, bioxyde de manganèse, bichromate de potasse, en présence de l'acide sulfurique concentré, donne une belle coloration bleue qui passe au violet, puis au rouge, et enfin après quelques heures au jaune-serin. L'eau détruit la coloration violette, en la faisant passer au rouge, puis au jaune.
c) Briicine et igazurines. — La brucine et les igazurines donnent à froid avec l'acide nitrique concentré, une belle coloration rouge qui passe au violet lorsqu'on ajoute du protochlorure d'étain au mélange.
Bouillie avec du peroxyde de plomb et un léger excès d'acide sulfurique, la brucine en solution donne une masse brune ou rouge. Le chlore colore en jaune et fonce bientôt en rouge les solutions de brucine. Cette dernière nuance pâlit peu à peu, en même temps qu'il se précipite quelques flocons jaunes incristallisables.
L'acide sulfurique concentré colore l'igazurine en rose ; cette teinte passe au jaune, puis au vert jaunâtre.
Le chlore coloreles solutions d'igazurineen rose, en rouge, puis en jaune.
d) Nicotine. — L'acide nitrique colore la nicotine en jaune
orangé, puis en rouge orangé. Le chlore lui communique une teinte rouge de sang.
é) Morphvie. — L'acide nitrique concentré colore la morphine en rouge orangé ; cette teinte passe peu à peu au jaune. Projetée dans une solution de sulfate ferrique, elle donne une coloration bleue qui n'est pas persistante.
/) Codéine. — La codéine traitée par Tacide sulfurique donne une masse d'un vert foncé.
ff) Narcotine. — L'acide sulfurique étendu transforme à chaud la narcotine en une substance verte (sulfonarcotide 2 (C23H*»Az07) SO^H^O — H^O^). On chauffe la narcotine humectée d'eau avec de l'acide sulfurique étendu, on obtient une dissolution qui devient d'un vert foncé par un plus fort échauffementet finit par s'épaissir. *0n étend d'eau et l'on fait, bouillir; presque tout se dissout. Par le refroidissement, le liquide dépose une poudre amorphe d'un vert foncé.
En oxydant la narcotine par l'acide nitrique, le bichlorure de platine, un mélange debioxydede manganèse et d'acide sulfurique, on obtient une nouvelle base, la cotarnine et l'hydrure d'opîanyle :
Narcotiue. Cotarnine. Hydrure d^opianyle.
Par une oxydation plus avancée, l'hydrure d'opianyle se change en acide opianique C*<>H*®0*.
L'acide opianique chauffé avec de l'acide phosphorique anhydre se convertit en une matière rouge qui teint les mordants et que M. Anderson considère comme de l'alizarine :
CiOflOQ» — 2H«0 -» C^W 0».
h) Alcalis de graines de Harmala. — Les graines depeganum Harmala contiennent, à l'état de sels (phosphates), deux alcalis incolores, la harmaline C*^H**Az^O et la har-
mine C^^H^^Az^O, susceptibles de se tronsformer par oxydation en une matière colorante connue sous le nom de rouge harmala.
On retire ces bases en épuisant les graines par de Teau acidulée à Tacide acétique ou àTacide sulfurique, et en ajoutant du sel marin à la liqueur. Les deux alcalis se séparent sous forme de chlorhydrates insolubles dans Teau chargée de sel, le précipité lavé à Teau salée est dissous dans Teau pure et le liquide est précipité par Tammoniaque.
Sous l'influence des agents oxydants, la harmaline se convertit en une matière colorante rouge, insoluble dans Teau, soluble dans Talcool. Le rouge de harmala peut s'obtenir directement avec les graines, auxquelles on fait subir une préparation particulière.
MM. Gobel (1) et Fritzsche (2) ont les premiers fixé l'attention des industriels sur les applications possibles du rouge de harmala.
MM. Henri Schlumberger et D.Dollfus fils (3) se sont également occupés de cette question. Ils ont reconnu que la graine cède à l'eau une matière colorante jaune; avec l'alcool on obtient tantôt une solution jaune, tantôt une solution d'un rouge brun assez intense suivant les circonstances dans lesquelles la graine est conservée. Ainsi la graine pulvérisée, humectée, abandonnée pendant trois jours à l'air, et traitée ensuite par l'alcool , a donné une liqueur jaune offrant un phénomène de dichroïsme remarquable ; placée entre l'œil et la lumière, elle paraissait jaune; dans toute autre position elle était verte. Peu àpeu la liqueur alcoolique, de jaune qu'elle était d'abord, s'est colorée en rouge-brun assez intense après cinq jours de macération.
Cette même graine humectée avec de l'eau légèrement ammoniacale, et puis traitée par l'alcool au bout de deux
(1) Bévue scientifique^ t. VU, p. 370.
(2) Journal de P Institut, janvier 184 1.
(3) Bulletins de la Société industrielle de Mulhouse^ t XVI, p. 54 f .